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ment en face de l’esprit de la Convention ; deux mondes séparés par des abîmes. Qui pouvait les unir? La gloire même, jetée à profusion, ne put servir de pont.
On vit alors à nu que les deux derniers siècles n’étaient pas restés oisifs, qu’ils n’avaient cessé un instant d’agir, de peser sur l’esprit des hommes. Comment le tempérament du peuple italien avait-il été changé au point que tout ce qui avait fait sa vie au moyen âge, libertés, élections, révolutions, lui était devenu odieux, et qu’il s'était au contraire passionné pour la monarchie, l’hérédité, la légitimité, toutes choses inconnues ou odieuses à ses ancêtres? Le mouvement de l’histoire de l’esprit français et de l’esprit italien s’était accompli en sens opposé; la Franco avait marché de la servitude du moyen âge à la liberté du monde moderne; l’Italie, au contraire, delà liberté passée à la servitude présente.
L’éducation jésuitique avait achevé son œuvre en silence. Les âmes étaient rivées à la servitude, elles l’adoraient comme un dogme. L’esclavage spirituel était devenu la chair même de ce peuple; il criait si on voulait l’affranchir.
Entre l’Autriche et la France, entre Souwarow et Masséna, l’instinct des masses italiennes se prononça pour l’Autriche et pour Souwarow. Tel était le malheur de CCS hommes, qu’une ancienne servitude, par cela même qu’elle durait depuis longtemps sur leur sol, leur parut être la patrie indigène. Et, en effet, les classes inférieures avaient pour patrie le catholicisme. Depuis la chute de l’Italie, la nationalité disparue s’était confondue avec l’Eglise romaine. On faisait la guerre à la Révolutiori comme à un schi.sme; la France, c’était l’hérésie. Tout partisan de la Révolution était un jacobin, tout jacobin un blasphémateur. A travers la confusion des choses, ces
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populations discerncrenl Irès-claircment que la Révolution française apportait dans le monde la guerre aux dogmes catholiques. Sans s’informer davantage, elles lui rendirent guerre pour guerre, sang pour sang. La Révolution eut beau prendre le masque, elle ne réussit pas à tromper cet instinct; elle eut beau donner une garde d’honneur à saint Janvier ; le saint fut dégradé dans l’esprit du peuple, qui nomma saint Antoine à sa place.
Par tout ce qui précède, on voit combien peu les écrivains italiens du dix-huitième siècle avaient pénétré dans l’âme du peupla. La classe bourgeoise avec ses instincts d’affranchissement se trouva isolée au milieu de l’Italie, comme les Bruno, les Campanella, avaient été isolés au milieu des esprits de leur temps. On s'était accoutumé à ne chercher en Italie qu’un reflet de la France. Beccaria, Filangieri, en répétant l’écho de Voltaire et de Rousseau, avaient fait croire que l’esprit du di.\-huitième siècle était celui des peuples transalpins. On avait presque oublié que ritalie était catholique, par habitude de compter seulement l’opinion des classes lettrées. On fut étonné de trouver la Vendée en Toscane et en Calabre. Sur le seuil même de l ltalie, telle que les écrivains la connaissaient, -apparut une autre Italie, la véritable, celle du peuple, antirévolutionnaire, antifrançaise.
Les riches et les pauvi-es, séparés par des siècles, marchaient en sens opposé, les premiers vers l’avenir, les seconds vers le passé, comme ces pèlerins dont parle, le Dante, sur le pont Saint-Ange.
II y avait alors un Italien, le plus grand de son temps, qui écrivait au Directoire : « Mon nom est Vittorio Al- « fieri ; le lieu où je suis né, l’Ilalie ; ma patrie, nulle a part. » Le premier mot que l'Italie, par sa bouche, répond à la France de la Révolution, est une parole d’exécra-
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tion. Quelle àme, après tout, moins perdue, plus rachetable, moins éloignée de l’amour des hommes que Tàme hypocrite de Burke ! Qui n’aimerait cent fois mieux cette haine délirante, frénétique, stupide, que tout l’amour rassis et glacé des pétrarquisles? Avec Alfieri, l’Italie sort de l’enfer des tièdes par une explosion de colère. Alfieri a perdu l’intelligence, la raison; du moins le sang court dans ses veines. L’assoupissement de l’entendement est complet; mais le cœur recommence à battre pour quelque chose. Puis, il y a si longtemps qu’une fibre sincère n’a vibré! Qu’importe que le paroxysme de folie se prolonge? la chaleur vitale reparaît dans le cadavre italien. Après le premier tremblement de colère, l’équilibre se retrouvera. Laissez en liberté s’exhaler les fureurs de Saül ; il y a de l’amour dans cet abîme de haine.
Il manquerait quelque chose aux imprécations d’Alfieri, s’il n’accusait les Français de lâcheté innée; jamais homme qui aurait sa raison entière ne pourrait soupçonner où Alfieri cherche cette preuve de lâcheté. 11 reproche très-sérieusement aux Français, comme une marque d'ignominie, de n’avoir pas osé massacrer et brûler vif Brienne de Loménie, l’archevêque de Toulouse, après la dissolution de l’Assemblée des notablesi Au reste, toute la nation est enveloppée dans la même réprobation, une noblesse sans honneur, des prêtres sans vergogne, un peuple sans pudeur, un roi sans tête. Un pareil vertige, un délire aussi complet, aussi permanent, car il ne dure pas moins de quatorze ans, ne vient pas, comme on le croit, d’un accident' passager ; c’est le cri d’une douleur aiguë, d'une véritable torture morale. Alfieri fait de la haine un système ; il retrempe l’âme amollie de son pays,’ dans l’horreur de la France. L’Italie a usé l’amour, elle r.i porté jusqu’il la fadeur;' il semble qii’elle doive
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recommencer la vie sociale. par 1^ haine. Dans tous les livres écrits contre la Révolution française en Angleterre, en Allemagne, dans le reste de l'Europe, il y a l’inimitié calculée d’un intérêt, d’une caste, d’une politique déterminée, d’une croyance quelconque. Chez l’Italien Alûeri, le premier sentiment qui se réveille est une colère désintéressée, explosion d’un désespoir aveugle. Le plus souvent, les paroles d’Altieri n’ont aucun sens. C’est comme une exclamation inarticulée de fureur qui surgirait du fond d’un enfer social.
Mépris des rois qui sont abjects, des pauvres qui sont avides, des riches qui sont avares, des Italiens, du susdit gén&al Bonaparte, mépris de l’Eglise, horreur des Jésuites autant que de.s Français, exécration égale pour les vainqueurs et pour les vaincus danç le grand combat de la Justice. Haïr! haïr! volupté d’un cœur qui se dévore dans le néant absolu.
Alfieri est dans la situation d’un homme qui, égaré dans le genre humain, souffre de chaque pensée et de chaque mouvement.
Placé entre la patrie et le monde, entre l’Italie et l’Europe, entre l’esprit indigène el le mouvement de l’esprit humain, de quelque côté qu’il se tourne, c’est une souffrance. \jS sentiment de la patrie qui s’est éveillé ne lui permet plus la tranquillité d’âme des Italiens du seizième siècle, citoyens du genre humain. Il voudrait suivre le mouvement de son temps; mais l’esprit immobile de l’Italie le retient et l’ enchaîne. Entre ces deux situations opposées, que faire, sinon pousser des cris de colère, I blasphémer et maudire? Alfieri est révolutionnaire, en meme temps il abhorre la Révolution française. H déteste les tyrans du passé; il exècre plus encore l’Assemblée eonsfituanlc el la Convention, qui leur font la guerre.
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Epris d’une nationalité impossible, et du zèle du genre humain qui contredit tous les instincts de cette nationalité, quittant le monde pour la patrie, la patrie pour le monde, se rongeant dans un vide absolu, sans espérance, sans regrets, souffrant de toute pensée comme un malade dans une situation désespérée se tourne et se retourne pour souffrir davantage, Alfieri, ennemi du catholicisme, ennemi de la raison, ennemi de l’aristocratie, ennemi des peuples, exilé tout ensemble de l’Italie et de l'Europe, précipité d’abîme en abîme dans les cercles vides de l’enfer de Dante, ne peut s’arrêter que là où retentit l’éternelle imprécation. Il hait le Christ comme Voltaire; en même temps il hait la philosophie comme un lazzarone. La vieille Italie et la nouvelle se combattent dans son âme. Si encore la lutte se livrait au nom d’un principe, d’un instinct! mais non! L’originalité d’AHieri, par où il représente cette époque de l’esprit italien, c’est la fureur dans le vide, une âme déchaînée dans le néant, un patriotisme effréné sans patrie, un grand écrivain qui a oublié sa langue natale, un Italien qui se réveille en sursaut et ne peut rencontrer l’Italie, ni sur le trône, parce que là est l’absolutisme, ni dans la bourgeoisie, parce que là est la France, c’est-à-dire l’étranger, ni dans le peuple, parce que là est la servitude religieuse et politique. Que faire donc? Encore uné fois, désespérer et maudire.
La vraie tragédie d’Alfieri, auprès de laquelle ses pièces de théâtre ne sont que jeux d’enfant, s’est passée au fond de son âme, quand il a retrouvé en lui les contradictions monstrueuses de son pays; ce qui le fait délirer, c’est le sentiment que la fureur meme est inutile.
Impuissance dans la haine comme dans l’amour, malédiction sur les rois et sur les peuples, c’est, il semble, le
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cri suprême de l’Italie trompée, abusée pendant six siècles, voyant le fond de i’abime, guérie de son cosmopolitisme, et qui se venge de tant d’opprobres par le mépris de tout le genre humain.
Que l’on ne compare pas la misanthropie de Byron ou de Rousseau au délire d’Alfieri. De semblables cris ne se font entendre qu’au moment où une nation achève de mourir.
Même caractère dans le roman d'Ugo Foscolo. Son héros est épris d'une patrie qu’il ne peut embrasser nulle part; il se tue de désespoir. Le patriotisme aboutit au suicide; vraie conclusion de la politique d’ Alfieri.
On a vu la Révolution française attaquée en Angleterre par Burke au nom de l’aristocratie, en Allemagne par Haller au nom de la légitimité. Le trait particulier des contemporains d’Alfieri, c’est la fureur contre la Révolution française, sans que cette fureur soit inspirée par aucun principe; la haine sans aucun amour; l’impossibilité de découvrir son terrain sur le champ de bataille de l’Europe, ni de rattacher la cause nationale à aucun des partis, à aucun des systèmes qui partageaient le monde; des hommes exilés en dehors de toutes les questions, de toutes les espérances, de toutes les luttes; ne pouvant entrer dans les rangs; trouvant toute place occupée au grand banquet du genre humain, et se vengeant du monde par une universelle malédiction.
Tel est encore l’Italien qui a écrit l’histoire de ces temps, Botta.
Ce que l’on sent chez lui comme dans Alfieri, c’est la plaie d’une nationalité qu’il rêve, désire, regrette, sans
* Ce caractère, né Je la sitailioii même de son pays, donne à l’Iiistoirc de DoUa une pince unique nu niilieu de toutes celles qui ont été écrites sur le même sujet dans le reste de l’Europe.