I-A RÉVOLUTION FRANÇAISE
pouvoir la saisir. Les hommes qui ont été amputés d’un membre souffrent longtemps encore comme si ce membre entier leur restait; de même les écrivains de la famille de Botta souffrent, en chaque chose, de cette nationalité absente, qu’ils n’ont pas vue et qui a été amputée, il y a trois siècles. Voilà le fond de celte amertume, de cette misanthropie qui s’étend sur tous les objets. Gomme Botta ne peut trouver l’âme vivante de l’Italie dans aucun des systèmes ni des événements qui ont remué le monde, il raconte Thistoire de tous les peuples mêlés au mouvement de la Révolution française sans que, dans cet immense débat, il puisse s’intéresser à aucun personnage, à aucune cause, à aucune victoire. Quel que soit le triomphateur, il ne voit au bout que misère et servitude. Il méprise également les idées et les faits; il ne regrette point l’ancien régime, il flétrit avec horreur les meurtres commis par les royalistes; d’autre part, les patriotes, les démocrates, sont, à ses yeux, des insensés.
Selon lui, les républiques d’Italie abandonnées à ellesmêmes sont incapables de vivre; mais, si la langue italienne retentit de nouveau dans une assemblée politique, si le premier consul en devient le président, c’est Vacte le pim honteux de l’histoire. La république cisalpine n’est qu’une monstruosité, un gouvernement soldatesque qui doit faire regretter le doux gouvernement de l’Autriche; mais, si Napoléon convertit cette république en royaume d’Italie, cette usurpation est le comble de la scélératesse. Imposer à l’Ilalie la garde nationale, c’est un outrage ; faire pénétrer le Code civil jusque dans les Calabres, c’est l’effet d’un gouvernement pire que celui de la Turquie. i^apoléon fait relever la statue d’André Doria; c’est pour André I)oria le dernier des affronts; en sorte que les bienfaits les plus manifestes sont tpurnés par Botta à l’oppro-
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hre de l’ilalie. Le bien que l’on reçoit de l’étranger en armes ne tarde pas à sembler une offense.
Ne pouvant discerner la cause de la nation, pendant un demi-siècle de combats, qui ont tout remué, l’historien prend le parti de tout maudire; ils se sont tous trompés le papé, les empereurs, les rois, les carÜinaux, les évêques, les prêtres, les nobles, les peuples. Je ne sache pas au monde de lecture plus triste et plus navrante.
A la (in de ces immenses événemeuts qui, de quelque manière qu’on les envisage, ont renouvelé la face des peuples, l’historien italien est le seul qui, se voyant sans patrie, sans nation, sans société réelle, à l’issue du grand champ de bataille, le quitte sans éprouver aucune sympathie ni pour les vaincus, ni pour les vainqueurs, ni pour les vivants, ni pour les morts. Parmi tant de drapeaux qui se sont montrés, il n’en a pas rencontré un seul qui lui ait représenté la patrie italienne; et son dernier mot, ^ après avoir pesé les hommes et les choses depuis 89 jusqu’en 4814, est celui-ci : Véritablement, je désespère de l’ espèce humaine ^ . Maudire la justice, le droit, l’avenir, c’est, encore une fois, la conclusion de la philosophie de l’histoire italienne. Etrange patriotisme qui va à déclarer que' la vieille Europe est un sépulcre blanchi, et qui met sa félicité à ne pas vouloir sortir de ce sépulcre.
Dans son incurable misanthropie. Botta imite Tacite. Mais Tacite, en châtiant les empereurs, avait devant les yeux un passé qu’il regrettait, la liberté de la ville républicaine. Son imitateur ne regrette rien. Aucun passé ne .lui fait envie; le présent le désespère; l’avenir est fermé. Histoire de la Révolution française, écrite dans le tombeau d’un peuple. Tout y prend une teinte sépulcrale. La lan-
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