DB L’ÉLOQÜENCE DES PÈRES DE L’ÉGLISE
Accusé par les évéques de ne pas poursuivre avec assez de rigueur les anciens ennemis de la religion maintenant dominatrice, il offrit sa démission à l’empereur , qui l’accepta ; il assembla le peuple et le concile dans l’église Sainte-Sophie , et prononça ces admirables paroles :
c Tu es placé, me dit-on, à la télé de l’Église, favorisé par « le temps et parla puissance de l’empereur. Quel signe d’un € heureux changement a brillé pour nous? Que d’hommes « nous ont autrefois outragés ! Puisque, par le retour des cho- € ses humaines, nous pouvons nous venger, il fallait punir € ceux de qui nous avons reçu tant d’injures. Eh ! quoi, nous € sommes devenus les plus puissants, et nos persécuteurs nous € ont échappé!... Oui, sans doute, car, pour moi, c’est une € assez grande vengeance que de pouvoir me venger. » Mesurez l’abîme de tristesse où dut glisser un tel homme, témoin des décrets de Théodose, et des violences de la plèbe plus ardente encore, en son fanatisme, que l’empereur n’était iihplacable.
De toutes parts, les temples s’écroulaient sous la hache et le pic des démolisseurs. Les chefs-d’œuvre de l’art grec étaient rasés au niveau du sol. Leur beauté même, cette face de l’idéal, ce visage du divin, ne sauvait pas les statues. Places publiques, sommets, routes triomphales , étaient couverts de la cendre des dieux. Ou respirait partout la poussière marmoréenne des immortels. La fureur de détruire grandissait à chaque ruine nouvelle. Les pierres étant brisées, on s’en prenait aux âmes. Hypathie, une vierge, une héroïne, un philosophe, un artiste, une sainte, un ange, une femme! l’éloquence même, et la grâce et la pudeur, la sœur jumelle de Polymnie et de Calhopc, Hypathie était assassinée à coups de tessons de bouteille. Le dogme nouveau, à peine né, se retournait contre la philosophie, sa mère, et lui meurtrissait les mamelles.
Seuls, quelques rares génies magnanimes protestaient contre ces fureurs. Il appartient, en effet , aux grands esprits, d’être des cœurs vaillants et justes.
Basile envoyait des disciples au rhéteur païen Lihanius, son ancien maître, et correspondait avec lui.
€ Quant vous fûtes retourné dans votre pays, » écrit Libanius A Basile, je me disais : < Que fait maintenant Basile? € Plaide-t-il au barreau? enseigne-t-il l’éloquence? » t J'ai « appris que vous aviez suivi une meilleure voie, que vous « ne vous étiez occupé qu'à plaire à Dieu, et j’ai envié votre « bonheur. >
« Basile est mon ami, » s’écriait-il dans une autre lettre, € Basile est mon vainqueur et j’en suis ravi de joie. »
€ Je tiens votre harangue, » disait Basile , * je l’ai adc mirée : ô muscs! 6 Athènes! que de choses vous enseignez c à vos élèves ! »
Dans une sphère supérieure, le Polythéisme communiait avec le Christianisme ; l’âme ardente , impatiente des néophytes s’harmonisait avec l’âme apaisée et sereine des sectateurs des anciens dieux ; il y avait une trêve entre les intelligences du présent et celles du passé; l’aurore, attendrie, semblait se retourner vers les soleils couchants. Les jeunes esprits, levés avant l’aube, regardaient pieusement les vieux génies endormis dans les brumes du soir. L’étoile du berger et vesper brillaient , fraternelles , au profond azur du firmament.
Mais en bas, dans les régions de l’ignorance, des terreurs et de l’ombre, la guerre sévissait aveugle, sourde, impitoyable. Pendant que chantaient, sur les hauteurs , les chœurs alternés du Sinaï, de l’Olympe, du Thabor et de l’Hymalaïa, à leurs pieds grondaient les bêtes fauves. La pitié s’enfuyait en pleurant.
J’attribue au spectacle de la fureur catholique, à ce changement d’une loi de pardon et de miséricorde en un code d’extermination, la mélancolie des poèmes de l’exilé.
Le plus cruel supplice, pour des hommes de cœur, n’est-ce pas de voir déshonorer , par des excès indignes et suspects, la cause qu’ils ont embrassée?
La mélancolie de Grégoire est navrante. On y respire je ne
DE L’ÉLOQUENCE DES PÈRES DE L’ÉGLISE, sais quelle odeur de sépulcre, et c’est pour moi un sujet de stupeur que le christianisme, dès le iv® siècle, a son aurore ait eu ces accents de la mort.
Les Olympiens avaient plus longtemps conservé leur jeunesse. Hébé sourit encore d’un sourire immortel.
L’évôque de Constantinople a beau se précipiter aux pieds du Christ et s'y frapper la poitrine, adorer violemment les mystères, ou s’envelopper d’obéissance et de résignation; il y a, dans ses hymnes funèbres , un souvenir de Job , et la marque de l'immense tristesse , incurable , qui s’empara du monde et soupire, depuis dix-huit siècles, à travers les arceaux de.s cathédrales, sous les cloîtres des monastères, sur les pages de l’Imitation, sur les lèvres d’Hamlet, de Faust, d’Obermann, de Manfred et de René.
€ Qu’est-ce que la pauvreté? » s'écriait-il, « Un supplice. « La beauté? un éclair. Le jeunesse? une chaleur du sang. € La vieillesse ? un triste déclin. La renommée ? un bruit qui • passe plus rapide que l’oiseau. La gloire ? un peu de vent. « Le mariage? une seivitude. Des enfants? une source de
« chagrins. Le célibat? une maladie Le pays natal? un
« gouffire où tout s’abîme. La terre étrangère ? un opprobre. » « La vie est une ombre, une apparition, une rosée, unsouffle, € un songe, un peu de poussière. >
« Dis-moi ce que je te parais être le plus ; et, t’arrêtant « ici, regarde avant que j’échappe. On ne repasse pas les € mômes flots qu’on a déjà passés; on ne revoit pas le môme c homme qu’on a vu... Ma \ûe se compose de la perte de c mes années. Déjà la vieillesse me couvre de cheveux € blancs. Mais si une éternité doit me recevoir, comme on le € dit, répondez : ne vous semble-t-il pas que cette vie est la € mort, et que la mort est la vie?... Je suis mort pour le « monde, le monde est mort pour moi. Je ne suis plus qu’un t cadavre qui respire, sans substance et sans force. Ma vie € est ailleurs, je pleure ici dans mes liens de chair, de cette € chair que les sages appelaient les ténèbres do l’âme. Je « soupire après cette dissolution du corps qui me tirera du
m LES RÉVOLXmONS DE LA PAROLE.
€ séjour obscur de la terre, où nous ne marchons que pour « être trompés et pour tromper. Une lumière éclatante m’en- « vironnera. Les fantômes qui faisaient illusion à mon en- « tendement disparaîtront. Il n'y aura plus de voiles entre « mes yeux et la vérité...
« Où notre place est-elle marquée? Nous l’ignorons... Que « suis-je? D’où suis-je venu? Que serai-je en me réveillant « de la poussière du tombeau?... »
Curiosité terrible de l'invisible ! J'aperçois sur la table solitaire de Grégoire de Nazianze, la lampe funéraire qui éclairera les pensées de Pascal.
A cette analyse d'une âme par elle-même, qui risquait de la dissoudre ; à ce perpétuel regard jeté sur le moi où pouvaient disparaître toute vaillance et toute charité; à cet égoïsmë’ douloureux d’un être qui croit se détester et qui, en vérité, s’adore; à cette maladie de l'enfance du christianisme qui sera l’infirmité de sa vieillesse, Jean ChrysostOme d'Antioche' répondait, dans son livre à Stagyre :
€ Va, rends-toi près du chef préposé à l'hospice des étrant gers ; fais-toi conduire où sont les malades, afin de voir toute' « espèce de souffrances, de nonvelles infirmités et toutes les’ « causes de la douleur véritable; de là, rends-toi à la prison « publique, et après examen des autres parties de cette de- « meure, passe au vestibule dû bain qu’elle renfbrme, où sur « la paille, gisent quelques malheureux nus, tourmentés de ' € froid, de maladie et do faim, et par le seul aspect et le’ € tremblement de leur corps sollicitant la pitié de ceux qui t passent ; car ils n’ont la force ni de parler, ni d'étendre la ’ « main dans l’accablement de leurs maux. Ne t'arrête pas là, ' « va jusqu’à l’hôtellerie des pauwes qui est en dehors de la « ville; et tu A-erras que celte tristesse dont tu te plains est,
€ par comparaison, un port heureux et tranquille. »
bublime enseignement! Et combien, pur la pitié, seront guéris d’une mélancolie dissolvante et funeste !
Digitizcd by GoO'^Ic
DK L’ÉLOQDBNCE DES PÈRES DE L’ÉGLISE.
ChiysostOme, est, à coup sur, le plus grand orateur et le plus consommé politique de son temps . J’entends consommé en savoir, en droiture, en dignité, en courage, et non en ces petites perfidies que nous avons coutume de considérer comme les suprêmes beautés de la politique.
Il a, comme Démosthènes, la véhémence, l’emportement soudain, l’argumentation irrésistible ; il se complaît, comme Cicéron, en périodes nombreuses; il est plein de mansuétude, et en môme temps de hardiesse ; il racontera en des termes incomparables avec une simplicité pénétrante, les prières, les larmes de sa mère lorsqu’il lui annonça son intention de partir pour les solitudes :
€ Elle me prit par la main, me conduisit dans sa chambre, € et m’ayant fait asseoir près du lit où elle m’avait donné c naissance, elle se mit à pleurer et me dit ensuite des choses € encore plus tristes que ses larmes... »
Il sera, devant Théodose, le défenseur d’Antioche, et son éloquence, aidée de la vénérable vieillesse de Flavien, sauvera du massacre cette ville, coupable d’avoir renversé les statues de César. Il prêchera sans cesse l’aumône. C’est lui qui a, le premier, prononcé cette parole :
« Ne faisons pas d’enquête sur le malheur. Pour que le « pauvre soit digne de l’aumône, il suffit de sa pauvreré. » Il est l’aumônier du peuple et son tribun; c’est lui qui relève les courages, et qui s’efforce d’arrêter les abus.
Nul détail ne lui est étranger; il gourmande la mollesse des mœurs orientales encore tout empreintes des licences du paganisme; il blâme les cérémonies impudiques des noces auxquelles devrait présider la seule chasteté, gardienne du foyer domestique, déesse protectrice des vieux logis romains.
Sa vie confirme sa parole. Il pense en philosophe, il parle en orateur, il agit en héros.
Nommé évôque de Constantinople , tour à tour exilé par l’empereur, rappelé par le peuple , puis définitivement proscrit, il agitait tout l’Orient du fond de son exil, correspondait avec l’évécpie de Rome, et donnait aux hommes serviles de son temps un mémorable exemple de la dignité de l’âme et de la puissance de l’esprit.
Tout le monde connaît la cause de son exil.
Il avait amèrement censuré tous les vices, attacpié la mollesse des grands, l’oisiveté du peuple, réprimé la licence hypocrite de quelques prêtres qui gardaient dans leurs maisons des religieuses, sous le nom de sœurs adoptives, fréquentaient les tables sensuelles et convoitaient les richesses des veuves.
Enfin, sa parole évangélique et tribunitienne s’était attaqué à l’empereur Arcadius et à l’impératrice Eudoxie. Une ligue SC forma pour le perdre, un concile de ses ennemis fut assemblé. Lui, incorruptible, inflexible, parlait au peuple dans les chaires de Constantinople.
« Que puis-je craindre ? disait-il. La mort ? mais vous savez € que le Christ est ma vie et que je gagnerais à mourir. K L’exil? mais la terre dans toute son étendue est au Sei- « gneur. La perte des biens? mais nous n’avons rien apporté • dans ce monde, et nous n’en pouvons rien emporter. « Ainsi toutes les terreurs du monde sont misérables à mes « yeux, et je me ris de tous ces biens; je ne crains pas la « mort; je ne redoute pas la pauvreté, je ne souhaite pas la « richesse, et je ne veux vivre que pour le progrès de vos « âmes!
« Mais vous savez, mes amis, la véritable cause de ma dis- « grâce ; c’est que je n’ai point tendu ma demeure de riches « tapisseries; c’est que je n’ai point revêtu d’habits d’or et de « soie, c’est que je n’ai point flatté la sensualité de certaines « gens.. Il reste encore quelque chose de la race de Jézabel, ■ et la grâce combat encore pour Élie. Hêrodiade demande « encore la tête de Jean, et c’est pour cela qu’elle danse! »
Chiysostôme, banni pour crime de lèse-majesté, fut enlevé la
Diqitized by Goo gle