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I.’KCOLB .STOÏCIKNNE. »0I

droite, bon sens rare et imperturbable, impatient de saisir le vrai, il se lassa des subtilités d’une métaphysique raflinée, des discussions sans fin sur le possible et le réel, sur la nature et la propriété des nombres idéaux ; il déserta bravement le camp de ces éternels constructeurs d’arguments captieux où il voyait enchevêtrer les vérités les plus claires et les plus assurées ; il faussa compagnie à ces vénérables arrière-grands pères des ahslracteurs de quintessence dont parle le Gargantua et le Pantagruel. Il me semble voir, en Zénon, une sorte d’Abailard grec, échappant aux sophismes des nominalistes et des comificiens, pour instaurer dans Athènes, comme Ahailard à Paris sur la montagne Sainte-Geneviève, un enseignement affranchi des langes de l’école et se déployant dans l’ampleur de la raison.

Il abandoima tous les maîtres vivants, s’attacha aux morts, surtout à Platon, comme un philosophe do notre temps qui remonterait à Descartes ; non pour jurer d’après la parole du maître, mais pour la méditer, se l’assimiler, la féconder, l'agrandir, et mêler sa doctrine personnelle aux :^stèmes des grands hommes disparus.

Nul doute que la morale do Platon n’ait inspiré la morale stoïcienne. L’une et l’autre partent du principe établi dans le premier Alcibiade « que l’homme, c’est-à-dire ce qui est vcri- « tahlement nous, est tout entier dans l’âme. »

€ C’est un principe bien constant, » dit Socrate dans ce dialogue, « que quand nous nous entretenons ensemble, toi « et moi, en nous servant du discours, c’est mon âme qui « s’entretient avec la tienne. »

« Et c’est ce que nous disions, U n’y a qu’un moment : que € Socrate parle à Alcibiade en adressant la parole non pas au « corps qui est exposé à mes yeux, mais à Alcibiade lui- « môme que je ne vois point, c’est-à-dire à son âme. »

Si donc, l’âme, l’être invisible, constitue l’ètre véritable en sa force et en son essence ; si, dans l’âme seule, résident la justice, la beauté, la raison, la vérité, la vie, il en résulte que le seul mal est celui qui atteint l’âme, et le seul bien celui

4 os LES RÉVOLUTIONS DE LA PAROLE,

qui la touche. De là découle toute la théorie de Platon sur la vertu; c’est de là qu’il a tiré son inflexible doctrine de l’expiation. Le coupable, suivant lui, est tenu de se présenter, de se livrer au juge, de solliciter, môme au prix de la vie de son corps, la réhabilitation de son âme. Doctrine dangereuse ; car s’il est vrai que la faute de l’âme puisse être rachetée et purifiée par le châtiment du corps, la porte est ouverte aux pénalités terribles; nous sommes sur la pente des macérations; la théorie platonicienne aura ses pâles adeptes de la rédemption de l’âme par la punition de la chair; d’avance, je les vois se traîner, je les regarde tristement, dans le lointain des âges, errants sur les sables des déserts, ou sous les cloîtres des monastères.

Le de profundis, ou le dies irœ de la Chartreuse et de . la Trappe répondent aux dialogues d’Alcibiade et du Philèbe.

L’affinité de la doctrine de Platon avec le stoïcisme est manifeste. Celui-ci, comme son aîné, exagère le principe. Veuillez considérer que Zénon ^se proposait de lutter contre le sensualisme poétique, séduisant, énervant d’Épicure. Songez que l’athéisme complet, le matérialisme absolu du philosophe de Samos, savamment exposés et réduits en principes, formulés en axiomes, avaient séduit un peuple oublieux des grandes doctrines et des grandes spéculations d’autrefois, comme des grandes choses et de la liberté. Songez qu’Epicure, chaste d’ailleurs dans sa vie, enseignait l’identité des devoirs et des jouissances, et proscrivait les arts comme contraires à la vérité. 11 vient un jour, en effet, où les esprits, fatigués et vieillis, s’endorment d’un sommeil agité par des rêves impurs.

Mais chaque système engendre son contraire; l’exagération de l’un amène fatalement celle de l’autre. Là où sévit un matérialisme dissolvant, s’installe un ascétisme non moins dangereux.

Lorsque la Grèce entière, semblable à une bacchante, entoure de lierres, de roses et de pampres, son front sacré que

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L’ÉCOLE STOÏaENNE. <03

ceignirent jadis les lauriers de Mycalc et de Salamine ; lorsque les mimes, les joueurs de flûte et les danseuses succèdent aux puissantes trilogies, et que les hétaïres remplacent les déesses; lorsque, fidèle à la doctrine d’Épicure, le monde offre le spectacle retracé plus tard par Cléanthc le stoïcien, dans son allégorie des vertus servantes de la volupté et prosternées au pied du trône, où elle s’assied « dans un magni- € fique appareil, et revêtue d’ornements royaux, » parmi cette insurrection des désirs, des appétits, des convoitises, parmi cette philosophie en délire et ce peuple en démence, Zénon paraît, et proteste au nom de l’esprit immortel, invisible; rétablit ses droits sur la chair en révolte; engage la lutte du devoir contre la volupté, le rude combat de la volonté humaine, de la raison et de l’intelligence.

On accourut, comme autour de Socrate. Les âmes généreuses, les coeurs incorruptibles, les entêtés de l’honneur, aflluèrent de tous les points de la Grèce.

Cette minorité , héroïque suivant les uns , ridicule suivant les autres, qui combat à la dernière heure, lorsque le reste faiblit, jette scs armes, et désespère, entoura l’ancien naufragé cypriote. Des rois mômes s’honoraient d’être appelés ses disciples. Mais il eut un bonheur plus grand, celui de produire des hommes dignes de lui : Cléanthe, et par Cléanthe, Chiy'sippe.

Celui-ci, l’Aristote du stoïcisme, méthodique, grave, d’une science prodigieuse, auteur de plus de sept cents traités sur les sujets les plus divers et qui embrassaient tout le champ connu alo.s des spéculations humaines, dédaigneux de la forme, peu curieux de la beauté du style, aspirant, comme le maître d’Alexandre, a convaincre par la seule force du raisonnement, un peu subtil, d’ailleurs, et raffiné, en cela plutôt platonicien que disciple du Portique.

Cléanthc, un homme du peuple, athlète d’abord, puis serviteur des jardiniers d’Athènes ; passant la nuit dans les jardins à puiser de l'eau et à arroser les plantes, silencieux, songeur, rêvant à l’obscure clarté des étoiles ; le jour, allant écouter Zénon, qui le chérissait par dessus tous les autres ; Cléanthe, un des penseurs les plus profonds, un des plus beaux génies, xm des caractères les plus élevés et les plus fermes de l’antiquité.

Il faisait aimer la doctrine de son maître, à force de la pénétrer de sa sensibilité personnelle, adoucissant ce qu’elle avait de trop acerbe, éclairant ce qu’elle contenait d’obscur, humanisant ce qui exorbitait l’humanité. C’était le Mélanchton de ce Luther. Poëte, il a laissé un hymne à Jupiter, conservé par Stobé. Là, en un langage digne des odes triomphales de Pindare, et qui rappelle la sévère splendeur des chœurs de l’Orestie, il nous donne l’expression de la pensée stoïcienne sur la divinité.

Quelle est-elle, cette pensée? Comment Dieu et le monde ont-ils été compris et considérés par ces précurseurs du Christianisme? Retrouverons-nous ici l’immensité flamboyante de l’hypothèse de Platon?

Tout ce qui est, tout ce qui peut agir ou souSrir, est corps, suivant les stoïciens ; il n’y a pas d’autres êtres réels que les corps ; les âmes des dieux, des génies, des hommes, sont des émanations du fluide primitif.

Mais, au-dessus des êtres réels, il y a les principes des êtres qui ne sont ni engendrés, ni corruptibles. Ces principes sont : 1“ la matière indéterminée, mais susceptible de revêtir tous les modes ; 2* la raison, le Verbe, le ioyo;, qui pénètre toutes choses, qui circule dans tout l’univers, et duquel dérivent l’action, la forme et la fin de tout ce qui est. Ils nommaient patient le premier principe, celui dont se font les choses; et agent celui qui les fait être ce qu’elles .sont; et l'agent transformait le patient d’après les règles du Xoyoç, ou raison étemelle.

Les âmes, émanées de la grande âme universelle qui est

Dieu , périssaUes de leur nature , s’évanouiront un jour , et rentreront au sein de la source étemelle. Le monde luiméme, formé par le feu, sera dissous par le feu, et subira une palingénésie.

Ainsi, de nos jours, un grand esprit rêveur, Ch. Fotuier, disait ; la nature se compose de trois principes incréés, étemels, indestructibles : 1° la matière, principe passif et mû ; 2® l’esprit, ou Dieu, principe actif et moteur; 3" la mathématique, principe neutre et régulateur; en sorte que Dieu, distributeur du mouvement dans l’espace inlini.ne peut agiter les univers que suivant des lois étemelles comme luimême. Depuis les étoiles jusqu’aux hommes, depuis l’énorme Saturne aux sept anneaux jusqu’au ciron dans l'herbe, le mouvement sidéral, animal, humain, se distribue conformément à la mathématique, c’est-à-dire à l’ordre et à la justice. Et l’âme du globe, émanation de l’âme universelle du monde, engendre, comme autant d’étincelles, les âmes humaines; et celles-ci, vivant de la vie générale, s’évanouiront avec elle, rentreront au sein de l’âme immense, et, comme elle, emportées par la mort des choses terrestres, elles iront vivre en des astres nouveaux.

L’agent, disaient les stoïciens, est l’être que les hommes adorent sous tant de dénominations diverses : Jupiter, Neptune, Apollon, Minerve. Il est tous les dieux ensemble. Les autres dieux n’existent qu’au regard de notre intelligence ; ils ne sont que la personnification des attributs du Dieu unique. Chacun d’entre eux n’est qu’un rayon détaché de sa clarté sitprême. Dieu est dans le monde, non hors du monde ; mais il ne s’y absorbe pas, il demeure lui-même, un être immortel, raisonnable, parfait dans son essence, dans sa sagesse et dans sa félicité. Sa force s’exerce en vertu de certaines lois immuables qui sont les lois mêmes de l’univers, et qui en constituent la beauté, l’unité, la magnifique et vivante harmonie. Dieu est l’âme du monde; il en est l’architecte et l’ordonnateur.

Hais il faut laisser parler Cléanthe :

• m LES RÉVOLUTIONS DK LA PAROLE.

« Salut à toi, le plus glorieux des immortels, être qu’on « adore sous mille noms, Jupiter éternellement tout-puissant ; € à toi, maître de la nature; à toi, qui gouvernes avec loi € toutes choses ! C’est le devoir de tout mortel de l’adresser « sa prière ; car nous sommes une race sortie de loi, ayant € reçu en partage, seuls parmi tout ce qui vit et rampe sur € la terre, une imitation et comme une ombre de la parole. € A loi donc mes louanges, à ta puissance l’éternel hom- « mage de mes chants. Ce monde immense qui roule autour « de la terre reconnaît ta loi, quelque réfractaire qu’il soit € par lui-même, et volontairement il est régi par toi. Car tu « tiens, dans tes invincibles mains, l’instrument de ta volonté, » la foudre au double trait, qui consume et fait vivre. Le « même fluide, en effet, sous les coups duquel toute la terre < tremble, te sert à distribuer l’ême universelle qui pénètre « dans tout, se mêlant aux grands comme aux petits astres. € C’est pourquoi, étant tel, monarque suprême partout pré- « sent, rien, 0 Dieu, ne se fait séparément de toi sur la terre, € rien dans le ciel éthéré et divin, rien dans la mer ; hormis * les crimes que commettent les méchants par leiu' folie... € Les insensés ! qui, courant après la possession des biens, € ferment leurs yeux et leurs oreilles à la loi commune éta- « blie par Dieu, tandis que, s’ils suivaient cette loi divine, € ils vivaient heureux. Mais non! Ils se précipitent, dépour- « vus d'idéal, vers des buts qui les trompent... Mais toi, ô « Jupiter, source de la foudre, dissipe, 0 père, les obscures « chimères de leur esprit, et donne-leur de connaître la pen- € sée qui te sert à gouverner le monde avec justice; alors « nous te rendrons un hommage digne de toi, chantant sans « cesse les œuvres; car il n’est pas de plus noble péroga- € live pour les mortels et pour les dieux que de chanter éterf nellement par de dignes accents, la loi commune dans la ( justice » (1).

(4) Trad. de Pierre Leroux.

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Ainsi chantait Cléanlhe, le puiseur d'ean des jardiniers

d'Athènes. Get accent spiritualiste, vous le retrouverez dans les homélies de Basile de Gésarée; cette grâce et cette puissance poétiques renaîtront dans les méditations de Grégoire de Nazianze. Je sens ici une âme nouvelle, échappée à la plasticité antique, pénétrée de l'invisihle chaleur de l’esprit; je vois le polvthéisme se dissoudre au sein de l’unité divine ; il me semble que, dans l’air, passe et fuit le chœur des anciens

dieux. ."

D’une théodicée aussi élevée découlait une morale pure, bienfaisante, austère et douce à la fois; déesse à cœur de lion, à ligure de vestale. J’en emprunte les traits principaux à cet empereur, sous lequel Rome oublia sa servitude, tant celle-ci fut réglée par do sages lois, à Marc-Aurèle Antouin : € Il faut que la raison régne en maîtresse, en souveraine € absolue, pleine, d’un dédain profond pour tout ce qui « est en dehors d’elle, et ramassée en soi-môme au sein de

< ses méditations

« Le devoir de l’homme est contenu tout entier dans un « double axiOme : conformité à notre nature particulière et

< à la raison que nous portons en nous, conformité â la « nature universelle et à la raison suprême, sources com- « munes de la raison de chaque être et de sa nature. Il n’y « a rien qui soit plus vraiment conforme à la nature humaine € que de nous aider les uns les autres et d’échanger entre « nous de mutuels secours. L’humanité nous commande d’ai- « mer comme nos frères ceux-là mômes qui nous ont offensés. « Il n’y a qu’une seule vengeance avouée par la raison, c’est « de ne pas nous rendre semblables à ceux dont nous avons « à nous plaindre. Nos actions ne doivent jamais avoir qu’un « mobile, l’accomplissement au bien ; et nous devons faire le « bien pour lui-même, indépendamment de ce qui pourra en « advenir, et sans aucun regard à notre utilité personnelle, « ni aux récompenses qui y seraient attachées. Ne publions « pas nos bienfaits, oublions-les et passons à d’autres ; soyons « comme la vigne qui donne son fruit et s’empresse de recom-

4 os LES RÉVOLUTIONS DK LA PAROLE.

« meno^ sa tâcbe : elle ne fait point valoir à nos jeux sa « fécondité ; elle obéit à la nature et tout est dit pour elle. > Et ailleurs : * N’aie jamais qu’une seule pensée, qu’une « seule volonté : c’est de mettre la vertu dans toutes tes ac- « tiens. Souviens-toi de ces deux vérités : que les événements € sont indifférents, et que tes actions t’importent. »

« Regarde au dedans de toi; c’est au dedans de toi qu’est « la source du bien, une source intarissable, pourvu que tu « fouilles toujours. >

La Grèce dégénérée n’était pas faite pour recevoir et observer de semblables préceptes. Quel qu’ait été l’éclat de ses commencements sous les colonnades du Pœcile, le stoïcisme s’acclimata difliciiement dans le pays des Alcibiade et des Aspasie. Mais lorsque se nouèrent, entre Rome et la Grèce, les premières relations, qui devaient aboutir à une double conquête, à celle d’Athènes par les armes de Rome, è celle de Rome par l’esprit et les mœurs d’Athènes , la philosophie de Zénon trouva, dans le vieux Latium, un terrain admirablement préparé. Là, les mœurs, les lois, les libertés politiques et civiles étaient encore en honneur. Rome s'appartenait. Là, une rudesse naturelle, une sévérité indigène, je ne sais quelle inflexibilité autochtone offraient au stoïcisme un inviolable asile. Il s’implanta et florit sur cette terre d’adoption; il y poussa des racines plus vivaces et plus profondes que sur sa terre natale. Athènes avait été la mère, Rome fut la nourrice. La doctrine austère du Portique allait de pair avec ces fiers courages; elle était comme l’épée de chevet de ces républicains qnittant la charrue pour les armes, passant du logis au Forum, et qui, se fiant aux oracles sybillins, s’apprêtaient à dompter le monde. Le stoïcisme fut, de toutes les écoles venues de l’Attique, celle qui compta le plus d’adeptes. Même, après la perle des lois, il consola et maintint, dans

L’ÉCOLE STOÏCIENNE, l’assiette de leur résolution, les citoyens qui gardaient une flme libre sous la tyrannie de l’empire. Il avait affermi le dernier Brutus et Caton d'ütique ; il apprit à Thraséas comme il faut mourir.

Les orateurs aussi connurent sa salubre influence.

L’éloquence romaine, dès ses origines, me paraît avoir été souvent inspirée, sinon par les idées spéculatives, au moins par ce qu’on peut appeler les mœurs de la philosophie do Zénon.

Nul peuple ne fut moins spéculatif, en effet, que le peuple latin; mais nul ne courut plus résolument au vrai, au positif; c’était son instinct. 11 dégagea donc rapidement la morale stoïcienne de toutes les subtilités doctrinales, et transforma en un code moral, les livres de Chiysippe ou de Cléanthe, ces encyclopédies.

Parmi les orateurs chez lesquels je crois reconnaître le génie du Portique, je ne citerai pas ceux auxquels Cicéron accorde, trop bénévolement, le don de l’éloquence : les Appius Claudius. lesCurius, les Métellus; j’oublierai même ce Cornélius Céthégus dont le poëte Ennius atteste le talent :

.... Is dictas (olUs) popalaribus olim,

Qui lum Tirebant hominea, atque œvum agitabant,

Flos delibatus populi.

« Les contemporains de ce grand homme disaient qu’il était c la fleur des Romains et l’ornement de son siècle. •

< C’était, dit encore Ennius, l’âme de la persuasion. * Suadœ que meduUa.

Je m’arrête à Marcus Portius Priscus Cato, à ce Caton l'Anden, descendant d’une famille sabine de laboureurs, à cet adversaire constant de l’aristocratie, à cet ami persévérant de la plèbe , type des anciennes vertus et des vieux préjugés. Austère, avare, toujours grondant, censurant les femmes, le sénat et le peuple, nulle figure n’est plus originale, plus saisissante. C’est une médaille fruste, grossièrement taillée,

mais d’une vigoureuse empreinte. Lisez sa vie dans le Plutarque d’Amyot :

« Il était un peu roux de visage et avait les yeux pers,

« ainsi que donne à entendre celui qui composa ces vers en < haine de lui après sa mort ;

Ce Taux rousseau, Portius aux yeux pers,

. Qui harassait et mordait tout le monde,

Pluton ne veut qu'il entre en ses Enfers,

Quoiqu'il soit mort, de peur qu'il ne lui gronde.

€ Il ne buvait jamais, étant à la guerre, que de l'eau, si ce € n’était aucune fois qu’il se trouvait excessivement altéré,

« car alors il prenait un petit peu de vinaigre, ou bien qu’il € se sentait faible, car alors il buvait de quelque petit vin.

« Il labourait lui-même sa terre, et il avait coutume de s’en « aller, de grand malin, aux petites villes, d’alenviron, avo- « casser et plaider pour ceux qui s’adressaient à lui, et puis € s’en retournait en sa maison, là où, si c’était en hiver, il « jetait seulement une jaquette sur ses épaules; et si c’était € en été, il s’en allait tout nud travailler au labourage avec « ses serviteurs et ses ouvriers, puis se séait avec eux à table, « beuvant de môme vin et mangeant de même pain qu’eux,

« et tout plein d’autres telles façons de faire qui montraient € une grande équité, modération et bonté en lui. »

Mais, dès que les honneurs et les charges publics vinrent le trouver aux champs, dès qu’il obtint le tribunat militaire, la questure, la censure, sa bonté se changea en justice. Sa vie fut un long combat contre Carthage et contre l’aristocratie romaine. Il combattit la première au nom des intérêts de la patrie, la seconde, au nom de la loi et de l’égalité. D’une probité farouche, rigide, prompt à s’alarmer sur l’ambition des généraux (pressentiment de ce qu’elle préparait à la République), Caton ne craignit pas d’attaquer Scipion l’Africain, pour ses dilapidations et pour sa vénalité. L’Africain fut absous, mais, après sa mort, Caton lit voter une enquête sur

Targent pris, enlevé, extorcpié au roi Anliochus et aux peuples de sa dépendance.

Admirable vigilance! Le sénat, l'employant vis-à-m de Jules César, la liberté romaine eût été sauvée.

Caton, âme stoïcpie, esclave de la loi, entendait que les têtes les plus hautes se courbassent sous ce niveau sacré.

« Il ne lui manqua, dit Tite-Livc, il ne lui manqua pas un « des talents qui servent à la conduite des affaires, soit pri- € vées, soit publiques... Et on ne peut pas dire que sa langue « n'a été puissante que tandis qu’il vivait, et qu'il n’existe « aucun monument de son éloquence. Non! son éloquence € vit et florit encore... D’innombrables haines le harcelèrent, « et il les harcela à son tour ; et il ne serait pas aisé de dire « si ce sont les nobles qui l'ont frappé davantage, ou si c'est « lui qui a davantage tourmenté les nobles. C’était un homme « d'un esprit rude sans doute, d’une langue acerbe et trop € peu retenue, mais son âme était invincible aux passions et € sa vertu rigide; il méprisait le crédit, les richesses. Éco- € nome, infatigable, intrépide, il avait un corps et une âme € de fer, et la vieillesse môme, qui détruit tout, ne brisa pas « Caton. »

Je sais que, par une sorte de fatuité de barbare du Latium (commune aux plus grands esprits de Rome, à Crassus, à Antoine), Marcus Priscus affectait d'ignorer et de dédaigner les lettres grecques, mais je sais aussi qu’à Tarente, il avait jadis étudié sous un disciple de Pythagore ; qu’il faisait secrètement ses délices de Thucydide, et que, lorsqu’il fit chasser de Rome le sophiste Carnéade, il respecta l’enseignement de Diogène le stoïcien et de Critolaüs l’aristotélique.

Son éloquence sortait de la triple source de la simplicité domestique, de la dignité romaine et de la philosophie de Pythagore et de Zénon. Sa naturelle prud’homie était baignée dans cette atmosphère morale et s'y retrempait sans cesse.

Il légua sa probité et sa rigidité à tous ceux de sa race. C'est de l’un d’eux, que Cicéron dira amèrement : * Heureux € Caton, à qui personne n’ose demander une bassesse ! >

L’homme qui veut se donner le spectacle des vicissitudes politiques, pénétrer dans le secret des changements d’empires et des écroulements d'institutions, connaître les merveilles, les services et les dangers de la parole, celui-là doit contempler Rome, étudier ses annales, vivre avec ce peuple dont l’histoire est, en réalité, celle du genre humain.

Le grand italien Jean Baptiste Vico considérait que les développements intérieurs et extérieurs de Rome sont le type de la grandeur et de la décadence universelle, et que la cité latine est l’abrégé du monde.

Michel Montaigne était à ce point embabouiné des temps anciens, que les modernes lui paraissaient dénués de beauté, de mouvement, de vie ; il se faisait le compagnon et le contemporain des Brutus, des Paul Emile et des Fabius. Dans son voyage en Italie, le souvenir de la république et son auguste imago dominent la ville papale ; les monuments impériaux écrasent les monuments catholiques :

« Les bâtiments de cette Rome bâtarde que l’on voit à € cette heure, attachant à ces masures, quoiqu’ils aient de « quoi ravir en a dmir ation nos siècles présents, me font resc souvenir des nids que les moineaux et les corneilles vont

m LES RÉVOLUTIONS DE LA PAROLE.

« suspendant, en France, aux voûtes et parois des églises « que les huguenots viennent d'y démolir. »

Corneille, dans l’histoire de Borne, a puisé le sujet d’Horace, de Cinna, de Pompée, de Sertorius. Le génie racinien, en Britannicus, relève du génie de Tacite. Lorsque Mézerai écrit son histoire de France, il suit la méthode de Tito Live ; et Armand de Gondi, cardinal de Retz, racontant l’histoire de la conjuration de Fiesque, travaille d’après Salluste.

Ai-je besoin d’ajouter que Montesquieu gravit aux sommets do l’esprit des lois, par les chemins de la grandeur et de la décadence romaine ? que la Révolution française et Napoléon empruntèrent à la république de Caton, de Scipion et de Jules César, son idéal, le titre de ses magistratures, sans pouvr-ir s’assimiler son grand et magnanime esprit?

Ainsi on peut se figurer, au-dessus de l’océan des peuples et des âges, Rome élevant sa tête vénérable, baignée par la lueur mystérieuse et sacrée qui éclaire le visage des morts.

Nul voyageur n’a foulé ce sol sans une émotion religieuse. Même dans sa misère, dans sa servitude, dans sa nudité politique, dans son silence, elle parle encore aux imaginations, elle ébranle les mémoires, elle fait à l’esprit de séculaires confidences. Voilée, muette, courbée sous des épées étrangères, elle demeure la ville étemelle.

L’œil du monde est fixé sur ses murailles. Nous sentons bien que le grand mystère y est enfermé. Celui de la substance et de la nature des Dieux î Non, mais le secret de l’indépendance des hommes.

Entrez dans Rome par la porte Esquiline, comme jadis l’abbé Lacordaire, allant soumettre ses doctrines à l’autorité pontificale, abjurer sa liberté et l’anéantir sous la discipline.

Je ne vous convie pas à une semblable immolation. Restez tels que vous êtes, amis de la vérité et sujets responsables de votre conscience et de votre raison.

Donnez-vous cependant le tragique spectacle de la grandeur et de la décadence romaine. La cendre des Dieux et des hommes est mêlée ici.

La voix de l’histoire parle dans chaque pierre. Les monuments sont des témoins. Ils racontent ce qu’ils ont vu; et rien n’est émouvant comme leur idiome de granit et de marbre. Les trophées de Marins rappellent, à la fois, l’apparition des Cimbres. le commencement des guerres civiles et la chute des lois. Sur le Palatin, des ruines sinistres, sombres fondations des palais impériaux, demeurent comme le cadavre indestructible de l’empire.

Le soir, quand tomhent, du haut des collines, les grandes ombres virgiliennes, majores \umhrœ, on peut y voir passer Octave-Auguste ayant en sa main la tête de Cicéron ; on y entend les chants de Néron et les hoquets de Vitellius.

La poussière du Colysée est faite des ossements des gladiateurs et des martyrs. Les catacombes gardent les traces du Christianisme naissant, et la coupole de Saint-Pierre annonce sa victoire.

Je voudrais m’arrêter au Forum, rebâtir la tribune aux harangues où montèrent les Gracques; ressusciter la foule bruyante, impatiente, séditieuse, tour à tour enflammée et calmée par la voix des orateurs. Mais quelle parole ici remplacera la naturelle éloquence des ruines? Comment oserai-je balbutier les principes de l’art oratoire romain, esquisser son histoire, ses transformations, ses victoires et sa défaite, en présence de ces témoins de marbre, de pierre et de bronze qui restent encore debout sur la poussière des générations éteintes ? Je ne sais quel sentiment d’impuissance s’empare de mon esprit ; je sens sur moi, peser l’accablement de l’infini, et je n’ai que la force de répéter les paroles écrites jadis par Lamennais, au pied des monuments brisés :

€ Il y a dans ces ruines entassées sur des ruines une mer- € veilleuse poésie du passé, quelque chose qui vous reporte € vers ce qui ne passe point, et sous l'enveloppe mortelle « dont se dégage votre être véritable, vous assoupit molle- € ment au sein d’une vague immensité, et vous pénètre, « comme si déjà vous aviez traversé la tombe, de l’inépuic sable vie que Dieu a répandue dans l’uni.vers. *

Les premiers orateurs romains empruntèrent leur art à la Grèce. Mais cet art incomparable des Lysias, des Pcriclès et des Démostliènes, s’il ne dépassa pas dans Rome la perfection que lui avaient imprimée ces artistes souverains de la parole, y gagna cependant en influence et en grandeur. Les qualités de l’éloquence grecque, la soudaineté, la vigueur, l’audace, le mouvement, ces ressorts cachés, ces puissances internes qui, suivant l’expression du critique allemand Ottfried Millier, donnaient aux mots de la langue grecque les apparences, la grâce et la fécondité de corps vivants, nous les retrouverons dans l’éloquence romaine, avec des intérêts plus grands et une politique plus persévérante et plus vaste.

Là, paraît tout entier l'empire que, dans la société antique, la parole exerçait sur les hommes assemblés.

Cette puissance, sans doute, comme toutes les puissances de la terre est soumise aux vices et aux vertus de ceux qui l’exercent et qui la subissent. Elle peut tour à tour conseiller la paix, ou déchaîner la guerre. Calme, sereine, troublée, orageuse, elle suit, en sa marche, les oscillations de ce pendule appelé le libroarbitre, attaché à la voûte lumineuse de la raison, et qui se meut dans les abîmes de la conscience et de la volonté.

Mais faut-il la redouter, l’enchaîner, la proscrire ? Pensezvous comme Michel Montaigne ? U écrivait, en un accès d’humeur sceptique, confondant les orateurs et les sophistes :

« Les républiques qui se sont maintenues en un état réglé € et bien policé, comme la cretense et la lacédémonienne, elles » n’ont pas fait grand compte d’orateurs. C’est un outil int venté pour manier et agiter ime tourbe et une conunune » déréglée ; et est outil qui ne s’emploie qu’aux malades, « comme la médecine... L’éloquence a flori le plus à Rome « lorsque les aiïaires ont été en plus mauvais état et que l'o-

« rage des guerres civiles les agitait ; comme un champ libre « et indompté porte les herbes plus gaillardes. »

Je pense, au contraire, qu’on peut juger de la civilisation d’un peuple par le degré de liberté spirituelle dont il jouit. Je pense que les plus belles époques de l’Art coïncident avec celles que caractérise un grand mouvement de liberté.

« L’époque de la liberté républicaine fut l’ûge d’or des « arts, » dit Winkelmann.

Même certaines branches de l’art ne fleurissent que dans les pays libres. L'éloquence politique impüque des assemblées où se discutent et se décident les questions relatives à l'intérét commun : l’Agora d’Athènes, le Forum romain, la Chambre des communes et des lords, la Chambre des députés et le Sénat de Belgique, l’Assemblée fédérale de la Suisse, les Cortès espagnoles, portugaises et brésiliennes, le Parlement italien ; toutes ces réunions d’hommes discutant, éclairant, améliorant les lois, sous la protection des lois elles-mêmes; tous ces asiles de la véritable indépendance parlementaire, où la parole sort de l’initiative du représentant et s’adresse à la responsabilité du ministre.

Ailleurs Mais non! il me suffit d’affirmer qu’il n'est

point d’éloquence politique et civile là où la loi n’est que le caprice d’un homme ; où la justice se cache dans l’ombre ; où la publicité de la défense est interdite.

Je vous entends, Tigellinus, vous dites que sous Néron, l’éloquence renaît, parce queNéronocüoieau Sénat de Rome les apparences des antiques ihinchiscs, et vous citez avec orgueil la harangue d’un cousin de César ? Je vous réponds que l’éloquence expire, et, que tant que Néron vivra, je ne me lierai pas à cette ombre que vous appelez liberté.

Les institutions de la république romaine se prêtaient abon- • damment à la puissance de la parole. L’orateur gouvernait

réellement, car il disposait du souverain par la persuasion, le dominait par l’ascendant victorieux de l’éloquence. Chaque progrès de la plèbe vers l’égalité et la justice, chaque conquête du Droit furent engendrés par la parole. Dans cette longue et dure guerre de la pauvreté contre la richesse, dans celte pénible ascensiou des classes inférieures, les harangues sont les étapes, et les noms des orateurs qui se succèdent marquent les colonnes milliaires.

« La cité naquit d’abord fondée sur un corps souverain de « nobles. Cette noblesse consistait à sortir d’un mariage so- « lennel, et célébré avec les auspices. Par elle, les nobles « régnaient sur les plébéiens, dont les unions n’étaient pas ( ainsi consacrées.

« Au gouvernement tbéocratique, où les dieux gouver- « naient les familles par les auspices, succéda le gouveme- « ment héroïque, où les héros régnaient eux-mêmes, et dont « la base principale fut la religion, privilège du corps des « Pères, qui leur assurait celui de tous les droits civils... « Lorsque, par la suite des temps, l’intelligence des plébéiens « se développa, ils revinrent de l’opinion qu’ils s’étaient « formée de l’héroïsme et de la noblesse, et comprirent qu’ils « étaient hommes aussi bien que les nobles. Ils voulurent « donc aussi entrer dans l’ordre des citoyens. Comme la sou- « veraineté devait avec le temps être étendue à tout le « peuple, la Providence permit que les plébéiens rivalisas- « sent longtemps avec les nobles de piété et de rebgion, « dans ces longues luttes qu’ils soutenaient contre eux, € avant d’avoir part au droit des auspices, et à tous les droits « pubUcs et privés, qui en étaient regardés comme autant de « dépendances. Ainsi, le zèle même du peuple pour la reli- € gion, le conduisait à la souveraineté civile. C’est en cela « que le peuple romain surpassa tous les autres, c’est par là « qu’il mérita d’être le peuple-roi. L’ordre naturel se mêlant € ainsi de plus en plus à l’ordre civil, on vit naître la Répu- « blique populaire. » (Vico.)

A partir de ce moment, la parole s’empara de Rome, où

elle régna jusqu'aux temps de Marins et de Sylla, époques sinistres, dates funèbres, sous lesquelles elle ne pént pas pour toujours, mais qui inaugurèrent dans le sang et le meurtre, dans les proscriptions, les confiscations et les funérailles, l’empire de la force et la dictature de l’épée. Jusquelà, les délibérations du sénat, les discussions du Forum, les causes de toute espèce, soumises au jugement, soit des magistrats, soit du peuple, obligèrent les Romains à cultiver l’art oratoire. Quiconque aspirait à prendre part aux affaires de l’État, devait s’exercer à la parole ; elle décidait de tout, et voilà pourquoi les harangues tiennent tant de place dans l’histoire de la République. Elles abondent, en effet, dans les décades de Tite-Live, les histoires de Salluste, les annales de Tacite. Elles n’y sont pas un simple ornement, elles sont, au contraire, la raison des faits, par conséquent le fond même des choses. Les discours des Coriolan, des Junius Brutus, des Scipion et des Grecques, renferment l’âme de l’héroïsme aristocratique, de la Uberté républicaine, de l’autorité militaire, de la transformation sociale du prolétariat. Si vous no lisez les paroles de Marius, de Sylla, d’Antoine et de Jules César, il est impossible que vous pénétriez les secrets de la politique romaine. Autant le moyen-âge est muet, autant la diplomatie moderne est fertile en embûches et en avortements, autant parlait et agissait au grand jour la liberté romaine.

Au commencement, de même qu’en Grèce, du temps de Périclès, l’éloquence eut un caractère de simplicité grave, en harmonie avec celle des mœurs. Ou parlait, comme on vivait, simplement, sobrement, fortement. Plutarque disait de Fabius ; « Il s’appliqua à l’éloquence, mais à un genre d’élo- « quence qui répondit à toute sa vie, à son caractère. Ces « ornements, cet éclat léger et frivole, qui n’a de mérite € cpi’aux yeux de la foule, étaient bannis de ses discours ; « on n’y trouvait que le bon sens qui lui était naturel, que € l’abondance et la profondeur des pensées ; ce qui faisait < comparer ses discours aux harangues de Thucydide... >

Od pourrait dire de l’éloquence de Fabius ce que Montaigne disait de Lucrèce : « Nerveuse et solide, elle remplit et ravit, ( et ravit les plus forts esprits. >

Alors le premier africain, accusé par le tribun Nevius, s’écriait : « Je me rappelle, Romains, que c’est aujourd’hui le « jour où j’ai vaincu, dans une grande bataille, le carthagi- « nois Annibal, le plus terrible ennemi de votre puissance , « et où je vous ai procuré une paix et une victoire inespérées.

• Ne soyons donc point ingrats envers les dieux. Mon avis, « c’est que nous laissions là ce vaurien, et que nous albons « d’ici, sur l’heure môme, offrir des actions de grâces à Ju- « piter, très-bon, très-grand. »

Alors Caton, dans son discours des fanx combats, où il s’indigne contre le traitement affreux que Thermus avait fait subir aux magistrats liguriens, aura comme un pressentiment de l’apostrophe de Cicéron à Verrès : « Il dit que les « décemvirs n’avaient pas fait tout ce qu’il fallait pour les « provisions de bouche ; il les fit dépouiller de leurs vôte- « ments et battre à coups do fouet ; des Bruttiens frappèrent « les décemvirs; de nombreux témoins ont vu la chose. Qui « peut souffrir un tel affront, un tel commandement, une « telle serv-itudeî Jamais roi n’osa rien de semblable. Vous, « gens de bien, approuvez-vous qu’on en use ainsi, avec des « gens de bien, et nés de bonne race? Où sont les droits de « l’alliance? où est la foi de nos aïeux? Quoi! injures, coups, « étrivières, meurtrissures, violences, douleurs, tortures, et « avec cela l’infamie et l’outrage, en présence de leurs con-

• citoyens et de témoins sans nomlue! Voilà jusqu’où tu as

• porté tes déportemonts ! Mais quels deuils, quels gémisse-

• ments, que de larmes, que de pleurs accompagnèrent ce « supplice ! Les esclaves ne souffrent que très impatiemment « les injures. Quels sentiments, ces hommes, nés de bonne « race, distingués par leur vertu, ont-ils éprouvés, pensez-

• vous; quels sentiments éprouveront-ils tant qu’ils vi- € vront? »

« L’éloquence de Caton, a dit Plutarque, était à la fois

« agréable et forte, douce et véhémente, plaisante et austère, « sentencieuse et propre à la lutte. C’est ainsi que Socrate, « suivant Platon , paraissait extérieurement grossier, satiri- « que et outrageux, dans la conversation, tandis qu’au de- « dans il était rempli de raison et de gravité, do discours « capables d’arracher des larmes à ses auditeurs et de bou- « verser les ûmes. »

Mais bientôt les orateurs durent user d’adresse, devenir plus passionnés, agir sur la multitude, employer pour l’enflammer les moyens qu’employèrent jadis Eschine et Démosthènes.

n vient un temps où la nudité austère de la parole offense l’œil des hommes, non que leur pudeur soit devenue plus ombrageuse, mais c’est que leur corruption commence.

Cette transformation de l’art oratoire se vit au temps de Tibérius et de Caïus Gracchus. L’époque où ils vécurent fut trèsféconde en hommes habiles à se servir de la parole. Elle leur fut propice et favorable par les effets nécessaires de quelques lois nouvelles. L. Pison, tribun du peuple, avait fait adopter la loi sur la concussion, de repetendis. On avait établi des enquêtes perpétuelles, c’est-à-dire une juridiction permanente à laquelle reasortissaient toutes les causes de concussion, de prévarication politique cl administrative; jiuidictiou populaire, redoutable, devant irquelle on introduisait les magistrats qui avaient malversé.

Quelle arène! quelle carrière ardente! Toutes les passions n’y étaient-elles pas engagées, depuis* l’intérêt personnel, jusqu’à la passion du bien public?

Inspirés, dévorés par cette passiou impérieuse, la seule qui persiste quand les autres sont glacées, instinct puissant qui précipite la jeunesse dans les affaires de l’Etat et y ramène les vieillards ; agités par la fièvre que connurent les Mira-

beau, les Fox, les Sheridan, les Lafayette, les Bemave, les Danton, les Manuel et les Foy, les Gracques briguèrent et obtinrent les charges publiques.

Les fils deSempronius et de Comélie, fille deScipion l’Africain, ont été deux fois assassinés : une première fois par la noblesse, la plèbe étant indifférente ou complice ; une seconde fois par l’histoire. Mais les déclamations des auteurs anciens du contraire parti, la sévérité de Bossuet, qui inflige à leurs séditieuses propoririotif l’injure de les signaler comme le com- 'mcnceinent de toutes les gtterres civiles; le dédain même de Montesquieu, n’étoufferont pas la vérité. Elle vient d’un pas boiteux et lent, comme la justice, mais elle arrive.

Tibérius et Caïus furent autre chose que deux ambitieux vulgaires. Ils périrent victimes de leur zèle pour le bien public; ils périrent pour avoir voulu empêcher que le peuple ne mourût de misère; ils périrent pour avoir aimé et défendu la justice; et cette mort, ils l’acceptèrent avec la sérénité des âmes que rassurent le sentiment du devoir accompli et le sourire des immortelles espérances.

Les lois agraires, dont le nom seul épouvante encore et dont le souvenir rendit injuste Cicéron envers les frères qui les avaient présentées, ce fantôme, ce spectre rouge de l’antiquité, n’étaient point des lois de spoliation et de vengeance. C’était la revendication des propriétés du domaine de l’État, usurpées par des envahisseurs qui n’avaient d’autre titre que la durée de leur usurpation protégée par la force ; c’était une restitution faite au peuple de ce qui n’avait jamais cessé d’appartenir au peuple; c’était la vente, je me trompe, la restitution des biens nationaux de la république romaine. Les Gracques, pareils à nos pères, voulaient diviser le sol, le féconder par des mains libres, remplir les champs de petits propriétaires, et par là enraciner dans l’amour de la terre l’amour de la patrie, unir, dans le mariage de la propriété et du travail, les générations déshéritées. Ils voulaient, comme nous, empêcher l’immobiUsation des fortunes, combattre la formation de ces latifundia qui ont perdu l’Italie, arrêter.

L’ÉLOQÜBNCK A ROME. 1S3

(iétraire je ne sais quelle mainmorte du patriciat, ranimer euün dans toute la république la vie laborieuse, la vie sociale, qui, peu à peu, s'éteignait aux extrémités et n’avait à la tête et au cœur qu'une activité fiévreuse, inquiète, étouffante. N'oubliez pas, d’ailleurs, que cette vaste expropriation pour cause d’utilité publique devait être précédée d’une indemnité préalable. Les Gracques, avec un sens politique et juridique, une prudence que j’admire, se refusaient à déchaîner la guerre civile par des spoliations ou des confiscations. Quelle que fût à leurs yeux l’utilité, la légitimité des lois agraires, ils ne souhaitèrent jamais de les imposer par la force. La multitude était leur souci et non leur piédestal. Leur popularité, si courte ! ne fut pas factieuse. Ils voulaient diminuer la misère, adoucir la pauvreté, créer des citoyens, agrandir et purifier le cercle de la famille civique par la diffusion de la propriété, élargir l’humble foyer plébéien, et verser dans l’Italie, pour la féconder, le flot orageux du prolétariat.

» Tiberius, dit Plutarque, ne fit pas seul de sa tête l’édit; € ains le fit avec le conseil des premiers hommes de la ville € en vertu et en réputation, entre lesquels étaient Crassus, € le souverain pontife, Mutius Scœvola, le jurisconsulte, qui « lors était consul, et Appius Claudius, son beau-père ; et ce « semble que jamais ne fut faite loi si douce et si gracieuse € que celle-là qu’il proposa contre une si griève et si grande « avarice. » {Plut., Amyot.)

Leur éloquence égalait leur sens pratique des conditions d’ordre et de paix au sein des États. * Tiberiim, écrit Plutar- » que, avait l’air de visage, le regard et les mouvements € doux et posés. Caïus, au contraire, était vif et véhément, c Lorsqu’ils parlaient en public, l’uu se tenait toujours à la « même place avec un maintien plein de réserve, et l’autre

m LES RÉVOLUTIONS DE LA PAROLE.

« fat le premier, chez les Romains, qui donna l’exemple de « se promener dans la tribune et de tirer sa robe de dessus « ses épaules... En second lieu, l’éloquence de Caïus, terri- € ble, passionnée, saisissait violemment les esprits ; celle de « Tiberius, plus douce, était plus propre à exciter la com-

* passion. La diction de Tiberius était pure et châtiée ; celle « de son frère, persuasive et ornée avec une certaine com- € plaisance. Leurs mœurs n’étaient pas moins différentes que « leur langage. Tiberius était doux et calme; Caïus, rude et

* emporté... Il haussait la voix, se laissait aller à des invoc- « tives et confondait l’ordre des choses dans sa harangue. « Pour remédier à ces écarts, voici le moyen qu’il employait.

* Lucinius, un de ses esclaves, homme qui ne manquait pas « d’intelligence, se tenait derrière lui, quand il parlait en puc blic, avec un de ces instruments de musique qui servent à « régler la voix; et lorsqu’il sentait à l’éclat des sons que € son maître s’emportait et se livrait à la colère, il lui souf- « fiait un ton plus doux. Caïus modérait aussitôt sa véhé- « mcnce ; il baissait la voix, adoucissait sa déclamation et € revenait à une disposition plus tranquille. Telles étaient € les différences qu’on remarquait entre eux. Mais la vaila lance contre les ennemis, la justice envers les inférieurs,

« la tempérance dans l’usage des plaisirs étaient égales chez « l’un et chez l’autre. »

Quoi de plus navrant que ces paroles de Tibeiius? « Les bêles sauvages répandues dans l’Ilalic ont des lanières et des repaires pour se retirer ; et ceux qui combattent et meurent pour la défense do l’Italie n’ont d’autres biens, sinon la lumière et l’air qu’ils respirent. Sans maison, sans établissement fixe, ils errent çà cl là avec leurs femmes et leurs enfants. Les généraux leur mcmtcnt quand, dans les batailles, ils les exhortent à combalrc pour leurs tombeaux et pour leurs temples, car entre tant de Romains, en est-il un seul qui ait un autel domestique, un tomljcau de ses ancêtres? Ils combattent cl meurent uniquement pour soutenir le luxe et l’opulence d’autrui ; et ou les appelle les maîtres

L’IÎLOQDENCB A ROME. lîr,

de l’univers, eux qui n’ont môme pas une motte de terre! » Premier cri de la misère, protestation du peuple contre l’aristocratie, parole amère et indignée du prolétariat.

Et si cette harangue vous paraît violente, si vous croyez y entendre sonner le tocsin de la guerre civile, si Tiberius vous rappcOe les hommes sinistres de 1793 et de 1794, accusant là Convention nationale, comme étant responsable de la misère publique, et conspirant contre elle, l’insurrection de la faim qui éclatera plus tard, en germinal et en prairial 1795, songez que les paroles du Romain étaient vraies à la lettre. Depuis longtemps déjà l’on avait vu, dans Rome, les vétérans des armées de la République mendier. L’usiue des nobles et des chevaliers rongeait la plèbe jusqu’aux os. •

Les sociétés antiques n’établissaient pas, en effet, comme font les sociétés modernes, entre patrons et ouvriers , entre fermiers et propriétaires, et, pour parler leur langue, entre clients et pères de famille, des relations de mutualité, de réciprocité, de solidarité. Aujourd’hui, grâce aux progrès de l’humanité, à l’accroissement des lumières, à l’abolition de l’esclavage, grâce surtout à l’esprit de la Révolution et à ses lois, la société moderne est un immense atelier de production et d’échange ; le riche et le pauvre ont besoin l’un de l’autre; leur isolement disparaît. Le pauvre, dont le niveau moral s’élève, peut espérer s’asseoir un jour sur une terre à lui, conquise par le travail, assurée par l’épargne. Le sol appartiendra au cultivateur. Le paysan, vieux fiancé de la terre, comprend qu’un jour le mariage s’accomplira. Il connaît l’espérance, enfin!

De là une trêve sacrée, une convention tacite de justice et de patience entre les grands et les petits.

Mais il n’en était pas ainsi dans les cités antitjues. Le riche n’avait jamais besoin du pauvre ; le travail de ses esclaves lui suffisait. Et cependant le pauvre et le riche, enfermés dans une même ville, placés en face l’un de l’autre, séparés par une éternelle barrière, se reganiaieut d’un œil de haine.

Violence dans la loi, violence dans le désir de réformer la loi. D’un côté , une peur meurtrière, de l’autre une convoitise spoliatrice.

« Lorsque le plébéien de Rome partait pour la guerre dans l’espoir de s’enrichir par le butin, il laissait son champ exposé à de continuels ravages. Il rentrait dans la ville, vainqueur, m£Ùs ruiné; sa chaumière avait été brûlée, scs charrues et ses bœufs enlevés par les Eques et les Sabins. Alors comme ses enfants l’entouraient demandant du pain, il allait frapper à la porte du patricien ou du riche, demandait à emprunter jusqu’à la campagne prochaine, promettant d’enlever aux Volsques et aux Etrusques de quoi acquitter sa dette. Il hypothéquait sa première \nctoire. Il engageait son petit champ, et le patricien lui donnait quelqpie subsistance, en stipulant le taux énorme de douze pour cent par an »(1).

Et lorsqu’arrivait l’échéance...

Je laisse ici parler la Loi des Douze Tables :

« Qu’on l’appelle en justice. S'il n’y va pas, prends des témoins et contrains-le. S’il diffère et veut lever le pied, mets la main sur lui. Si l’âge ou la maladie l’empôche de paraître, fournis un cheval, mais point de litière...

« Que le riche réponde pour le riche ; pour le prolétaire, qui voudra.

« La dette avouée, l’affaire jugée, trente jours de délai: puis qu’on mette la main sur lui, qu’on le mène au juge.

€ Le coucher du soleil ferme le tribunal. S’il ne satisfait au jugement, si personne ne répond pour lui, le créancier l’emmènera et l’attachera avec des courroies ou avec fies chaînes qui pèseront quinze livres ; moins de quinze livres, si le créancier le veut.

« Que le prisonnier vive du sien, sinon, donnez-lui ime livre de farine ou plus, à votre volonté.

(I) Michelet, Hiitoire de la République romaine.

L’ÉLOQÜKNCE A ROME.

« S’il ne s’arrange point, tenez-le dans les liens soixante jours ; cependant prodiiisez-le en justice, par trois jours do marché, et là publiez à combien se monte la dette.

€ Au troisième jour de marché, s’il y a plusieurs créanciers, qu’ils coupent le corps du débiteur. S’ils coupent plus ou moins, qu’ils n’en soient pas responsables. S’ils veulent, ils peuvent le vendre à l’étranger, au delà du Tibre. » .

Telle esl la loi. Je ne déclame pas, je raconte.

Par la magistrature des tribuns du peuple, cette loi fut adoucie. Le peuple ayant conquis le droit de parler, par la parole, conquit tout le reste; tant il est vrai qu’elle est l’arme de la justice.

Par combien d’efforts, à travers combien de luttes, au prix de combien de sang, le peuple romain s’empara de ces droits dont il ne devait jouir qu’un jour, et qu’il abdiqua aux mains de l’empire, son histoire en témoigne à chacune de ses pages. Les guerres, qui donnèrent à Rome le monde, arrachaient de Rome les Romains. Leurs os blanchissaient sur les cham]>s de bataille lointains; un nouveau peuple succédait au peuple détruit ; des esclaves, des affranchis, des Italiens prenaient la place des fils de Romulus, occupaient fièrement le Fonim et dictaient des lois. La misère croissait. Dès le commencement de la guerre de Persée, un centurion âgé de cinquante ans, ayant combattu dans plus de quarante batailles, trente-quatre fois récompensé par ses généraux pour sa valeur militaire, couronné six fois de couronnes civiques, n’avait qu’un arpent pour nourrir sa nombreuse famille. Que dirai-je encore?... Lorsque Tiberius traversa l’Italie pour aller en Espagne, il vit avec doulem les campagnes abandonnées ou cultivées par des esclaves. Au temps de Tite-Live, le Latium était presque désert.

Les Gracques s’étaient jiroposé de porter remède à lous ces maux ; de rendre au petit peuple les terres et l’amour du travail qu’il avait perdus; de mettre un frein à la tyrannie du sénat, à la cupidité des chevaliers; d’arrêter ce flot d’esclaves , qui venait de tous les points du monde inonder l’Italie et en détruire la population libre. Ils tentèrent de ré-

^2S LES WÏVOLUTIONS DK LA l’AKULE.

générer la répuLliquc. Us y perdirent la vie, mais non la vertu et l’honneur; et Tiherius put dire, sans être démenti :

€ Je me suis conduit dans la province comme j’ai cru devoir pour votre profit et sans consulter mou ambition... Aussi, Romains, ces ceintures qu’à mon départ de Rome j’avais emportées pleines d’argent, je les rapporte vides; d’autres ont emporté des amphores ])leines de vin et les raj)portent pleines d’argent. •

Et la postérité ratifiera la lière parole de la mère des Gracques : « Ils méritaient de tomber dans ces lieux consacrés (le Capitole et le bois de la déesse Furina), car ils sont morts pour une cause sublime, le bonheur du peuple romain. »

A l’exemple de Caton l’ancien, Tiherius et Caïus avaient puisé leur fierté d’âme dans les enseignements de la philosophie stoïcienne. Aussi longtemps que cette doctrine fut celle de Rome, aussi longtemps dura la république, et les discordes civiles renaissantes ne parviiuent pas à détruire la liberté et les lois. Un jour vint où les cœurs se laissèrent amollir par le système d’Épicure. « Les Grecs, suivant l’expression de Montesquieu, en avaient été infatués avant eux, aussi avaient-ils été plus tût corrompus. »

Alors la soif des richesses, des jouissances sans frein, l’ardent désir des fortunes subites, le mépris du travail, s’emparèrent de Rome. Auparavant on briguait les fonctions publiques pour l’honneur ; on les brigua pour l’argent. La cité n’était plus qu’une auberge immense, splendide, immonde, où s'attablaient à une curée sans cesse troublée, les consuls, les préteurs, les dictateurs, les patriciens et les chevaliers. Sur la table de cette auberge, parmi les coupes, ruisselait le sang des partis immolés.

La parole disparut dans cette ruine de mœurs. Sylla et Marius dressèrent leurs tables de proscription.

Je supplie, à mou tour, qu’on me permette de détourner les yeux « des horreurs des guerres de Marius et de Sylla.

On en trouvera dans Appicn l’épouvantable histoire (1). » Ne m’infligez pas la douleur de raconter les exils. Il me semble que tous les proscrits sont mes frères. Je m’agenouille, pensif, sur la pierre brisée du foyer domeslique.

Après cette période de meurtres, de vols et de funérailles, Rome encore libre, quoique toujours déchirée, connut les Grassus, les Scœvola, les Horteusius, ces maîtres et ces rivaux de Cicéron. Puis, lorsque ce dernier fut égorgé par l’ordre de Lépide, d’Antoine eide César Octave, et que sa langue fut percée par l’aiguille do Fulvio et sa tête et ses mains clouées aux rostres de la tribune, un des assassins ramassa dans son sang la couronne impériale. Rome se tut. le Forum devint muet. L’éloquence, paciliée par Auguste, se réfugia, en grondant, captive cl irritée, dans les amiales de Tacite. Dégénérée entre les mains des rhéteurs, elle ne ressuscita qu’avec le christianisme. Lu liberté avait inspiré les orateurs antiques, l’égalité inspira les orateurs nouveaux. Les peuples respirèrent, arrachés par la parole humaine à l’esclavage et à la mort.

(t) Monlosquieu.

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