ORIGINES DE L'ÉLOQUENCE
intelligent, honnête, courageux. Les dictatures imposées par la force ne durent que par la comiilicité de la bassesse. Tout ce qui élève les hommes les affranchit, et tout ce qui les affranchit les élève. Il y a connexité entre les mœurs et la loi. Partout où la raison vacille, la justice chancelle ; et si vous éteignez le flambeau du libre examen, tout s’abîme et disparaît dans la nuit de la servitude . La plus folle des chimères c’est de penser qu’on fondera la liberté d’un peuple sur les ruines de sa conscience et de sa volonté.
C’est pourquoi il importe de connaître ces artisans de décadence dont l’œuvre a été mêlée aux luttes do la politique et de la parole.
Gorgias de Leontium, Protagoras d’Abdère, Prodicus de Céos, Hippias d'Elis, Trasymaque de Chalcédoine, Alcidame d’Elée, Antiphon qui écrivit le premier plaidoyer, Polycrate, Théodore de Byzance, un de ces hommes que Pluton appelle loyoîàJoiou; , tous los sophislos onlîn se vantaient de posséder la science universelle. C’est le leurre accoutumé, le piège tendu, l’appât offert aux niais par les charlatans. Philosophique, politique, médicale, religieuse, sociale, c’est l’énorme panacée promise aux appétits de la foule par les Fontanarose de tous les temps.
Le fonds de la Sophistique était un scepticisme absolu. Gorgias enseignait « qu’il n’y a rien de réel, que rien ne peut « être connu, et que les mots ne répondent pas ù des objets « véritables. » C’est, mot pour mot, la doctrine de Marphurius dans le Mariage forcé.
Protagoras faisait do l’homme, selon son expression mémo, ( Av'jpwr.o; Tavr'jï «iT^o'.v, la tiicsttrc clc toiilcs choscs, • Il niait » toute distinction entre la vérité et l’erreur, et réduisait « la réalité à l’opinion présente du sujet pensant. Porte
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complaisante ouverte aux cliimcres, aiLx fantai.sics, à l’illuminisme, et par où, plus tard, entrùrcut à petit bruit, conduites par les bons pères, la direction d’intention et les opinions probables
Les sophistes sont en effet les ancêtres des casuistes. Athènes tout entière se laissait éblouir, caresser cl corrompre par celte école du néant. Trop enclin déjà à jouer avec les idées et les mots, le peuple athénien menaçait de devenir un peuple d’écolâlres.
Pareille soif de disserter sur le Rien, se reproduisit au moyen-âge, comme une sorte de lèi>rc de l’esprit. C’est la plaie scholastique que M. Michelet a si bien nommée « la création du Peuple des Sots. »
Cette école du vent, cette, science du creux furent fermées et comblées par Roger Bacon. Le grand et solide .\nglais, élève d’Oxford et de Paris, ayant épuisé la théologie de son temps, sondé sa profondeur stérile, apprit l’hébreu, le grec, l’arabe, prépara, dès 1250, l’avènement de Rabelais et de Luther ; affirma, trois siècles d’avance, la Réforme, par cette héroïque parole : « Il n’y a point de chrétien que celui qui sait lire VÊcHlure, » et la Renaissance, par cette hère déclaration des droits de la pensée humaine : « L’observation et l’expérience nous donneront le monde. » « L’Esprit humain peut toid, en se sem ant de la Nature. »
Le colossal Opus majus, cinq cents ans avant Condorcet, formulait hardiment la loi essentielle de la vie : le progrès éternel et incessant dans la nature et dans l’humanité. Roger Bacon juophétisait ces paroles de Lessing :
» Un jour viendra où la lumière qui nous éclaire aujourc d’hui, ne sera plus que ténèbres et obscurité, à cOté de la « lumière plus éclatante qui aura surgi. »
La sophistique do la Grèce, non moins dangereuse pour la raison que la scholastique du moyen-âge, fut démasquée, arrêtée, déshonorée, domptée par un héros, par un saint, je veux parler de Socrate.
« Le bon orateiu, disait-il, celui qui se conduit selon les
ORIGINES DE L’IÎLOQÜIîNCE.
« règles de l’art, visera toujours à ce but la justice, et dans « les discours qu’il adressera aux âmes et dans toutes ses € actions; son esprit sera sans cesse occupé de faire naître « la justice dans l’âme de ses concitoyens et d’en bannir < l’injustice ; d’y faire germer la tempérance et d’en bannir « l’intempérance ; d'y introduire enlin toutes les vertus et « d’en exclure tous les vices. »
Telle est la Loi.
€ Quand une lecture vous élève l’esprit, et qu’elle vous « inspire des sentiments nobles et courageux, » disait La Bruyère, « ne cherchez pas une autre règle pour juger de « l’ouvrage ; il est bon et fait de main d’ouvrier. »
Si, après avoir entendu un homme, vous vous sentez meilleurs, plus fermes à la fois et plus indulgents ; si la bonté, cette vertu des forts, pénètre votre âme, en même temps que le jour se fait en votre esprit ; ne cherchez pas une autre règle pour juger de l’orateur : cet homme est éloquent.