PRÉFACE
Madame de Staël a écrit un livre sur la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales. Par là, elle a inauguré une critique nouvelle.
Le XVII* et le xvui* siècle avaient jugé les écrivains anciens et modernes comme autant d’étres abstraits, dépouillés de leurs mœurs, de leur tempérament, de leur patrie, forclos de leur histoire et reposant sur les nuées.
Madame de Staël considéra les lettres comme l’expression d’un état déterminé de la civilisation des peuples. Elle jugea les écrivains, non pas seulement comme des artistes, mais comme des citoyens et dos hommes. Elle arracha l’esprit français à l’admiration exclusive de soi-même, et révéla, par son livre de l’Allemagne, qu’au delà du Rhin, vivaient des poëtes, des philosophes, des historiens. Elle apprit à la France que Goethe et Schiller, Herderet Kant sont les égaux de Corneille, de Racine, de Bossuet et de René Descartes.
Je sais que ce beau livre généreux parut, aux yeux de Napoléon, une œuvre anti-patriotique, et valut à Mme de Staël son quatrième exil. Mais Napoléon, sans
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doute, avait ses raisons pour étendre aux productions de l’esprit son blocus continental.
A quoi Madame de Staël dut-elle, échappant à l’infatuation et au préjugé, de devenir le premier libreéchangislc de la pensée humaine ?
Elle le dut à l’exil, à ses tristesses salutaires, h ses amertumes fortifiantes, à scs souvenirs obstinés, à scs indomptables espérances. Elle comprit que le foyer des gens de cœur est partout où persévèrent la liberté et la dignité. Elle s’assimila les œuvres des diverses patries au sein desquelles elle cherchait à se consoler d’avoir perdu la sienne. Chassée de France, elle embrassa l’humanité ; car l'humanité seule peut adoucir le regret de la terre natale. Pour oublier le foyer paternel, ce n’est pas trop (le l’univers.
Madame de Staël réfugiée en Suisse et en Allemagne, apprit à juger sa patrie, sans cesser de l'aimer; elle abjura les préjuge-s nationaux sans rcnonctr au patriotisme; SC dépouilla de ses illusions, sans renier scs croyances ; amie persévérante de la révolution de 1789, elle ne baissa pas les yeux devant la gloire.
C’était le temps où l’Empire, qui domptait l'Europe, ne pouvait exténuer l'àine d'une poignée de proscrits. Devant le despotisme, persistait le droit, comme l’écueil devant la vague; et il vint un jour où l'écume des flots ayant été balavéc par le vent, le vieux rocher apparut dans sa virginité immortelle. — Les exilés de Bonaparte rendirent fidèlement le dépôt qu’ils avaient emporté. — A leur tour, les exilés de Louis XVllI témoignèrent, imperturbablement et jusqu’au bout, de la justice de leur cause. Quelques-uns, en dépit de la cruelle parole de