DE L’ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE
La parole chrétienne contient pendant mille ans l’histoire générale du monde, enserre l’âme de l’humanité. Jamais je ne parus devant vous chargé d’un sujet plus vaste, ni d’un fardeau moral plus lourd.
Aidez-moi à le supporter sans faiblir; et si je succombe, vaincu par la témérité de mon entreprise, suppléez à mou impuissance par votre courage.
Je ne puis faire autre chose qu’ouvrir les horizons, montrerdu doigt les espaces infinis : c'est à vous devousy élancer et de les conquérir.
Ai-je besoin, au seuil de cette e.xposition de l’éloquence religieuse, de reporter votre attention sur l’importance de la Parole ?
Suivant la Genèse, le Verbe a créé la lumière ; Dieu dit ; Que la lumière soit! et la lumière fut. Le Verbe est lumière, dit l’apôtre, il éclaire tout homme venant en ce monde, et le monde lui-méme a été sauvé par l’incarnation de la Parole, par le Verbe fait chair, Verbum caro factum est.
Je n’ai garde de m’aventurer dans ces régions de l’invisible et de l’inaccessible ; mais j’affirme que la Parole crée les peuples, les préserve et les conserve ; qu’elle répand les re-
ligions, édicte les constitutions et les lois, maintient les libertés.
Le jour où le monde serait muet, il serait esclave.
Aucune grande transformation, nul changement radical ne se sont accomplis dans le monde sans l’efiicace de la Parole. Judaïsme, polytéisme, philosophie, christianisme, mahométisme, Reforme et Révolution oui été engendrés par elle. Elle trace dans l’air moral un rayon qui part du front de Moïse pour aboutir au front de Mirabeau. On voit ses flammes, pareilles aux signaux qui annonçaient au vieux soldat d’.\rgos la prise de Troie et la victoire des Grecs, on les voit resplendir sur les sommets du Siuaï où le législateur parle avec Jéhovah; sur l’Ida et l'Olympe où le vieil Homère converse avec les dieux ; sous les arbres et sous les portiques athéniens où Socrate, Platon, Zénou instruisent lajeunesse; dans les vallées de Gencsaret, aux bords du lac do Tibériade et de la fontaine de Siloï où Jésus s’entretient avec les pécheurs galilécns; au sein du désert muet et terrible où Mahomet harangue les croyants; au milieu de la diète de Worms où Lutlier tient en échec le pape et l’empereur, et enfin, sur les bancs de la Constituante et de la Convention qui, parmi les éclairs et les tonnerres, décrètent les droits de l’homme et fondent la société moderne.
Dans l’antiquité surtout, quelle n’a pas été son influence civilisatrice ! L’éducation entière de la jeunesse grecque et romaine est dirigée vers l’art de bien dire. C’était le temps où l’on gouvernait les nations par la force de la dialectique mise au service de la vérité, t Chez les Grecs, a dit Féue- « Ion, tout dépendait du peuple, et le peuple dépendait de « la parole. » Elle s’égara souvent, mais elle-même guérissait les blessures qu’elle avait faites.
Alors, Périclès réunissait à un haut degré toutes les qualités qui constituent le génie oratoire. * Quand je l’ai ter- I rassé, disait un do ses adversaires, il s’écrie qu’il n’est « point vaincu, et il le persuad<3 à tout le monde. >
Eupolis disait que Périclès, seul entre tous les orateurs,
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laissait l’aiguillon dans l’dme de ceux qui l’écoulaient. Platon, comme vous le savez, fait dire à Socrate, dans le Phèdre, que Périclès l’a emporté siu- tous les oraleure pour avoir été le disciple d’Auaxagorc. El, en clfct, si elle u’esl chargée de méditation et pénétrée de philosophie, la parole humaine retentit comme une cymbale vaine.
Telle fut l’éloquence des sophistes.
Vaincue par le génie de Socrate, cette race reparut durant l’école alexandrine, ressuscita aux beaux jours de la scholastique, et fleurit aujourd’hui, épanouie, radieuse, pleine de grâces, criblée de décorations, chargée do palmes académiques, officielle et superbe.
L’homme qui donnait pour base et pour principe à l’éloquence la justice mémo et l’honneur, celui qui démasquait les sophistes et qui, parmi la foule des dieux, ne reconnaissait et ne saluait qu’un Dieu, créateim, conservateur, rémunérateur, le philosophe qui aspirait à élargir l’Olympe, à dissoudre, pour ainsi parler, l’assemblée des immortels au sein du Dieu de l’univers, Socrate méritait mille fols de boire la ciguë. Il fut assassiné par les calomnies de Mclitus, d’Anytus et de Lycou. Mais ce poêle sifflé, ce parvenu gorgé d’or et de fanatisme, ce démagogue éhonté, ne tuèrent pas les idées de Socrate.
Elles animèrent après lui les discours d’Anliphon de Rhamnuse, que Thucydide égale aux meilleurs, et qui méritèrent à leur auteur, de la part des contemporains d’Alcibiade, le nom vénéré de Nestor. Elles inspirèrent Andocide, proie de ses propres vices et des accusations de ses ennemis, Andocide, deux fois exilé, mourant dans l’île de Chypre, auprès de son ami le roi Evagoras, à qui il avait vendu, à beaux deniers comptants, une petite-fille d’Aristide, sa propre cousine et sa pupille, Andocide, méprisable et méprisé, mais qui se transformait à la tribune, se transfigurait, apparaissait aux yeux, dépouillé, comme d’autant de haillons sordides, de ses passions vénales et de ses appétits mercenaires, vêtu d’innocence, simple, rapide, pathétique, ofliant le lanjcnta-
<3t LES RÉVOLUTIONS DE LA PAROLE,
ble exemple de la laideur de Tâme unie à la beauté du talent. Cette laideur, en effet, ces turpitudes secrètes, ces fanges de leur conduite et de leurs désirs, les orateurs sont contraints à les cacher par respect pour la pudeur publique. La tribune est un trépied où l’homme ne montre que le cfité idéal. Citez-moi dans le monde un orateur, un seul, qui ait osé conseiller le crime ou l’immoralité sans les envelopper au moins des apparences de la justice et de la continence. Il n’en est pas. Les grandes assemblées respirent et rayonnent je ne sais quelle atmosphère de probité où Thon né le seul peut vivre, où le mensonge défaille, où la trahison agonise, où l’hypocrisie elle-même, suivant la parole de Larochefoucauld, n’est autre chose que l'hommage du vice à la vertu. Agora, Forum, Constituante, Convention, sont les grands jurys de l’honneur. Mirabeau reçoit l’argent de la cour, dans l’ombre, comme les deniers de Judas: Marat conspire, dans sa cave, le massacre de septembre et la mort des Girondins. Mais, à la tribune, Mirabeau défend les principes, parle pour le droit; Marat présente la sanglante hécatombe comme le résultat d’une convulsion nationale. Bonaparte, au 18 brumaire, bégaie devant le conseil des Anciens les mois de liberté et de république, il en couvre le meurtre des lois. Nul jamais n’osa se vanter d'étre infâme. Il suffirait d’un semblable aveu pour soulever la conscience du genre humain.
L La vie publique où grandit l’art oratoire est donc une garantie, sinon de vertu, au moins de pudeur. Et c’est pourquoi Lysias, qu’étudiait Cicéron; Lycurgue d’Athènes, dont Alexandre demanda la tête après la destruction de Thèbes; Hypéridc, à qui Anfipater le Macédonien fit arracher la langue ; Phocion, duquel Démoslliènes avait coutume de dire : « Voilà la hache de mes discours qui se lève »; les conventionnels exilés sous l’Empire et sous la Restaimation ; tous les défenseurs de la république et de la patrie, ennemis de l’étranger qui menace et du citoyen qui conspire, demeurent comme d’immortels souvenirs et de magnifiques exemples dans la mémoire des hommes.
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Que dirai-je de l’éloquence de Démosthènes qui n’ait été dit mille fois ? Vivante, véhémente, sobre d’ornements, elle court et vous entraîne.
Hauteur, largeur des vues, puissance synthétique de l’esprit, sagesse, pureté des maximes , vigueur de l’argumentation, logique incomparable, vous diriez que cette parole démosthénienne n’est que le naturel écho d’une âme enflammée par l’amour d’Athènes et du bien public.
« Démosthènes, » a ait Quintilien, » peut être regardé « comme la loi même de l’éloquence, tant il est vigoureux, « serré, nerveux, précis. »
Que dirai-je de Marcus Tullius Cicéron, de cet ami de Pompée, qui consentit à devenir Tami de César, mais racheta par ses philippiques contre Antoine et par sa mort, fièrement acceptée, les faiblesses et les complaisances de sa vie? Souple, élégante, abondante, périodique, sa parole insinuante nous charme et nous séduit. Quelles ressources variées, infinies! quelle grâce! quel atticisme! comme il est maître de soi ! comme il gouverne avec adresse sa barque oratoire au milieu des flots mouvants du Forum! Tantôt son discours a l’ampleur, l’éclat, l’opulence asiatiques ; tantôt il touche, émeut, pénètre. Ce disciple d’un Grec a le don des larmes et le don du rire; il se répand en invectives indignées, il s’attendrit en regrets ou en pressentiments, il étincelle eu bons mots, en saillies, en épigrammes ; « Les qualités qui regar- * dent le fonds de l’éloquence leur était communes, » dit Quintilien : « le dessein, l’ordre, l’économie du discours, la « division, la manière de préparer les esprits, de prouver; € en un mot, tout ce qui est de l’invention. »
€ Je ne crains pas de dire que Démosthènes me paraît su- € périeur à Cicéron », écrit Fénelon dans sa Lettre sur l’éloquence. c Je proteste que personne n’admire plus Cicéron » que je fais. 11 embellit tout ce qu’il touche. L’art y est mer- « veiUeux, mais on l’entrevoit. L’orateur, eu pensant au salut » de la République, ne s’oublie pas et ne se laisse pas oublier. € Démosthènes parait sortir de soi et ne voir que la patrie. Il
« ne cherche point le beau, il le fait sans y penser. On pense
• aux choses qu’il dit et non à ses paroles. On le perd de
« vue ; on n’est occupé que de Philippe, qui envahit tout >(1). I
Ainsi discouraient ces grands hommes dans Athènes encore libre et dans Rome républicaine. Mais bientôt tout périt, s’écroule, disparaît : les mœurs, la patrie, les lois; et l’éloquence fuit avec elles, car c’est sa gloire de ne pouvoir sur- I
vivre à la liberté, et c’est aussi le châtiment des despotes de n’entciidre autour d’eux, pour vanter leur grandeur, masquer leur politique et dissimuler leurs projets, que des voix déshonorées et serviles.
A Rome, après que la bataille de Phihppes eut achevé ce qu’avait commencé Pharsale, l’éloquence, chassée du Forum. I
se réfugia pour un temps dans les histoires de Tite-Live et de Tacite. Ces deux écrivains des annales romaines ressuscitèrent parfois le verbe des ancêtres, comme pour secouer la torpeur de leurs contemporains et faire honte aux flatteurs et aux complaisans des Césars, par le souvenir de Caton et des Gracques. Vains efforts! tentatives stériles! évocations inefficaces ! Rome n’eut plus que l’ombre de ses orateurs anciens, ombre diminuée, agenouillée aux pieds des empereurs, célébrant leurs louanges et leur apothéose. L’âme était partie, elle s’était envolée. Sénèque lui-môme, le stoïcien Sénèque, se contentait de vivre : « Ah! que le peu de temps « qui nous reste s’écoule paisible!... Nous n’aurons pas re-
* gardé derrière nous et, comme on dit, tourné la tête, que « la mort sera là ! »
Ce qui mourait alors, ce n’était pas seulement la ville, la religion, l’empire, c’était la dignité romaine. Éperdue de terreur, la conscience abdiquait, fuyait, se faisait petite et humble, muette.
Cela même ne sauvait pas la vie. Un ordre du maître
(4) • Démosthènes est la personnification de la conscience liutnaine et de la nationalité grecque. • (Mme Edoar yoiNnr, Mémoires d'exil, p. 99.)
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