‹ Les révolutions de la paroleChapitre 15 sur 32 · DE L’ÉLOQUENCE DES PÈRES DE L’ÉGLISE. U · texte numérisé non relu

DE L’ÉLOQUENCE DES PÈRES DE L’ÉGLISE. U

sont engagés dans le débat, rien n’est plus simple que la formule des conclusions. Quelle que soit l’immensité des délibérations, bien qu’elles aient, comme le monde de Pascal, leur centre partout et leur circonférence nulle part, tout se termine à la fin par ces simples mots :

Cela vous plalt-il à tousf

Cela nous plail.

Placel ne hoc omnibus ?

Placet.

Je ne sais lequel admirer le plus, de la sublimité des thèses ou de la brièveté lapidaire des conclusions. Je sens ici la tranquillité d'hommes assurés de vaincre, et pour qui la parole est une arme et non une décoration vaine. Que dis-je, une arme? Elle est le soc avec lequel ils retourneront la terre païenne, pour y semer à la fois leur sang et leur doctrine; elle est le ciseau dont ils se proposent de sculpter la figure des nations. Qui sont-ils, ces docteurs, parlant ainsi, le S’Ont dans* les nuées, et décrétant, les pieds rivés au sol, unissant l’ampleur des pensées à l’énergie des résolutions? Sont-ce des fils des dieux ? Ce sont des hommes. Et nous aussi, nous sommes des hommes! Avons- nous perdu le droit de délibérer sur les choses éternelles? Qu’on me montre la charte qui nous condamne à nous désintéresser de ce qui constitue le fonds même de la vie ! Qu’on apporte ici les tables de proscription de la pensée ! Je vois, écrits sur leur granit, les noms des plus grands génies de la terre. Ils ont, comme c’était leur droit, enseigné, dogmatisé, prôché, écrit, en dehors des révélations.

Aux conciles de Nicée, de Constance et de Trente, où les prélats constituaient les droits de l’Église sur l’asservissement des nations et des rois, succédera bientôt le véritable concile universel, où siégeront les peuples, fondant la cité nouvelle sur la liberté, l’égalité et la justice.

Chaque fois que sont réunis des hommes de bonne volonté, la parole a pour devoir de traiter les questions religieuses, philosophiques et sociales, qui reparaissent à toutes les épo-

ques de Thistoire, qui surgissent, comme de nouvelles étoiles, à tous les horizons de l’esprit. Elles ne sont le domaine exclusif d’aucune secte et d’aucun peuple, mais l'apanage du genre humain et la communauté morale des générations.

La connaissance du droit est la garantie de sa durée. Je me défie d’une liberté religieuse ou politique qui ne repose pas sur l’indépendance de l’âme.

Les conciles, cependant, n’auraient pas suffi à purifier, à constituer, à développer les dogmes, s’ils n’eussent été, dans cette tâche, soutenus et conduits par ces grands hommes qu’on appelle avec raison les Pères de l’Église. Quelle que soit la virtualité collective d’une assemblée, il convient que de hautes intelligences sereines répandent leurs clartés sur les problèmes. Elles seules, sur la face orageuse et troubléè des multitudes aristocratiques, bourgeoises, ou plébéiennes, apportent le rayonnement paisible de la méditation. Il me plaît, en outre, de voir, associées à ces intelligences en quelque sorte platoniciennes, des âmes pas.sionnées, généreuses, ■vâolentes dans leur volonté d’agir, qui donnent à la foule l’impulsion, lui commandent la marche, battent la charge.

Sans ces sentinelles de l’aurori', l’humanité, aveugle, tournerait dans le cercle oiseux des discours.

Je veux aussi que des sages, instruits par l’expérience, souvent désabusés, mais jamais découragés, ayant au fond des yeux la lueur vague et profonde qui vient des épreuves de la vie et des approches de la mort, impriment aux théories des philosojihes cette maturité, cette conformité aux vœux de la nature et du temps, sans lesquelles elles ne sont que des rêves.

Cette triple condition de la vérité, de l’action et de la sagesse, me parait avoir été réalisée par les Pères.

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DK L’ÉLOQUENCE DES PÈRES DE L’ÉGLTSE. 451

Que de nuances dans leurs œuvres apologétiques, historiques et oratoires, depuis la hardiesse ferme et respectueuse d'Athénagore d’Athènes, s'adressant aux empereurs Marc- Aurèle Antonin et Marc-Aurèle Commode, depuis les dissertations chronologiques sur l’iiistoire du monde de saint Théophile d'Alexandrie, l'ironie socratique d’Hermias, la méthode un peu crédule d’Eusèbe, l’historien, et son éloquence déclamatoire, jusqu'aux merveilles de Basile de Césarée, de Grégoire de Nazianze et de Jean Chrysostôme !

« Quel étonnement. • s'écriait La Bruyère, » pour tous « ceux qui se sont faits des Pères une idée si éloignée de la € vérité, s’ils voyaient dans leurs ouvrages plus do tour et < de délicatesse, plus de politesse et d’esprit, plus de ri- € chesse d’expression, et plus de force de raisonnement, des € traits plus vils et des grâces plus naturelles que l’on en « remarque dans la plupart des livTes de ce temps qui sont € lus avec goût, qui donnent du nom et de la vanité à ( leurs auteurs. »

Et cependant ces livres où se rencontre ce que l’esprit a de plus élevé, de plus poétique, de plus savant et de plus délicat; ces archives de la pensée chrétienne aux jours de sa jeunesse; ce témoignage de scs efforts, de ses luttes, de ses aspirations et de son martyre; ce magnifique extrait de baptême du dogme nouveau-né , ne sont approfondis que par quelques savants.

Même, parmi ceux dont l’éloquence devrait s’inspirer et se tremper à leur source, combien en est-il, je. le demande avec le respect qui convient aux questions indiscrètes, combien en estril qui suivent le précepte d’un professeur de théologie :

Et vos exemplaria Græca Nocturna versato manu, vursale diurna.

« Feuilletez, feuilletez nuit et jour les chefs-d’œuvre de la Grèce? »

Parcourez, en effet, les sermons, les oraisons funèbres des

prédicateurs français, avant Bossuet et Mascaron. Nulles traces de la grande parole qui jadis pénétrait jusqu’à la moelle des os les habitants d’Ântioche, d’Âlexandrie, de Césarée et de Constantinople. Cette tradition est perdue.

Rongée par la scholastique, aigrie, envenimée, empoisonnée par la ligue, l’éloquence de la chaire dégénère en jargon soldatesque aux mains du père Benning, et en jargon de ruelles à celles du petit père André.

Le premier, sur la tombe de Crillon, répandait les larmes bouffonnes d’un scapin tonsuré.

Le second, contemporain des Précieuses, versait sur la tombe de Marie de Lorraine, une hotte de fleurs de rhétorique parfumées au benjoin de mademoiselle Jolie d’Ângennes.

Le petit père André était de ceux dont Montaigne a dit ; « Pourvu qu’ils se gorgiasent en la nouvelleté, il ne leur f chault de l’efficace. »

Bourdaloue, Bossuet, le P. Rapin, Fénelon, proscrivirent l’ithos et le pathos. Bossuet surtout était familier avec les écrits de Tertulien, de saint Augustin; préférant, en son dogmatisme altier, les Pères de l’Église latine à ceux de l’Église grecque; choisissant des armes, non pour la liberté, mais pour l’autorité, dans cet arsenal varié, immense; et n’employant son érudition et son éloquence qu’à refouler, au temps de Jérôme ou de saint Bernard, l’essor éblouissant de l’esprit humain du temps de Descartes et de Leibnitz.

Après ces maîtres de l’éloquence religieuse, l’étude des Pères alla s’affaiblissant. L’abbé Poulie , Fléchier, Massillon lui- même, négligèrent de s’abreuver à la source profonde.

« Il n’est personne qui n’ait entendu parler des Pères de « l’Église, » écrivait en 1820 l’abbé de Lamennais dans ses Mélanges religieux et philosophiques « la chaire retentit de € leurs noms ; les chrétiens sont, dès l’enfance, habitués à « les révérer. D'où vient donc qu’on les lit si peu î »

J’en crois savoir la cause. Elle n’est pas, comme le pensait le compatriote de Chateaubriand, dans la difficulté de

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DE L’ÉLOQUENCE DES PÈRES DE L’ÉGLISE. m ridiome, dans la rareté et l'infidélité des traductions. Elle gît plus cachée, au sein même de l’histoire.

Les causes secondaires que je viens de signaler no sont que les conséquences de la cause essentielle.

Si l’étude des Pères va s’affaiblissant, si les traductions sont rares et infidèles, c’est qu’on ne lit plus ces livres dans l’esprit où ils furent écrits, il y a quatorze siècles. La partie toujours vivante, la morale, la philosophie, la politique, les grandes synthèses familières aux patriarches de l’Orient et par où s’explique leur prodigieuse inûuence et l’amour viscéral qu’ils inspiraient à leurs fidèles; cette portion auguste de leur œuvre où il me semble que leur ûme même respire et que leur cœur bat à l’unisson du cœur des peuples ; ces pages toutes frémissantes d’un souille prodigieux, sont celles que l’Église dédaigne, par impuissance ou par prudence. La thèse dogmatique qui jadis ébranlait le monde, mais de laquelle le monde s’est détourné, emporté ailleurs par l’aspiration même qui jetait les Pères de l’Église hors des voies du polythéisme expirant; la page où s’aftirme l’orthodoxie, en un mot le procès-verbal des décrétales, tel est le point qu’elle environne de ses respects et de sa sollicitude. Vous diriez une école de docteurs qui ne retiendrait des discussions d’un sénat autre chose que la formule du sénatus-consulte. Certes j’admire autant que personne la loi des douze tables et la constitution de 1791, mais j’y viens joindre les commentaires de Cicéron et les discours préparatoires de Mirabeau. Que m’importe votre immuable décret et votre éloquence pétrifiée ? Nous voulons sentir enfin que nous avons affaire, non à des abstractions, mais à des hommes.

Les Pères de l’Église ont écrit dans un esprit de liberté ; on les lit dans un esprit de servitude.

Ils furent les amis des humbles et les consolateurs des pauvres ; on aspire à les transformer en serviteurs des grands et en courtisans do la richesse.

Us plaidèrent pour les peuples contre les empereurs, et

voici que leurs héritiers!... Mais non, je mets un frein à ma

bouche que la vérité cependant pressait de s’ouvrir.

Voulez-vous un témoignage qui ne soit pas suspect? Pascal, lui-méme , comprenait combien était déjà ébranlée, faussée, expurgée, falsifiée l’héroïque tradition des Cyprien, des Antoine, des Epiphane, et des saint Ephrem. Avez-vous oublié le chapitre brûlant, la philippique enflammée, la cinquième provinciale?...

A qui donc appartiendra- t-il de ressusciter et de restaurer les Pères, dans l’éclat de leur génie, dans l’audace de leurs discours, dans la pureté de leur morale, s’ils sont méconnus et outragés par ceux qui s’appellent leurs héritiers et qui ne sont pas môme leurs successeurs?

C’est nous, tolérants, non de langue seulement, mais d’action et de doctrine ; nous que la beauté intellectuelle attire et qui partout sommes ses soldats, ses adorateurs, et ses critiques religieux ; nous qui, venus après le xvni* siècle, conservons sa hardiesse, sans imiter, en ces graves sujets, son ironie et sa frivolité ; nous que l’éloquence de ChiysostÔme parlant pour ICutrope fait tressaillir, comme la voix de Voltaire s’élevant en faveur du chevalier Labarre et de Calas; nous qui, dans les origines môme du monde, dans le berceau sacré de tous les peuples, reconnaissons et bénissons les germes d’une morale unanime, la même qui fut en Confucius et en Moïse, en Platon et en Grégoire de Nazianze ; nous qui ne voulons murer l’esprit dans aucun temps, mais qui ne dédaignons aucun de ses vestiges; nous qui, nous honorant du titre de Libres-Penseurs, ne le considérons que comme un gage de justice et une garantie d’impartialité; c’est nous qui rendrons à ces grands morts l’hommage qui leur convient, en montrant que leur âme est entrée dans la vie universelle et qu’elle se dilate avec le progrès des mœurs, des sciences et des lois.

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