IV
L\ l'Al’AlITK ET LES UÉPUBLKjüES.
pérer de trouver, à cet égard, la moindre ditTérence entre la noblesse et le peuple. La bourgeoisie et les ouvriers de Florence appellent tour à tour contre Florence le duc de Milan; les Gibelins, les Allemands; les papes, l’Europe. Périsse la cité^ plutôt que la faction, c’est le cri du moyen âge; s'emparer de la commune, rentrer triomphant dans la république avec son parti, ce but autorise tous les moyens. La passion est si vive, que chacun aime mieux voir la patrie détruite qu’entre les mains de la faction opposée; d’ailleurs l’idéede la souillure que laisse après soi, sur le sol natal, le pied de l’ennemi, n’exisle pour personne. Si l’émigre n’a point de scrupule, la cité n’a pas de ressentiment; au milieu d’un si grand nombre de restaurations accomplies par des invasions, je ne vois jamais ni peuple, ni bourgeoisie, ni noblesse, faire un reproche à qui que ce soit, d'avoir recouvré son autorité par le fer étranger.
L’Eglise ne s’étant réellement identifiée avec aucune des républiques d’Italie, il arrivait tout le contraire de ce qui se faisait en Espagne. Là, par une fortune singulière, dans toutes les guerres du moyen âge, l’ennemi de la nation espagnole, rislamisme, se trouvait être l’ennemi irréconciliable de l’Eglise; d’où il résulta que celle-ci poussa partout à une défense désespérée. Dans cba([ue château fort de la Lastille, de l’Andalousie, le clergé catholique se sentit en face de .son adversaire éternel, le mahométisme, et il décida le peuple à mourir pour la croix. Il mit dans la guerre l’héroïsme religieux. En Italie, au contraire, le catliolicisme n’épousant pas toujours aucune des factions, aucun des intércls du territoire, le pape flottait d’une alliance à l’autre sans se fixer nulle part; son cœur n’était
* i*üi'iscu iiiiianici la ciltà die lanle opère rie si sosteii;;aiiü ! (Uiiiu Coii:pagni )
l.A l'APAÜTK KT I.KS UKPLBLIQL’RS. .-<(
dans anriiDP rifp; po qui fut cause qu’il ne prêta pour lnngleni()s sa force à aucun des partis, et qu’il ne mit son salut à constituer ni la démocratie ni la nationalité italienne. Au milieu même de la ligue lombarde, vous sentez qu’il finira par s’entendre avec l’Empereur mieux qu’avec le peuple.
Aussi que représente le clergé dans les guerres de l’Italie au moyen âge? le désir de traiter Quand il faudrait du fer, il ne sait que remettre en mémoire les dangers de la guerre*, les félicités ’de la paix, les douceurs de la résignation, l’espérance inconsidérée de la liberté, l'avantage de plier la tête, de quitter les armes à propos, et de s’en remettre à la discrétion d’un vainqueur débonnaire. En Espagne, le prêtre qui voit en face le Coran demeure sur la brèche jusqu’au dernier moment, il est soldat; en Italie, où son adversaire d’aujourd’hui deviendra demain son allié, il n’est qu’arbitre. Aux sièges de Tortone, de Crémone, de Brescia *, c’est lui qui le premier parle de négocier. Chez l’un de ces peuples il apprend cà mourir, chez l’autre à capituler.
A mesure que le parti de l’Église vient à dominer avec les Guelfes, ses maximes sur la guerre l’emportent. Otezen l’héroïsme et la patrie, que reste-t-il, sinon violences, emportements de barbares? Conformément à cette éducation, les Italiens crurent avancer dans la civilisation en rejetant l’esprit militaire. Gouvernée au dedans par l’étranger, c’était une conséquence naturelle que la république fût défendue au dehors par des armées étrangères, et le podestat entraîne après lui le çondotliere. L’épée qui
* Placct ut viclori principi colla siibdnlis; expedit ut universam saliitcm vcslrani in dcditionc, non in armis reponalis. (Radevic. Frising.)
* Malnrum belli... inconsiderala spos libiTlalis.
*’ r.broniqne de Jacobns Malvociiis.
i(i IA ['apai:tk kt u:s niimiuouKs.
jiarlout ailleurs anoblissait n’osl plus qu’un outil mercenaire; rilalie se dérobant de plus en plus à elle- même, la tête est à l'Empereur, le cœur au podestat, le bras au condottiere, le droit à l’étranger. Après avoir suivi l’Empire, elle n’avait recueilli que les insultes du conquérani; elle se décide à suivre l’Eglise, et n’embrasse qu’un fantôme de cosmopolitisme qu’elle est incapable de comprendre. Attiré par ces leurres, on voit un peuple admirable qui s’engage chaque jour plus avant à la poursuite de l’impossible. Il sert tour à tour de marchepied à l’Empereur et au pape; il croit qu’en s’obstinant à les hausser il se rehaussera lui-même; et de siècles en siècles, toujours aspirant à la monarchie universelle, il ne s’aperçoit pas que l'un et l’autre s’élèvent en le foulant, qu’ils se nourrissent de sa substance, que pour mieux les servir, il pei’d l’occasion de vivre.
Que de signes de décrépitude se montrent dès le berceau de ces républiques! elles naissent avec les rides d’une double antiquité, comme si elles étaient lasses d’un travail que riiistoire ne connaît pas. Sitôt qu’elles paraissent, elles se vendent pour acheter le repos : la paix ! la paix ! fiat pax! pat pax'l C’est le premier vagissement qui sort de ces berceaux. Quand elles ont fait à peine quelques pas, on découvre déjà un esprit de routine dans l’enfance de leurs gouvernements. Je trouve à cet égard, en 1222, un monument étrange : c’est un recueil* de discours officiels, j)réparés d’avance pour toutes les vicissitudes futures et les révolutions éventuelles de la république : modèles de harangues modérées, passionnées ou violentes au choix des gouvernements et des peuples, pour chacune
' Clironica Astemia, p. 217.
* Ot'uliis pnstorniis sivc libcllus cnidiens fiiliiruni Rccloreiii populoiiiiii.
LA PAl’ALTÉ KT LES HÉPLHLIQUES. 'il
(les circonstances que l’avenir renferme. Il y a pour le Podestat des formules préparées de promesses à faire, d’espérances à donner, de reconnaissance à témoigner, de paroles magnanimes à improviser au jour de l’avéïu?nient*; puis, quand on s’est assis an pouvoir, des liarangiu^s sévères, des sorties menaçantes pour le jour de l’émeute et de la révolution, et après l’ordre rétabli, des effusions officielles sur la religion et la liberté. D’autre part, il y a pour le peuple des formules de déclamations, d’invectives*, des cris d’indignation, de guerre contre l’autorité*; le gouvernement et le peuple n’ont qu’à apprendre par cœur, pour trois ou quatre siècles, leurs rôles convenus d’avance. Quand on cherche l’explosion naïve des passions républicaines, on est surpris de voir que la colère, la révolte, la clémence, sont déjà officiellement convenues et notées pour l’usage de chaque parti; il semble que l’on découvre là, en 1222, le ma(:hiavélisme dans son berceau ingénu. La tyrannie et la liberté y sont disposées comme de gracieuses machines qu’il n’est besoin que de toucher pour qu’elles jouent exactement leur rôle dans l’histoire italienne, sans que la conscience humaine ait besoin de s’en mêler.
Do la constitution monstrueuse de l’Italie au moyen âge, sortit un droit monstrueux qui ne se retrouve nulle part ailleurs, et que l’on appelait le droit de représailles’' . Un citoyen attaqué, lésé par un citoyen d’une autre républi(|ue, était autorisé, après certaines formalités solennelles, à courir sus à la patrie de son adversaire, et à reprendre au hasard sur l’innocent une valeur égale à
* De prima concioiie, quùni tem luerit in pace... (IjOC. cit.)
* Invectiva Justiliæ conlr.i redores geiitiuni. : P. 125.)
^ De juvene eiipienti giicrram.
* De represaliis. (Muralori, AntU]. ilalic., t. IV )
l.A PAP.XrTK ET LES RÉPUBUOÜES,
celle c|ui lui avait été enlevée par le coupable. Droit pour chacun * de saisir et de lier les premiers hommes qu’il rencontrait®, jusqu’à foucurrence du bien qu’il avait perdu; solidarité barbare, qui n’est peut-être, au reste, <)ue l’ébauche entrevue d’un droit cosmopolite par lequel la société humaine répondrait à chacun des crimes de tous.
Il y eut des temps où ces représailles furent instituées et proclamées à la fois dans ritalie presque entière*; à peine cette guerre de chacun contre tous était-elle déclarée, que les chemins devenaient déserts. Quand on s’aperçut des inconvénients prodigieux de cette législation, elle était entrée dans les mœurs. L’habitude de se faire justice sur la communauté et de vivre à l’état de guerre avec la société, s’appuyait sur des chartes écrites. Ce fut la première sanction, l’origine légale de ces compagnies de rapines, qui, associées pour rançonner l’Italie, traversent impunément l’histoire, sans que la conscience publique se soit jamais soulevée avec énergie contre elles. Un jour, un bourgeois, blessé d’une injustice, déclarait solennellement la guerre à telle république, puis à ses alliées, à rilalie, enfin au monde; il attirait aisément quelques compagnons et sc formait sa petite armée. Ce n’étaient point là des malfaiteurs, mais une compagnie de commerçants lésés, qui s’associaient pour user du droit consacré des représailles. Aussi ne remarque-t-on, dans aucun temps, qu’ils aient été honnis. Us guerroyaient, rançonnaient, saccageaient légitimement en toute sécurité de
' lia quod suâ aiictoritnte. . . posait capere hoinines civitatis Hiitinœ et ilisiriclus, ac reprendere pro satisfactione. (Muralori, Auliq. italic., t. IV.) * Il ritincrc quel d’allriii per forza. [Ib., p. 742).
^ Per liaec tempora represaliœ in singiilis civilatibiis Lombardoriim roncessœ liiere. Ann. 4266. (Jaeobus Malveciiis. Rer. ilalic., l. XIII.)
i.A PAi-Ai Ti': r.T I.F.? nr.prni.ioFKs. r.
conscifiiico. Les campagnes, les villes payaieiil le Iribiil comme à une armée régulière. Quelquefois ces compagnies, (riuimeur chevaleresque, jetaient \e(jant sanglant à la face d’une république.
Si quelque chose étonne, c’est le flegme mêlé de respect avec lequel les chroniqueurs racontent ces exploits, sans jamais donner le vrai nom à ces déprédations. Les gouvernements traitaient d’ailleurs avec les compagnies comme avec des autorités légitimes. Las de renommée et de butin, quand le chef faisait la paix, il se trouvait quelque république, qui, éblouie de tant de gloire, le choisissait pour son capitaine; après avoir volé l’argent delà lépublique, il lui volait sa liberté. Pierre Sacconi, élu capitaine et conservateur du peuple, par Arezzo, s’en fait le tyran, et vend Arezzo quarante mille florins à Florence.
Dans ces ténèbres de la conscience aveuglée, on est moins étonné quand on voit le théoricien de l’Italie, au moyen âge, saint Thomas, admettre qu’il y a des hommes justement esclaves par la nature des choses. L’Ange de l’école ajoute en faveur du droit de l’esclavage des arguments chrétiens aux arguments tout païens de l’antiquité; tant le chri.stianisme était encore étranger, en beaticoup de choses, à l’âme des saints! Sur le point le plus vital des doctrines de Jésus-Christ, il arrive que saint Thomas' est resté plus païen qu’Aristote.
’ De liegimine primipiim, lili. II, c. x, Thomæ Aqiiinatis.
ijr.tiK i.()MiîAi;i)i:,
ClIAPiTRK IV.
LIGUC LOMBAKDIi;.
Kll'oiis (le l'Italie pour produire une nation. Pourc^uoi la victoire a ét(i inutile? Li liberté sans la nationalib'. I^i des révolutions, la noblesse, la bourgeoisie, le peuple.
Il y eut un moment où l’Italie fit un effort désespéré pour enfanter un peuple. C’est le temps de la lij^ue Lombarde. Comment est-il anivé que, toujours victorieuse, la victoire ne lui ait servi de rien? On ne voit, dans aucun autre pays, un peuple appesantir son joug en même temps qu’il le brise, et relever son ennemi par le coup qui le renverse. Ceci lient à des causes que personne, ce me semble, n’a encore mises dans leur vrai jour.
Ce qui pesait à l’Italie, vers le dixième siècle, n’était pas tant l’autorité de l’Empereur (pie celle de ses vicaires. Combien, en effet, devait être oppressif le régime des comtes et des marquis allemands, étrangers à l’Italie, loin de l’œil du maître, on peut se le figurer par les chartes mêmes de liberté qui, toujours renouvelées, marquent assez qu’elles étaient toujours enfreinles. Les signataires des requêtes, à la fois humbles et menaçantes, qui, du fond des villes, sont adressées à l’Empereur pour demander justice de ses représentants, portent presque tons dis noms germaniques; témoignage évident que la noblesse d’origine lombarde fut la première à se relever dans l’insurreclion des communes; après elle vient tout le peuple. A ce premier moment, les dcn.x têtes de la Lombardie, l'avie et Milan, qui doivent plus tard se dévorer mutuelle-