‹ Les révolutions de la paroleChapitre 10 sur 32 · III · texte numérisé non relu

III

Dans l’antiquité, trois \ûUes gardèrent tour à tour le dépôt des arts, des lettres, de la philosophie et des sciences ; Athènes, Alexandrie, Rome.

Ces trois métropoles de l’esprit ont laissé, dans la mémoire des hommes, un souvenir religieux, et tracé, dans l’air moral, im sillage de lumière.

Il se mêle cependant quelque réserve à notre admiration pour Rome et pour Alexandrie. La ville de Lucrèce, de Scipion Emilien, de Caton, de Marcus Tullius, de Virgile et de Juvénal, a été la ville de Néron, de Tibère et d’Elagabale. La pourpre des Empereurs dérobe le laurier virgilien à nos yeux attristés. Les sombres palais du mont Palatin, hantés par les ombres de Locuste et de Britannicus, cachent le frais Tibur où Horace méditait ses vers laborieux, operosa carmina, et Tusculum où Cicéron se reposait des luttes oratoires, et tâchait d’oublier les violences des partis.

Alexandrie n’enferma dans ses murs qu’une lignée de savants, do scholiastes, de chorizontes. Nul génie créateur. L’école alexandrine fut la sonore et brillante écolo du vide. Les livres amassés par les Ptolémées ne produisirent pas un homme ; tant il est vrai que rien ne peut suppléer l’œuvre du

iV LliS lîliVOLliTlONS DE 1..V P.VRüLE.

temps, et qiie les orateurs et les poëtes sont plus malaisés à évoquer du sol que les soldats. Le printemps des âmes, comme celui des fleurs, échappe aux dictatures.

Mais Athènes nous attire, nous séduit, et nous garde. Elle est la ville sainte, la Jérusalem des penseurs. Nul ne l’a visitée sans émotion. Le pied qui la touche, foule un sol sacré. Il semble qu'elle soit la terre nourricière de l’occident et de l’orient, la patrie du genre humain.

Lorsque M. de Chateaubriand raconte son entrée dans Athènes, une âme grecque et païenne s’éveille en lui. Il trouve des accents émus, pénétrants, qui ne seront pas surpassés par les pages écrites en présence du Calvaire. Sa foi d’artiste égale sa ferveur chrétienne. Avec le môme respect, il s’agenouille devant le saint Sépulcre, et il contemple les Propylées.

« Enfin le grand jour de notre entrée à Athènes se leva. « Le 23, à trois heures du matin, nous étions tous à cheval ; c nous commençâmes à défiler en silence par la voie sacrée. « Je puis affirmer que l’initié le plus dévot à Cérès n’a jamais * éprouvé un transport aussi vif que le mien. *

Et ailleurs, émerveillé de la lumière des cieux athéniens : » J’ai vu, du haut de l’Acropolis, le Soleil se lever entre les

« deux cimes du mont Hymette Les sculptures de Phidias,

« frappées horizontalement d’un rayon d’or, s’animaient et « semblaient se mouvoir sur le marbre par la mobilité des « ombres du relief ; au loin, la Mer et le Pirée étaient tout € blancs de lumière; et la citadeUc de Corinthe, renvoyant » l’éclat du jour nouveau, brillait sur l’horizon du couchant, « comme un rocher de pourpre et de feu. > (Itinéraire de Paris à Jérusalem). Plus tard, à l’époque de la guerre de Morée, un jeune homme, au front large, aux yeux vils, perçants et doux, aux cheveux flottants, à l’attitude résolue; savant, soldat, poète; songeur comme un philosophe, aventureux comme un Klephlte, vint s’asseoir, son fusil entre les jambes, sur les ruines d’Athènes. Deux choses le frappèrent alors : la solidité de ces ruines et la beauté qui s’est à jamais emparée

DK LA P.VROLE A ATHÈNES. W

du ciel, des paysages, des horizons, et respire, vivante, sur les débris.

« En considérant qu’il reste ainsi pour chaque époque le téc moin le plus nécessaire, je me demande si certains monuments « sont éternels, à l’égal des pensées qu’ils représentent. »

Et plus loin ;

« A mesure que mes yeux plongeaient dans l’atmosphère € embrasée, ime idée de beauté toute semblable au génie « atliénien me venait de chaque point de l’horizon. Il me « semblait que ce type de style commun à Platon, à Thucy- € dide, à Sophocle, avait pris une figure immobile dans les « coupes de ces montagnes, et que le génie de Phidias avait « lui-même courbé et arrondi les cimes du Pentélique et du « Pœcile. » (Ed. Quinet.)

Je voudrais reconstruire, par la pensée, quelques-uns des quartiers et des moniunents athéniens ; faire revivre, sous vos yeux, en même temps que les mœurs et l’esprit du Peuple, le Pnyx retentissant du bruit de la tribune aux harangues, et les portiques où parlent les philosophes à une jeunesse curieuse, avide de connaître la cause des choses. Je voudrais vous conduire du Pirée, où nous abordons, au temple de Jupiter Panhellénicn, au temple de Thésée, à celui de Minerve, aux platanes qui ombragèrent les entretiens d’Aristote ; au théâtre de Bacchus où se déroulèrent les grands drames d’Eschyle, les tragédies harmonieuses de Sophocle, et où secouent leurs grelots les comédies d’Aristophane.

Parcourons rapidement ces portiques qui se présentent le long des rues et de la Bibliothèque d’Athènes, et sous lesquels les passants s’abritent de la pluie et du soleil. Les philosophes et les gens oisifs y passent une partie de la journée. Alcibiade y promène son chien ; Agathon y étale sa nonchalante beauté; Socrate y fuit sa femme. Le portique royal où siège le second des archontes, nommé l’archonte-roi, est orné de statues en terre cuite représentant Thésée qui précipite Sciron dans la mer, et l’.\urore qui enlève Céphale. A la porte, un Pindare de bronze, le front ceint d’un diadème.

assis, grave et serein, tient aans sa main la lyre, et, sur ses genoux le livre des odes triomphales. Salut à toi, poëte de la conscience! dispensateur écpiitahle de la gloire ! grand lyrique de la vérité ! confident de la Némésis divine I

Près du portique royal, voici le portique de Jupiter libérateur où le peintre Euplnanor a prodigué les trésors de son pinceau. Plus loin, je vois blancliir le faîte du temple de Castor et PoUux. Je traverse la rue des Trépieds; je touche à l'Odéum, commencé par Périclès, achevé par Lycurgue, fils de Lycophron ; et, levant les yeux, j’aperçois, sur un sommet baigné de lumière, sur un rocher de huit cents pieds de long sur quatre cents de large, la citadelle, les Propylées de marbre construits sous Périclès, le temple de la Victoire ; derrière les Propylées, le Pandroseum et le temple de Neptune Erechtéc et de Minerve-Polias ; enfin, sur la cime de l’Acropolis, le temple de Minerve protectrice d’Athènes, Pallas-.\thénè. Ainsi, le front dans l’azur, la sagesse préside aux destinées de ce peuple.

L’intérieur de l’Acropolis est rempli de statues. Là, dans une fraternité héroïque, les images de Pliormion, d’Iphicrate, de Thésée, de Thémistocle, se mêlent aux images des Dieux. Phidias , Scopas , Alcamène ont immortalisé les grands hommes. En sorte que je comprends l’étonnement du Scythe Anacharsis : t Ces sortes d'apothéoses me frappèrent vive- « ment à mon arrivée dans la Grèce. Je croyais voir, en « chaque ville, deux espèces de citoyens ; ceux que la mort € destinait à l’oubli, et ceux à qui les arts donnaient une € existence étemelle. Je regardais les uns comme les enfants € des hommes, les autres comme les enfants de la gloire. < Dans la suite, à force de voir des statues, j’ai confondu « ces deux peuples. » (Barthélemy.)

Là, en effet, gît le fond de l’àme athénienne. Ce peuple artiste s’est divinisé soi-même, donnant à Mars et à Hébé les traits des héros de l’Attique et des vierges d’Argos et de Corinthe. Au lieu d’ensevelir ses Dieux dans l’ombre redoutable des mystères de l’Inde et do l’Égypte, il les a plantés, fièrement, debout, sur les places publiques, au sein de temples

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DB LA PAROLE A ATHÈNES, bâtis sur des sommets inondés de clarté , sur des rochers et des promontoires. Les temples de Diane , de Vénus , de Minerve Chalciœcos, le Theseum et le Parthénon attestent l'esprit démocratique des religions grecques.

Je ne parle point ici do la religion primitive de la Grèce, qui n'était autre chose que la divinisation des forces de la nature, sous les noms do Zeus, de Démèter, d'Hermès, Gora, Poséidon , Ephestos, Aphrodite , Dyonisios ; Zeus, Dieu de la lumière; Démèter, déesse do la terre; Hermès, qui rapporte du sein de Démèter des trésors de fertilité ; Cora , divinité de la nature printanière et hivernale ; Poséidon, Dieu des eaux ; Ephestos , Dieu du feu céleste et terrestre ; Aphrodite , mère des amours ardentes et fécondes; Dyonisios, Dieu de la nature florissante, mourante, rajeunie, éternelle. Ces premiers Dieux , issus du Naturalisme , émanations du Panthéisme oriental , se transforment dans Homère , Hésiode et Phidias. Les poètes et le sculpteur ont créé, taillé, ciselé de nouveaux Dieux. Échappés aux étreintes de la Nature , ils se personnifient, s'incarnent dans l’Humanité. Ils étaient auparavant des abstractions; ils sont des êtres. Leur visage voilé par les nuées, caché sous les brumes invisibles, s'éclaire du même rayon que la face de l’homme. Alors changent en même temps le culte et le temple grecs. Vainement chercherez-vous l’architecture do l’Égypte et de l’Orient, les longues avenues de sphinxs au front de bélier, accroupis, placés face à face , les péristyles qui succèdent aux péristyles , les enceintes continues où sont marqués les progrès de l’initiation , le sanctuaire gardé par des statues colossales , vaguement et sinistrement éclairé par quelques rares ouvertures, où le jom se glisse à peine. Au contraire , suivant l’expression hardie et pittoresque de M. E. Quinet , « Le dogme est désormais au grand jour. » Le temple grec est celui d’un peuple qui étale ses Dieux sur la place publique pour les contempler à toute heure, les interroger librement, les juger, au nom de sa conscience, et, s’il le faut, les détruire; car une religion doit disparaître de qui le sein n’est plus assez ample pour

i8 LES RÉVOLUTIONS DE LA PAROLE,

contenir les aspirations du genre humain. — Dis-moi quel est ton Dieu, je te dirai quelle est la loi. Les dogmes sont les moules des institutions (1). Et si ce Peuple converse ainsi librement avec les immortels; si sa religion n’est autre chose qu’un permanent échange d’activité entre le Ciel et la terre; s’il est cousin des Dieux ; comment sc courberait- il sous un maître? Égal aux souverains du monde, aux esprits régulateurs de l’univers, l’homme d’Athènes vivra dans une société d’égaux. La liberté et les orages du sénat Olympien auront pour écho l’indépendance et les tempêtes de la place publique.

La place publique , en effet , est l’asile de l’indépendance , le véritable sanctuaire de la nationalité , le saint des saints.

Deux portiques y conduisent. L’un est celui d’Hermès; l’autre est le Pœcile où enseignera Zénon le Cypriote. A la porte du Pœcile, voici la statue de Solon, père de la Constitution d’Athènes. Les murs intérieurs, chargés do boucliers enlevés aux Lacédémoniens , sont enrichis des ouvrages de Polygnote , de Micon . de Panseus. La place , vaste , sonore , profonde , est ornée d’édifices destinés au culte des Dieux ou au service de l’État. Au milieu de dix statues qui donnèrent leur nom aux tribus d’Athènes , le premier archonte tieut son tribunal. C’est le bruyant quartier du Pnj-x confinant à l’opulent quartier du Céramique. Là s’assemblait le Peuple , là s’agitaient les questions principales, là se décidaient la paix et la guerre. L’air y vibre encore.

« Le Pnyx est une esplanade pratiquée sur une roche es-

(4| Et c'est pourquoi je ne serai pas rassuré, même par les plus belles conquêtes politiques et civiles, tant que durera l’alliance du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel. La Grèce, pour asseoir sa liberté, échappait aux religions de l'Asie. Il nous faut rompre avec Home.

€ carpée, au revers du Lycabetlus. Un mur, composé de € pierres énormes, soutient cette esplanade du côté du nord ; € au midi s'élève une tribune creusée dans le roc même , et t l’on y monte par quatre degrés également taillés dans la « pierre. » (Chateaub., Itin.)

Tribune auguste où montèrent Périclès et Démosthènesl Tribune périlleuse où parlèrent Aristide et Thémistocle, deux exilés! Tribune misérable où parurent les lâches qui vendaient leur patrie aux Macédoniens ou aux Romains! Elle fut tour ù tour le trépied des grands hommes ou le tréteau des charlatans. Les premiers s’y transügurèrent et les autres s’y avilirent. N’est-ce point l’histoire de la Parole humaine suivant, en son flux et reflux, la marée des idées, des passions et des intérêts?

« Il y a, » disaient les députés de Corinthe aux Spartiates, « un peujde qui ne respire que nouveautés ; prompt à conce- € voir, prompt à exécuter, son audace passe sa force. Dans • les périls où souvent il se jette sans réflexion , il ne perd «jamais l’espérance; naturellement inquiet, il cherche â « s’agrandir au dehors; vainqueur il s’avance et suit sa vic- « toire ; vaincu il n’est pas découragé. Pour les Athéniens, la « vie n’est pas une propriété qui leur appartienne, tant ils la « sacrifient aisément à leur pays ! Ils croient qu’on les a privés « d’un bien légitime toutes les fois qu’ils n’obtiennent pas « l’objet de leurs désirs. Ils remplacent un dessein trompé « par une nouvelle espérance; leurs projets à peine conçus « sont déjà exécutés. Sans cesse occupés de l’avenir, le pré- « sent leur échappe : peuple qui ne connaît point le repos et « ne peut le souffrir chez les autres. « (Thucydide, liv. I.)

Ses institutions étaient souples , flexibles , mobiles comme lui-même. Moins sévère que Dracon , moins âpre que Lycurgue , Solon avait ajusté ses lois au tempérament du Peuple qui les devait recevoir et pratiquer.

« Je ne leur ai pas donné les meilleures, » disait-il avec un sens politique remarquable, « mais celles qu’ils pouvaient supporter. »

r.O LKS RÉVOLUTIONS DK LA PAROLE.

— Vous n’aüendez pas de moi un traité de la législation , de Solon, de ce doux réformateur, parfois complaisant, dont l’Athéuien Camille Desmoulins, né en Picardie, écrivait dans le n“ 7 du VieitM CordcUer ;

€ A Athènes, Solon fut proclamé par l’oracle le premier « des Sages, quoiqu’il ne fit aucune difficulté de confesser « son penchant pour le vin, les femmes et la musique. »

, — Je n’en veux retenir que ce qui touche à mon sujet ,

c’est à dire les règlements des assemhlées populaires. Pendant les trente-cinq ou trente-six jours que la classe des prj tanes était en exercice , le peuple s’assemblait quatre fois : le il, le 20, le 30 et le 33 de la prjtauie, et c’était lé les assemblées ordinaires. Chacune d’elles traitant d’un objet spécial et déterminé, tel que confiscation de biens, nomination ou destitution de magistrats , compte-rendu de béraults ou d’ambassadeurs, l’imprévu en était absent, et les Athéniens no s’y rendirent que par violence jusqu’au jour où chaque citoyen reçut un droit de présence de trois oboles :

« Allons à l’assemblée, citoyens, » chante le chœur dans Vassemblée des femmes d’Aristophane; « en avant! en avant!

« le thesmotète a déclaré que ceux qui arriveraient dès le « point du jour' couverts de poussière , l’œil hagard , sans « avoir pris le temps de rien manger que de la saumure à « l’ail, recevraient seuls le tribole. »

Outre œs assemblées, il s’en tenait d’extraordinaires lorsque l’État état menacé d’un prochain danger. Alors, si les circonstances le permettaient, on y convoquait tous les habitants de l’Attique. L’assemblée commençait de très-grand matin; elle était présidée par les chefs du sénat; les principaux officiers militaires y avaient une place réservée; parfois même on voyait l’archonte les prier de monter sur l’estrade, comme au jour où Cimon et les généraux, ses compagnons d’armes, décernèrent à Sophocle la couronne du concours dramatique. La garde de la ville, composée de Scythes, maintenait l’ordre. Dirai-je l’enceinte purifiée par le sang des victimes, le héraut qui se lève et récite une formule de vœux.

fit

les imprécations contre Torateur qui aurait reçu des présents pour tromper le Peuple, l’impatience, le tumulte, les raille- ' ries , les interruptions?

« O Athènes ! Athènes ! » s’écrie Dicéopolis dans les Acharniens ; « moi je ne manque pas do venir ici avant tous les « autres, et là me voyant seul, je peins, je bâille, je m’étire,

« je ne sais que faire, je dessine sur la poussière, je m’épile,

« je rélléchis, je songe à mes champs, je fais des vœux pour « la paix. Je maudis la ville , et je regrette mon cher bourg « qui ne me disait jamais : « Achète du charbon, du vinaigre,

« de l’huile. » Là on ne connaissait pas le mot qui me scio • eu quatre : acheter! j’y récoltais tout gratis. Aussi suis-je « venu à l’assemblée bien préparé à huer, à interrompre , à « injurier les orateurs s’ils parlent d’autres choses que de la « paix. »

Ajoutez à cet instinct de tumulte, à ce besoin d’agitation et de bruit, à cette frivolité, à cette inconstance, le sentiment le plus vif et le plus délicat des charmes du langage. Songez que ces dix mille citoyens d’Athènes, si impressionnables, si faciles à séduire, si prompts dans leurs résolutions, non moins rapides et imprévus dans leurs retours soudains, étaient dix mille puristes. Imaginez les flots grondants d’uno multitude inquiète , jalouse , impatiente , blasée, accoutuméo aux merveilles du discours, curieuse de nouveauté, avido do scandale, souvent docile aux méchants conseils, aux bons rebelle, ouvrant à Cléon une oreille complaisante fermée pour Nicias; et mesurez par là le génie des orateurs qui parvenaient à la dompter. — Par combien do travaux , do veilles, de méditations ils se préparaient à aborder cette tribune redoutable , Cicéron nous le révèle dans sa prodigieuse énumération des qualités de l’orateur. C’était un long

noviciat. Ils commençaient d’ordinaire à s'essayer dans les tribunaux, et quand ils s’y étaient distingués par le talent de la parole et la connaissance des affaires, ils prenaient part aux débats publics.

» Leur profession, » écrit Eschinc dans une de ses lettres, « leur profession, à laquelle ils se dévouent dans un âge très- « peu avancé, exige, avec le sacrifice de leur liberté, des « lumières profondes et des talents sublimes. »

« C’est peu , » dit Aristote , « de connaître en détail This- « toire, les lois, les besoins et les forces de la république , « ainsi que des puissances voisines ou éloignées; c’est peu « de suivre de l’œil ces efforts rapides ou lents que les États € fout sans cesse les uns contre les autres, et ces mouve- « ments presque imperceptibles qui les détruisent intérieu- « rement, de prévenir la jalousie des nations faibles et alliées, « de déconcerter les mesures des nations puissantes et cnne- € mies, de démêler enfin les vrais intérêts de la patrie à « travers une foule de combinaisons et de rapports; il faut « encore faire valoir en public les grandes vérités dont on « s’est pénétré dans le particulier; n’ôtre ému ni des menaces « ni des applaudissements du Peuple ; affronter la haine des « riches en les soumettant à do fortes impositions, celle de • la multitude en l’arrachant à son plaisir ou à son repos , « celle des autres orateurs en dévoilant leurs intrigues; payer « de sa disgrâce les projets qui n’ont pas réussi , et quelque- « fois même ceux que le succès a justifiés; paraître plein de « confiance lorsqu’un danger imminent répand la terreur de « tous côtés, et par des lumières subites relever les espé- « rances abattues; courir chez les peuples voisins; former « des ligues puissantes; allumer avec l’enthousiasme de la « liberté la soif ardente des combats; et après avoir rempli € les devoirs d’homme d’Élat, d’orateur et d’ambassadeur, « aller sur le champ de bataille , sceller de son sang les avis « qu’on a donnés au peuple du haut de la tribune. »

Il ne sufifisait donc pas de défendre sou opinion par la parole , il fallait la défendre par l’épée. — Ce double caractère

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d'orateur et de soldat , de tribun du Peuple et do tribun militaire, qui faisait dire à un conventionnel : « Nous avions l’éloquence et les baïonnettes au bout, » constitue l’originalité de l’éloquence antique. C’est pourquoi la parole athénienne est encore vivante ; la volonté y palpite et y respire ; j’y reconnais le caractère auguste de la responsabilité , c’est-à-dire de la virilité. — Je ne parle ici que des orateurs dignes de ce nom, laissant dans l’ombre d’un dédaigneux oubli les artisans et les artistes de périodes cadencées, habiles à flatter la multitude , incapables de défendre la Patrie. Mais la plupart des hommes d’Etat éloquents furent d’habiles et vaillants capitaines. Thémistocle, Aristide, Périclès, Alcibiade, Cimon brillaient par la parole et par le glaive. A Rome , les Scipion, les Paul Émile, les Jules César continuèrent cette tradition; Cicéron lui-méme commanda une armée et fnt salué du titre d’impcrator. De nos jours, Lacoste, Saint- Just, Baudot, Merlin de Thionville, Prieur, Soubrany portèrent dans les camps la flamme de la tribune. — Un danger immense pouvait sortir de ce double rôle de général et d’oratem' ; c’est que le même homme , revêtu de la majesté de la toge et de l’éclat des armes , ne dominât par la persuasion en même temps que par la force. On le vit, sous Périclès , dans Athènes, et, sous Jules César, dans Rome. Gardons-nous donc de regretter ce passé disparu. Les conditions des gouvernements modernes diffèrent essentiellement de celles des républiques antiques. Armes de conquête et d’esclavage, cités composées de vingt mille citoyens libres et de quatre cent mille asservis, elles subissaient, parfois sans murmurer, une double dictature qui satisfît à leurs instincts de proie et de bataille , et les préservât des périls intérieurs. Avonsnous encore le droit de leur reprocher cette abdication de la de la liberté?...

Athènes d’ailleurs prévoyait, redoutait l’empire que des hommes si habiles et si braves prendraient sur les esprits. Elle édicta de sages lois pour le modérer, le tourner vers le bien public. Elle voulut qu’on ne fît usage de leurs talents qu’a-

près s'être assuré de leur conduite. On voit par le discours d’Eschine contre Timarque jusqu’où était portée celte sévérité tutélaire.

« Elles éloignent de la tribune celui qui aurait frappé les « auteurs de ses jours ou qui leur refuserait les moyens de € subsister ; parce qu’en effet on ne connaît guère l’amour O (le la patrie quand on ne connaît pas les sentiments de la « nature. Elles en éloignent celui qui dissipe l’héritage de « ses pères , parce qu’il dissiperait avec plus de facilité les « trésors de l’État ; celui (pii n’aurait pas d’enfants légitimes, « ou qui ne posséderait pas de bien dans l’Atticpie, parce que « sans ces liens, il n’aurait pour la république qu’un intérêt f général, toujours suspect quand il n’est pas joint à l’intérêt « particulier; celui cpii refuserait de prendre les armes à la « voix du général , qui abandonnerait son bouclier dans la « mêlée, qui se livrerait à des plaisirs honteux, parce que, « la lâcheté et la corruption, presque toujours inséparables, « ouvriraient son âme à toutes les espèces de trahisons, et « que d’ailleurs tout homme qui ne peut ni défendre la pa- « trie par sa valeur, ni l’édilier par ses exemples, est indigne « de l’éclairer par ses lumières. »

Il semble <ju’on entende l’intrépide et inflexible Saint-Just formuler en sentences âpres et brèves les devoirs de représentant du peuple. Trempé dans l’antiquité grecque et romaine, cet implacable membre du comité de salut public, le Saint- Just de l’armée du Rhin, considérant que la vertu est le ressort même du gouvernement républicain :

c La République n’est point un Sénat, » disait-il dans son rapport du 8 ventôse an II, » (26 février 94) « elle est la « vertu. » — « Bronzez la liberté. » — « Le bonheur cpie « nous vous offrons n’est pas celui des peuples corrompus. « Ceux-là se sont trompés qui attendaient de la Révolution « le privilège d’être aussi méchants que la noblesse et les ri- « ches de la monarchie. »

Mais les lois vainement se proposent d’asseoir la modération. la probité, la justice. Vainement, sur le bronze, 'le marbre on la pierre, vous inscrivez ces vertus. La perspective même de l’échafaud ou de l’ostracisme ne suflBt pas à les faire respecter. Toujours jurées, toujours trahies, c’est dans la conscience qu’il les faut graver. Comment? par l’instruction gratuite et obligatoire de la commune et de l’État ; par l’enseignement laïque, libre et vivant ! Car c’est l’esprit qui mène le monde, et c’est l'enfant qui décide du citoyen. — Quelle que fut, en effet, la juste inquiétude du législateur athénien, et sa soUicitudc jalouse pour la dignité do la Tribune, la Parole roula dans le même torrent que le reste. — Au commencement, alors que les mœurs se souvenaient encore de l’intrépidité des Therinopyles, de la fougue de Marathon ; au temps héroïque et humain où Eschyle tenait l’épée de la même main qui devait écrire Promethée et l’Orestio, ceux qui parlaient en public n’accompagnaient leurs discours que d’une action noble, tranquille et sans art.

« Et l’on se souvient, » dit Eschine, « que Thémistocle, « Aristide et Périclès, presque immobiles sur la tribune, et « lesmainsdanslcursmanteaux, imposaicntautantparla gra- « vité de leiu* maintien que par la force de leur éloquence. *

« Loin de suivre ces modèles, » observe Plutarque dans la vie de Nicias, « la plupart des orateurs ne laissent voir dans « leurs traits, dans leurs cris, dans leurs gestes et dans leurs € vêtements que l’assemblage effrayant de l’indécence et de € la fureur. »

Alors le chœur des chevaliers dans Aristophane peut à bon droit invectiver Cléon :

« O coquin, impudent, braillard, tout est rempli de ton « audace, l’Attique entière, les finances, les décrets, les tri-

« bunaux. Tu as bouleversé notre lûUe comme un torrent « furieux; tes vociférations ont assourdi Athènes, et posté € sur une roche élevée, tu guettes l'arrivée des tributs, comme « un pécheur guette le thon. » — « O fripon qui fais ar- « gent de tout, qui voltiges de concussion en concussion,

« puisses-tu rendre gorge aussi vite que tu t’es gavé ! » —

« Voler, se parjurer, se faire receleur, trois conditions pour « arriver haut. »

Combien différaient des démagogues flagellés par Aristophane les orateurs graves et simples dont parle Thucydide !

L’éloquence athénieime a parcouru trois ûges principaux dont Périclès, Démostliènes et Cléon sont les types. Rien ne diffère plus que le caractère de leurs discours. Chez Périclès la gravité, chez Démosthènes la passion, chez Cléon la violence.

M. E. Quinct a pénétré les causes de ce changement des mœurs oratoires d’Athènes qu’il associe aux transformations de l’histoire et aux périodes critiques du tempérament populaire.

Aux diverses causes historiques et physiologiques développées par ce rare et puissant esprit, dans son Génie dès religions, il convient d’ajouter que la simplicité grave des premiers orateurs tenait, sans doute, à la naïveté de l’auditoire, À la sincérité des convictions, è la spontanéité de l’émotion. Le peuple n’avait pas encore assisté au spectacle énervant des trahisons et des palinodies. Il ne lui venait pas à la pensée que ses orateurs cherchassent ù le séduire, à l’éblouir, à le corrompre. N’ayant point été dupe, il n’était pas méfiant. Il croyait aux harangues des hommes d’État comme à la parole de gens d’honneur. Plus tard, lorsque les mœurs publiques se dégradèrent, il se tint en garde contre l’habileté des tribuns, il ne se laissa plus aussi facilement entraîner ; il voulut, avant de se décider, connaître « ces pensées de derrière la tète » dont parle Pascal. En outre, son goût littéraire alla s’épurant, se raffinant, en môme temps que son patriotisme diminuait. Il souhaita d’ôtre charmé. Difficile désormais

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à émouvoir, blasé, sceptique, désintéressé de la chose publique, dédaigneux des principes, il ne branla que sous le coup des débats violents et scandaleux où la figure attristée de la patrie disparaissait dans les compétitions personnelles. De là ces morceaux oratoires, déclamatoires et fastueux, de Démosthènes et d’Eschine ; le Ciel, la Terre, les Dieux pris à témoin ; ces invectives, cette éloquence accusatrice, âpre, stridente; ces dénonciations emportées, ce débordement de soupçons, de fiel et dùnjures, succédant à la sérénité des anciens jours (1).

Périclès lui-même hâta cette décadence, car il apprit au peuple, comment on parle la langue de la liberté en conspirant la dictature.

En quoi diffère l’éloquence antique de l’éloquence de nos jours ; il serait, à coup sûr, utile de le rechercher, car le passé ressuscité sert de guide au présent et d’éclaireur à l’avenir.

Une chose me frappe, parmi beaucoup d’autres : l’éloquence des beaux temps de la Grèce est le combat d’une âme avec les événements do l’histoire, et avec les passions humaines. Elle se propose de dominer les uns et de diriger les autres. L’orateur est un conducteur de peuples, un pasteur d’hommes, le confident et le révélateur des lois primordiales.

Aujourd’hui, vaincus et dépravés par le spectacle tragique de révolutions serviles que nous adorons comme autant de décrets de la puissance invisible ; enchaînés à un fatalisme

(I) Appliquez ce principe à la Rcvolulion française; comparez les orateurs de S9 à ceux de 93. Chez les premiers éclate le verbe des Féiiérations ; chez les autres le tocsin do la guerre civile.

sans oonscience et sans frein ; désarmés, par nos propres mains, des vertus viriles et résistantes ; préparés d’avance à tout subir ; incapables de rien empêcher ; submergés par la marée montante du succès ; indignes de nos pères, nous n'osons plus entrer en lutte avec la destinée.

L’orateur aspire à être le verbe de son temps, quel qu’il soit, l’écho de la foule, le complaisant et le complice de l’histoire.

Les habiles décorent cela du nom de sagesse politique et de tactique parlementaire.

Je dis que c’est l’abdication de la parole.

Est-ce qu’il n’y a plus de grandes questions dans le monde? En sommes-nous descendus à ce point, que les débats de la tribune n’étant désormais qu’un assaut aux dignités, aux richesses, aux honneurs, au crédit, à la faveur du Peuple ou du Prince, l’âme soit pour jamais extirpée du discours? Répéterons-nous la maxime de M. de Montalembert ; « 11 n’y a do légitime que ce qui est possible ? » Et le droit est-il l’étemel exilé? Dirons-nous, comme M. Guizot, à une bourgeoisie cupide et avare : € Enrichissez-vous? » Dirous-uous au Peuple : « Le devoir est un mot, le sacrifice une duperie, l’héroïsme une chimère? » Et lui ravirons-nous l’espérance?

Je me défie de ces hommes qui se vantent de leur néant et se glorifient de leur poussière.

Est-ce que ces entretiens où s’épanche mon âme , où, depuis dix années, elle communie avec la vôtre, sont pour vous un spectacle, un jeu de la Parole? Venez-vous, comme les Athéniens au temps de Prodicus et de Gorgias, apprendre ici l’art de parer les sophismes des couleurs de la vérité , et de couvrir d’un lambeau de pourpre le cadavre de la morale et le spectre du Droit? Suis-je le courtisan de vos passions, de vos intérêts, de vos partis? Vous ne me faites pas celte injure. Je ne suis pas non plus votre maître. Il est en vous. C'est là qu’il faut regarder. Mes paroles passeront ; mais votre conscience restera; et je n’aurai rien fait, si elle ne garde l'amour des grands principes, la religion de l’idéal, do la patrie et de l’Humanité.

Un an, environ, après la bataille dePharsale, Cicéron, amnistié par César , rentra dans Rome. Il revoyait cette patrie sauvée autrefois par son éloquence. Il l’avait défendue contre Catilina ; il la devait défendre , avant de mourir, contre Clodius et contre Antoine; mais il la revoyait esclave; l’autorité de la parole se taisait devant la force des armes. Parmi ce silence de la tribune et du barreau , en proie à la tristesse qui fut le partage des conventionnels exilés, et que les hommes d'état, les orateurs et les écrivains des partis vaincus éprouvent de nos jours, tristesse vénérable, car elle pleure sur la tombe du droit et des libertés publiques , Cicéron se consola par la composition d’ouvrages sur l’Art oratoire et la philosophie. • Puisque la patrie repousse mes t services, ou qu’elle ne peut plus les employer, disait-il, ( qui pourrait me blâmer de me faire une autre vie ? » (Ép. à Varron).

Le dialogue sur les orateurs illustres, "Brutus, De Claris Oratoribus, est un fruit de ces loisirs. Écrit sous les ombra ges et au bord des eaux de Tusculum, le Brutus est l’histoire la plus complète que l’antiquité nous ait laissée de la littérature romaine. L’auteur y raconte les commencements et les

progrès de l’art oratoire , les noms et la vie des orateurs qui se sont distingués. Il marque leurs défauts et leurs perfections ; ildélinit tous les genres d’éloquence ; et révèle, comme en se jouant, les mystères de ce grand art. Il semble avoir voulu joindre rexcm[)le au précepte , car nul livre ne parcourut avec plus d’abondance , de souplesse et de gréce tous les tons de l’éloquence, depuis la simplicité la plus familière, jusqu’à la plus souveraine majesté. Au chapitre huitième, esquissant les transformations de l’art oratoire en Grèce, il écrivait •

« Quand je porte mes regards sur ce pays , Atticus , votre € chère Athènes se présente d’abord et brille à mes yeux. € C’est là que s’est élevé le premier orateur; c’est là que le « premier discours conservé par l’écriture a été transmis à « la postérité. Avant Périclès , dont on cite quelques écrits , « et Thucydide qui, comme lui, vivait dans un temps où « Athènes était bien loin de son berceau , on ne trouve rien € qui soit embelli des ornements de l’éloquence. On croit

néanmoins que longtemps auparavant, Pisistrate, Solon, € un peu plus ancien que Pisistrate , et Clisthènes avaient « jwur leur siècle un grand talent oratoire. Quelques années € plus tard , comme on peut le voir par l’histoire d’Athènes, € parut Thémistocle, aussi grand orateur qu’habile politique... € Après lui Périclès, Cléon, Alcibiade , Critias, Théramène. « Leur style était noble , sententieux , plein dans sa préci- € sion, et par sa précision même un peu obscur. Dès que l'on € comprit tout l’effet d’un discours composé avec soin, et qui « fut en quelque sorte un ouvrage régulier, alors s’élevèrent € tout à coup une foule de professeurs dans l’art de parler, t Gorgias le Léontin, Trasymaque de Chalcédoine, Protagoras € d’.Abdère, Prodicus de Céos, Hippias d’Élis, acquirent une « grande réputation. Beaucoup d’autres , à la même époque , t se vantaient, avec une présomptueuse arrogance, d’enseic gner comment la cause la plus faible (c’est ainsi qu’ils « s’exprimaient) pouvait, à l’aide de la Parole, devenir la « plus forte. Socrate se prononça contre eux et réfuta leurs

ÉCOLE SOCRATIQUE. 6t

« systèmes avec une dialectique fine et ingénieuse; ses « doctes entretiens formèrent une foule de savants hommes, « et c’est alors que fut trouvée la philosophie , non celle qui « explique les secrets de la nature (elle est plus ancienne), « mais celle qui traite du bien et du mal , et qui donne des « principes de morale et de conduite. Comme cette science € n’entre point dans le plan que nous nous sommes tracé , € renvoyons les philosophes à un autre temps, et revenons « aux oratems. »

J’imiterai l’exemple de Cicéron , regrettant seulement que nos entretiens n’aient pas lieu sous le platane qui pièta son ombre à ceux de Crassus, d’Atticus et d’Antoine.

D y avait donc à Athènes trois éducations bien distinctes, et non pas deux seulement comme l’a supposé M. Villemain : 1“ l’éducation de l’État destinée surtout à former des citoyens; 2® l’éducation des philosophes aspirant à former des sages ; 3® l’éducation des sophistes se vantant de produire des orateurs. Je pense que la première fut trop rigide, et, qu’au profit de la collectivité nationale, elle risquait d’étouffer l’initiative individuelle. Je pense que ce dur et austère enseignement des anciennes républiques immolait la liberté aux pieds de la patrie, et que s’il est vrai qu’il ait enfanté les héros de Marathon, des Thermopyles et de Platée, il ne l’est pas moins qu’il tendait à détruire toute personnalité et tout ingegno. Mais je préfère, je l’avoue, ce communisme de l’esprit et cette discipline des mœurs, aux complaisances contradictoires des sophistes, à leur savante gymnastique sur le Rien, à leur promiscuité du juste et de l’injuste.

L’éducation exclusive de l’état portait atteinte à la liberté ; celle des sophistes submergeait la conscience. Les philosophes ont été les modérateurs de l’une et les redresseurs de l’autre.

Ils allièrent le culte de la science, la soif de connaître, à l’amour du progrès, et par là, ils formèrent non-seulement des savants, des médecins, des avocats, des magistrats.

des écrivains, des professeurs ; mais des citoyens et des

sages, c’est-à-dire des hommes.

Aristophane, qu’il ne faut se lasser de consulter lorsqu’il s’agit des travers de son temps, introduit, dans sa comédie des Nuées, deux personnages fantastiques : le juste et l’injuste, qui se disputent, entre eux, l’honneur de donner des leçons à Phidippide , fils de Strepsiade. Le juste vante l’ancienne éducation et les anciennes mœurs; l’injuste fait le panégyrique des mœurs du jour et des nouvelles doctrines. Le juste vante la justice, la modération, la tempérance. L’injuste enseigne à jouir de la vie. Surtout il se pique d’apprendre l’art d’en imposer aux hommes : t Les philosophes, » dit-il € me nomment l’injuste parce que, le premier, j’ai ima- « giné les moyens de contredire la justice et les lois; mais « c’est chose qui vaut des sommes d’or de prendre en main < la cause la plus faihle et puis de la gagner. >

U est impossible de mieux résumer la doctrine des sophistes.

Le crime d’Aristophane fut de la confondre volontairement avec celle de Socrate. Aveuglé par son intolérance, par sa haine aristocratique de toute nouveauté, il confondit dans la même satire, enveloppa dans le môme ostracisme, les sophistes et leur adversaire. A dessein, de propos délibéré, il couvrit la face socratique du masque de ces marchands de paroles ; livra ainsi à la risée et plus tard à la ciguë le maître de Platon.

Il faudrait citer toute la scène, digne de Molière :

Strepsiade à Socrate :

« Ne t’inquiète pas, instruit Phidippide mon fils. € C’est une nature très-intelligente. Tout.'petit, il s’a- € musait déjà chez nous à fabriquer des maisons, à t sculpter des bateaux, à construire des petits cha-

€ riots de cuir ; il savait à merveille faire des gre- € nouilles avec des écorces de grenade. Apprendst lui les deux raisonnements, le fort et le faible qui, € par des arguments injustes, triomphe du fort; si- € non les deux, au moins Tinjuste, et par tous les € moyens. »

Socrate :

» C’est le juste et l'injuste qui vont rinslruire € eux-mômes. »

Ici, paraissaient deux personnages symboliques, apportés sur la scène dans des cages, comme des coqs qui vont combattre, peut-être môme costumés en coqs, ou du moins portant une tête de coq.

Ils combattaient, en effet, d’ongle et de bec, d'éperon et d’aile; ils luttaient d’esprit, de gaieté, de sophismes, d’invectives et d’insolence; après quoi, Socrate s’adressant à Strepsiade :

€ Eh bien ! remmènes-tu ton fils, ou veux-tu que « je l’instruise à parler ? »

Strepsiade :

« Instruis-le, châtie-le, et ne manque pas de bien € lui affiler la langue, d’un côté pour les petits pro- « cès, de l’autre pour his grandes affaires. » Socrate ;

« Ne t’inquiète pas; je te le rendrai sophiste c accompli. >

J’ai dit le succès des sophistes, le nombre de leurs disciples. Le style de ces maîtres étranges valait leur doctrine ; la nullité de celle-d n’était égalée que par la platitude de celui-là; platitude régulière, rectiligne et consciencieuse. Nous possédons une page authentique écrite de la main de Gorgias. C’est un fragment d’oraison funèbre en l’honneur des guerriers morts pour leur pays, reste do quelque dis-

64 LKS RÉVOLÜTIONS DK LA PAROLE,

cours d'apparat par lequel le sophiste de Leontium comptait bien effacer le souvenir des adieux pénétrants et virils adressés par Périclcs ou par Cimon à leurs compagnons morts sur le champ de bataille.

Gorgias construit ses phrases au cordeau, au compas, à l'équerre, en losange, en quadrilatère, en quinconce, en boulingrin. C'est à lui qu'il conviendrait d'appliquer le mot que le roi Louis-Philippe infligeait, dit-on, à un de ses ministres : « Monsieur "* bâtit d'abord sa phrase avec soin, € après quoi il cherche l'idée qu’il pourra y faire entrer. »

’t Que désirer en eux de ce qui convient à des hommes ? » s'écriait Gorgias, avec rin geste à la Périclès. t Que regret- € ter en eux qui fit tort à des hommes? Je pourrais dire ce € que je veux, mais je voudrais ne dire que ce qui convient. « Aussi le regret de leur mort n'est pas mort avec eux ; il « survit à ce corps mortel qui a cessé de \’ivre-.. etc. »

C'est là ce que les Grecs appelaient Gorgiaser, -/op-/ia^uv, et que Polos d'Agrigeute et Alcidamas surpassèrent encore.

Je ne m'étonne pas que les sophistes aient été suspects aux philosophes, car ce style subtil, raffiné, cachait le vide de l'âme et le néant de la doctrine. Les sophistes siciliens jouaient, dans Athènes, le rôle que les cullos, ou raffinés d'Espagne, jouèrent, en France, au commencement du xvii® siècle. Ils menaçaient de changer l'esprit national et do pervertir l'idiome d'Homère et de Thucydide.

Cependant ces précieux ridicules, véritables Mascarilles de l'éloquence, oubliant d'aventure leurs finesses de Scaramouchc, rencontraient des idées justes et saines. Semblables à M. Jourdain, Us faisaient de bonne prose sans le vouloir, et disaient tout uniment : < BeUe marquise, vos beaux yeux « me fout mourir d'amour. »

Nous devons à un sophiste, Prodicus de Céos, la belle allégorie du vice et de la vertu se disputant l'âme d'Hercule, aUégoric à laquelle Basile de Césarée rend hommage, dans son fameux discours sur la lecture des livres profanes.

Mais ces leçons hautes et sévères sont rares dans l’œuvre

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ÉCOLE SOCRATIQDE. 65

des sophistes. Celle-ci appelait iin réformateur. Sous peine de périr, l'esprit Athénien devait se retremper aux sources de la raison et de la sagesse.

Le réformateur fut Socrate.

Je voudrais esquisser son caractère, ses luttes en l'honneur de la vérité, sa mort déjà racontée éloquemment par Jean- Jacques Rousseau, mais bien plus tragique dans les dialogues platoniciens, enfin ses doctrines sur le Beau et sur l’éloquence.

Son enfance avait été bercée aux noms de Thémistocle et de Miltiade, aux souvenirs épiques de Marathon et de Salamine. II eut pour maître Archélaüs qui lui • raidit l'âme et les muscles. » Jeune, il porta les armes comme tous les Athéniens. Intrépide, infatigable à la marche, indilTcrcnt à la faim, àlasoif, au froid, à la chalcur,supportant tout, même sa femme, esclave du devoir, comme il le prouva par sa mort , dédaigneux des honneurs publics, adversaire déclaré des pédants et des sots , aflranchi des liens de la superstition , Socrate était naturellement désigné à la haine des médiocrités dévotes et jalouses. Il avait l'impudence d’annoncer un Dieu unique, créateur et conservateur, pure essence, lumière et sagesse, sans bornes dans l'espace, sans durée dans le temps, éternel, universel, infini. Par là, il blessait les pieux adorateurs des quatre mille dieux du polythéisme. Mélitus, homme zélé, partisan des saines doctrines, clans l’inléréi du ciel appris à tout souffrir, tlressa contre lui l'acte d’accusation que nous a conservé Diogène de Laerce :

« Mélitus, fils de Mélitus, du bourg de Pithos, accuse So- € cratc, fils de Sophronisque, du bourg d'Alopcce : Socrate < est coupable en ce qu’il no reconnaît pas les dieux de la « Répuhhque et met à leur place des extravagances démo- « niaques. Il est coupable en ce qu’il corrompt les jeunes * gens. Peine : la mort. >

Enseigner la vérité, proscrire le surnaturel, c’est être impie !

Ah ! Rousseau, âme orageuse, esprit inquiet, cœur troublé et frémissant, toi qu’irritait l’injustice, mais que ton imagination égara trop souvent, et qui, plus d’une fois, sacrifias la vérité à l’orgueil d’un système, ta main calviniste écrivitelle, sans trembler, ces dures et sèches paroles?

€ Socrate mourant sans douleur, sans ignominie, soutint t aisément jusqu’au bout son personnage ; et si cette facile € mort n’eût honoré sa vie, on douterait si Socrate, avec tout € son esprit, fut autre chose qu’un sophiste ! »

Je sais que, par cet abaissement du fils de Sophronisque, tu voulais relever le fils de Marie; ta froideur en face de la coupe empoisonnée faisait jaillir plus violemment les larmes versées sur les plaies du juste crucifié ; la prison de Socrate disparaissait ainsi dans l’ombre du Calvaire.

Pour être respectée des hommes, la croix du jeune philosophe de Nazareth n’avait pas besoin de cette antithèse misérable, double injure à Socrate et à Jésus. Le plus pur hommage à rendre à l’auteur des choses, c’est de l'étudier dans les âmes qu’il habite: et celui-là se trompe qui, par son dédain de l’homme, s’imagine ajouter à la lumière incrééo des rayons et des espaces à l’infini.

L’orateur Lysias lui apporta un discours travaillé, pathétique, habile, entraînant, pour l’apprendre par cœur et s’en servir devant ses juges. « Ami, » lui l épondit Socrate, « de môme c que si vous m’eussiez apporté des souliers à la socinienne,

€ je ne m’en servirais point, parce qu’ils ne conviendraient f point à un philosophe ; ainsi votre plaidoyer me parait € éloquent et conforme aux règles de la rhétorique, mais peu • convenable à la grandeur d’âme et à la fermeté d’un « sage. »

Heureux sans doute de mourir pour la justice, ou plutôt d’arriver à une vie meilleure et de se reposer dans l’immortalité, Socrate se défendit lui-môme. Jamais l’éloquence ne s’éleva à de plus sereines hauteurs, jamais elle ne rendit des sons plus pleins, plus graves, plus pénétrants ; jamais elle

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ne rayonna d’une clarté plus intènse; jamais elle ne glorifia en termes plus magnifiques la sainteté du Devoir, 1a permanence du Droit, la souveraineté de la Conscience humaine.

Condamné à mort, « il est temps de nous quitter, » disait-il à ses juges, « moi pour mourir et vous pour vivre. « Qui de nous a le meilleur partage ? C'est là un mystère « pour tout le monde, excepté pour Dieu. » (Platon, \Apol.)

Tel était l’homme. Son père Sophronisque avait fait de lui un sculpteur. Il eût été un grand artiste, à en juger par un groupe des trois Grâces sculpté et taillé par son jeune ciscau. Mais il quitta bientôt l’outil de Phidias, pour se livrer à l’étude de la sagesse. Il voulut, selon l’inscription du temple de Delphe, qu’il avait adoptée pour devise, « se connailre luimême. » Il se fit ciseleur et sculpteur d’âmes. Il ne s’enferma point dans une contemplation muette , en un monologue interne avec l’idéal et l’absolu. Il voulut être le précepteur, le maître d’école de ses compatriotes. Apôtre du bon sens , de la tempérance , de l’esprit , de la morale , il n’enfouit pas ses trésors dans les mystérieux sanctuaires de Delphes ou d’Eleusis.

Son apostolat, comme celui de saint Paul, recrutait des néophytes au grand jour, en plein soleil. Abstracteur de quintessence, philosophe à huis-clos, réformateur du coin du feu, révolutionnaire en catimini, et libéral in partibiis, Socrate ne le fut pas; mais plutôt vulgarisateur, semeur. Il allait, dès l’aube, répandant, à mains pleines, le grain de la philosophie. On le voyait, sur la place publique, discutant avec les uns et les autres, et travaillant de toutes ses forces à éclairer leur raison, à corriger leurs défauts, à former leurs esprits aux saines idées du vrai, du beau, du juste et de l’honnête.

Comprenant néanmoins la grandeur et l’utilité des méditations solitaires, habitant de l’ombre, songeur, comme tous les grands esprits, « on dit que souvent il restait debout t dans la même attitude, pendant tout le jour, et même

« pendant la nuit, depuis le lever du soleil jusqu’au retour « de l’aurore, sans faire uu seul mouvement, sans remuer « les paupières, toujours à la môme place, la télé et les yeux « fixes, l’âme plongée dans des pensées profondes, et comme € isolée du corps par la méditation. » (Aulu-GoLe.)

Sa lutte contre les sophistes , il la commença dès l’arrivée de Gorgias, et la continua, sans paix, ni trêve, durant quarante années.

Sa mort elle-mômo fut une protestation contre leurs doctrines. Ils enseignaient qu’il n’y a ni juste ni injuste; lui, mourut en confessant l’éternité du droit. Ils faisaient métier du mépris des lois; lui, mourut, victime volontaire des lois de son pays. Ils affirmaient le néant de la tombe ; lui, mourut en proclamant l’immortalité. Ancêtres de Tartufe, ils dogmatisaient sur les capitulations de conscience; aïeul de Jean Huss et de Luther, il mourut pour l’honneur et l’intégrité de son âme.

Ainsi, par sa mort, il confirma sa vie. Assuré de revivre dans ses disciples , il disait comme le dit plus tard le poCte Horace : Noti ontnis moriar/ Et en effet, « habüe à accou- « cher les esprits, exerçant sur eux l’art de sa mère, la sage « femme Phénarète, » il a laissé, après lui, une lignée de penseurs libres qui s’étend de Platon à .Al)ailard, d’Abailard à François Bacon et à Descartes, de Descartes à Voltaire. C’est lu grande école des philosophes de l’humanité , armés à la fois de critique et d’imagination, de raison et de sentiment, soldats de l’expérience et paladins de l’idéal.

La méthode de Socrate, sa dialectique insinuante, passionnée, railleuse , étincelante , irrésistible , on peut s’en pénétrer par les dialogues platoniciens, tels que le Protagoras, Le Phodoii, le Banquet, le Gorgias, le Phèdre. Celui-ci, œuvre poétique par la jeunesse printanière de la forme.

Diy i l i /uO üy Go ogle

par le pittoresque des détails, par la fraîcheur des idées associée à la fraîcheur de la source des nymphes, annonce cependant l'ampleur du Philèbe et de l'Apologie. Socrate, en compagnie d'un seul interlocuteur, parcourt et définit toutes les sphères de l’intelligence ; expose , à la façon de Pythagore, la préexistence des âmes et leurs transmigrations; analyse l’amour, ses effets et ses symptômes; décrit sa grandeur et sa faiblesse, suivant que l’uomme succombe à l’appétit charnel, ou qu’il résiste et se maintient dans la virginale région de la chasteté ; enfin, agrandit le domaine de la rhétorique et de l’éloquence, en leur assignant pour but la science et la sagesse :

« Avant , » dit Socrate , « de connaître la vérité de ce qui t fait le fonds du discours parlé ou écrit , de pouvoir définir « l’essence de chaque chose, et, après l’avoir définie, la di- « viser en ses diverses espèces en descendant jusqu’à celles « qui sont indivisibles; avant d’avoir approfondi de cette t manière la nature de l’àme, trouvé la forme du discours « qui convient à chaque caractère, et disposé et ordonné le « discours de manière qu’on offre à une âme mobile des dis- « cours pleins de variété et d’harmonie, et à une âme simple « des discours simples, il n’est pas possible de manier avec « talent l’art de la Parole, ni pour enseigner, ni pour pert suader, comme nous l’avons montré longuement dans tout « ce qui précède....

« Va dire à Lysias qu’étant descendus dans le ruisseau « des Nymphes et dans le séjour des Muses, nous avons « entendu des discours qui nous commandent do dire à • Lysias et à tous les orateurs, à Homère et à tous les « faiseurs de poèmes qui s’accompagnent ou non du chant, « à Solon et à tous ceux qui, sous le nom de lois, composent « des écrits politiques , que si quelqu’un , en faisant ces ou- « vrages, était en possession de la vérité, s’il était en état de « les défendre lorsqu’on vient à les réfuter, et qu’il puisse « encore par ses paroles éclipser ses écrits, il ne doit pas tirer « son nom des choses que nous venons de nommer, mais de < celles auxquelles il s’est appliqué... >

Phèdre :

€ Et quel nom veux-tu lui donner? »

Socrate :

« Celui de sage, Phèdre , me paraît trop relevé et « ne convenir qu’à Dieu; mais le nom de philosophe « pouriait lui être appliqué avec plus de justesse et € de convenance. >

En effet, qu’csl-ce que le poëte, l’artiste, l’orateur, sinon un philosophe in.spiré, passionné, harmonieux, éloquent? Eschyle, Sophocle, Pcriclès procèdent de Parménide, de Pytliagore et d’.Anaxagore de Clazomène. La philosophie respire en eux, s’avance, à demi-voilée,sousla robe transparente de leur poésie et de leur éloquence. Démosthènes descend do Platon; Bossuet, de la Bible et do Descartes; Mirabeau, de Beccaria et de Montesquieu. La plùlosophie respire en eux, s’affirme, se propage par la puissance de leur verbe.

Léonard de Vinci, Michel-.Ange, ces génies universels, représentaient aussi la sagesse et la science de leur temps. La philosophie respirait en eux et resplendissait, armée du pinceau qui peignit la Cène et la Joconde, et du ciseau qui sculpta le Peuseroso de Florence, ou Moïse aux cornes lumineuses.

L’orateur doit être à la fois poète, artiste, philosophe. La parole humaine est harmonie, inspiration, flamme, raison, flambeau. L’âme haute et profonde de l’orateur est triple, tvhur et œs triplex; très torli radios. Elle contient Eschyle, Socrate et Phidias.

Eschyle lui donne la puissance, Socrate la sagesse, et Phidias la beauté.

La manière socratique est surtout alerte, gracieuse, vivante dans le Uonjias. Là, éclatent cette verve primesautière , cette ironie bienséante à laquelle Socrate a donné son

ÉCOLB SOCRATIQUB. 7<

nom, sorte de politesse incisive, urbanité qui vous perce de flèches enrubannées ; un sourire qui mord.

Là, brille, comme une épée souple et aiguë , cette escrime du dialogue dans laquelle excellait Platon, un des génies les plus dramatiques de Tantiquité.

La modestie de Socrate égalait sa malice. Il y avait en lui la grâce d’Abailard, la mordante bonhomie de La Fontaine, Fiügénuité puissante de Rabelais , la raillerie de Piaule et de Molière. Ennemi des pédants, des faux savants, des docteurs in uiroque :

« Tout ce que je sais, » leur disaitril, c c’est que je ne sais < rien. »

Ils le croyaient volontiers.

Désertant les chimères de la métaphysique, les hypothèses démesurées et fantastiques des Ioniens et des Éléates, Socrate s’interdisait toute spéculation sur la nature universelle des choses. < Il ramena la philosophie du ciel sur la « terre, » disait Cicéron.

Par là, il ouvrit la route où marcheront les libres-penseurs de lousles temps et de tous les pays. Il détrôna le rêve. Il chassa la légende philosophique et mystique devant la critique et la morale. Il arracha la science aux initiations et aux mystères, la philosophie aux écoles dogmatiques et rivales, la religion à l’état, pour les répandre et les élargir au sein du peuple et de l’humanité. Il fut le grand émancipateur de la pensée humaine, le Christophe Colomb du nouveau monde de l’esprit.

€ Connais-ioi ioi-méme ! • disait-il. Descends, Ô homme, en cet endroit do Tûme où la vérité luit, où la candeur habite ; éclaire ces abîmes des lueurs de la rai.son et de l’observation. De la connaissance exacte de ton être, sortira, comme la conséquence sort de la cause, la connaissance de Dieu et du monde; car tu portes en toi l’étincelle divine et l’image des univers. L’homme est un microcosme où se reflète et s’affirme l’immense création.

« Connais-loi toirmême! » A cette maxime, rétwndit, à deux

7î LES RÉVOLUTIONS DE LA PAROLE,

mille quatre cents aus de distance, le cogito ergo mm, * je pense donc je suis,» de René Descartes. Par cette proclamation superbe des droits de la pensée personnelle, par cette affirmation héroïque de l’identité de la pensée et de la vie, le grand exilé volontaire de 16:56, exilait, à son tour, la théologie, l’alchimie, la sorcellerie, la nécromancie, tous les fantômes du moyen-ûge, et, sur celte poussière, fondait la souveraineté de la raison. — « Je ne chercherai plus d’autre science, » disait-il, » que celle qui pourra se trouver en moimCmc, ou dans le grand hvre du monde. »

Socrate avait sur le Beau, sur l’éloquence, des idées qu’on ne saurait trop méditer, car elles touchent aux conditions essentielles de l’Art. Ce génie, profondément naturaliste, non moins spiritualiste, éclairant la nature des rayons de l’invisible lumière, et pétrissant l’esprit dans le marbre, comprenait Phidias, Zeuxis, S copas, Euphranor, Praxitèle. Il eut compris Raphaël, Michel-Ange, Rembrandt, Véronèse et Rubens.

A ses yeux, le Beau véritable, celui qui élève l’âme, celui qui la ravit en admiration, on enthousiasme, est inséparable du Bon. Le mot grec 070 x 0 ?. exprimait à la fois beauté, bonté, bravoure.

Socrate ne donnait pas le nom de poëte au versificateur creux et sonore ; il refusait le nom de peintre et de sculpteur aux copistes exacts des modèles; il n’avait garde de confondre le métier et l’art, l’artisan et l’artiste; dans les poëmes, sur les toiles, dans les marbres, il cherchait l’âme. Homère, Appelle, Praxitèle, sont, en effet, les hôtes mortels de l’idée impérissable. « 11 faut, disait-il un jour au sciripteur Criton, « que la statuaire exprime, par des formes, les actions de « l’âme. »

D’où l’on voit que l'artiste doit représenter l’invisible par

le visible. Il est le collaborateur de la nature. Saisi, limité par le temps, il appartient cependant à l'éternité. Son génie est contemporain des heures changeantes et immortelles. Toute œuvre d'art est ù la fois personnelle et humaine. Elle jaillit. Minerve armée, du cerveau d'un homme; mais cet homme est plongé dans Tuniversel. Qui sait par combien d’incubations elle a passé avant d’éclore? Si Phidias ressuscitait, ne se reconnaîtrait-il pas en Michel-Ange? et la Fornarina de RaphaGl, n'a-t-elle pas la grâce puissante et radieuse de l’Hélène de Zeuxis ?

Le beau est éternellement semblable à lui-même.

Le génie ouvre scs ailes palpitantes, sous lesquelles il appelle et réchauffe les peuples, comme une poule ses petits.

On peut mesurer une œuvre à la quantité d’immuable et d’infini qu’elle contient ; et c’est la marque des créations durables.

Hamlet, sans doute, à ne le considérer que sous l’angle <lu relatif, est un prince, à moitié fou, d’Elseneur en Danemarck. Pourquoi est-il si grand ? C’est qu’il contient en lui l’immensité du doute, et qu’ainsi il est l’héritier d’Oreste et le précurseur de Faust. Ophélia, jeune fille entraînée par les eaux, en cueillant des myosotis sur la rive, contient l’immensité de l’amour; elle descend de Didon et de Fraacesca di Rimini, elle annonce Marguerite et Manon. Job et Prométhée, sur le fumier et la cendre de Huts et sur la cîme du Caucase. Job grattant son ulcère avec un tôt de bouteille, Prométhée offrant son foie toujours vivant au bec du vautour de Zeus, contiennent l’immensité de la conscience; ils sont les ancêtres de Jean Huss, de Luther et de Soubrany. Tartufe, dévoré de toutes les convoitises charnelles et de toutes les concupiscences, enveloppant d’un jargon mystique son instinct de luxure, contient l’immensité de l’hypocrisie.

Les génies aspirent à l’immuable, môme dans l’éphémère, et ne sont à l’aise qu’au sein de l’absolu.

Appliquez à l’art oratoire ces principes qui émergent de la doctrine de Socrate, et concluez.

7i LKS RÉVOLUTIONS DK LA PAROLE.

Panni le mouvement du monde, au milieu des révolulutions, sous les écroulements et les débris d'empires, sur la poussière des vivants et sur la cendre des morts, au sommet de toutes les intelligences sereines, dans le mystère de toutes les consciences pudiques, une chose est, incorruptible, une et universelle : la justice. Frappée, ellé se redresse ; outragée, elle se venge; exilée, elle revient; morte, elle ressuscite, ou plutôt elle ne meurt jamais. Qu’elle soit donc la règle et le fondement de la parole!

t’éloquence a pour but et pour devoir de conserver, parmi les institutions changeantes, les principes invariables de vertu, de vérité, de probité, d’honneur; de maintenir l’immuable morale dans la loi éphémère; d’embrasser l’humanité dans la patrie.

Digitiz.ed by

Un homme, dont on a dit qu’il pensait en philosophe et qu’il parlait en orateur, le chancelier d’Aguesseau, prononçait, en 1695, à l’ouverture des audiences du parlement, les paroles suivantes :

« L’étude de la morale et celle de l’éloquence sont nées « le môme jour , et leur union est aussi ancienne dans le

monde que celle de la pensée et de la parole. On ne sépa- « rait point autrefois deux sciences qui, par leur nature, sont « inséparables. Le philosophe et l’orateur possédaient en « commun l’empire de la sagesse; ils entretenaient un heu- » reux commerce, une parfaite intelligence entre l’art do « bien penser et celui de bien parler, et l’on n’avait pas en- « core imaginé cette distinction injurieuse aux orateurs, « ce divorce funeste à l’éloquence, de l’esprit et de la raison, « des expressions et des sentiments, de l’orateur et du philo- « sophe. »

Divorce funeste, en effet, où périssent le respect et la dignité de la parole.

Mais, dupe de sa probité candide, et séduit par l’idéal qu’il se fait de l’orateur, d’Aguesseau se trompe, lorsqu’il affirme que l’antiquité n’a pas connu cette distinction injurieuse. Elle

a fait plus que la connaître, elle l’a pratiquée savamment. Les sophistes grecs, combattus par Socrate, mais non extirpés, les rhétheurs d’Alexandrie, de Rome et du Bas-Empire furent les maîtres de cet art déplorable. Ils se plaisaient à soutenir que tout est défendable, et par conséquent indifférent ; qu’il n’y a ni juste ni injuste ; que la morale est superflue ; et, sur la justice ainsi ruinée, établissaient le culte de l’argent, la convoitise des honneurs, l’appétit de la popularité et l’adoration du succès.

Un parti politique sortit, tout armé, des leçons de Gorgias et de Protagoras : le parti des démagogues. Effrontés courtisans de la plèbe, ils la flattent, la caressent, se courbent sous le vent capricieux de sa faveur et de ses volontés, abdiquent en apparence, entre ses mains, vantent indifféremment ses vertus et ses vices, et aspirent, en effet, à devenir ses exploiteurs et scs maîtres.

Tout démagogue a en lui l’âme d'un despote; son hypocrisie d’égalité n’est que le masque de son instinct de dictature.

Dès qu’ Athènes se fut laissée corrompre par les enseignements des sophistes, elle devint la proie des démagogues, et ceux-ci la conduisirent aux tyrans. La corruption, d’ailleurs, était ancienne. Elle remontait à Périclès, qui, le premier, partagea aux Athéniens les terres conquises; leur distribua, pour leurs jeux et leurs spectacles, les deniers publics, fit décréter un salaire pour assister aux tribunaux, aux élections ; en un mot, remplaça le devoir par l’intérêt. Son génie expliquait, sans la justifier, sa dictature. Les premiers usurpateurs des droits populaires s’appellent, en effet, Périclès, Jules César, Bonaparte, et les nations se livrent à ces victorieux. Qu’elles apprennent, par l’histoire de leurs successeurs, à ne jamais abdiquer aux mains d’un homme!

Les successeurs de Périclès, idoles et couilisans du peuple, n’étaient autres que les orateurs pobtiques formés par les sophistes.

Le seul d’entre eux qui paraisse avoir eu quelque talent et quelque courage, est Cléon. Habile, très-souple et très-varié.

ÉCOLE [■LATONICIENNE. 77

rompu aux stratagèmes oratoires, dans sa harangue contre ceux de Mytilènes, il parle en sage, en disciple d’Arislide ou de Cimon, bafoue les discoureurs, gourmande et clicUie les stériles pugilats de la parole. — • En attendant, disait-il, « c’est la république qui paie le prix des combats de ce « genre, et elle n’y gagne pour elle-même que des dangers. « La faute en est à vous, à la légèreté de vos décisions dans

* ces sortes de joûtes, car il est dans vos habitudes d’étre « spectateurs des discours et auditeurs des actions; vous

* jugez de la possibilité des événements à venir sur les » belles paroles de l’orateur... Esclaves en tout de l’extra- « ordinaire, dédaigneux de ce qui est habituel, chacun de « vous prétend avoir le don de la parole; sinon, il contrarie « ceux qui le possèdent, pour ne pas avoir l’air de suivre « l’opinion d’un autre ; chacun veut être le premier à louer « une pensée piquante... Dominés entièrement par le plaisir « de l’oreille, vous ressemblez plutôt à des spectateurs assis « pour entendre des sophistes, qu’à des citoyens délibérant « sur les intérêts de l’Etal. » (Thucyd., liv. III, ch. 38.)

Sage, prudent, modéré, merveilleux Cléon, pourquoi fautil qu 'Aristophane t’envoie à la postérité tout meurtri des morsures de la Comédie des ClwvaUers? Pourquoi faut-il qu’il l’ait cloué au pilori de cette satire immortelle?

Cléon était un ambitieux sans principes, un homme ardent, emporté, vicieux, fangeux. Son éloquence, emphatique et vulgaire, se ressentait à la fois de la violence de son caractère et de la bassesse de sou àme. Plein de vene d’ailleurs, enchantant les Athéniens par les éclats de sa parole militaire, Thucydide disait de lui :

« Cléon, tils de Cléeuèle, était le plus violent des citoyens « en toute occasion, et l’homme qui avait le plus d’ascena dant sur le peuple. »

€ Homme turbulent, » disait Cicéron, « mais non sans < éloquence. »

Il lui fut donné de prévaloir, jusqu’à sa mort, sur les plus hommes de bien; car il est des temps lamentables où un

LES RÉVOLUTIONS DE LA PAROLE, seul homme obstiné et pervers triomphe des honnêtes gens. On dirait que l’humanité s'endort et se refroidit dans l’ombre de son crime.

L’éloquence des démagogues commença la ruine d’Athènes que précipitèrent les armes de Philippe et d’Alexandre, et qu’acheva la conquête romaine.

Il vint un jour où Flaminius, acclamé aux jeux ithsmisques, pour avoir promis aux Grecs qu’ils conserveraient, sous lo proconsulat romain, leurs franchises municipales, la Grèce entière se précipita sous la sandale du vainqueur, ignorant que la première des libertés est la liberté politique, et que l’indépendance octroyée par l’étranger est la pire des servitudes.

Mais avant de périr, la ville d’Eschyle, de Thémistocle et de Périclès, donna au monde le spectacle d’une parole patriotique inspirée par la philosophie la plus haute et la plus pure. Antiphon, Lysias, Cimon, Démosthènes parlèrent à la tribune du Pnyx un langage digne de Socrate et de Platon.

Je voudrais étudier, avec vous, les principes essentiels de la philosophie platonicienne, vous montrer son étroite union avec l’art oratoire, et justifier la maxime que Quintilien emprunte à Cicéron : « L’éloquence découle des sources les plus profondes de la sagesse. »

La plupart des disciples de Socrate se bornèrent à cultiver la sagesse à la façon de leur maître, et ne furent que de purs socratiques. D’autres, plus ambitieux, prirent des directions particulières; et tout en restant fidèles à la méthode de Socrate, ils fondèrent des écoles originales. Presque tous, socratiques ou chefs d’école, avaient laissé des écrits estimés. On peut citer Criton, le thébain Simmias, Glaucon d’Athènes, le cordonnier Simon, Eschine le philosophe, Cébès, Aristippe, Euclide de Mégare. Leurs ouvrages ont péri. Perte considérable pour ceux qui recherchent les systèmes philoso-

Digili.- : !-y GoOgK

phiques, leurs rapports, leurs filiations, leurs développements ; mais pour nous qui ne poursuivons ici que les doctrines du heau, du vrai, du juste, et que la philosophie socratique intéresse surtout en tant qu’elle est liée à l’art oratoire et à la pratique de la vie, nous avons de quoi nous consoler de l’injure infligée par le temps aux livres de Cébès ou d’Eschine. Il nous reste Xénophon et ses ouvrages, son apologie et ses mémoires de Socrate, dans lesquels les paroles du maître ont été recueillies avec une scrupuleuse exactitude. Nulle originalité sans doute, nulle hardiesse en dehors ou au-delà de l’enseignement socratique. C’est l’œuvre d’un disciple à imagination frugale, à génie tempéré, sans aucimo de ces audaces qui entraînent et trop souvent égarent l’esprit du lecteur. Xénophon, comme il l’avouait lui-méme, ne sent pas en lui les vibrations do l’enthousiasme; il n’est pas éclairé par la flamme de la passion. Modeste, sage, sensé, c’est un homme du nord par la raison et par la méthode. Résolument opposé d’ailleurs aux sophistes , il écrivait dans le dernier chapitre de son traité de la chasse ;

« J’écris pour être vrai ; non pour faire des sophistes, mais des sages et des gens de bien. Je veux que mes ouvrages soient utiles, et non-seulement qu’ils le paraissent; je veux que nul n’en puisse jamais renverser les principes. »

Il nous reste surtout Platon, le plus éloquent, le plus savant des disciples de Socrate. U ne suivit les leçons du maître que durant trois années; mais dès qu’il l’entendit pour la première fois, il brûla ses tragédies, ses essais épiques, renonça à la peinture, à la musique, à la sculpture, à tous les arts plastiques dans lesquels il promettait d’exceller, et s’adonna tout entier à la philosophie. Avant de mourir, Socrate put lire le Phèdre, premier dialogue de Platon, et s’écria :

« Que do choses ce jeune homme me fait dire à quoi je n’ai jamais pensé. »

Cet homme divin, comme l’appelaient les Grecs, avait le caractère aussi élevé que le génie. Il s’efforça de sauver So-

crate, il le défendit devant l’assemblée du peuple ; mais le peuple, impatient de voir mourir un juste, ne lui permit pas d’achever son discours. Poursuivi pour le crime rare et glorieux de fidélité à un vaincu, de piété envers un supplicié, Platon quitte la ville d’Athènes, va à Mégare auprès d’Euclide; parcourt l’Italie, la Lybie, l’Kgv'pte, assiste aux entretiens des philosophes qui perpétuaient les traditions de Parménide, d’Héraclitc et de Pythagore ; s’arrête deux fois à Syracuse, une première fois chez Denys l’ancien, qui le vend comme esclave ; une seconde chez Denys le jeune qui le chasse ; retourne en sa patrie, et, dans les jardins d’Académus, enseigne pendant quarante années. Il meurt enfin, ou plutôt s’endort, ii 80 ans, et, souriant, s’apprête à entrer en possession de l’invisible.

» Platon, » dit Apulée, « surpassa les héros en vertu, et « deA-int l’égal des Dieux en puLssance... Il donna un nou- « veau lustre à la sagesse que lui avait enseignée son maî- « tre. Il s’efforça de la répandre dans les esprits. Par l’élo- € quence de son esprit, il .sut la parer de tous les charmes « et de toute la pompe du style... Il s’adonna profondément « à l’étude des découvertes de Pannéuide et de Zénon, si « bien qu’il a rempli ses ouvrages des vérités admirables € éparses dans chacun d’eux. Le premier, il a réuni en un € seul corjis la philosophie divine. De ces membres de la phi- « losophie ])ris à différentes écoles, de la physique d’Héra- « dite, de la philosoj-hic intellectuelle de Pj'thagore, de la t morale de Socrate, il composa un seul corps qui semblait t être sa propre création.

« Natia-alis ah IFerarliicis, intellectualis ah Pytharjorcis, € moralis ex ipso Socrates fonte, unum tamen ex omnibus, ci « quasi proprii parlas corpus effecit. »

(Üe dogmali Plalonù, lib. I, 7.)

ÉCOLB PLATONICIENNE. 8»

Son génie, naturellement et profondément dramatique, s’est répandu en dialogues dont nul écrivain n’a égalé la grandeur, la vivacité, la grâce, et qui sont le testament et les mémoires de la plus belle âme do l’antiquité. Il n’entre pas dans mon sujet de les parcourir en entier. Qu’il me suffise d’en marquer les points qui touchent à l'éloquence ; je veux dire les idées de Platon sur la Divinité, sur l’âme, sur le Beau, sur la liberté, la tempérance, et surtout la Justice, qui forme la base de ses préceptes, et qui est, en efiet, le fondement et le sommet de tout.

Le Dieu qu’annonce le philosophe, et qu’il proclame sous les arbres des jardins, parmi l’ombre et les fleurs, est un Dieu unique, immuable, infini. Il est l’Être céleste, ineffable, sans nom, «ppijTOï, œurroiraudiTTov. Centre de toutes les perfections, source intarissable de l’intelligence et de la vie, avant qu’il eût fait l’univers, avant qu’il eût déployé au dehors sa puissance, avant que, de son sein immense et solitaire, il eût engendré l’océan, la terre et les astres, il était; car il n’a point eu de commencement ; il était, en lui-même ; il existait dans les profondeurs de l’éternité.

Également étemelle, la matière subsistait, en fermentation, en éruption, comme un volcan incréé; contenant les germes de tous les maux, à l’état de laves inconnues ; pleine de mouvements impétueux qui cherchaient à réunir ses parties, et de principes destructeurs qui les séparaient sans cesse ; susceptible de toutes les formes, incapable d’en conserver aucune.

€ L’horreur et la discorde, • suivant l’expression du maître dans le Timée, « erraient sur les flots bouillonnants. »

Ainsi, existaient de toute éternité. Dieu auteur de tout bien, et la matière, principe de tout mal.

Et il y avait en Dieu un modèle, un idéal éternel, un plan invisible et vivant, d’après quoi il devait créer, ou plutôt ordonner l’univers.

Quand l’instant prévu par la sagesse infinie et l’immuable volonté fut arrivé, elles donnèrent leurs ordres au chaos, et

8î LES RÉVOLUTIONS DE LA PAROLE,

aussitôt toute la masse fut agitée d’un mouvement fécond et mystérieux, pareil au tressaillement d’une femme qui va enfanter. Ses parties, qu’une haine implacable dhnsait auparavant, coururent sc réunir, s’embrasser, s’enebaîner. L’universel amour cimenta l’harmonie. Dieu plaça au centre du monde une âme, étincelle de l’ûme divine, et qui, revêtue de matière, imprima aux choses le mouvement. L’univers était plein de vie. Ce fils unique, ce Dieu engendré, avait reçu la figure sphérique, la plus parfaite de toutes ; il était assujetti au mouvement circulaire, le plus simple de tous. L’Être suprême jeta des regards de complaisance sur son visage, et l’ayant rapproché du modèle invariable, il reconnut, avec plaisir, que l-'s traits principaux de l’original se retraçaient dans la copie.

« Dieu vit que cela était bon, » dit la Genèse.

Mais l’éternité, attribut du monde intellectuel, matrice auguste des idées qui vivent à jamais au sein de la substance infinie, l’éternité ne pouvait appartenir ù l’univers. Dieu fit le temps, cette image mobile de l’éternité immobile.

Il alluma le Soleil et le lança dans la vaste solitude des airs. Il chargea des génies, ou divinités inférieures, de l'administration des astres, et du soin de peupler d’habitants les mers, les airs et la terre. L’homme alors parut, âme détachée de l’âme du monde et contenant une parcelle de l’âme divine, l’homme attaché à des destinées irrévocables, capable de connaître Dieu et de le servir, de discerner le juste et de le pratiquer, l’homme, éclairé par la double et sainte lumière de la conscience et de la raison, récompensé ou puni par l’immortalité.

Telles sont les idées essentielles de Platon sur Dieu, la création, l’âme, et l’harmonie des hommes et des mondes.

Je les retrouve dans toutes les cosmogonies. Elles sont le fonds religieux de l’Humanité.

Orphée, le hiérophante, avait dit ;

« Zeus est le grand ancêtre de tout ce qui existe. »

' Gov

« Il est la force dans son essence, le Dieu un, le grand « principe de tout. »

« Il est le corps suprême, et un, dans lequel tout tourne « en cercle, le feu et Teau, la terre et l’air, la nuit et le « jour, et l’intelligence par qui toutes choses ont été faites, « et l’amour, qui unit et charme tout. »

Euripide :

« Tu vois, au-dessus de nos têtes, cet éther sans homes « qui enveloppe la terre de ses bras humides. Crois que c’est « Jupiter, et songe que c’est Dieu. »

Sophocle :

t II n’y a qu’un seul Dieu; il n’y a qu’un Dieu qui a créé « le ciel et la terre, et la mer azurée, et l’océan de l’air. » Ménandre dira :

€ Dieu est présent partout ; tout ce qui est, il le voit. » Virgile :

< Principio cæluui, ac terras, camposque Hquentes,

< Lucemomque globum Lunæ, Tilaniaqiio astra

€ Spiritus inlus alit; lotamque infusa per artus

« Mens agitat molem, et magno se corpore miscet. »

Hermès aussi disait :

« La nature de Dieu est telle, qu’il ne peut tomber sous le « sens; on ne peut ni le mesurer, ni le diviser, et rien no « lui ressemble. Il n’est ni flamme, ni eau, ni air, ni souffle; « mais toute chose est par lui. *

Le Manava Darma Sastra avait dit :

« Le monde était plongé dans l’obscurité; imperceptible, « dépourvu de tout attribut distinctif, il semblait entière- « ment livré au sommeil. Alors le Seigneur, existant par « lui- même, et qui n’est pas à la portée des sens externes, € rendant perceptible ce monde avec les cinq éléments et les « autres principes, resplendissant de l’éclat le plus pur, pa- € rut et dissipa l’obscurité. Celui que l’esprit seul peut con- € cevoir, qui échappe aux organes des sens, qui est sans

« parties visibles, étemel, Tâme de tous les êtres, que nul « ne peut comprendre, déploya sa splendeur. »

Les Védas : i

« Le Dieu créateur est l’idée, la conception, l'intelligence.

« Toute chose est fondée sur l’intelligence. » |

Le livre de Lao-Tseu :

€ J’étais avant la manifestation d’aucune forme corpoc relie. J’étais présent au développement de la grande masse < première, et je me mouvais au milieu de l’espace vide. » L’inscription du grand temple d’Enech :

€ Le verbe divin est l’esj>rit créateur de l’univers, le prin- « cipc de vie des essences divines, le soutien de tous les « mondes. » (1.)

O tradition des âges! héritage des siècles! irai-je vous répudier pour le stérile domaine d’un système ou d’une église ? Libre de me mouvoir dans l’espace et dans la lumière universelle, capable d’embrasser l’infini, irai-je me confiner au sein d’une secte, me pétrifier sur un dogme, et m’inunobiliser à jamais sur une minute du temps?... Je donnerai la main à Confucius et à Zoroastre, à Platon et à Jésus, aux prophètes hébreux et aux philosophes grces, à Moïse et à Homère, à Isaïe et à Eschyle, à Sophocle et à David. Je demanderai le secret des premiers âges et le mystère des religions primitives à Hermès, à la Bible et aux Védas ; j’écouterai les cèdres du Liban et les chênes de l’Hymalaïa, les murmures du lac de Tibériade et le bruit de la mer sur l’archipel indien ; je contemplerai les rayons do la croix du Sud et la tremblante lumière de l’étoile de Bethléem ; je dilaterai mon âme et j’élargirai mon esprit, et le mouvement religieux du monde palpitera dans mon intelligence. Livres, lois, dogmes, dieux, je vous jugerai au nom de ma raison ;

(I) Piaaas Luioux. Kevue tndéptndanie.

ÉCOI.E PLATONICIENNE, elle fixera sur vous ses yeux candides et étincelants ; et je dirai comme disaient les sages: la religion est à la fois permanente et progressive, la révélation est étemelle dans la nature et dans Thumanité ; la création est incessante ; la vie est inépuisable et les idées sont immortelles.

€ Dieu remplit la profondeur des abîmes et l’immensité des « cieux; la science, les biens, les vertus, la lumière, la vie, « ne sont qu’en lui, c’esl lui. Il aime les hommes d’un amour « singulier, et ne les a créés que pour les rendre heureux ; « mais comme il est la sainteté et la justice môme, il ne rend « heureux que ceux qui lui ressemblent par la justice et par « la sainteté, et il punit ceux qui ont corrompu le sacré « caractère qu’il leur avait imprimé en les créant à son « image. » (Dacier, Œt(V. de Platon, discours préliminaire.)

De ces cimes métaphysiques découlent les opinions de Platon sur le Beau, que Cicéron résume merveilleusement dans ce passage de l’orateur :

€ J’émets d’abord en fait qu’il n’y a rien de si beau, dans aucun genre, qui ne soit supérieur en beauté à cette autre chose dont il reproduit les traits, à cet original que ne peuvent percevoir ni les yeux, ni les oreilles, ni aucun sens, et que seules embrassent la pensée et l’intelligence. Ainsi nous pouvons imaginer des œuvres plus belles môme que les statues de Phidias qui sont ce qu’on voit do plus parfait en ce genre... Et quand cet artiste façonnait la ligure de Jupiter et de Minerve, il n’avait pas sous les yeux un modèle vivant dont il tirât la ressemblance ; mais il y avait dans son esprit une image incomparable de touté, qu’il voyait, qui fixait son attention, dont sou art et sa main cherchaient à saisir les traits... Cet idéal, ces formes primitives des choses, Platon les appelle idées... Il dit qu’elles ne naissent point, qu’elles sont de tous temps, et qu’elles sont contenues dans la raison et dans l’intelligence. »

Pareillement, il existe un modèle de cité, un exemplaire de perfection sociale et politique vers lequel sans cesse doit tondre l’humanité. C’est, si je l’ose dire, le soleil immobile

LES RÉVOLUTIONS DE LA PAROLE, autour duquel, comme autant de planètes idéales, graviteii t les institutions et les lois.

Platon, dans sa République, a rêvé qu’il atteignait cet exemplaire. Ame puissante, imagination prodigieuse, il s’est élancé par delà le réel, et plongé héroïquement dans la mer des chimères et de l’utopie. Je ne l’y suivrai pas.

Aussi bien que personne, je connais et je déplore les aberrations de ce magnifique génie. Il me serait aisé, après tant d’autres, et si j’aspirais à une facile victoire, de protester, au nom de la famille, contre celte république barbare qui enlève leurs enfants aux mères pour les parquer en une sorte de bercail de l’étal ; au nom de la pudeur, contre la communauté des femmes ; au nom de l’égalité, contre la division de la cité en trois castes : les artisans, les militaires et les philosophes; les uns destinés à enrichir, les autres à défendre la patrie, les troisièmes à la gouverner ; au nom du droit, contre l’abolition de la propriété, cette couronne du travail ; et contre l’abolition de l’héritage, lien des générations, main tendue aux fils, par le père, à travers le tombeau.

Mais il me semble peu courageux d’attaquer les vaincus. A l’heure où je parle, les utopistes ne sont pas à redouter, mais plutôt les corrompus et les satisfaits.

Le poëte, en des jours impies Vient préparer des jours meilleurs, n est Thomme des utopies.

Les pieds ici, les yeux ailleurs.

C’est lui, qui sur toutes les têtes.

En tout temps, pareil aux prophètes.

Dans sa main où tout peut tenir, Doit, qu’on l’insulte ou qu'on le loue.

Comme une torche qu’il secoue.

Faire flamboyer l’avenir I

Foule qui répands sur nos rêves Le doute et l’ironie a flots Comme l'Océan sur les grèves Répand son rUe et ses sanglots;

Digilized by C'n< -’I(

L'idée auguste qui t'égaie,

A cette heure encore bégaie ;

Mais de la vie elle a le sceau.

Eve contient la race humaine,

Un œuf l'aiglon, un gland le chêne ;

Une utopie est un berceau.

De ce berceau, quand viendra l'heure.

Vous verrez sortir, éblouis.

Une société meilleure

Pour des cœurs mieux épanouis;

Le devoir que le droit enfante.

L'ordre saint, la foi triomphante.

Et les mœurs, ce groupe mouvant Qui toujours joyeux, ou morose.

Sous ses pas sème quelque chose Que la loi récolte en rêvant (1).

Platon est l’aïeul charmant et vénérable de ces génies, faits à moitié de lumière et d’ombre, qui traversent l’histoire, conune des voyageurs venus d’une contrée virginale et céleste à laquelle ils retournent, sans avoir touché à' nos fanges ^humaines. 11 y a en eux un vague souvenir des anciens jours, un reflet adouci de l’aube matinale du monde. Éternellement jeunes, ils ont les sourires, les impatients désirs, la naïveté, les colères et la curiosité de l’enfance. Leur instinct de justice briserait, comme verre, nos tristes sociétés, si la bonté de leur cœur ne calmait l’audace de leur pensée. Élancés à plein vol dans l’idéal, ils aperçoivent à peine les obstacles du chemin aride et glorieux de l’humanité ; il leur semble que les peuples, au beu de chaînes, ont des ailes. On les appelle Jean de Patbmos, CampaneUa, Moms, Saint-Simon, Charles Fourier ; ils se passent de mains en mains le flambeau de l’espérance, vital lampada iradunt.

Éclairems des nations, soldats de l’avant-garde, debout et rayonnants dans la clarté de l’avenir, ils suspendent, au-

(I) V. Hugo, lu Rayons si Us Ombra.

gg LES RÉVOLUTIONS DE LA PAROLE,

dessus de nos têtes, la cité de leurs amours et de leurs rêves. Hôtes accoutumés de l’absolu, ils vivent ici-bas en exilés. Il faut les aimer, les plaindre et les bénir.

D’ailleurs, du fonds de son rêve, Platon aborde plus d’une fois à la réalité. Un souffle spiritualiste, immense, fortifiant, pareil à la respiration des grands bois, s’exhale de ces pages trop souvent mysticpics. Je vois bien qu’Aristote ne tardera pas à venir. Platon est le poëte, Aristote sera le juriste.

Les transformations des gouvernements, leurs vicissitudes, leur passage de l’aristocratie à la monarchie, de la monarchie à l’oligarchie, de celle-ci ô la démocratie qui à .son tour se corrompt et disparaît sous la tyrannie d’un seul ; ces révolutions, lentes ou rapides, suivant le tempérament et le génie des peuples qui les subissent, sont exposées avec une sûreté, une ampleur de vues, une pénétration analytique, une sagacité qui rangent Platon au nombre des hommes dont l’esprit embrasse et prophétise la marche du genre humain.

Gardez-vous cependant de croire que Platon, semblable aux historiens fatalistes de nos jours, déterminés courtisans des causes victorieuses, conserve, parmi les secousses de la destinée, une impassibilité superbe, ni une philosophique indifférence. Il trouve, pour glorifier la vertu et pour flétrir le vice, des accents vibrants et tiers, qui sont le cri d’un homme libre.

Épris de dignité, il n’hésite pas à condamner les faiblesses et les ambitions qui conspirent la servitude. Entre le citoyen et le tyran, son choix est fait.

Il sait les chemins par où le despotisme s’élève ; et s’il se montre sévère pour les fautes du peuple, pour celui qui foule aux pieds les lois, il se montre impitoyable.

Il a la pitié et la colère. « Les fautes des gouvernants s’écriait-il, ne resteront pas impunies ; ils rendront un compte d’autant plus sévère qu'ils sont placés plus haut. »

ÉCOLE PLATONICIENNB. 89

Ce n'est pas lui qui dirait du 18 brumaire ; « Il n’a 6té ni un attentat, ni une faute. »

Ce n’est pas lui, qui sur l’assassinat du duc d’Enghien, prononcerait ces dures paroles : « Douloureux spectacle où

* tout le monde était en faute, même la victime ! »

Ce n’est pas lui qui justifierait la guerre d’Espagne et le guet-apens de Bayonne, par cette maxime : « La grandeur « du résultat aurait absous Napoléon de la violence ou de la « ruse qu’il aurait fallu y employer. »

Ce n’est pas lui qui aurait écrit ces mots détestables, théorie dégradante de l’infaillibilité du succès : * Assuré- « ment si l’on jugeait ces actes d’après la morale ordinaire « qui rend sacrée la propriété d’autrui, il faudrait les flétrir à « jamais comme on flétrit ceux du criminel qui a touché au

* bien qui ne lui appartient pas; mais les trOnes sont autre « chose qu’une propriété privée. On les ôte, on les donne

* quelquefois au grand avantage des nations dont on dispose « ainsi arbitrairement. Seulement, il faut prendre garde en

* voulant jouer le rOle de la Providence d’y échouer. » Échouer est en effet le plus grand crime qu’un homme

puisse commettre aux yeux de l’auteur de l’histoire du Consulat et de l’Empire. Mais il oublie que ce trûne qui a la vertu de rendre légitimes les entreprises que condamne la morale ordinaire, représente la nationalité, l’indépendance, la dignité d’un peuple. Ah! politique sans droit, sans entrailles, qui prétends régénérer les nations par l’invasion et la conquête !

— Qui es-tu, toi, qu’as-tu fait ?

— Je suis un pauvre et j’ai volé un pain.

— En prison, misérable !...

— Et vous spectres vivants et couronnés?...

— Nous sommes les souverains de la Russie, de la Prusse et de l’Autriche, et nous avons partagé la Pologne.

— Mangez la ! vous êtes absous.

Non, non, répond le disciple de Socrate, interrogé dans

sa tomhe : « Je n’accorderai jamais rien contre la justice à qui que ce soit. » (^Apologie de Socrate). Et la loi romaine ajoute : contre l’ennemi, la revendication est éternelle ; arlversiis hosiem œlcnia auctoritas.

Ce sentiment de la justice fait la véritable grandeur de l’œuvre de Platon ; c’est par là, qu’il demeure, à travers les âges, comme un des plus lumineux esprits qui aient éclairé la maroho des peuples.

Habitant du monde invisible et mystérieux dont celui-ci ne lui paraissait être que la trompeuse image, le seul bien, à ses yeux, c’est la vertu.

» Ceux qui ne connaissent ni la sagesse, ni la vertu, qui « sont toujours dans les festins et dans les autres plaisirs « sensuels, passent sans cesse delà basse région à la moyenne, « et de la moyenne à la basse. Us sont toute leur vie errants

* entre ces deux termes, sans pouvoir jamais les franchir. € Jamais ils ne se sont élevés jusqu’à la haute région, ils « n’ont pas môme porté leurs regards jusque-là. Ils n’ont € point été véritablement remplis par la possession de ce

* qui est. Jamais ils n’ont goûté de joie pure et solide. »

« Alors, au contraire, que toute l’âme marche à la suite de

* la raison, et qu’il ne s’élève en eUe aucune sédition, outre « que chacune de ses parties se tient dans les homes du de- « voir et de la justice, elle a encore la jouissance des plaisirs « les plus purs et les plus vrais dont elle puisse jouir. »

Détaché à jamais des convoitises, affranchi des vains désirs, contemplateur de la beauté sans voiles, confident de la vérité, le juste sera l’ami de Dieu, l’égal de Dieu.

« Supposons un homme qui contemplerait la beauté pure, « simple, sans mélange, non chargée de chair, ni de couleurs « humaines, ni de toutes les autres vanités périssables; en € un mot, la beauté une et absolue. Penses-tu que ce lui se- € rait une vie misérable d’avoir les regards tournés de ce « côté, de posséder un tel objet? Ne crois-tu pas, au contraire, < que cet homme qui perçoit le beau par l’organe auquel le « beau est perceptible, sera seul capable d’engendrer ici-bas.

« non des fantômes de vertus, mais la vertu véritable, car il € s’attache à la vérité ? Or, c’est à celui qui enfante et nourrit « la véritable vertu qu’il appartient d’étre aimé de Dieu, et « si quelque homme mérite d’être immortel, c’est lui. »

Si le suprême bien, pourl’ûme, consiste dans la modération des désirs et dans l’accomplissement du devoir, le suprême bien pour la cité, c’est la liberté et la paix. Si l’homme vertueux est le seul qui jouisse des plaisirs réels et purs, et si le vice traîne après lui une chaîne de douleurs, le citoyen libre, indépendant, est heureux ; et le plus malheureux des hommes, c’est le tyran, parce qu’il est le plus vil et le plus méprisable.

« Sa condition est semblable à celle d’un malade qui,

< n’ayant pas assez de forces pour lui-même, au lieu de ne « songer qu’à sa santé, se verrait contraint de passer toute * sa vie dans des combats d’athlètes... Ainsi, en réalité, et « quelle que soit l’apparence, le tjran n’est qu’un esclave, un « esclave assujetti à la plus basse, à la plus dure servitude.

< et le flatteur des hommes, le plus méchant...; quiconque « saura voir dans le fond de son âme, trouvera qu’elle est t vraiment pauvre, toujours saisie de frayeur, toujours en « proie aux douleurs et aux angoisses. >

Peinture vengeresse où se reconnurent plus tard les empereurs romains ! miroir implacable et terrible ! que de physionomies sinistres l’histoire y reflète encorel...

J’achève cette rapide esquisse de l’œuvre de Platon, par le tableau le plus extraordinaire et le plus consolant de tous ceux que prodiguait ce peintre incomparable. Les pères de l’Éghse l’ont souvent rappelé. Il semble, en effet, comme une prophétie du Christianisme; j’y vois poindre l’aube qui, cinq cents ans plus tard, rayonnera sur la croix du Calvaire. C’est le portrait idéal du méchant et de l’homme de bien.

« Il faut (l’abord que l’homme injuste se conduise comme € font les artistes habiles. Ainsi un bon pilote, un bon méde- € cin, voit clairement jus(ju’oü son art peut aller, ce qui est ( possible ou impossible; il tente l’un, il abandonne l’autre;

< puis s'il a fait par hasard quelque faute, il sait adroitement « la réparer. Il faut, de même, que Thomme injuste conduise « ses injustices avec assez d'adresse pour n'être pas décou- € vert; celui qui se laisse surprendre en défaut doit passer t pour malhabile. Car l’injustice suprême, c’est de paraître « juste sans l’être. Permettons donc à l’homme injuste, tout « en commettant les plus grands crimes, de se faire la répu- « talion du plus juste des hommes ; qu’il soit assez éloquent

* pour persuader son innocence à ses juges, si jamais on l’ac- € cuse de quelqu’un de ses crimes; assez courageux et assez « puissant par lui-même, par les amis qu’il s’est faits, par la « richesse qu’il a acquise, pour emporter de force ce qu’il ne « pourra emporter que de force.

« En présence de cet homme ainsi doué, plaçons l’homme € juste, c’est-à-dire un homme simple, généreux, et qui veut, « selon l’expression d’Eschyle, non point paraître vertueux, « mais l’être. Il faut donc lui ravir la réputation d’honnête % homme; car s’il passe pour tel, ce renom lui vaudra honneur

• et récompenses; et l’on ne distinguera plus s’il est vertueux « par l’amour de la justice môme, ou seulement des honneurs « et des biens qu’il en tire. En un mot, dépouillons-le de tout, t hormis de la justice, et faisons-en l’opposé complot de notre € méchant; que, sans commettre d’injustice, il passe pour le € plus scélérat des hommes, afin que sa vertu soit mise à » l’épreuve. Que rien ne le fasse fléchir, ni l’infamie, ni les « mauvais traitements... Ce juste, on le fouettera, on le met- « tra à la torture, on le chargera de chaînes, on lui brûlera « les deux yeux ; enfin, après qu'il aura enduré mille maux, « on l’attachera à une croix... Qu’il demeure inébranlable

jusqu’à la mort, ayant toute sa \ne le renom d’homme in- « juste, et juste pourtant. Voilà donc deux hommes parvenus « au degré suprême, l’un de la justice, l’autre de l’injustice;

€ jugez maintenant lequel est le plus heureux. »

C’est le supplicié, dit Platon.

Il avait recueilli cette austère et sublime morale sur les lèvres de Socrate, sur ce Iront humide de la sueur du poisop,<

L’ÉCOLE PLATONiaKNNE.

dans ces yeux éclairés par la lueur vague et sereine qui anime les regards du juste qui va mourir.

A cette écolo si pure, à cette philosophie presque surhumaine, à ces préceptes d’héroïsme, se formèrent les orateurs. La parole démosthénienne, celle de Phocion, de Lysias, d’Hypéride, de Lycurgue d’Athènes, fut trempée à ces sources profondes.

Heureuse la Grèce, si elle eût conservé, comme une vestale, la Qamme de la justice ! Mais un jour vint où elle préféra l’argent, le bien-être, le repos, les jouissances matérielles, la \de bestiale. Alors Philippe parut, et les soldats macédoniens asservirent la patrie de Pindare et de Phidias. L’éloquence s’exila avec la hberté, car c’est sa coutume et sa destinée de suivre le sort de cette mère du monde. Transformée par l’école alexandrine, transfigurée par le Christianisme, la parole humaine a subi mille phases diverses, depuis Démosthènes jusqu’à Mirabeau. Dans ces révolutions de l’éloquence, nous la verrons sans cesse associée, en ses grandeurs et en ses misères, au progrès de la philosophie et à ses défaiüances, en sorte qu’on peut la considérer comme l’alliée du droit et de la raison, subissant leurs éclipses et partageant leur fortune.

Lorsque, sous les armes de Philippe, disparut la liberté d’Athènes, l'éloquence exilée abandonna pour jamais cet Agora sonore où mouraient les dernières vibrations des harangues d’Hypéride, de Lycurgue et de Lysias.

Isocrate, lui-même, ne parvint pas à galvaniser la parole. Dans sa jeunesse, il avait mérité que Platon dît de son talent naissant * qu’il laisserait derrière lui, comme des enfants, « tous les orateurs antérieurs, et qu’un essor divin le con- « duirait à de plus grandes choses encore. > Mais il lui resta toujours quelque chose de l’enseignement des sophistes. Le point capital pour lui ftit toujours la rhétorique. Il ouvrit une école d’éloquence politique où vinrent s’asseoir jusqu’à cent auditeurs, dont chacun payait mille drachmes d’honoraires. Là, en des entretiens élégants et variés, en un style plein de souplesse, de grâce, de nombre et de majesté, il révélait tous les trésors, enseignait les mystères et les délicatesses de la beauté oratoire. Préoccupé avant tout de la forme, comme il arrive aux écrivains de décadence, il abandonnait les théories socratiques et platoniciennes sur la conscience, la raison, la justice. L’amour de la patrie et de l’indépendance était sur ses lèvres et non dans son cœur. 11 in-

voguait superbement la mémoire des aïeux, les souvenirs des ancieimes victoires, mais il faisait un lit au Macédonien avec les vieux lauriers de Marathon. 11 conjurait Philippe de pacifier la Grèce, c'est-à-dire de l’asservir.

Sous prétexte de repousser les barbares, il voudrait précipiter son pays aux pieds d'nn maître.

Esebine, élève d’isocrate, fut, comme lui, le soutien de l’oUgarchie. Ambassadeur près de Philippe, pensionnaire de ce prince, d’une figure aussi gracieuse que celle de Démostliènes était sévère, orateur élégant, abondant, disert, mais déjà hors de la mesure exquise de l’atticisme, il importait en Grèce le luxe des périodes asiatiques.

Chose remarquable! Le même jour, à la même heure, applaudis peut-être par les mêmes mains, on pouvait voir à la tribune trois orateurs qui représentent les trois phases de l’éloquence grecque, après Périclès : Démosthènes le démocrate, simple, rapide, entraînant, ombrageux comme la démocratie elle-même; Eschine, l’oligarque, flexible, insinuant, gracieux, souriant, impertinent, comme la richesse, supérieur aux préjugés d’honneur et de patrie, résigné d’avance au joug macédonien ; Démadc, le démagogue, ancien matelot, improvisateur alerte, inépuisable, avide des orages et respirant les tempêtes, mais rongé de luxure, asservd et dompté par la chair, satisfait de l’égalité dans la servitude, n’estimant de la vie que le bien-être, débris fangeux d’un grand naufrage, unissant à la rancune de l’e.sclave la bassesse de l’alTranchi. Ne pouvant le rassasier d’or, le général Antipater dira : * qu’il ne reste de lui, comme de la dépouille d’une victime, que le ventre et la langue. »

Après Chéronée, il se fit un grand silence, comme à Rome, après Pharsale.

Lysias, Isocrate, Hypéride, Lycurgue, Démosthènes, n’eurent point d’héritiers. Ceux que la Grèce asservie appela encore des orateurs, comme pour se faire illusion sur sa servitude et se consoler, en conser\-ant les mots, d’avoir perdu les choses, n’étaient que des déclamateurs et des

L'ÉGOLK STOÏCIENNK. 97

sophistes. La grande âme socratique et platonicieune ne vivait plus en eux. Il s’était évanoui, le souffle inspirateur et puissant descendu des hauts et pxus sommets philosophiques, et qui respirait dans le verbe des derniers défenseurs d'Athènes. Elle linissait la génération d’orateurs de laquelle Cicéron a dit : « qu’eUe conserv’a tout entière cette sève et cette pureté de sang qui donnait à l’éloquence un coloris naturel et une beauté sans fard. » Succtis ille et sanguis incorruptus ad hanc œlatem oratorum fuit, in qua naittralù inesset, non ftteatus nilor.

Démétrius de Phalère charmait les Athéniens plus qu’il ne les enflammait. U altéra, le premier, le véritable caractère de l’éloquence, et lui Ota son nerf et sa vigueur; il aima mieux paraître doux que fort, et il le fut en effet, mais d’une douceur qui pénétrait les âmes sans les émouvoir. U efifémina l’art oratoire. « Au lieu d’un athlète, dit Plutarque, les Athéc niens. virent à la tribune aux harangues une sirène hanno-* € nieuse. » Au reste, quel rôle sérieux restait à l’éloquence sous l’archonte décennal, élu par l’influenoe macédonienne, gouverneur d’Athènes, tyran de son pays, et vassal de l’étranger?

C’en est donc fait

La Grèce aura encore des historiens comme Philistns, Ephore, Théopompe.

Philistus, auquel Plutarque reproche « d’avoir beaucoup ( trop admiré ce qtii brille, » mais qui, sauf cette complaisance, familière à tant d’autres, rappelait parfois Thucydide par l’énergie et la concision de son style ; Théopompe, dont le nom majestueux semble désigner la rhétorique fastueuse; Ephore, qui me paraît s’ôtre formé de l’histoire générale une idée juste, si j’en juge par ces mots : * S’il était possible « d’assister à la fois à tous les événements, cette manière

l’emporterait sur toutes les autres. »

Elle aura des poètes comiques comme Antiphane, qui dira, en parlant de la vieillesse : c Elle est l’autel de tous • les maux; c’est là qu’on les voit tous chercher un asile. »

Et de la vie : « Elle ressemble bien fort au vin ; quand il t n’en reste que quelques gouttes, elle devient vinaigre. » Comme Alexis, qui, dans ses propos lestes et ses joyeusetés, s’écriera : « 11 n’est pas de rempart^ il n’est pas de trésor, il « n’est rien au monde qui soit difficile à garder comme une € femme. »

Alexis, s’enivre avec la purée scptembrale de Chio ou de Samos, mange des grives, comme le bonhomme Dicéopolis, et se répand, contre les philosophes, en aphorismes d’un goût suspect : « Quels contes est-ce que tu nous débites là?

€ Et leLycée,etrAcadémie,etl’Odéon ?Niaiseriesdesophistes € où je ne vois rien qui vaille. Buvons, Sicon, mon cher Si- € con, buvons à outrance et menons joyeuse vie tant qu’il y a « moyen d’y fournir. Vive le tapage, Manès! Rien de plus « aimable que le ventre ! Le ventre, c’est ton père ; le ven- « tre, c’est ta mère. Vertus, ambassades, commandements, € vaine gloire que tout cela et vain bruit du pays des son- « ges ! La mort mettra sur toi sa main de glace au jour mar- € qué par les dieux. Que te restera-t-il alors? Ce que tu auras « bu et mangé, rien de plus. Le reste est poussière ; poussière € de Périclès, de Codrus ou de Gimon. »

Ironie à la fois cynique et funèbre, rictus de la mort insultant aux ruines de la patrie. La gaieté d’Alexis a des clartés sombres ; vous diriez la lampe d’un cercueil. Elle éclaire, en effet, un sépulcre, où sont couchés, côte à côte, endormis, pâles, enveloppés des bandelettes des morts, la justice, le droit, les libertés publiques, l’indépendance grecque, toutes les conquêtes consacrées par le sang des aïeux, et désertées par les fils.

Alexis se raille de Platon, de Pythagore, de Speusippe, de Menedème, de tous ceux qui ont cultivé le domaine de l’esprit, de tous les semeurs d’idées, de tous les laboureurs des intelligences; il proscrit l’idéal, il se moque du devoir, il s’insurge contre la sagesse, il s’inscrit en faux contre la tempérance. Ancêtre des écrivains sordides qui, dans nos tristes jours avilis, étalent complaisamment les plaies et les pourri-

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tures lascives d’une société d'hommes sans frein et de femmes sans honte, il conclut au sensualisme le plus abject ; et pour tromper les affres de la mort et les terreurs de l’immortalité, s’applique l’épitaphe de Philippe :

« J’emporte avec moi tout ce que j’ai mangé ; le souvenir « de mes débauches et de mes plaisirs. »

Quoi! la Grèce, où rayonnèrent tant de beaux génies, sereins, paisibles, unissant la grâce à la force, la patrie d’Homère, d’Eschyle, de Périclès, de Platon, la terre natale de la vérité, elle serait pour jamais stérilisée? La langue divine qui répandit sur le monde tant d’admirables préceptes, le verbe qui imprimait à l’univers moral les vibrations de l’infini, se seraient changés en un idiome, que dis-je? en un grognement de pourceaux de Gircé ? En si peu de temps, nous aurions roulé à un pareil abîme ? Les maximes platoniciennes, chassées par l’étranger-roi, se seraient dispersés, dissoutes, évanouies dans l’air, comme une poussière d’atômes invisibles?...

Au milieu môme de cette décadence, surgit le philosophe qui devait enseigner au monde la morale la plus vaillante et la plus austère.

L’histoire garde, en réserve, ces génies redresseurs et consolateurs, et, sousle règne des Néron, fait naître les Tliraséas, afin que le genre humain, ébloui et dompté par le succès du crime, ne perde pas jusqu’à la notion de la vertu.

Vers l’an 310, avant notre ère, on vit, dans Athènes, un Cypriote naufragé. Il allait par lesrues, les places publiques, les portiques, songeant à sa fortune échouée, et aux moyens de la reconquérir. Il était de haute taille ; son front vaste et pensif surmontait deux yeux clairs , au regard curieux et perçant; son teint était brun, presque basané ; il parlait lentement, comme un étranger. .Arrêté devant la bc itique

LES RÉVOLUTIONS DE LA PAROLE, d’un libraire, il lut quelques pages d’un livre de philosophie.

c — Quels sont, dit-il, ces hommes divins qui écrivent d’aussi grandes choses ?

« — Les philosophes, répliqua le marchand.

« — Et où sont-ils ?

€ — En voici un qui passe. »

Le passant était Cratès,' philosophe cjTiique. Le naufragé était Zénon de Citium, dons l’ile de Chypre.

Zenon s'attacha à Cratès.

Mais Cratès et le cynisme ne pouvaient sufiBre à son âme ardente, altérée de la soif de connaître, et que nul mystère plisychologique, nulle métaphysique, nulle spéculation n’effrayaient. Il apprit cependant à l’école illustrée par Diogène, non pas à étaler orgueilleusement son tonneau et ses haillons ; il ne conquit pas le droit d’impudeur que s’arrogaient les cyniques; mais il ap{Hât à dépouiller la fausse honte, à secouer le préjugé, cette rouille de l’esprit ; à mépriser l’opinion, sans la braver pourtant.

Remarquez que l’opinion du temps était méprisable, en effet ; car je n’absoudrais pas Zénon s’il avait dédaigné l’opinion éclairée, consciencieuse, ressort des gouvernements libres. Je laisse, à d’auUes, la' superbe, ou plutôt l’impuissance de se draper dans l’impopularité. Il no faut rien sacrifier de juste au peuple, pour obtenir sa faveur ; mais il convient de se garder aussi de le blesser et de l’irriter. L’opinion servile, intéressée, qu’eUe vienne de la plèbe ou de César, je la dédaigne. L’opinion honnête, virile, qu’elle sorte du palais de Sully, de l’hOtelde Mathieu Molé, ou de l’échoppe d’un artisan, je la respecte, et ce respect est la pudeur même de l’homme public.

Zénon quitta l’école de Cratès pour aller étudier sous les philosophes de l’école de Mégare, Stilpon et Diodorus Cronus; puis sous les académiques, Xénocrate et Polémon. Là, il se retrempa dans des doctrines plus pures et plus dignes de la haute idée qu’il s’élail faite de la nature humaine. Mais il ne s’y arrêta pas plus qu’il u’avait fait au cynisme. Raison

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