LA RÉVOLUTION FRANÇAKSE EN ITALIE
Le dix-huitiùme siècle oublie la nationalité. Les écrivains italiens ne représentent plus l’Italie. Comment la Révolution française a été accueillie par les différentes classes. Effet de l’éducation des deux derniers siècles. Une caste sacerdotale à lu place d’nnc nation. La liberté semble une hérésie. Une nation qui ne veut plus être sauvée. Elle défend scs oppresscuiai contre scs libérateurs. Le peuple maudit les partisans du peuple. Les Pâques de Vérone. La Révolution de Naples. La Vendée en Toscane et en Calabre. Allieri. Comment il représente cette époque de l’esprit italien. Incapable de trouver sa place dans le monde moderne. Misanthropie universelle. Rotti. Histoire de la Révolution. l'hUusopbic du déses|K>ir.
Quand le peuple entra dans la Bastille, il trouva au fond les souterrains un homme aveuglé par les ténèbres, qui se eta sur ses libérateurs et les frappa de ses chaînes. 11 les ivait pris pour scs bourreaux. L’histoire de cet homme st celle du peuple italien au moment où la Révolution rançaise frappe à la porte.
Nous descendons ici dans le cercle le plus profond de et enfer visible. Le mal est arrivé à ce degré oue le cœur
m LA RÉVOLUTION FRANÇAISK
ne le sent plus; ceux qui parlent au nom de ritalie ne comprennent plus ses maux.
Dans le fond du moyen âge, il y avait eu des voix que l'on peut regarder comme la voix profonde du peuple; celles-là avaient invoqué des moyens énergiques.
Joachim de Flore, Catherine de Sienne, Jean de Parme, Arnaud de Brescia, Savonarole, avaient appelé la réforme du catholicisme. Dans leur accent, il y avait une douleur immense; cependant ils parlaient dans les temps heureux, glorieux de l’Italie.
Voyez au contraire dans le dix-huitième siècle Beccaria, Filangieri, Galiani,et, avant eux,Bettinelli; tous parlent du fond même du sépulcre.... Qui le croirait? ils répètent de loin les paroles des philosophes français; mais la détresse infinie de leur peuple ne leur inspire aucun accent qui leur soit propre. C’est une noble satisfaction d’intelligence à laquelle ils s’abandonnent; ce n’est jamais le cri de détreisse d’un peuple qui dit : Je péris ! Dans les doctrines de ces philosophes, il ne se trouve pas un mot sur la nationalité. Aussi ces missionnaires du cosmopolitisme inquiètent peu le gouvernement. Partout c’est l’autorité qui les soutient. Le genre humain ne fait point ombrage aux pouvoirs établis. Ceux-ci accordent volontiers à Filangieri la félicité de l’univers, à Beccaria l’abolition de la torture, à condition toutefois que la patrie soit morte.
11 se trouve un gouvernement qui va lui-même au-devant de cet esprit de réforme cosmopolite. Le duc de Toscane réalise une partie des projets des philosophes italiens. Comment se fait-il que les réformes soient stériles, que, loin de ranimer l’esprit public, elles achèvent de le tarir en Toscane? C’est que des mains d’un gouvernement qui éternise le fait de la conquête, c’est-à-dire la servitude, il ne peut venir aucun bienfait qui ne soit un fléau. On peul
EN ITALIE
dire que les hieiifails de Léopold ont forliüé In domination étrangère en dorant le joug de Tltalic.
On vit dans le dix-huitième siècle un évêque, Scipion Ricci, tenter des réformes libérales dans son église, et le peuple SC révolter contre celui qui voulait l’alTrancliir. Privé de patrie, sa servitude était devenue pour lui son héritage; renoncer à l'esclavage, c’était, il lui semblait, renoncer à une partie de lui-même.
EnOn, la Révolution française éclate I Cet évangile éternel que l’Italie avait prophétisé, évoqué dès le douzième siècle, ce jour attendu, appelé dans le fond de l'exil, des cachots, luit sur les Alpes. La pensée du christianisme réalisé dans les lois, le testament de Joachim de Flore, de Campanella, d’Arnaud de Brescia, est écrit sur la ban- .iiière de la Révolution française! Que se passa-t-il alors? L’Italie est arrivée à ce comble de misère, qu’elle méconnaît l’esprit évoqué par elle-même. Depuis six cents ans le peuple italien avait été instruit à attendre l’esprit rédempteur; cet esprit apparaît au monde, et le peuple qui l’a appelé le repousse! On dirait qu’il ne veut plus être sauvé, 11 est trop tard! Voilà le mot qui sort de cette nation aveuglée par une infortune trop longue. Alfieri le tôvolutionnaire maudit la Révolution française; sa malédiction est répétée par Monti. La déclaration des droits de riiomme, celte cité du droit que le Dante évoquait au treizième siècle, est condamnée par l’imitateur du Dante. Le paradis social du premier devient l’enfer du second.
La France crut qu’elle aurait la force de faire revivre d’un souflle les républiijues du moyen âge. A Naples, sur cette terre où les prophètes italiens s’étaient succédé sans relâche, la souveraineté du peuple est soudainement proclamée. Tant que les Français restent à Naples pour sou-
4«î LA UKVOLUTION l'IlANGAlSt
tenir ce fantôme, il reste debout; le jour on ils se retirent, le peuple se rue avec fureur contre la souveraineté du peuple.
Dans le premier moment où le drapeau de la Révolution française se montra en Italie, ce fut une profonde stupeur; puis l’aversion éclate presque aussitôt. La guerre que le catholicisme déclare aux novateurs politiques réveille les populations assoupies. Les Français de nos jours ont de la peine à se figurer que la Révolution française n’a rencontré qu’antipathie et que haine chez les masses du peuple italien. Ils croient communément que les soldats de la République, en descendant les Alpes et chassant devant eux les armées autrichiennes, furent accueillis comme des libérateurs par l’immense majorité de la population. C’est le contraire qui est vrai; les masses se réjouirent à peine* d’étre affranchies du joug autrichien; la Révolution française. n’était pour elles qu’une nouvelle hérésie incompréhensible et plus infernale que la Réformation; la bannière de la République semblada bannière de l’enfer.
Quelques jours de la domination française usèrent la patience que trois siècles de la domination autrichienne n’avaient pas lassée. A peine Bonaparte a-t-il mis le pied en Lombardie et chassé les Autrichiens que les soulèvements du peuple éclatent contre lui. Aux cris de : Vive Marie! — Mort aux jacobins ! les Français sont égorgés à Benasco, à l’avie, dans la rivière de Gênes, à Bisagno, dans la Polsevera, à Lugo, dans le Bolonais; et ce ne furent pas là de médiocres périls. A chacune de ces journées, les populations, éveillées en sursaut par l’horreur des innovations et par le sentiment que la liberté démocratique est le génie do l’enfer, tinrent tête aux vainqueurs de Montenotte et de Lodi. Dans celte passion de servitude que leur avait communiquée l’éducation catholique, les peuples
hS ll'AUK.
mirent une énergie, une fureur incroyable à exterminer les patriotes. Il faut avouer que le courage de ces masses amollies se réveille tout entier pour accabler l’esprit de liberté. Pendant quebjue temps Milan s’appartient à ellemême, les Autrichiens fuyant et les Français tardant û arriver; on ne vit dans cet intervalle aucun sentiment se produire, ni le regret de la servitude passée, ni le désir d’une liberté inconnue. Qui croirait que les principaux . historiens de ce temps vantent comme une vertu l'absence de tout instinct social'? La fondation de la république cisalpine ne calme la colère qu’aussi longtemp.s que l’occasion manque; dès l’année suivante, le peuple réveillé a de nouveau le couteau à la main.
Si un mouvement fut vraiment populaire, spontané, ce fut le soulèvement de Vérone contre les Français en 1797. Vieillards, femmes, enfants, se baignèrent avec délices dans le sang des novateurs; ils égorgèrent les malades dans leur lit. On appela justement ces journées de sang les Pâques de Vérom, par le souvenir des Vêpres siciliennes.
Ainsi la terre d’Italie, qui avait subi, depuis des siècles, sans presque s’en apercevoir, le joug de l’Autriche absolutiste, se soulève, se révolte contre la France, dès que celle-ci lui tend le drapeau des libertés nouvelles; car il faut être aveugle pour ne pas voir que les espérances des paysans, des prolétaires italiens, étaient dans les victoires de l’Autriche. L’occasion de la plupart des soulèvements fut la plantation de l’arbre de la liberté, tant il est vrai (jue l’éducation religieuse avait fait de la servitude passive le premier des devoirs; et par là se montre clairement où l’Autriche prend sa force, pour tenir en sûreté le pied .sur l’Italie.
’ Taiilo cra buoiiu la iiatura ilii|ucl popolo.
4C8 LA IIÉVOLLTION FRANÇAISE
Les soldats de la Convention n’étaienUils pas précédés de paroles magiques ; Liberté, République, souveraineté du peuple? Dans quel pays ces paroles devaient-elles trouver un écho plus puissant que dans celui qui les avait le premier enseignées au monde moderne? Ne semblait-il pas que les bataillons de 1792, en montrant seulement leur devise, devaient entraîner après eux les successeurs des républicains du moyen âge? Car enfin ils ne ramenaient pas seulement la liberté républicaine, ils chassaient devant eux l’Autrichien, en qui étaient personnifiés trois siècles de servitude. Qui n’eût pensé que l’instinct de la foule se prononcerait aussitôt pour les soldats de la Répubiblue contrôles soldats de la Contre-révolution? Si, au moyen âge, le nom de César fascinait les imaginations, n’était-ce pas en Italie sur les ruines éclatantes des républiques, que le nom de République devait, comme un écho de la tombe, faire tressaillir toute une nation?
II arriva qu’excepté une faible partie de la haute bourgeoisie et de la noblesse, le peuple répondit par la haine, et quand il le put par l’extermination à cet appel de la souveraineté du peuple. Les insignes de la République excitèrent chez lui une sorte de frénésie; et les paroles de liberté, comme une langue oubliée et morte, lui semblèrent autant de blasphèmes, qu’il fallait noyer dans le sang des impies. La gloire même ne le convertit pas.
Dés que les victoires des Russes et des Autrichiens permirent aux masses du peuple de se prononcer, on les vit SC ruer dans le Padouan et le Milanais contre Schérer; dans la plaine d’Alexandrie, à Spinetta, à Céva, à Âlba, contre Moreau ; en Toscane, à Arezzo, Cortone, contre Macdonald; dans la marche d’Ancône, à Pesaro, Fano, Sinigaglia, contre Monier ; à Carmagnole et dans le voisinage de Turin et de Gênes contre Masséna ; sur le Tronto,
ËN ITALIË.
dans leà Abrùzzes, la Calabre et Naples, contre Chiani' pionnet; partout elles s’arment pour le Russe Souwarow, qu’elles croient orthodoxe. La Marseillaise excitait contre les républicains une rage inexprimable; ces masses se trouvaient pour la première fois, depuis des siècles, réunies dans un meme sentiment : l’horreur du nom français. Le cri de : Vive le peuple! répété par des bouches odieuses, provoquait des Alpes aux Calabres la fu- Eeur du peuple. Son mot de ralliement n’était plus aucune des devises démocratiques qui avaient ému les républicains du moyen âge. Celui que répétaient les paysans italiens insurgés, altérés du sang des troupes républicaines, n’était plus Vive f Église! viva la Chiesa! parole d’union fraternelle; c’était Vive la foi, devise de l'intolérance, dernier écho des interdits du concile de Trente. Les Français croyaient évoquer les Italiens au cri de : Vive la République! L’Italie, étonnée et comme réveillée d’un éternel sommeil, répondit : Anathème! Les insurgés se faisaient précéder de poteaux et de crucifix; on vil dans le Piémont des bannières où la Russie, l’Autriche, la Turquie, étaient représentés avec les attributs de la Sainte-Trinité.
La haine de la Révolution paraît avoir été plus tenace en Toscane, plus furieuse à Naples. Arezzo, où la république avait subsisté, même après la chute de Florence, fut une des plus obstinées à repousser, à maudire le drapeau des républicains. La défaite de la flotte française, à Aboukir, avait été saluée avec un enthousiasme délirant sur tous les rivages de l’Italie. Marengo meme ne put désarmer l’exécration des paysans de Toscane. Cette haine profonde, passionnée, ne s’arrêtait pas au seul nom de la France. La petite minorité de la bourgeoisie italienne, qui avait acclame les doctrines, les espérances de IV. 27
470 lA RÉVOLUTION FRANÇAISE
la démocratie française, devenait aussitôt l’objet de la fureur publique. Étonnant renversement des choses! Le plus grand crime aux yeux de ce peuple asservi, c’était de vouloir le délivrer. Le démocrate italien n’était abhorré par personne autant que par l'homme du peuple. Voilà un Jacobin, Ecco un (jiacobino, ce fut le mot qui servit longtemps de ralliement dans celte chasse que fit la multitude à tous ceux qui demandaient des réformes.
Dans ce flux et reflux des armées, malheur à ceux qui, sous la protection des républicains français, avaient proclamé leur préférence pour les doctrines d’émancipation, de liberté, ou qui seulement les avaient reconnues. L’armée française, en se retirant, laissait voir combien ces idées étaient restées antipathiques, incompréhensibles à la foule. Le premier mouvement de la population romaine, en voyant le drapeau républicain, avait été de massacrer l’ambassadeur de la République. Les mots n’en devenaient que plus odieux pour être répétés par des compatriotes.
Quelle plume décrira jamais la chute de la république de ?iaplos après le départ de Champioiniel ‘ ? lju peuple qui tue le peuple; les lazzaroni, ivres d’absolutisme, égorgeant les démocrates ; une reine messaline, non, une reine de Sodome, amoureuse d’une courtisane; celte courtisane ambassadrice de l’Angleterre disputée p^r la reine et par Nelson; chacune de ses caresses vendue pour la télé d’un républicain ou d’un ami de la France ! Une nation étoulTée pour payer ces débauches, le noble vainqueur d’Aboukir, la gloire de la pudique Angleterre, faisant pendre à son pavillon, contre les capitulations,
* M. Midicict a tout dit sur cc sujet dans son Histoire de la lievolttlion française, livre si dicr à ceux i{iii y relrouvcnl, an milieu même de l’exil, une pairie viv.mtc.
EN ITALIE
l’amiral Carracciolo pour acheter d’Emma Lione une moitié de ces nuil.s de Gomorrhe, dont l’autre moitié avait souillé déjà Sa Majesté Caroline de Sicile ; et le soleil de Caprée éclairant dans le sang ces prodiges d’infamie qui ont dû faire envie aux cendres de Tibère 1
Ce qui faisait la faiblesse excessive des républiques italiennes, c’est que, ne pouvant compter sur l’appui du peuple italien, elles repoussaient notre tutelle comme une injure. Un second malheur fut que la Révolution française n’apparut à l’Italie que par l’intermédiaire du Directoire. Les étrangers, comme il arrive toujours, jugèrent de l’esprit de notre pays par les exactions de son gouvernement.
Telle fut la première rencontre de l’Italie et de la Révolution française : les classes riches adoptèrent d'abord avec joie l’esprit d’une révolution consommée au profit des pauvres; mais, incapables par leur petit nombre de soutenir les innovations, bientôt les classes supérieures elles-mêmes se dégoûtent de la présence des Français dont elles ne peuvent se passer, A la base de l’édifice, les paysans, les ouvriers, les pauvres, c’est-à-dire la nation presque entière, repoussent avec fiireur le don d’une liberté qui, venant de l’étranger, semblait servitude, et, venant de la philosophie, semblait impiété.
Car dans les répugnances obstinées des masses de la nation italienne, il y eut ces deux sentiments sans qu’il soit facile de dire exactement lequel l’emportait sur l’autre. Une seule chose est évidente : la Révolution française, qui croyait rencontrer un peuple préparé à l’émancipation annoncée par le dix-huitième siècle, rencontrait au contraire un peuple qui, depuis deux siècles, s’était arrêté en dehors du mouvement du monde moderne. Dans les masses, l’esprit du concile de Trente se relevait subite-