‹ Les révolutions de la paroleChapitre 21 sur 32 · DOMINICAINS ET FRANCISCAINS · texte numérisé non relu

DOMINICAINS ET FRANCISCAINS

Les Pères de l’Église ont été à la fois philosophes, poètes, prêtres, moralistes, tribuns, et, dans chacun de ces rôles, ils sont les descendants de l’antiquité grecque ou romaine. Athanase et Lactance procèdent de Platon. Grégoire de Nazianze est un disciple de Simonide. Vous avez vu avec quelle majesté de flamine, quelle simplicité et quelle candeur de savant contemplatif et d’apôtre , Basile de Césarée mêlait à l’enseignement du dogme le récit des merveilles de la lumière et la légende des astres. Chrysostôme joint à la finesse de Théophraste et de Lucien la sagesse de Socrate, l’atticisme de Plutarque, la véhémence de Démosthènes, le pathétique de Caïus Gracchus.

Hommes sacerdotaux et politiques, ils se retrempent sans cesse au sein de la foule, et si, par la métaphysique, le style et la doctrine, ils appartiennent à l’aristocratie intellectuelle, par l’accoutumance, ils sont peuple. Là gît le secret de leur force ; par là , ils ont accompli une révolution religieuse et sociale. Auparavant, en effet, que de siècles et de luttes ne fallut-il pas aux prolétaires romains pour s’initier lentement

aux mystères et conquérir dans le sacerdoce de rares fonctions subalternes! L’histoire de la République n'est autre chose que cette ascension de la plèbe. Quant à l’esclave, il ne sait rien des dieux; martyrisé de corps, il est aveugle d’entendement. La cécité de son âme est la garantie de sa patience.

Les Pères de l’Église se proposaient de briser la chaîne de l’esclave et d’effacer, par l’enseignement religieux, les stigmates intérieurs de la servitude. Comme Socrate et Apollonius, ils étaient maîtres d’école.

Non-seulement la Grèce et Rome, mais la Judée et l’Asie ont imprimé leur trace sur l’œuvre de ces grands hommes. Leur filiation est triple. Semblables aux prophètes, ils parlent involontairement, agités, inspirés par le souffle d’en haut; ils descendent des sommets dans la vallée, ils prêchent saru se taire jamais.

La tristesse de Grégoire vient de la tristesse de Job. L’ascétisme de Jérôme procède d’Ézéchiel. Isaïe communique à Basile les éclairs de sa parole. Je retrouve en ChrysostOmeles larmes de Jérémie.

L’éloquence chrétienne, épurée par l’enseignement des écoles d’Athènes, plonge en même temps au fond de la Bible; elle est grecque et asiatique; unissant les proportions symétriques et la mesure harmonieuse d’Hésiode et d’Homère, i l’ampleur colossale des poëmes indiens. Le Polythéisme et le Panthéisme s’y confondent et s’y résolvent en un idéal supérieur. Le sein du Christ est, en effet, plus vaste et plus humain que celui de Saturne, de Zeus ou de Brahma,

Cette parole étrange rappelle à la fois l’immensité du désert, la fécondité de la nature, la beauté sculpturale de l’humanité.

Grâce à la philosophie, le dogme naissant absorbe ses aînés. Le parole chrétienne sort de la parole antique, mais, en la spiritualisant, elle l’agrandit. La parole était déesse ; elle devient archange. Elle avait la gorge étincelante do Vénus Anadyomène; elle a les ailes de Raphaël. Elle maniait la massue

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d’HercuIe ; elle saisit l’épée des Machabécs. Le lyrisme épique de David y respire, moins grand, mais plus doux; moins divin, plus humain. Pour célébrer les mystères, elle dérobe l’accent des odes triomphales de Pindare. Leséglogues de Théocritc et de Virgile y coudoient la pastorale de Ruth ; l’orme et le cytise de Syracuse et de Mantoue y poussent à côté du cèdre et de l’hysope ; Évandre, assis à la porte de son palais de chaume, regarde , en souriant , Booz endormi sur son aire ; Amaryllis et Galathée se cachent dans les roseaux du Jourdain, et les roses de Sûrons s’effeuillent sur la chevelure des nymphes.

La parole chrétienne, au iV siècle, est une aurore. Elle a les lueurs de l’aube et les pleurs de la rosée. 11 semble que la chair, pénétrée par la lumière de saint Paul et de saint * Jéan, devient transparente, et que l’âme s’y laisse entrevoir dans sa nudité.

Paul et Jean de Pathmos sont, en effet, les docteurs évangéliques. Basile, Grégoire, Athanase, Origène, Lactance, Tertulien, sont les disciples; Paul et Jean sont les maîtres. On peut néanmoins leur appliquer souvent la parole de Socrate sur Platon : « Que de choses me fait dire ce jeune homme, auxquelles je n’ai jamais pensé. »

Au grand converti du chemin de Damas , les Pères de l’Église empruntent sa fougue, son élan, son intrépidité. C’est de lui qu’ils ont appris à dépouiller le vieil homme, à se renouveler dans l’intérieur de leur âme, ù revêtir l’homme nouveau créé dans la sainteté et la justice.

'Déchiré par trente-neuf coups de fouet, battu de verges trois fois, lapidé une fois, trois fois naufragé, évadé do prison dans une corbeille, par une fenêtre, le long de la muraille, ayant souffert toutes sortes de travaux et de fatigues, de fréquentes veilles, la faim, la soif, les jcânes, le froid, la nudité, Paul leur recommande de ne point considérer les choses visibles, mais les invisibles ; parce que « les visibles sont temporelles, mais les invisibles sont éternelles. » Il leur a transmis sou ardeur de prosélytisme, son assurance de vaincre, sa

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croyance fl la conversion générale du monde, sa foi à l’unité par la liberté, sa haine de l’ombre : * La nuit est déjà fort « avancée, et le jour s’approche ; quittons donc les ténèbres « et revêtons-nous des armes de la lumière! »(Aux Romains.)

Jean, l’apôtre virginal, le visionnaire de Pathmos, communique aux Pères de l’Église sa douceur violente, son mysticisme. Fils pieux et dociles de son évangile , ils seront aussi les enfants effarés de son apocalypse. Engendré par ce cauchemar de l’invisible et de l’inaccessible, créé par cette fièvre de l’inconnu, le mysticisme finira par tout envahir. H enserre le moyen flge, il s’enivre à la coupe de saint Graal, il s’assied à la table ronde, il s’égare, avec les feux follets, dans la forêt de Brocéliande, il s’accouple au sabbat des sorcières, il sculpte les pierres des cathédrales, il divinise les rois.

L’humanité s’agite en lui, comme une somnambule en son rêve.

Poétique et galant par la légende d’Arthur, chevaleresque par la chanson de Roland, religieux et politique dans Ignace de Loyola , social dans Campanella et dans Savonarole , il flotte au dessus des peuples.

Rabelais, Cervantès, l’Arioste, Voltaire ont en vain déchiré cette brume où nagent, dans un jour douteux, d’insaisissables fantômes. Elle redescend, retombe et pèse sur les hommes de mon temps.

Je devrais, sans doute, pour offrir un tableau satisfaisant de l’éloquence religieuse au iv* siècle, ajouter aux noms que j’ai cités déjà, les noms do Synesius, d’Ephraïm, d’Hilaire, d’Ambroise, de saint Augustin.

Il me plairait de vous raconter les scrupules philosophiques de Synesius élevé malgré lui à l’épiscopat, converti à moitié par Théophile d’Alexandrie, et n’ayant en réalité d’autre culte que celui du Dieu de Socrate, de Zénon, de Marc-Aurèle.

Par là, on pourrait juger de l’identité de la philosophie et du christianisme, et saisir un des chaînons de la tradition religieuse du genre humain.

Orateur comme Ghrysoslôme, Synesius disait à l’empereur Arcadius :

« La parole de l’orateur n’altend pas, pour être libre, que t son pays soit puissant. La vérité est toute la noblesse du t discours, et le lieu d’où il part ne le rabaisse ni ne l’é- « lève. »

Poëto comme l’évêque de Nazianze et de Constantinople, mais d’une inspiration plus haute et plus hardie, Synesius s’écrie : « Heureux qui, fuyant les cris voraces de la ma- « tière, et s’échappant d’ici-bas, monte vers Dieu d’une course « rapide ! Heureux qui, libre des travaux et des peines de la « terre, s’élançant sur les routes de l’âme, a vu les profon- « deurs divines! »

C’est l’accent des poëmes orphiques : « Tourne les yeux € vers la raison divine; applique-toi à elle; dirige vers elle « la vTaie intelligence de ton cœur; marche droit dans le « sentier, et n’aie de regards que pour le maître du monde. « Il est unique, né de lui-même ; de lui seul sont nées toutes * choses ; lui seul a tout façonné ; il circule au milieu des « êtres. » (Hymne à Musée.)

D’où l’on voit que le Christianisme u’a pas été une irruption soudaine du divin dans l’humanité, mais une des formes transitoires de la religion universelle. Celle-ci a pour mages, révélateurs et prophètes, les philosophes, les poëtes, tous les esprits qui boivent, sans se désaltérer jamais, à la coupe de l’infini.

Du Brahme au flamine romain,

De l'iiiérophanle au druide.

Une sorte de dieu fluide

Coule aux veinea du genre humain.

(V. H. Conlemp.].

Le premier, Synesius a indiqué la séparation du spirituel et du temporel, en un temps où ils étaient souvent confondus.

€ Dans les temps antiques, » disait-il, • les mômes hommes « étaient prôtres et juges. Les Égyptiens et les Hébreux fu- « rent longtemps gouvernés par des prôtres. Mais comme « l’œuvre divine se faisait ainsi d’une manière tout hu- € maine, Dieu sépara ces deux existences... Pourquoi reve- « nez-vous là-dessus, et essayez-vous de réunir ce que Dieu * a divisé? Vous mettez dans les affaires, non l'ordre, mais « le désordre ? Rien ne saurait ôtrc plus funeste. Vous avez € besoin d’une protection, allez au dépositaire des lois ; vous « avez besoin des choses de Dieu, allez au prêtre de la € ville. »

Assiégé par les barbares dans Ptolémaïs, héroïque, Synesius écrivait ; « Je resterai à mon poste dans l’église; jepla- € cerai devant moi les vases sacrés; j’embrasserai les colon- « nés du sanctuaire ; j’y resterai vivant, j’y tomberai mort! »

A côté de ce grec Africain, je placerai le syrien Ephraïm, fils d’un prêtre des anciens dieux de son pays, instruit dans la science orientale et les superstitions du vieux culte assyrien, converti et baptisé par Basile et qui apporta dans l’exercice de son diaconat (car il ne fut que diacre d’Edesse), une singuüère vigueur de prosélytisme et de réformation. On croirait entendre, mille ans d’avance, Glemengis, Jean Gerson, ou Martin Luther.

« A l’extérieur, disait-il, nous sommes des ascètes, dans la « conduite, nous avons l’oisiveté des athlètes ; à l’extérieur « nous jeûnons, dans nos mœurs nous sommes des pirates ; c à l’extérieur nous sommes pudiques , dans le cœur nous c sommes adultères ; à l’extérieur nous sommes réservés, et « dans la pratique nous sommes sans frein. »

Je dirai aussi la vie d’Épiphane, né en Palestine, baptisé par l’évôque d’Eleuthéropole, disciple d’Hilarion qui luimême avait été disciple du sobtaire Antoine.

Épiphane, cénobite, promenait ses contemplations et ses tentations renaissantes et vaincues, de solitude en sobtude, fuyait au sein des sables les honneurs épiscopaux ; d’autant plus inQuent, car les solitaires peuvent être considérés comme

les alliés naturels des évéques, et plus d'un s’est élancé dans l’ardente carrière de l’apostolat après avoir prié, médité, rêvé sous les rochers de la grotte d’Hilarion et d’Antoine.

L’éloquence d’Épiphane, évéque de Salamine, se fait remarquer par un luxe oriental et biblique d’images tour à tour éclatantes ou sombres. Il y a en lui ,comme uq présage de Dante et de Milton.

A ces grands esprits de l’Orient, j’associerais les Pères de l’Eglise latine : Hilaire, de Poitiers, que ses contemporains surnommèrent le Rhône de l’éloquence.

Rapide, en effet, profond, sonore, comme ce fleuve de ma contrée natale ; mais, comme lui, abondant en méandres, offirant, dans les subtilités et les raffinements de sa doctrine, ou sa foi semble disparaître, pour renaître plus vive, une image du Rhône, qui, près de Bourg, tout à coup, plonge en grondant dans l’abîme, coule sans bruit sous les terres, et surgit plus loin à la lumière, plus pur et plus azuré.

Ambroise de Trêves, ou de Lyon, évêque de Milan, à la voix faible, mais au langage ingénieux et figuré ; plus maître en sa ville que l’empereur Valentinien; doux envers son peuple, mais impitoyable aux dissidents , et dont l’éloquence fut souvent diminuée par la recherche, le faux goût, l’esprit superstitieux du moyen-âge ; Ambroise qui avait courageusement défendu les habitants de^Thessalonique contre la colère de Théodose, et qui, sur la tombe de cet empereur orthodoxe, racontait gravement que des clous de la croix avaient servi à forgfr le mors de son cheval.

Le dalmate Jérôme, disciple à Rome, de Donat, commentateur de Virgile, et de Victorin, maître d’éloquence venu d’Afrique en Italie; à Antioche, d’Apollinaire de Laodicée.

Jérôme quittant Antioche pour fuir au désert, sur les confins de la Syrie, aux sables de Chalcis, où étaient épars quelques couvents de cénobites; Jérôme, ce matelot naufragé, comme Châteaubriand l’appelle, image des luttes de la chair et de l’esprit, victime volontaire, symbole douloureux et saignant de cette guerre inhumaine où devaient un jour s’é-

teindre tout amour, se briser tous liens de famille, se dissoudre toute activité sociale, s'abîmer l'homme môme.

Il écrivait à son ami Héliodore pour le rappeler à la vio monastique :

« Que fais-tu dans la maison de tou père ? soldat dégé- « néré? Où est le retranchement? le fossé ? la nuit passée ■V sous la tente? Déjà la trompette a sonné du haut des « deux ! Si ton père se conche sur le seuil de la porte pour € te retenir, foule aux pieds ton père ! »

> Que fais-tu dans le siècle, mon frère, avec une âme su- « périeurc au monde ? Crois-moi, je vois ici plus do lumière. « Jusques à quand es-tu retenu à l’ombre des toits, dans le * cachot enfumé des villes? »

Cette paix du désert dont il se vante de jouir, elle était cependant troublée : « Je me voyais en imagination trans- € porté parmi les dames des vierges romaines. Mon visage « était pàlo de jeûnes et mou corps brûlait. Dans ce corps,

€ dans cette chair morte d'avance, l’incendie ties passions se « rallumait encore. »

Une autre séduction, non moins vive peut-être, mais plus sereine, était l'attrait des livres profanes, Platon, Cicéron, Homère.

Jérôme, en tremblant, lisait, en proie à des rêves étranges où se peigiieul, en traits saisissanLs, les angoisses de ces âmes encore à moitié païennes. « .Vlors, je me crus trans- « porté en esprit devant le tribunal du juge suprême, qui « semblait entouré d’une si vive et si éblouissante clarté que,

« retombé sur la terre, je n’aurai jamais pu y fixer les yeux.

« Une voix me demanda qui j’étais : Je suis chrétien, répon- « dis-je. Tu meus, dit le juge suprême ; tu es un cicéronien » et non pas un chrétien ; où est ton trésor, là est ton « cœur. »

Do retour à Rome, avec l’éclat d’une vertu éprouvée, la maturité de l’âge et du génie ; consulté comme un docteur de la foi, Jérôme appliqua son zèle à deux points principaux : il fut le directeur des femmes, et le redresseur souvent amer

des prêtres. Les plus nobles patriciennes recueillaient ses discours, vivaient, pour ainsi parler, de sa substance morale.

Il fut accusé, non pas tant à cause de ses relations mystiques et chastes avec les Paula, les Arella, les Eustochia, les Marcella, que pour ses ardentes satires des vices du clergé : « J'ai honte de le dire, écrivait-il, mais il y a des « hommes qui recherchent le sacerdoce et le diaconat pour « voir plus librement les femmes. La parure est tout leur soin ;

« leurs cheveux sont bouclés avec le fer ; leurs doigts bril- «•lent du feu des diamants; de crainte d’humidité, à peine « elfleurent-ils la terre du pied ; vous croiriez voir de jeunes « époux plutôt que des prêtres. »

Forcé, après la mort du pontife Damase, son admirateur et son appui, de quitter la ville éteruelle , il retourna dans sa cellule de Bethléem. Là sur le sol sec et stérile de la Judée, terre propice à l’illuminisme ; parmi les souvenirs des premiers jours de la révélation, entouré de cénobites, suivi par de jeunes romaines qu’attiraient son austérité, sa rudesse ascétique ; se reposant dans cette campagne du Christ, où tout est simplicité et silence, Jérôme n’oubliait point les intérêts de l’Egüse.

Attentif à toute nouveauté, il était des premiers à la combattre ; de Bethléem il instruisait Rome ; il la gourmandait, il le.s flagellait avec une sorte d’amour âpre et dominateur, où se mêle la haine du paganisme indélébile dans le Capitole et le Forum.

Tout en respectant sa primauté spirituelle, il la flétrit déjà de ces noms que lui infligeront plus tard, Dante, Pétrarque, Savonarole, Machiavel et Luther.

■Rome est déjà « Babylone, la prostituée couverte de pourpre. »

Malgré ses invectives, le vieux solitaire de Bethléem reste fidèle à la tradition. Il obéit en grondant.

Ce caractère est aussi celui de l’évêque cl’Hippone, Augustin, qui, dans cette grande jurisprudence du christianisme, défenseur infatigable de l’orthoiloxie, fut pour l’Ux;ident le

populaire interprète des principes qu’Athanase avait promulgués en Orient. Œuvre d’uu ancêtre de Bossuet, la Cité de Dieu était le premier discours sur Thistoire universelle.

Génie vaste, encyclopédique, Augustin doit être considéré comme le précurseur et le docteur du moyen-âge. Un moment oublié pendant le choc des barbares, il reparaîtra pour être désormais le véritable représentant de l’Eglise (1).

Après ce siècle de splendeur théologique cl oratoire, toute éloquence sombra sous le flot des invasions.

Faut-il répéter ici, après Voltaire : « Le christianisme ouvre le ciel et perd l’empire ? «

Pour moi, j’ose l’affirmer, l’Eglise du cinquième siècle, abandonnant la voie tracée par, les Athanase, les Lactance, les Théophile, les Basile et les Ghrysostôme ; considérant comme autant d’embûches, les études antiques; se bouchant les oreilles aux chants homériques et virgiliens et aux dialogues de Platon, comme â des voix de sirènes ; eu proie à la terreur naïve de Jérôme qui jeûnait avant de lire Cicéron; rompant ainsi l’unité du monde jusqu’au jour où cette unité auguste ressuscitera par la Renaissance, l’Eglise s’est déclarée non-seulement inapte au gouvernement des choses humaines, mais hostile aux idées ; et je m’assure que la sève laïque nourrira désormais i'arbre de la science, véritable arbre de. vie.

C’en est fuit ! L’esprit abandonne l’Eglise, l’esprit libre et vivant.

Stérilité, servitude, obscurité, tels sont, eu effet, les caractères des gouvernements théocratiques.

Partout où règne la théocratie, partout où elle aspire à ré-

(I) Voir le tableau de rÉloij. cUrcl. au iv» siècle, par M. Vilieinam.

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FRANasCAINS ET DOMINIQAINS. 179

gner, son premier soin est de confisquer à son^ profit toute lumière et toute initiative. On le vit bien du vi* au vin* siècles, où fleurirent en France de nombreuses écoles ecclésiastiques d’où était exilée toute science profane. Nulle autre philosophie que la théologie; nulle autre éloquence que celle d’innombrables sermons latins.

Sous Charlemagne , l’esprit essaie de se réveiller, de secouer le joug, de s’appartenir.

Alcuin, le savant anglais dont M. Guizot a dit ; c Un homme « se rencontre au vin® siècle, esprit plus actif et plus étendu « sans aucun doute que tout autre, Charlemagne excepté ;

« supérieur en instruction et en fécondité intellectuelle à " € tous ses contemporains, sans s’élever beaucoup au-dessus € d’eux par l’originalité de sa science ou de ses idées; repré- « sentant fidèle, en un mot, du progrès intellectuel de son « époque qu’il a devancée en toutes choses, mais sans jamais « s’en séparer », Alcuin fonde à Tours, à Reims, à Paris, à Metz, des institutions d’enseignement. Charlemagne luimôme présida l’académie palatine créée en 780.

Mais le sceptre de Charles, suivant l’expression d’un historien anglais, < était l’arc d’Ulysse que nul autre bras ne pouvait tendre. » L’empereur mort, son oeuvre s’écroule. Hongrois, Normands aux barques rapides, ravagent l’empire. Six ou sept royaumes se forment de ses débris ; la France compte environ soixante principautés souveraines.

Le X® siècle, avec sa croyance à la fin du monde, la disette des papyrus, la cherté du parchemin, la bcence des seigneurs, la scandaleuse simonie et les mœurs dépravées du clergé, tomba au-dessous du vu®.

L’espoir effroyable du jugement dernier s’accroissait des horreurs de la famine et de la peste.

La famine ravagea le monde, depuis l’Orient, la Grèce, l’Italie, la France, l’Angleterre. « Le muid de blé s’éleva à soixante sols d’or. » « Les riches maigrirent et pâlirent, les « pauvres rongèrent les racines des forêts, plusieurs, chose « horrible ù dire, se laissèrent aller à dévorer les chairs bu-

4»0 LES RÉVOLUnONS DE LA PAROLE,

c maines. Sur les chemins, les forts saisissaient les faibles, les ( déchiraient, les rôtissaient, les mangeaient. Quelques-uns < présentaient à des enfants un œuf, un fruit et les attiraient

• à l'écart pour les dévorer Il y eut un homme qui osa

« étaler et vendre de la chair humaine dons le marché de « Tournus. Il ne nia point et fut brûlé. Un autre alla, pen- « dant la nuit, déterrer celte môme chair, la mangea, et fut « brûlé de môme. » (1).

L'esprit défaillait parmi ces horreurs.

Veis la ün du xi'' siècle, éclata la grande querelle de la scholastique, l’Illiado des réalistes et des nominaux. On discutait sur les anges, surl’ûme, la dialectique, la métaphysique. Luttes dans lesqueües, sous de vaines et subtiles apparences, l’avenir du monde était engagé. La philosophie, d’abord servante de la théologie, amilla, cl traitée comme telle, devient son égale par l’enseignement de rUuivcisité de Paris. Abailard accomplit ce prodige. Le premier signe , c’est l’élan des écoles. Souviens-toi. ô jeunesse, que la liberté de penser a éclaté en Europe par la voix de tes anciens compagnons, et montre-toi digne de l’exemple qu’ils t’ont donné.

Abailard n’était pas un prêtre; c’était, comme toi, un beau jeune homme, brillant, ardent, passionné, éloquent, orageux. Il enseignait à Paris , à Melun , après avoir , dans l’école du Cloître-de-Notre-Dame, désarçonné, par sa dialectique, le vénérable Guillaume de Champeaux. Nulle lourdeur, nul pédantisme, nul fatras stériles, nul dogmatisme étroit ; il simpliüait, il expliquait, il popularisait.

Précurseur inconscient du xviii'-' siècle, il allait vulgarisant la science, adoucissant la religion, ramenant la morale à l’humanité.

« Sa célébrité grandissait toujours. De tous les pays d’occ cident accouraient des milliers d’élèves avides d’entendre « cette prodigieuse éloquence Cette colline, destinée à de-

(4) Michblbt. HuUnre de fronce.

1 venir comme le Sinaï de l’enseignement universitaire, était

< alors l’asile où se réfugiait l’esprit d’indépendance. » (1).

Dirai-je Abailard se faisant, à trente-cinq ans, disciple de

saint Anselme, qui enseignait dans la cité de Laon , en Picardie 1 11 triompha de saint Anselme comme il avait triomphé de Guillaume de Champeaux. Exilé de Laon, il revint à Paris. Retour triomphal, semblable à celui de Jean Chrysoslôme à Constantinople. Dirai-je ses violentes et funestes amours, et, qu'en 1120, il ne vivait plus que par l’âme?

Retiré à Maisoncelle, petit village de la Brie, il y rouvrît sou école. Trois mille disciples accoururent. Alors, avec la sérénité de Platon dans le Philèbe, l’éloquence et la grâce de Cicéron dans son traité de la République, l’audace généreuse de Lucrèce dons son poôme de naturâ rerum, l’ampleur et la maturité d’Origène, et je ne sais quel sentiment de l’unité essentielle des traditions du genre humain, par où il annonce Pic de la Mirandole, il disait:

• La raison est une révélation intérieure et permanente, la € lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde. Elle * a guidé vers Dieu les sages de l’antiquité. On peut espérer f leur salut. Le Verbe est la sagesse. Les amis de la sagesse,

( les philosophes, sont les amis du Verbe. >

Plus tard, condamné par le concile de Soiasons, retiré en un lieu désert du diocèse de Troies, sur la rivière d’ Ardusson , suivi, par d’innombrables disciples, dans cette retraite qu’il nommait le Paraclet, c’est-à-dire le Consolateur, Abailard répandait sur la foule charmée , attendrie, des maximes humaines qui sont comme l’aurore mystique des théories de J.-J. Rousseau.

t Dieu, disait-il, juge les cœurs et non les actions. »

« On peut se sauver par la loi naturelle. »

< Les penchants naturels sont légitimes en eux-mémes. »

Le grand ascète, saint Bernard , combattit ce fils de Pé-

(4) A. de Réfflusat.

IdS LES RÉVOLUTIONS DE LA PAROLE,

lasge, cet ancCtre de Descartes et de François Bacon. Il vainquit. Condamné par l’Église, abandonné, môme par ses amis, misérable et proscrit, Abailard mourut prisonnier dans un monastère. Mais sa doctrine survécut. Elle inspira Âmaud de Brescia, premier martyr de la philosophie au moyen-âge. Plus tard elle revécut dans l’âme de Fénelon, pendant que celle de saint Bernard 'pa.ssait en Bossuet. Elle a inspiré, de nos jours, l’abbé Lamennais, et celle de son rival a formé l’implacable esprit de M. do Maistre.

Liberté , autorité , double courant dans lequel roulent les choses humaines.

Cependant, de langue usuelle et vivante, le latin allait devenir langue monte. Vainement Abailard l’avait-il retrempée aux sources les plus pures de l’antiquité romaine. Lui-même, plus d’uue fois, enseigna dans la langue vulgaire formée du roman provençal et du roman wallon. L’Église finit par entrer dans le mouvement.

Les Vaudois avaient traduit la Bible; on traduisait les institutes; on enseignait le droit romain à Orléans et à Angers.

L’Église, fidèle à son origine, se mêla au peuple par la prédication. Les moines sédentaires et reclus ne lui servaient guère lorsque les hérétiques couraient le monde.

Contre de tels prêcheurs elle eut ses prêcheurs. C’est le nom môme de l’ordre de Saint-Dominique. Fondé par un gentilhomme espagnol, doux aux siens, dur aux ennemis (1), il fut le principal auxiliaire des papes jusqu’à la fondation des Jésuites. Chargés de l’inquisition et de l’enseignement dans le palais pontifical, les Dominicains prêchèrent et imposèrent un fanatisme savant et discipliné.

Roger Bacon avait dit une parole dangereuse pour l’Église : c L’étude des bvres a trop longtemps détourné la jeunesse

« de l’étude de la nature Qu’on laisse enfin en repos

« les volumes des anciens, chargés de tant de gloses, et

(1) DiUiTE. Paradit.Ch. XU°.

« qu’on se mette à l’étude du grand li\Te ouvert à tous. » « L’esprit humain usurpe tout, » s’écriait saint Bernard t épouvanté, » on fouille jusqu’aux entrailles de Dieu. »

Les Dominicains comprirent le péril. Dès l’année 1243 ils s’interdirent la médecine et la physique; en 1287, la chimie. Le pape Boniface VIII anémathisa les dissections anatomiques.

La proscription de la nature correspondait à la persécution de la pensée. L’orthodrae gihet où la science était crucifiée, s’élevait auprès du hûcher où l’on brûlait les dissidents.

* Les hérétiques, » écrivait saint Thomas-d’ Aquin, « ne « méritent pas seulement d’être séparés de la communion de « l’Église, mais aussi d’être retranchés du monde par la € mort... Lorsque l’hérétique persiste dans son opiniâtreté, « l’Église désespérant de sa conversion, pourvoit au salut « des autres, en l’excommuniant et en le remettant au trihu- « nal séculier, afin qu’il soit exterminé de ce monde. » L’ordre de saint Dominique poussait Louis IX aux cruautés, inspirait à l’ascétique habitant des Toumelles et rie Fontainebleau, à ce roi héroïque et humain, une législation meurtrière. Il faisait rougir d’avance le gril de l’Escurial à l’ombre du chêne de Vincennes.

« Une fois, » dit Joinville, « il advint que le roi, chevaut chant parmi Paris, ouït un homme qui jura vilainement € Dieu; en fût le roi moult courroucé en son cœur, et com- « manda qu’il fût pris, et le fit signer d’un fer chaud parmi « le nez et les lèvres, afin qu’il eut perdurahle mémoire de « son péché, et que les autres redoutassent de jurer vilaine- « ment le nom de leur Créateur. »

A côté des Dominicains, un autre ordre prêcheur s’organisait, se répandait dans le monde.

Aussi remuant, aussi aventureux que saint Dominique était rigide et glacé , l’ordre fondé par un Itahen nommé Fran-

4(i LES RÉVOLUTIONS DE LA PAROLE,

çois, parce qu’il ne parlait guère que français, fit des progrès rapides, si rapides qu’en 1219 son fondateur réunit cinq mille Franciscains en Italie, et il y en avait partout.

• Fils de Bernardone, marchand de laine à Assise, c’était, « 'ans sa première jeunesse, un homme de vanité, un bouft fon, un farceur, un chanteur, léger, prodigue, hardi... Tête « ronde, front petit, yeux noirs et sans malice, sourcils noirs, « nez droit et fin, oreilles petites et comme dressées, langue « aiguë et ardente, voix véhémente et douce; dents serrées, « blanches, égales; lèvres minces, barbe rare; col grêle, « bras courts, doigts longs, jambe maigre, pied petit, de • chair peu ou point. » (Michelet.)

A vingt-cinq ans, une vision le convertit , Il abandonne le commerce de son père et fait vœu de pauvreté (1).

Le voilà parcourant les forêts, chantant les louanges du Seigneur; d’abord lapidé, puis suivi par le peuple. « Hiron- « déliés, mes sœurs, taisez vos beos; que j’annonce à ceux-ci « la bonne nouvelle ! » Il mêlait ainsi au catholicisme un panthéisme ingénu. Il jouait les mystères dans ses sermons, entraînait après lui les femmes, les enfants, organisait dans le saint des saints ces spectacles pieux et grossiers qui excitaient le rire et faisaient couler les larmes de nos pères.

Parmi les Franciscains dont les œuvres oratoires ont disparu pour la plupart, ou nous sont parvenues travesties, les deux plus fameux et les seub éloquents, furent Michel Ménot et Ollivier Maillard.

Faut-il leur adjoindre l’italien Baraletta dont la réputation était assise au point d’être proverbiale ? Nescit predicare qui

(t) t n s’unit à elle, coram pvtre, et chaque jour il l’aima plus fortement. » [Dxntb, Parad., Ch. XII<.)

nescit Baralctare; Baralella, à qui Henri Étienne, fils du grand imprimeur Robert, prête ces singuliers propos : « Écou- « tons ce que Bareletedit de son saint Dominique et de l'ordre « d’iceluy, ne se contentant de lui attribuer des passages de « Jésus-Christ : Hcec est ilia religio... Ecce quatuor qua- « drigœ... c'est-à-dire : Voilà quelle est cette religion qui a « été signifiée par le Vieux Testament; par Zacharie disant « au chapitre 6 : voilà quatre charrettes qui sortent du mi- « lieu de deux montagnes. En la première charrette, étaient « des chevaux roux (c’est-à-dire les frères mineurs), en la se- « conde, des chevaux noirs (c'est-à-dire les ermites), en la « troisième des chevaux blancs (c'est-à-dire les Carmes), en « la quatrième des chevaux pommelés et forts (c'est-à-dire « les Frères prêcheurs). »

Que dirai-je de Jean Petit, prédicateur de carrefour? Lorsque l'assemblée du clergé de France, en 1406, flottait et n'osait se déclarer entre l’Université de Paris, qui attaquait le pape Benoît, et celle de Toulouse qui le défendait, il prêchait burlesquement « contre les farces et tours de passe-passe de « Pierre de la Lune, dit Benoit. »

Jean Petit Justifiait le meurtre du duc d’Orléans, par le témoignage des philosophes, des Pères de l’Église, de la sainte Écriture et des douze Apôtres ; le tout savamment exposé et déduit en texte, en majeure et en mineure.

Imago monstrueuse et fidèle de la confusion et de l’incohérence du temps, harangue meurtrière, couteau d’assassin entouré de la gaine de la scholastique.

Je me tairai, n’ayant nul goût à fouiller et remuer ces pourritures. Je suis de ceux qui aspirent à relever lésâmes, à les assainir, à les purifier par la critique des beautés, et non de «es tristes et chagrins pédagogues qui s’efforcent de les rétrécir et de les stériliser par le complaisant étalage de la laideur morale.

Michel Ménot, Ollivier Maillard, arrêteront seuls nos regards, car seuls ils en sont dignes. Ne vous hâtez pas cependant de conclure que nous allons parcourir des œuvres ora-

toires semblables à celles des Chrysoslôme; ni que l’ûpre parole de ces Franciscains égale l’éloquence de Bossuet. Elle est au contraire empreinte d’une triple rouille : celle de la scholastique, celle des mœurs du temps, celle de l’infirraitc enfantine de la langue. La scholastique les égare en maintes subtilités, et leur met, en quelque sorte, par dessus la tête rasée * du moine, le bonnet doctoral, aigu, pointu, des don Quichotte de l’Université.

Ils s’escriment contre les mots et s’encapuchonnent dans les symboles, les thèses, les antithèses et les quidquid dùreris argunienlabor. Ainsi le héros de Cervantes, contre les mouhns à vent, se coiffe d’un plat à barbe qu’il prend pour l’armet de Mambrin.

Les mœurs contemporaines autorisaient, en leurs discours, des hardiesses, une licence aristophanesque, un cynisme d’expressions que le latin lui-même ne braverait pas. Enfin la langue, bégayante encore, manque de l’éclat, du nombre, de la clarté, de la méthode, de l’ampleur que lui donneront Rabelais, Balzac, Descaries et Pascal. Mais, tout enfantine qu’elle soit, elle a des grâces naïves, une verdeur puissante et printannière qui ne reviendront plus.

On a cru longtemps que ces moines d’un ordre plébéien, s’adressant le plus souvent à la plèbe, parlaient une sorte de jargon macaronique, moitié français, moitié laliu, et môme beaucoup plus latin que français. Les critiques sur la foi d’Henri Étienne, qui s’égaie et nous en conte tout le long de l’aune, transmettent à la postérité, figées dans leurs cours de littérature, les pages suivantes : • Ménot, que ses auditeurs surnommaient langue d’or, linqua aurea... s’exprimait ainsi touchant la parabole de l’enfant prodigue :

« Quand ce fol enfant et mal conseillé habuii suam partent « de ha’rediiate, non erat question de porta n do cam sccàm; « ideo statini il en fait de la chiquaille ; il la fait priser, il la « vend, et posit la vente in snâ bursâ. Qmndo ridit tôt pe- € cias argenti simid,valdi (javisus est, et di-viladsi: Olto! non « manebitis semper.,, incipii se respicere: et quomodoi Vos

« estis de iam bond dotno, et habillé comme unbélilre!...

« Miltü ad queerendum, les drapiers, les gressiers et les « marchands de soie, et se fait accoutrer de pied en cap, et il « n'y avait que redire au service. Panariox, graearios, mer- « catores setarios et facit se indui de pede adeapum... Emit « sibipulchras caligas d’écarlate bien tirée, la belle chemise « froncée, et le beau pourpoint fringant de velours, la toque « de Florence à cheveux peignés. »

Puis, Ménot raconte comment l’Enfant prodigue allant par pays faisait banquets aux uns et aux autres , et tenait table ronde... Enfin comment c postea quant nihil amplius « erat fricandum, quand il n’y eut plus rien à refrire, mon « galant fut mis en cueilleur de pommes, habillé comme un « brûleur de maisons, nu comme un ver, à grand peine lui « demeura sa chemise, nette comme un torchon, nouée sur « l’épaule, pour couvrir sa pauvre peau. »

En semblable langage, il raconte l’entrevue de Jésus et de la Magdeleine :

« Ecce Magdalena se va dépouiller et prendre tant en che- « mises, et cœteris indumentis, les plus dissolus habillements « que quelqu’un fecerat ab œtate septem annorum. Habebat « sttas domicellas juxta sein apparat» mundano; habebat des « senteurs, aquas ad faciendum reîuxere faciem, ad attra- « hemlum ilium hominem, et dicebat : veri habebitcor duruni, « nisi eum attraham ad meum amorem. Et si debercm hypo- « théquer omnes meus hœreditatcs, nu>i quant redibo Jerusalan * nisi colloquiuni cum illo habeam. Facta est sibi place, et t vedit seprasentare face à face son beau museau ante nos- « trum Redent ptorem. *

Je ne m’étonne pas de ces travestissements infligés à l’évangile, ni de ce carnaval grotesque sous lequel est déguisée la simplicité vénérable do la Bible. C’était le train du temps. Dans le mystère de la Passion, Madeleine ne disait-elle pas :

J'ai mon château de Madelon,

Dont l'on m'appelle Magdelaine,

Où le plus souvent nous allons (iau'lir en toute jove mondaine?

Ménot n’a-t-il pas mis, dans la bouche du roi Salomon, jugeant entre les deux femmes, ces paroles : « Taisez-vous ! « taisez-vous ! car comme je vois, vous n’avez jamais étudié « à Angers ou à Poitiers pour savoir bien plaider. »

Je crois seulement que tout cela était dit, non en latin, non en jargon macaronique, mais en langue vulgaire. Quoi donc ! en effet, ces prêcheurs auraient-ils parlé pour n’Ôtre point entendus? Leurs sermons furent traduits fort mal, en un latin de euisiiic monacale, le pire des latins et la plus mécliante des cuisines, comme il est facile de s’en convaincre par les gallicismes, la négligence ou l’impuissance du traducteur à rendre certains mots. Mais ils avaient été prononcés en français, et c’est la langue qu’il convient de leur restituer.

Henri Étienne l’avoue, dans une note, au chapitre 5 de son apologie pour Hérodote.

Quant aux subtilités, aux questions bizarres, aux interprétations sophistiques, aux légendes brutalement merveilleuses, aux commentaires alambiqués, aux traductions irrégulières, aux libertés familières, les prédicateurs eu sont enharnachés de la sandale au capuchon. Tantôt il s’agit de savoir pourquoi Jésus-Chrisl ne voulut pas pcruicUre à saint Pierre d’user de son épée, ù quoi répond Ménot que « saint Pierre n’avait pas assez appris à en jouer comme il montra bien quand au lieu de couper la tète à Malchus, il lui coupa l’oreille. » Tantôt on demande « si Jesus-Christ a jatnais ri; » à quoi répond Ollivier Maillard « qu’il a souvent pleuré, mais jamais n’a ri. »

S’agit-il de connaître l’étoffe et la façon de la robe du fils de Dieu?

Le môme nous enseigne qu’elle « était de eotdcur de cen- « dres, roiute tard 2 >ar en haut que par en his; ayant aussi « les manches faites en rond, et des bordures par bas, à la « façon des juifis; cl que cette robe était faite à l’aiguille de

t la main de la Vierge, et qu’à mesure que Jésus-Christcrois- . € sait, sa robe croissait avec lui, et qu’elle ne s’usait point. »

Ils savent aussi, ces confidents particuliers du martyr du Golgotha, comment étaient faites les verges dont il fut fouetté, le nombre de coups qui déchirèrent sa chair humaine et divine, le nombre des épines de sa couronne.

Ainsi, ils émerveillaient le populaire, qu’ils poussaient à leur gré aux larmes et au rire.

Par une souplesse, une habileté, une tactique qu’on ne saurait trop méditer, ils se faisaient petis, naïfs, s’ajustant à l’humble intelligence de leurs auditeurs.

Jusque dans le ciel et dans les plus redoutables mystères, ils introduisaient les moeurs plébéiennes et bourgeoises.

Abailard , héritier des anciens pères , avait éclairé la religion par la philosophie.

Les Franciscains du xiv“ et du xv® siècles abaissaient Dieu à la taille des fidèles de leurs paroisses.

Athanase, Origène, Tertulien, Lactance, portèrent le dogme par delà les limites de la métaphysique de Platon.

Michel Ménot et Ollivier Maillard la matérialisèrent, et par là ébranlèrent l’àme obscure de la foule.

Il faut, en effet, une force interne bien rare pour s’élever à l’absolu, à l’abstrait, à l’invisible, sur les seules ailes de la méditation.

L’œil humain se trouble et s’efface en présence de la nudité de l’infini.

Il y a, dans l’éloquence des deux franciscains, un côté passager, transitoire, que je viens d’indiquer. Il en est un autre qui ne passera point et par où ils méritaient de figurer dans nos entretiens sur la parole.

Voués à la pauvreté et observant leur vœu, francs-parleurs, hardis à la rencontre, brusques, emportés, amis des pauvres, défenseurs des faibles, ils abondent en comparaisons fami-

10(1 UCS RÉVOLUTIONS Dli LA PAROLE.

lièrcs, en provcrLes populaires , en allusions piquantes, -en

mordante.s personnalités, en anecdotes satiriques.

Leur liberté, sans doute , est voisine de la licence, sa cousine et sa sœur; mais elle est justifiée par le but qu’ils se proposent. Habiles d’ailleurs, pénétrants, insinuants, pathétiques, leur langue est aiguisée, rapide, primesautière comme la langue de Villon, et, comme elle aussi, elle côtoie les domaines de l’argot. Vous connaissez les procédés de cet art, et comme leurs discours sont entrecoupés de Hem! hem! clama! percute pcdUnis destinés à réveiller les oreilles somnolentes ?

Je doute, ependant, que l’on dormît à ees sermons où la comédie et la tragédie se mêlent, où marchands, ouvriers, avocats, médecins, juges, nobles, vilains, femmes, ecclésiastiques, religieux , prélats , sont gourmandés , redressés, apostrophés par le prédicateur.

« Un bon paysan, • raconte Maillard en un sermon où il ose prétendre que les .avocats prennent à dexlris et à senistris, « un bon paysan vint prier l’un d’eux d’être son « avocat en un procès qu’il avait en la Cour du parlement : « ce qu’il accepta. Au bout de deux heures vint la partie ad- « verse, qui était un homme riche, et le prie semblablement « d’être son avocat en une cause contre un certain paysan ; « ce qu’il accepta aussi. Le jour que la cause se devait tenir, « le paysan vint la ramentevoir à son avocat, lequel lui fit « réponse : Mon ami, l’autre fois que vous vîntes je ne vous * dis rien pour raison des empêchements que j’avais ; main- « tenant, je vous avertis que je ne puis être votre avocat, « étant celui de votre partie; mais je vous baillerai lettres € adressantes à un homme de bien. Alors écrivit à l’autre « avocat ce qui s’ensuit : Deux chapons gras me sont venus « entre les mains, desquels ayant choisi le plus gras je vous « envoie l’autre; je plumerai de mon côté, plumez du vôtre. »

Et plus loin :

« Vous, messieurs les avocats, n’alléguez-vous pas les lois » pour renverser le droit jugement? Ne corrompez-vous pas

DigilizecJ by C

« le témoignage tant qu’il vous est possible? Ne formez-vous « pas des appellations contre Dieu et votre conscience pour « détruire l’adverse partie ? Ne requérez-vous pas le juge de « donner sentence contre l’équité ? Ne prenez-vous pas ar- « gent des deux côtés ? Et entre vous, damoiselles qui êtes « mariées à des avocats , vous portez des ceintures d’or qui € proviennent des tromperies de ces diables, vos maris, et des « chaînes d’argent, et de rubans , avec des patenôtres d’or ou « de jais. Il vous vaudrait mieux avoir épousé des bou- « viers!... »

Et Ménot, traitant le môme sujet, l’éternel et navran t suje de la cherté de la justice :

« Le Parlement, s’écrie-t-il, voulait être la plus belle rose € de France, mais cette rose a été teinte du sang des pauvres, « criants et pleurants! »

Il n’épargne pas les sarcasmes à ceux qui excitent sa colère parle déréglement de leurs moeurs et leurs iniquités.

Il frappe, coups sur coups, les gros bénéficiaires scandaleux et les magistrats qui vendent leurs arrêts , ou plutôt leurs services.

Ménot va quelquefois jusqu’à l’âme; il la remue dans ses plus intimes profondeurs. Les grandes tristesses de Grégoire de Nazianze ne sont-elles pas rappelées et presque égalées par cette peinture de la rapidité de la vie et du prompt et irréparable changement des choses?

« Nous mourons tous , et , comme l’eau , nous rentrons

« dans la terre et ne revenons plus à la surface Où est le

« roi Louis naguères si redouté? et Charles qui, dans la fleur € de sa jeunesse, faisait trembler l’Italie? Hélas! la terre a t déjà pourri son cadavre. Où sont ces demoiselles dont on a t tant parlé ? N’avez-vous pas lu le roman de la Rose, et Mé- « lusine, et tant d’autres beautés eélèbres ? »

C’est l’accent même de Villon :

Ditss-moi où et en quel peys Est Flora la belle romaine?

De ce ton de grave tristesse il passe au ton do l’enjouement. Le souvenir de saint Grégoire s’efface en un conte gaulois, et le Père de l’Église , travesti en trouvère, parle le jargon hardi des fabliaux.

Simple aussi, naïf, touchant, le franciscain tracera le tableau de la séparation de Jésus et de sa mère lorsque l’heure de mourir est venue. Quelle grâce byzantine ! quelle peinture de Giolto ou de Cimabuè ! Je crois voir un tryptique de Van Eyck ou de Jean Hemling.

Le Breton Maillard n’est pas moins hardi que Ménot. Sa témérité alla ju.squ’à s’attaquer au roi Louis XL Le valet de chambre du châtelain de Plessis-les-Tours avertit Maillard que le prince, irrité, le ferait jeter à la rivière.

« Va lui dire que j'arriverai plus tôt au ciel par eau que c lui avec scs chevaux de poste. »

On possède d’Olivier : L’Instruction et consotation de la rie contemplative, un Sermon pour le jour de la Pentecôte, le Sentier du Paradis, la Confession de frère Ollivier, des Sermons du dimanche, Sermoncs dominicales, Tempore,de

Satwiis; une chanson piteuse qu’il chanta , dit-on, en chaire, à Toulouse , sur l’air de Bergeronette la Savoisienne , enfin le Sermon prêché à Bruges, en 1500, le cinquième dimanche de carême.

C’est là qu’éclate dans sa verve parfois burlesque, dans scs allures inattendues, dans sa rude énergie, la parole du franciscain. Cette éloquence bretonne a les éclairs de l’épée de Duguesclin et la dureté de la terre d’Armorique couverte de chênes.

« Qu’en dites-vous, dames?

« Serez-vous bonnes théologiennes? Et vous autres, gens « de cour, que vous semble- t-il? Mettez- vous la main à l’œu- « \Te ? Vous y devez le guet, dites-moi, par votre âme, n’af vez-vous point peur d’être damnés ?... A qui commencerai-je « le premier ? A ceux qui sont en cette courtine : le prince et « la princesse ; je vous assure, seigneur, qu’il ne sufiBt point « d’être bon homme, il faut être bon prince, il faut faire jus-

FRANCISCAINS ET DOMINICAINS. (ît^

€ tice, il faut regarder que vos sujets se gouvernent liien; et « vous, dame la princesse , il ne suffit point d’ôlre bonne « femme, il faut avoir égard à votre famille, qu’elle se gou- € verne bien, selon droit et raison. »

Je ne sais si je me trompe, mais, dans ce vif appel aux devoirs civiques des princes et des grands, dans celte homélie qui donne la réplique aux harangues de l'Université où l’on professe « qu’un roi qui accable ses sujets d’exactions injustes € doit être dépossédé , » dans ces paroles ardentes, je crois que fermentent des pensées et des temps nouveaux.

» A la môme époque, » écrit riiistorien , « au fronton môme « de la cathédrale de Chartres, un sculpteur inconnu sculpte € une figure nouvelle : celle de la liberté. » (1)

(I) Miciielrt. Histoire de France.

ALBIGEOIS ET VAUDOIS

Courbé, accablé sous la croix des martyrs de la liberté de conscience, je parais aujourd’hui devant vous pour esquisser leur tragique histoire.

À mesure que j’avance dans l’étude de la parole humaine, j’éprouve le besoin d’entrer plus profondément dans le secret de ses révolutions successives, de vous y conduire avec moi, et d’y saisir ensemble la cause des discours et des livres qui ne sont, en effet, que le symptôme ou l’écho des événements et des idées.

Certes, si n’aspirant qu’à vous plaire, mon ambition ne dépassait pas les limites d’un enseignement disert, agréable et Qeuri, il me sufiBrait de parcourir les œuvres de la Renaissance, ce renouveau de l’âme. Mais comment vous faire comprendre Rabelais, Montaigne, Charron, la Boétie, Michel de l’Hospital, Agrippa d’Aubigné, ces grands réformateurs de l’éducation, de la philosophie et de la politique, si je n’étudie auparavant le principe qui les a engendrés, la société religieuse et civile au sein de laquelle ils ont vécu, les choses dont ils furent les acteurs, les témoins et les juges? Par une contraire méthode, nous connaîtrions, peut-être, la forme de ces génies; mais l’âme échapperait à nos investigations

superficielles. Or, c’est l’amc qui nous importe, l’essenee, la substance.

Au XVI' siècle, l’amc du monde sc manifeste par deux mouvements principaux, elle apparaît sous deux aspects : l’un scientifique, artistique ; c’est la Renaissance; l’autre social, religieux, politique ; c’est la Réforme. Le premier est représenté par Koperuick. Képler, Christophe Colomb, André Vésalc, Léonard de Vinci, Ronsard, Jean Goujon, les Estienne, le savant Budé, le pittoresque et sceptique Michel Montaigne. Le second, par Luther, Erasme, Zwingli, Calvin.

Au-dessus d’eux tous, aime et respire le grand cœnr <lo Rabelais. Les autres sont Polonais. Français, Saxons; Rabelais est humain. Les autres sont catholiques, protestants, anglicans, calvinistes ; Rabelais inaugure la douce et clémente reiigiou naturelle. Les autres, éblouis par l’apparition de l’antiquité qui ressuscite, abandonnent pour les souvenirs grecs et romains la tradition nationale ; Rabelais, plus savant qu’aucun d’eux, demeure cependant fidèle aux vieux poètes de France ; il sait par cœur Virgile, Homère et les fabliaux ; il pousse et enfonce son style au plus profond de l’idiome de la patrie. De là sa jeunesse éternelle.

De môme que la résurrection de l’Art avait été annoncée longtemps par des signes précurseurs , et que Dante, Cimabuô, Palestrina, Giotto, peuvent être considérés comme les aïeux d’Arioste, de Michel-Ange, de Cimarosa et de Raphaël ; de môme la Réforme a été préparée par de nombreux et patients efforts.

Les hommes de Worms et d’Augsbourg ne sont pas sans lignée. Le passé est plein de leurs aneCtres. Ni la réformation n’a triomphé inopinément, ni Rome n’a succombé brusquement.

En effet, parmi tous les pouvoirs que menace une révolu-

ALBIGEOIS ET VAUDOIS. (97

tion, aucun, suivant la juste remarque de M. E. Quinet, n’a été plus longtemps et plus fréquemment averti que celui de l’Église.

Cette autorité dogmatique, qui se dit une et immuable, a subi, dès son origine, mille déchirements. Ce royaume de la paix et du silence, que de fois il s’est divisé lui-même ! Il a retenti du bruit des controverses, des schismes, des hérésies. A la volonté byzantine ou romaine qui disait : unité, respect, obéissance, discipline, la raison humaine a répondu, chaque jour, à toute heure : variété, égalité, libre examen, progrès.

Je ne parle point ici des premiers hérétiques, Arius, Celsc, Porphyre. J’écarte, à dessein, de ma thèse les insolubles problèmes, les chimères sanglantes; je néglige les combats sur la divinité de Jésus-Christ, sa consubstantiabilité avec le Père, le Verbe incarné, la lumière primitive. Je ne recommence pas davantage la querelle d’Abailard et de saint Bernard, au xu' siècle. Mais j’affirme qu’au xv', il n’était personne (pii ne sentît la nécessité d’une réforme ; personne, excepté celui-là seul qni pouvait la consommer.

Eternel exemple de la fragilité des hommes et de la fhtalité des institutions !

Des.conciles s’assemblent de tous les points de la chrétienté. Pénétrés des dangers de l’Eglise, ils so donnent pour chef celui cpii paraît le plusjavide d’avenir; ils nomment un pape novateur, révolutionnaire. Mais à peine Othon Colonna est-il assis sur le trône de saint Pierre, et couronné de la triple couronne, que l’esprit du passé entre en lui.

La tradition le saisit entre ses mains de pierre. Elle saisira de même ses successeurs pendant plus de cent ans , et, suivant l’expression de l’auteur du Christianisme et de la Révolution française, « elle les conduira tout endormis jus- (jues sous l’anathème de Luther. »

Le premier avertissement donné à Rome avait été le schisme grec. La Grèce, sons le catholicisme , se séparant de l'Italie, après avoir été son alliée et sa sœur dans les tempe païens, ce n’cst pas là certes une révolte obscure ; c'est le déchirement d'un monde. La Grèce et l'Italie avaient formé une même unité religieuse dans l'antiquité ; elles se séparent dans les temps modernes. Mais, dans cette séparation, j’aperçois plus d'orgueil que de foi sincère. Athènes ne veut pas dépendre de Rome, à qui jadis elle apprenait à lire. Elle se refuse à cet abaissement ; elle se soulève à l'idée que sa langue, son génie disparaîtront devant la parole et l'autorité de l'Italie. Elle ne veut pas sacrifier ses martyrs, ses confesseurs, ses grands docteurs chrétiens, à la suprématie d'un peuple qu'elle guidait autrefois vers la civilisation.

Le Jupiter panhélennien avait courbé sur la glèbe, comme un serf, le vieux Dieu du Latium. Est-ce que, par une dérision de la destinée, le prêtre de Rome tiendra en interdit les successeurs des patriarches d'Antioche et de Constantinople ? Est-ce que la chaire de saint Pierre dominera la chaire de saint Jean ChrysostOnie ? La Grèce n'y peut consentir. Elle s'insurge au nom de son droit d’aînesse. Dans ce combat, elle a manqué de courage et justifié d’avance la parole de saint Just : t Ceux qui ne font des révolutions qu’à moitié, creusent leur tombeau. » Elle se sépare, mais elle ne substitue pas à l’idéal romain un idéal supérieur. Aussi, nulle inspiration, nulle puissance génératrice, rien de vivant et de fécond ne tressaille en elle; le schisme ne vient pas des entrailles profondes.

La Grèce se retranche de la communion romaine, en conservant l’esprit romain.

Libre en apparence, en réalité esclave, elle change quel-

ALBIGEOIS ET VAUDOIS

ques mots du rituel, sans élargir le sens de la parole; elle ne crée, ni dans l’art, ni dans la doctrine.

A Messènes, à Corinthe, Argos, Athènes, quelques chapelles s’élèvent, formées de tronçons païens dérobés aux temples de Vénus Aphrodite ou de Minerve Chalciæcos.

Destinée faite pour servir d’exemple à toute la terre! La Grèce du ix® siècle avait abdiqué le grand cœur des anciens âges, assez ample pour contenir et pour transfigurer les dieux indiens, assez vibrant pour donner une voix aux sombres divinités égyptiennes, assez fier et assez humain pour humaniser le panthéisme. Elle renonçait à la sublime tâche de renouveler, au sein du mouvement des hommes, le mouvement de Dieu; elle voulait rompre avec Rome, sans agrandir le ciel homain, et c'est pourquoi elle n’a eu que les apparences de la vie et le masque de la liberté.

Toutefois, l’impuissance de la Grèce à rien créer a été égalée par l’impuissance de Rome à ressaisir la Grèce. Tous ses efforts ont échoué. La réconciliation de la patrie d’Eschyle et de la patrie de saint Thomas s’est accomplie, en dehors et au-dessus du dogme, par la main des artistes. RaphaCl a réussi là où les papes avaient succombé. Le culte de la Beauté a réuni ces deux peuples que divisait la Théologie; et, comme je l’ai dit, les artistes ont été les précurseurs, les prophètes et les apôtres de la nouvelle alliance.

A cet avertissement donné à l’Église par le schisme oriental, succèdent des avertissements nouveaux en Occident. La Provence, les Alpes, la Bohême abritent les Albigeois, les Vaudois, les Hussites, sans les préserver, hélas ! Car ni les montagnes ne seront assez escarpées, ni les vallées assez profondes, ni les défilés et les forêts assez impénétrables pour que la flamme des bûchers, l’œil de l’inquisition, le gi-

bet et la hache n'y poursuivent et n'y immolent des chrétiens

condamnés à mourir, par des chrétiens, leurs frères.

Ici, il faut entrer, d’un pas ferme et d'un cœur résolu, dans un chemin rempli de spectres sanglants. A droite, à gauche, partout, des ombres se lèvent, pâles, blessées, demandant justice. Nous sommes le tribunal devant lequel elles comparaissent, montrant leurs plaies , agitant leur linceul, revendiquant leur droit; et si leur temps fut impitoyable, nous leur seront justes et miséricordieux. Pauvres trépassés, ensevelis vivants dans votre foi et calomniés par vos fos-’ soyeurs, c’est bien le moins que l'Histoire et la Parole, enfin éélairées et lilires, rendent témoignage de l'innocence de vos intentions et de l'iniquité de votre supplice.

André Vésale dérobait aux gibets les os des morts pour en bâtir le squelette humain, fondant ainsi la science ostéologique, contre les rêveries et les chimères de Sylvius? J'irai, je fouillerai pieusement dans vos tombes , j'interrogerai votre poussière, je recueillerai vos restes mutilés, pour en construire le temple du vrai, opposant ainsi la science historique à la légende du fanatisme et de l'intolérance.

Je laisse ù d'autres le facile courage, après avoir écrasé les vaincus, de bâtir au meurtrier, une colonne sur la terre qui couvre leurs os, et je répète les paroles de Michel de Bourges devant la Chambre des pairs : « L'infamie du juge fait la gloire de l’accusé ! »

La rehgion des Albigeois est unrameaü détaché des croyances orientales. Elle a, pour tige, la secte des Cathares (lafioij»;) qui, des pays slaves, s'était étendue sur le reste de l^Europe.

Des germes de manichéisme s’étaient, en effet, conservés dans les monastères de l’Orient.

Les Cathares, suivant Bossuet dans son histoire des variations, croyaient * à deux principes : l'un du bien, l'autre du

AI.HIGK01S ET VAEDOIS.

« mal ; ennemis, par conséquent, et do nature contraire. S'é- * tant combattus et môles dans le combat, ils avaient répandu, « l'un le bien, l’autre le mal dans le monde ; l’un la lumière, « l’autre les ténèbres . »

Qui ne reconnaît là l’enlique dualisme de Zoroastre ?

Je vois, sous une forme nouvelle, les archanges du ciel et de la terre, Amsc haspands, Dervends, Zzeds, Férouers; j’assiste à la lutte d’Ormuzd, ordonnateur du ciel, maître de toute sagesse, artisan de toute beauté ; et d’Ahi-iman, roi des ténèbres, enseveli dans le crime.

Tout est lutte dans l’univers, où se poursuivent et se heurtent ces deux principes. L’été lutte contre l’hiver, la nuit contre le jour. Chaque créature soutient à sa manière la cause de son Dieu. A chaque dieu appartiennent des animaux emblématiques. Au dieu bon, la licorne et l’aigle, au dieu méchant des bandes de loups, do chacals, des légions do serpents, de scorpions, de hôtes impures (1). Dans le ciel môme, les étoiles se rangent comme deux hordes ennemies, et cette bataille des choses n’est que le symbole du combat intérieur, incessant, éternel. La lutte des oiseaux, des génies, des archanges, des astres, qu’est-ellc, sinon la figure des luttes de l’âme avec cllc-môme? L’azur troublé des deux représente le calme détruit de la conscience.

Dans ce grand duel des étoiles, je vois le tournoi furieux des passions humaines. Oraïuzd et Aluiman sont les deux pôles de l’activité; le mal et le bien qui s’agitent parmi les univers sont aussi aux prises au sein des profondeurs morales, etquand le monde s’écrie : je combats ! l’âme de l’homme murmure : je lutte et je soupire.

Une femme italienne introduisit cette secte en France.

« Peu de contrées en Europe, » écrit M. Schmidt, professeur à la faculté de théologie et au séminaire de Strasbourg, « étaient aussi disposées que la France méridionale à l’oppo-

(I) \oy. £. Quiubt. Génie dee tleUÿùni.

« silion contre les doctrines et la domination de Rome. Il « était resté dans l’esprit des méridionaux un fond païen qui « le rendait d’autant plus accessible à toutes les influences « anti-ccclésiasliqucs et anti-cliréliennes. »

La Provence et l’Aquitaine étaient merveilleusement préparées pour porter les fruits do l’hérésie. D’une civilisation déjà raffinée, d’une douceur et d’une élégance de mœurs inconnues au Nord, d’un esprit à la fois raifleur, vif et galant, elles ne se pouvaient soumettre au joug de la cour romaine. Arles, Toulouse, Alby florissaient, comme autant d’.\thènes, sous un ciel comparable à celui de l’-Attique, sur les bords de fleuves aux noms harmonieux comme l’Eurotas et l’Illissus. Le génie provençal, libre en scs allures, hardi, aventureux, vrai cadet de Gascogne , croissait sans entraves et sans discipline. Rebelle à l’autorité, docile à la grâce, il repoussait toute tyrannie, en matière de croyances. Il relevait de sa raison, comme le gentilhomme de son fief. Terre provençale, terre libre, et l’homme était comme sa terre (1).

C’est là, le caractère touchant des sectes dissidentes du moyen âge. Elles proclament la liberté, la sainteté, l’inviolabilité de l’esprit. Supérieures au calvinisme du xvi' siècle, qui alluma le bûcher de Serset, elles annoncent et pratiquent la tolérance de Voltaire.

Simples d’esprit d’ailleurs, croyants fervents, accablés par les fléaux du moyen âge, les Albigeois ne se pouvaient résoudre à rendre Dieu complice et cause de ces douleurs, de ces iniquités, de ces impunités. Ils cherchaient à soustraire ce monde misérable à la responsabilité divine. Semblables à ceux du tiers-état et du peuple, qui, écrasés par l’impôt, pressurés, rüinés par la dîme, la corvée, les tailles, les ga-

(t) Le comte de Foix disait au légat d'innocent III : a Quant i ma reli- « gion, le Pape n'a lien ù y voir, vu que chacun la doit avoir libre. Mon « père m'a toujours recommandé cette liberté, afin qu'étant en cette pos- « ture, quand le ciel croulerait, je le pusse regarder d'un oeil ferme et € assuré, estimant qu'il ne me pourrait faire aucun mal. »

Digitizr"' jy Gi’Oglc

ALBIGEOIS ET VAIIÜOIS.

belles, dépouillés par la rapacité des vautours féodaux, mais dévots à la royauté, qu'ils entrevoyaient, sereine, daus uue région supérieure aux orages et aux larmes, assise parmi les anges; pareils, dis-je, à ces victimes irritées et résignées, qui s’écriaient : Ah! si le roi le savait! les Albigeois, pour absoudre l’éternel auteur des choses, le séparèrent en deux, mettant ainsi ù part le Dieu du Lieu et le Dieu du mal ; hérétiques par naïveté, schismatiques à force de douce et candide simplicité.

Cette secte fit, en France, de rajûdes et vastes progrès. Estce qu’eüe soulageait la conscience humaine, en la débarras.sant de l’idée que Dieu peut être l’auteur du mal? Est-ce qu’elle répondait à l’esprit d’opposition contre la cour de Home, manifesté dès longtemps par la poésie des fabliaux, contes, nouvelles ?

« La doctrine des Albigeois, » disent les auteurs ecclésiastiques, « se glissa comme un seiqient aux mille nœuds daus « la vigne du Seigneur, elle s’avança sur les populations « comme un nuage et leur déroba le soleil de la Foi. »

Les griefs que le catholicisme imputait aux Albigeois sont nombreux. J’emprunte les principaux à Sander, auteur de la monarchie visible de l’Église ;

« Ils posent , » dit-il, « deux principes : le mal et le bien, « eu d’autres termes. Dieu et le diable. C’est à ce dernier « qu’ils rapportent la création du monde extérieur. Ils nient que « Dieu crée de nouvelles ûmes ; ils enseignent la transmigra- « tion des âmes tl’un corps dans un autre corps, môme dans « ceües des animaux. Ils nient la résurrection des corps; ils « rient des prières pour les morts et des soulagements que les « catholiques croient apporter, par les cérémonies religieuses, « à l’état des âmes, après la séparation de la matière. Ils pro- « fessent qu’aller aux églises et y prier est chose inutile et « sans profit pour ceux qui le font. Ils rejettent les sacre- « ments. Ils avancent qu’un mauvais homme ire peut pas être « évêque. Ils déclarent que l’Église ne ])cut rien posséder, si « ce n’est en commun. L’Eglise, selon eux, ne peut pasfiiiro de

• constitution; elle ne doit ni excommunier, ni poursuivre les < méchants. Ils ajoutent à cela toutes sortes de rêveries, € comme de dire que le péché originel n’est rien , que le € monde a été et sera toujours, l’éternité de la matière, etc. »

Avant tout, les hérétiques d’Alhy se proposaient de renverser l’ordre hiérarchique, de rompre la discipline, de protester contre le formalisme des cérémonies et le système otRciel do l’Eglise. Bizarre et naïf mélange des doctrines de l’Inde et de celles de l’Église primitive, ils rêvaient la mélempsychose, demandaient, réclamaient la coupe de la communion fraternelle, la croix de bois,] l’égalité ; ils appelaient à eux les humbles, les infirmes, les pauvres, les femmes, renouvelant ainsi la propagande du pasteur compatissant do Nazareth et de Gethsémani.

« Arf situtH consensum simplices attrahunt, et infivmos , et € millier cillas.. . »

Dispersés sous le vent de la persécution, unis cependant par le lien mystérieux de la charité, faisant consister tonte religion dans le seul devoir, le seul précepte de consoler, ils s’appelaient entre eux les Bonshommes, et comme Jacques, leur frère et leur cousin do misère, songeaient vaguement à conquérir la liberté cirale par l’émancipation religieuse.

« Ils méditent la trahison, sous le prétexte de liberté, » dit Sander : « sub speàe libertatis proditionem mcditanlur >

Dans la corruption des mœurs monacales et épiscopales, ils trouvaient des auxiliaires.

« Les hérétiques, » disait le pape Innocent III, « réussis- « sent d’autant mieux à attirer les gens simples, qu’ils trou- « vent, dans la vie des évêques et des autres prélats, des « arguments plus dangereux contre l’Église. »

Ils ne poursuivaient pas seulement la conquête d’un idéal religieux, en dehors de l’orbite du monde romain; ils appelaient aussi la réforme. En ce dernier point, ils étaient d’accord avec la conscience universelle.

L’Église elle-même avait signalé les abus que flétrissent et raillent les poètes :

ALBIGEOIS ET VAÜDOIS. Î05

« O Église des premiers jours ! quand te reverrai-je?... » s’écriait saint-Bernard.

« Les veilles des saints, » dit le concile d’Avignon, « on € exécute dans les temples des danses d’histrions, accompa- » gnées de mouvements obscènes, on y chante des vers « libertins.

€ In sanctorum in ccclesiis, histrionœ slationes,

« obsceni motus, seu chorœ fuint, dicuntur amatoria car- € mina. »

Et le troubadour ajoute :

« Les clers aiment grandement les femmes blanches, le « vin rouge, les beaux habits, les beaux chevaux, vivant ri- < chement, tandis que Dieu a voulu vivre pauvre. »

Les mœurs des Albigeois, irréprochables, au dire de Bossuet, leur austère pauvreté, la douceur de ces Bonshommes, « ainsi nommés, » dit encore Bossuet, « tant ils étaient doux et simples en apparence, » étaient la vivante satire de ce luxe et de ces convoitises. Le peuple allait à eux, comme à scs amis et à ses égaux. L’unité menaçait de se dissoudre.

Je m’empresse de déclarer, à la gloire de qui il appartiendra, que, pour la rétablir, Rome n’eut pas immédiatement recours à la force. L’âme de l’Evangile combattit d’abord en elle l’esprit de saint Dominique. Elle envoya des missionnaires de paix et de persuasion, elle voulut réconcilier parla parole.

Innocent III, dès l’année de son avènement, 1198, délégua dans la plupart des diocèses du midi de la France, deux moines de Cîtaux, les frères Gui et Regnier, avec mission de poursuivre et d’extirper l’hérésie (1).

(I) Je Iis üans les instruclioas d'innocent III : « Nous mandons aux « princes, aux comtes et aux seigneurs de votre province, de les assister c puissamment contre les hérétiques, en sorte qu'apros que frère Régnier c aura prononcé l'excommunication contre eux, les seigneurs conCsquent « leurs biens, les bannissent de leurs terres et les punissent plus sévère- « ment s'ils osent y résister. > D'où l'on voit que le pouvoir temporel était convié à seconder les foudres spirituelles.

Î06 LES RÉVOLUTIONS DE LA r.UÎOLË.

Ils échouèrent, n’élant soutenus ni par les princes, ni par le peuple. Le pape, vers la fin de 1203, nomma de nouveaux légats, Pierre de Castelnau et Raoul, moines de Cîteaux, comme les précédents. Bientôt, Arnaud Amauri, ahhé do Cîteaux, qu’on apj)elait Yalhé des uhhés, fut envoyé à l’aide de SC.S fils Pierre et Raoul.

« Prélat fastueux, fanatique ardent et sincère, cet homme « avait, sous sa robe de moine, le génie destructeur de Gen-

• série et d’Attila » (1).

Richement vêtus, montés sur des chevaux, suûts de nombreux domestiques, « non par un vain amour du faste, » écrit le P. Langlois , « ni par recherche des commodités de la vie,

• mais par dessein d’honorer leur légation, » les députés de Rome blessaient , sans le savoir, l’instinct populaire.

« Ecce quomodô isli équités predicant nobis Chrislum do- I minum nostrwn peditem, dieitès paujêerem, honomti ahjce- « tum et viiem... Comment, voici des cavaliers qui nous « prêclicnt, à cheval, notre Seigneur crucifié qui marchait à

• pied; riches, ils nous parlent d’un Dieu qui fut pauvre;

« chargés de dignités et d’hoiiucurs, ils nous annoncent un « Dieu humble et méprisé par le monde? »

Le légat Pierre de Castelnau ayant été assassiné, au mépris du droit des gens, le 15 janvier 1208, ce meurtre fut le signal de la campagne contre les Albigeois.

Le cimeterre de Mahomet sortit brusquement de l’Évangile; le livre de la miséricorde et du pardon s’éclaira de je ne sais quelle lueur de glaive; l’ûuie des farouches Osmanlis entra dans les conseils romains ; il se fit une détestable confusion de principes, car je refuse d’associer le Cliristianismc aux bourreaux qui se disaient ses défenseurs. La pâle figure du Christ se voile devant l’extermination d’un peuple.

« Quand le Pape apprit, « dit un troubadour, » que son légat « avait été tué, sachez que la nouvelle lui fut dure. De la

Diqi~«od by CiK>..’l

0 ) H. Murlin.

ALBIGEOIS ET VAÜDOIS.

« colère qu’il en eut. il se tint la niAchoire (1). Puis il se mil à « inier saint Jacquos-cle-Compostelle et saint Pierre, qui est « enseveli dans la cliapellc de Rome. Quand il eut fait son « oraison, il étci}<nit le cierge. El là. devant lui, vinrent alors « frère Arnaud, l’abLé de Citeau.v, maître Milon, parlant latin, « et les douze cardinaux. Là fut prise cette résolution qui « c.xcila cette bourrasque dont tant d’hommes devaient périr, « fendus par les entrailles, dont mainte belle demoiselle et « mainte noble dame devaient rester sans robe ni maii- « teau » ( 2 ).

De par delà Montpellier, jusqu’à Bordeaux, le concile ordonna de détruire tout ce qui désobéirait.

L’ordre fut exécuté à la lettre.

« Sus donc! soldats du Christ! » écrivait Innocent III, « exterminez l’impiété par tous les moyens que Dieu vous « aura révélés; étendez le bras nu loin, et combattez d’une « main vigoureuse les sectateurs de l’hérésie, leur faisant < plus rade guerre qu’aux Sarrasins, car ils sont pires. »

Les Provençaux répondiient : « Nous ne pouvons pas les « tuer, nous avons été nourris avec eux; nous avons des pa- « rents parmi eux, et nous voyons combien leur vie est hon- « nôte. » Parole humaine et tendre ! Mais il fallait venger la mort de Pierre de Castelnau, assassiné dans une auberge des bords du Rhône, par un gentilhomme du comte de Toulouse. L'assassinat d’un amlrassadeur , d’un légat romain , fut un crime partout, en tout temps. Au moyen âge, c’était un attentat de lèse-majesté divine. Il semblait que le sang du Christ coulait une seconde fois. La guerre des Albigeois devint une guerre sainte. Toutes les passions s’irritèrent, s’enflammèrent, depuis le fanatisme jusqu’à l’avarice. Simon de Montfort, Eudes, comte de Bourgogne, le comte deNevers, les évêques de Sens, d’.Vulun, de Clermont, de Lisieux, de Bayeux,

(!) IJa mal talent que ne se lene a la muiclinla. {Cainos de l'i Civzada.) (î) Canzjs de la Croiada.

208 LKS RÉVOLUTIONS DK LA PAROLE.

Ips grands vassaux de Philippe-Auguste, les moines de Citeaux, se précipitèrent sur la Provence comme un torrent d’armes et d’anathèmes (1).

On assurait le ciel aux soldats de la croisade. • Tout homme, « si coupable qu’il soit, fût-il damné, fait pénitence par cela « seul qu’il combat les hérétiques. •

Ajoutez à cette ferveur de carnage , à cette béatification du meurtre , l’ancienne antipathie des races dn nord , plus sérieuses, plus rudes, plus pauvres, contre la population riche, gaie, civilisée des pro^•inces méridionales; le désir de faire du butin dans les cités opulentes d’Alby, de Carcassonne, de Toulouse, et vous comprendrez sans peine que, dans les contrées où l’Église exerçait encore toute son autorité, il se soit formé des troupes nombreuses de guerriers avides de gagner, par l’extermination des hérétiques et par le pillage de leurs terres, à la fois des profils terrestres et des trésors dans le ciel.

Faut-il raconter le sac de Béziers, de Carcassonne, de Lavaur? Ah! mon cœur se brise au souvenir de tant de ruines ! Pauvre Provence! noyée, submergée dans le sang do ses fils !

* Les croisés, » dit le P. Langlois avec une tranquillité qui donne le froid du couteau, « ne pouvant distinguer l’hérétique € du catholique, emportés d’ailleurs par un succès si peu at-

(1) < Les barons français avaient d'autres sujets de haine contre les « peuples du midi. Quand, à la voix de Pierre l'Ermite, l’Europe entière « s'était mise en marche pour la Palestine, leurs vassaux avaient passé c par ces terres libres. Ils avaient vu Toulouse et Béziers avec leurs capi-

• touls aussi puissants que des comtes, et les tours de leurs bourgeois. De a retour en Bourgogne, dans l'ile de France, en Orléanais, ils avaient mis a à profit ces leçons d'indépendance, en se jetant dans le mouvement « communal qui venait de naître. Souvent même des hommes du midi

• étaient venus prêcher la commune dans les campagnes du nord. II

• fallait se hOier de fermer cette école d'indépendance politique et reli- < gieuse. «

(Th. Burette, /liit. de France.]

ALBIGEOIS ET VAUDOIS

« tendu , firent main basse sur tout ce qu’ils rencontrèrent.

* Soixante mille personnes y perdirent la vio, et les maisons « furent réduites en cendres. La seule circonstance du jour de la « Magdelaine, auquel arriva celte boucherie, excuse la fureur

« des croisés, car ils étaient convaincus que Jésus-Christ est * « le saint des saints, et le jour do la Magdelaine ils prenaient « une ville où l’on blasphémait horriblement contre Jésus- « Christ, à l’occasion de celte sainte » (1).

« Tuez-les tous! » disait Arnaud Amaury, « tucz-les tous!

« Dieu reconnaîtra les siens. »

« Ceux de la ville, » écrit un poêle contemporain, témoin oculaire des choses qu’il raconte , et bien informé de celles qu’il n’a pu voir lui-méme,« se retirèrent, autant qu’ils purent, t dans la grande église, do Sainte-Nazairc. Los capelans de « cette église firent tinter les cloches jusqu’à ce que tout le « monde fût mort. »

« On égorgea jusqu’à ceux qui s’étaient réfugiés dans la

• cathédrale; rien ne put les sauver, ni croix, ni crucifix, ni « autels. Les ribauds , ces fous , ces misérables , tuèrent les « clercs, les femmes et les enfants. Il n’en resta, je crois, pas « un seul. Que Dieu ait leuràine, s’il lui plaît, en paradis! car € jamais, depuis le temps des Sarrasins, si fier carnage no « fut, je pense, résolu et exécuté » (2).

Le chroniqueur Albéric de Trois-Fontaincs prétend que la population égorgée s’élevait à soixante mille personnes, dont sept mille au moins dans la seule église de la Madeleine.

(t) C'est au jour férié qu'on dit la Magdeleine

Que l’abbé de Citeaux sa grande armée amène,

Tout autour de Béziers, l’host campe sur l'arène.

{Chrun. des Albigeois. Trad. de M. Eug. Garcin). (2j Et même dans 1 Eglise, ils furent tous occis.

Bien ne put les sauver, autels ni crucifix.

Prêtres, femmes, enfants, les ribauds, gens maudits. Tuèrent tout; pas un n’échappa du parvis.

Dieu prenne, s'il lui plaît, leur àmo en Paradis!

(Ibid.)

îlO I,ES RftVOLUTIONS DE LA PAROLE.

Bornard Ithier, de Limoges, porte le nombre à trente-huit mille. Arnaud Amauri eu avoue vingt mille (modestie de bourreau).

Après le ma.ssacre de Béziers , les croisés prirent la route de Carcassonne.

> Si ce nVûl été celte grande foule de gens entassés dans « la ville, où elle était venue de toutes les parties du pays, « Carcassonne u'cùt point été, d’un an, prise ou forcée; mais « on leur a coupé l’eau, et les puits sont ù sec; la puanteur « des hommes qui sont tombé malades et du nombreux bétail « écorché qu’il y a li, les grands cris que poussaient de toutes « parts les femmes et les enfants, dont tout est encombré, « les mouches qui les tourmentent par la chaleur, tout cela « les mil dans un tel état de détre.s.se r u’ils u’en éprouvèrent « jamais de pareille depuis im’ils sont irés » (1).

Faut-il rappeler la mort du vicomte de Béziers?

« 11 était homme de grand cœur; aussi loin que s’étende « le monde, il n’y avait point de meilleur chevalier, plus « pieux, plus libéral, pins courtois, plus avenant. Il était tout « jeune, bien voulu de tous. Il jouait avec les hommes de sa « terre, dont il était le .seigneur, comme s’il eût été leur égal. »

Faut-il raconter le meurtre du baron Aymeri de Réulmont et de la dame de Lavaur?

« Jamais, dans la chrétienté, si haut baron que don Ayme- « rigatz, le frère de dame Giraude, no fut, je crois, pendu • avec tant d’autres chevaliers à ses côtés. Car, de chevu- « liers seulement, il on fut là compté plus de quatre-vingts, à ce « que me dit un clerc. Quant à ceux de la ville, on en ras- « sembla, dans un pré, jusqu’à quatre cents, qui furent pendus « et grilb's, sans y comprendre dame Giraude, que les croisés « jetèrent dans un puits et couvrirent de pierres, dont ce fut « dommage et pitié » (2).

(1 Ckron. lies Mhiqrnis. Trad. de M. fî.nrciii. (i) Chrmi. des Mbirieois.

ALBIGEOIS ET VAUDOIS

Là périrent, non-seulement une secte religieuse, mais une littérature, une renaissance, une civilisation. La langue mélodieuse des troubadours fut arrachée du môme coup que la langue des hérétiques. Les tensons, les jeux-partis, les sirventes se turent en môme temps que les cantiques. La douce, la gaie, la poétique civilisation provençale disparut sous la dure barbarie du Nord. Les sons amoureux de la lyre cessèrent, et les derniers chanteurs y ajoutèrent une corde d’airain. Souvenez-vous du sitx^ente de Guillaume de Figueras.

Je ne m’étonne pas que les historiens-poôtes, épouvantés et navrés par cette guerre où mourait la patrie, aient dit que « la lumière elle-môrao en était devenue blôme et cadavéreuse; que le soleil du Languedoc et de la Provence avait pris le cilice, et s’était roulé, comme dit l’.Apocalypse , dans un sac de crin. La mort parcourait les rues des villes et les allées des bois montée sur son cheval pâle. »

« La discipline des guerres sacrées, » écrit un grave et honnête historien, M. do Sismondi , « était bien moins sévère « que celle des guerres politiques; lesfniits de la victoire en « étaient bien plus doux ; là on pouvait, sans remords, comme « sans restreinte de la part des ofticiers, piller tous les biens, € massacrer tous les hommes , violer les femmes et les en- € fants. »

Et il ajoute avec un généreux accent : « Ce serait détruire « la seule responsabilité qui pèse sur les puissances, le seul « recours des opprimés sur la terre que de ne pas signaler à « l’exécration publique les moines fanatiques qui dirigeaient € ce mouvement et les ambitieux qui en profitèrent. • L’Inquisition naquit dans la guerre des Albigeois, berceau sanglant bien digne d’un pareil tribunal.

« La nécessité oit était l’Église d’abattre l’arrogance des « Albigeois lui fit instituer le Saint-Ofiiee » (1).

(I) < Albigentiuin errorcs Romanos pontifices impulerunt ut sauctam Inquisitionis officium ad liœreticorom arrogantiam coercendam instilueriut. (l’ère Langlois. — Bsquiros, Faslet populairet.)

Je n'ai rien à vous en apprendre ; ses traces sont dans tous vos chemins, el ce n’est pas sous les voûtes de l’Hôtel-de- Ville qu’il est nécessaire d’évoquer le souvenir du martyre de vos aïeux.

A peine née, l’Inquisition tient ù faire scs preuves. Ardente, comme tous les pouvoirs nouveaux, impatiente d’essayer sa force, elle plongea le couteau dans le cœur des Vaudois.

Au sein des vallées da Dauphiné, au pied des Alpes, parmi le calme et la sérénité des prés et des bois , simple comme ses agneaux el ses chevreaux, pure comme l’eau des glaciers, vivait et travaillait une nation de pasteurs. Son histoire se détache, au poiut de vue dogmatique, de celle des .\lbigeois. Toutes deux sont unies par la persécution, elles s’embrassent dans la mort.

La lige de leur croyance n’est pas la môme.

Les Albigeois, eu effet, sont des Manichéens transformés. Le fonds de leur doctrine était dérobé aux anciens mystères de l’Orient ; j’y retrouve un souvenir des initiations el des mystères d’Eleusis et d’Elcphauliue. Ils appartiennent à la grande tradition religieuse qui, par des galeries souterraines, creusées sous les sociétés antiques, remonte aux premiers fours de l’Humanité.

Les Vaudois, ou contraire, étaient chrétiens. Leur nom, au moyen âge, signifie chrétien libre. Libres, en effet, de toute alliance avec Rome, libres de corruption, de luxe, de pharisaïsme, ils conservaient, ù l’abri de leurs montagnes, l’Église primitive.

« Ce n’est pas eux, » dit très-bien leur historien, M. Alexis Mustou, « qui s’étaient séparés du catholicisme, mais le catholicisme qui s’était séparé d’eux. »

Ils faisaient remonter leur origine au temps de Constantin.

ALBIGEOIS ET VAUDOIS

En s’associant au principe d’autorité, en s’alliant à l’Empire, l’Eglise, selon eux, s’était séparée du christianisme. En conséquence, ils refusaient de reconnaître son autorité. « On no « devait, » disaient-ils, t aucune obéissance au pontife ro- « main. » Ils professaient que les laïques, pourvu qu’ils fussent justes, avaient le droit de consacrer et d’absoudre; ils déniaient ce droit aux prêtres impies. Un Vaudois, la table de la cène étant mise, et le pain ayant été placé sur la table, le bénissait, le rompait et le distribuait aux assistants.

« Il était admis, » dit Bossuet, « qu’on pouvait consacrer à « la table commune. »

Grande révolution et profonde ! car elle enseignait et maintenait l’égalité. Ils réclamaient aussi la coupe de la communion fraternelle, la vaste coupe que tous se passent de main en main, et dans laquelle ils boivent le vin de l’amitié.

Les Vaudois disaient ; « Tout homme est prêtre ! »

* Tout bon laïc est prêtre, et la prière d’un mauvais prêtre ne sert de rien. »

« Malgré toutes les défenses, » dit Bossuet, « ils se croyaient en droit de prêcher, hommes et femmes. »

Le mérite des personnes agissait, suivant eux, dans les sacrements, plus que Tordre et le caractère. Suivant eux, la prière faite dans le chemin ou à la maison est aussi bonne que dans l’église.

Les Vaudois ont, les premiers, proclamé la sainteté du travail. Ils disaient : Qui travaille prie !

D’une pureté de mœurs irréprochable,

« Ils n’oppriment personne; ils ne font de tort à personne, € ils ne mangent point leur pain comme des paresseux, et ils « travaillent pour gagner leur vie. »

Bossuet leur rend ce témoignage .

Comprenez, en revoyant par la pensée, cette évangélique pastorale, cette églogue arrosée du sang des bergers, la gravité, l’éloquence des pages de M. Michelet :

« Chaque fois que, dans mes travaux, je reviens à cette € grande histoire des premiers réveils de la liberté, j’y re-

su i.:'.s RÉvt'.moNs de i,a parole.

€ trouve une fraîcheur d’aurore el de printemps, une sève « vivifiante, et toutes les senteurs des lierbes des Alpes. « Seiito l’aura mia antica. »

« Si le chrisliaiiismo est tout entier dans un sentiment « doux et pur, une fraternité sérieuse, une grande charité « mutuelle, ce petit peuple fut vraiment une admirable idylle « chrétienne. Mais nul n’eut moins de dogme... Deux choses € y furent dans une lutte harmonieuse et douce, à peine per- « ceptible : un cliristianisme peu tliéologique, ignorant si « l’on veut, innocent comme la nature ; et dessous, un élé- « ment qui ose à peine se produire, le doux génie de la con- « trée, les fées (ou les fantines) qui (lottcnt dans les fleurs « innombrables ou dans la brume du matin. •

Filles de l’imagination populaire, sylphes légendaires, génies protecteurs du foyer, anges gardiens des chênes, des cbAtaignie.rs, des hêtres et des bruyères, sœurs alpestres et provençales des fées bretonnes de la forêt de Brocéiiande, tilles aériennes de cette race vague et murmurante d’êtres indécis qui flottent confusément entre la terre et le ciel, débris des vieux panthéismes, restes poétiques des uymphes, des naïades, des hainadiymdcs et des faunes, les fantines, qui vivent dans les fleurs, inspiraient les chantres Vaudois :

Aj vist una Fanlina Que stendeva ià muuDt,

Sa colla iiéblousina,

Au serre de Buriouiid.

Una serp la scgiiia De couleur d’arc en cel,

Kl $A li roc venin En cima del caslel.

Couma ’nn fiour d’arbroun, Couma neva dal col, Passüva su la broua,

Senz’ allermiss’ ar sol.

J’ai vu une Fantine Qui élcndail lè-haut Sa robe nébuleuse Aux cimes de Bariound

Un serpent la suivait,

Couleur de l’arc en ciel.

Kl sur les rocs venait Vers la cime du castel.

Corinne une fleur de clématite, Comme neige île la colline.

Elle pas.sait sur la cime.

Sans s’appuyer au sol.

ALBIGEOIS ET VAÜDOIS.

Avioù perdu ma fia ;

La Fantina me di :

Ven coum mi au la scea ; Et la Iroubérou li.

J’aTais perdu ma brebis;

La Fantine me dit :

Viens arec moi sur la hauteur ; El je la trouvai là (1).

Poésie et poêles ont été fauchés par l’Iuquisition.

Avec quel courage souiïrirent les Vaudois, de quel cœur ils embrassèrent le martyre, ou en peut juger par les dures paroles de Bossuet : « Ne nous élounoiis point de voir des « martyrs dans toutes les religions, et même dans les plus « monstrueuses, et apprenons par cet exemple à ne tenir « pour vrais martyrs que ceux qui souffrent dans l’uuilé. »

Ces agneaux indomptables subirent, pendant deux siècles, toutes les douleurs.

A la date de 1355, dans les comptes-courants du baillif d’Embrun, figure cet arlicle : « Item, pour persécuter les « Vaudois, huit sols et trente deniers. »

En Provence, attirés par les seigneurs de Contai et de Roque Epervièro, les Vaudois, chassés des Alpes, avaient fertilisé le canton qui s’cteiul sur la rive nord de la Dmance, autour du mont Léberou, aux environs d’Apt et de Vaucluse. Ils y vivaient en paix, enveloppés d’oubli et do silence, no pratiquant leurs rites qu’en secret, et pareils au.x chrétiens des premiers âges, cachant leur Dieu et leurs prières. Mais lorsque éclata la Réforme et qu’ils apprhent que des peuples entiers brisaient le joug de Rome : « Le jour du Seigneur est venu ! » s’écrièrent-ils, saisis d’une émotion inexprimable. En 1526 ils lurent les livres de Luther. En 1530 ils envoyèrent deux de leurs pasteurs aux réformateurs de Suisse et

(t) Al. Muston. hiael des Alpes.

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d'Alsace pour se mettre en communion avec ces nouveaux

frères en Jésus-Christ.

Là, rencontrant une doctrine qui n’était d’accord, ni avec leur raison, ni avec la doctrine de leurs aïeux :

» Ce n’est pas sans surprise, dirent-ils à Œcolampade, que « nous avons appris l’opinion de Luther touchant le libre art Litre. Tous les êtres, les plantes mômes, ont une vertu qui « leur est propre; nous pensions qu’il en était ainsi des « hommes... Et quant à la prédestination, nous sommes « fort troublés, ayant toujours cru que Dieu a créé tous les « hommes pour la ^ie éternelle, et que les réprouvés se sont « faits tels par leur propre faute ; mais si toutes choses arrif vent nécessairement, de telle sorte que celui qui est ap- « pelé à la vie ne puisse pas devenir réprouvé, ni ceux des- « tinés à la réprobation parv^enir au salut, à quoi servent les « prédications et les exhortations?... »

Tel était le ferme bon sens de ces paysans, de ces laboureurs, de CCS pâtres.

Mais, en 1532, entraînés par le mouvement de la Réforme, ils furent compris dans son martyre. François signa leur arrêt de mort.

« Les Vaudois n’opposèrent d’abord aucune résistance : le meurtre, l’incendie, le viol se déchaînèrent sur toute la contrée. A la vue de huit ou dix villages enflammés, les habitants de Mérindol s’enfuirent dans les bois et dans les montagnes. Merindol saccagé, les égorgeurs marchèrent sur Cabrières. On tua dans les rues, on tua dans le château, on tua dans l’église. Trois villes et vingt-deux villages furent détruits, trois mille personnes massacrées » (1).

Les soldats tuaient les femmes enceintes, profanaient ce divin sanctuaire de la vie. Ils égorgaieut les mères et les nourrissons. Une femme que les soldats avaient déshonorée fut enterrée vivante. De petits enfants furent écrasés contre

(I) H. Martin. Hisl . de France .

ALBIGEOIS ET VAÜDOIS.

des rochers. Une jeune mère ‘qui se sauvait, à travers les Mes, avec son enfant dans ses bras, fut atteinte et violentée par les soldats, sans qu’eHc cc.ssiit de tenir son nourrisson pressé sur sa poitrine.

Il n’est pas une roche, dans les vallées vaudoises, qui ne soit un monument de mort, pas une prairie qui n’ait vu quelque supplice, pas un foyer qui n’ait eu des martyrs.

Patrie"! patrie! c’est mou pauvre pays. J’ai passé mon enfance et ma jeunesse, non loin des Alpes. Je suis ué dans les Cévennes. Mes yeux, en s'ouvrant, ont vu les muets témoins des guerres religieuses. Comment ne serai-je pas du pai'ti des opprimés et des victimes?...

Les Vaudols étaient héroïques. Plnsieurs avaient été condamnés à être brûlés vifs. L’un d'eux. Catalan Girardet, en marchant au supplice, prit deux pierres et les frotta l’une contre l’autre dans ses mains :

« Voyez, » dit-il aux inquisiteurs, « ces cailloux irapéné- € trahies ; tout ce que vous pourrez faire pour anéantir nos « églises, ne les détruira pas plus que je ne puis user et (le- « truire ces pierres. »

Leur doctrine, en effet, n’est pas morte. Elle est sœur de la doctrine de Jean Hus qui, seul, appuyé sur son droit, refusa de plier devant le concile de Constance, aima mieux mourir que « convenir, contre sa rahon, qu’il avait tort » (1). Les Vaudois et Jean Hus cimentèrent, par leur sang, la souveraineté de la conscience humaine. Ancêtres de la Réforme, iis sont aussi les aïeux des philosophes et des libres penseurs.

Ils nous lèguent un patrimoine do justice. Veillons sur cet héritage. Soyons équitables et humains ; c’est la seule rançon qu’exige leur mémoire.

;i) VoLTxmB. Efsai sur les mœurs.

Un jour de l'année 1304, une foule nombreuse, clercs et laïques, était accourue dans la grand’ salle de TUniversité de Paris pour entendre ime thèse qui devait être soutenue de qiiolibet.

Le tenant était un étranger, jeune encore, à la physionomie hautaine et pensive, au profil maigre et austère, i l’attitude méditative, aux yeux profonds, aux lèvres minces et tristes, an front vaste et puissant, creusé, entre les sourcils, d’une ride verticale, indice de la volonté.

11 y avait quatorze champions attaquant. Chacun présentait sa question, toute hérissée de scolastique, harcelait l’étranger d’un véritable buisson épineux de syllogismes.

Lui, après qu’ils eurent brilla mm ent., savamment, fourni leurs passes oratoires, reproduisit et résolut toutes les questions.

c Sema meller tempo, in mezzo, raccolie ed ordinaUmtenie t corne poste erano state, soltimenti solvendo e rispondendo agit € argu/nienii contrari. »

Ce jeune chevalier errant des discussions universitaires, était Dante AJighieri, de Florence, déjà courbé sous le poids de la pensée et de l’exil.

Son maître, Brunetto Latini, lui avait appris jadis la langue mélodieuse des troubadours provençaux. Dante ajoutera à leur lyre sonore et douce une corde grave, la corde d’airain. Dans son poëme, disparaîtront, absorbés, Bertram de Bom, Guillaume de Figueras, Sordello, Foulques' de Romans, Huon de Villeneuve. Devant l'Homère florentin, se tairont les chanteurs du midi, comme les ressignols devant un aigle. ‘

Le vieil aveugle de Smyrne chantait son Iliade et son Odyssée, assis sur la borne de marbre qui séparait l’âge des royautés héroïques de l’âge des républiques fédératives.

Le proscrit de Florence, debout sous le porche immense de sa Comédie divine, fermera le moyen-âge, et ouvrira les temps modernes.

Je ne m’étonne pas que, pour exposer la nature de ce génie épique, célébrer la naissance de ce messie de l’art italien, et lui trouver des précurseurs, Lamennais ait évoqué tous les âges de l’histoire. 11 remonte, dans l’Esquisse d’une Philosophie, à la chute de l’empire romain ; il rappelle et flagelle les turjiitudes de ce monde qui tombe, de cette société qui br^mle, et, à grand’ peine, se rattache à la croix; il peint les barbares assiégeant l’antre où gîtaient les Césars; il nous fait assister à l’écroulement des empires ; il nous entraîne au sein de la môlée où s’entrechoquent toutes les armes, tous les instincts, toutes les langues, tous les dieux de l’univers : il traverse les siècles, du quatrième au quatorzième ; hardi, et d’un vol puissant, il s’élance de Rome et de Byzance au Paris du moyen-âge où s’agitaient, dès le douzième siècle, les hautes questions théologiques ; il va de saint Basile et d’Origène à saint Bernard, Abailard et Duns Scott ; il raconte les croisades et les communes ; il interroge tour à tour les cathédrales et les hôtels de ville ; il écoute le clocher qui sonne V Angélus, et le beffroi qui sonne le tocsin; et il s’écrie:

« Guerre partout, entre le pape et l’empereur, entre le € pouvoir clérical et le pouvoir laïque, entre la tyrannie féo- « dale et l’esprit de liberté fermentant au sein des popula-

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« lions, entre les républiques rivales, entre les partis dans « chaque république. »

Où allait-on ? Sur quel astre le inonde était-il orienté î Nul ne le savait. La vie s’écoulait, inquiète, comme un rêve assaiUi de fantômes. Les choses prenaient une allure spectrale. Rien de fixe, de régulier ; un continuel orage où fuyaient, dans une brume trouée d’éclairs, les rois, les peuples, les idées. Temps d’action violente, de douleurs aiguës, et de vague espérance, exprimées et traduites par l’architecture massive et transparente, militaire et religieuse, allée et asservie, des couvents, des églises romanes et gothiques pleines d’ombres et dont les tourelles élancées dans le ciel semblaient aspirer aux étoiles.

De nos jours, les mômes caractères se reproduisent. Pareille misère morale, inquiétudes pareilles, pareille incertitude du lendemain, et semblable espérance. Où allons-nous ? Qui le sait ? En avant, vers la liberté ? En arrière, du côté de la servitude ? ou bien, destin plus lamentable encore, resterons-nous dans cet état malsain qui n’est ni l’une ni l’autre, dépouillés ù la fois de la dignité des hommes libres et de la résignation de l’esclave ?

Ce qui est sûr, c’est que je cherche vainement l’œuvre poignante et magistrale qui résume et condense les symptômes de notre époque de transition. Çi et là, apparaissent quelques fragments auxquels ne manquent ni l’exactitude, ni le talent, ni la grâce, ni la couleur, ni l’éloouence. Mais l’œuvre synthétique, encyclopédique, où est-elle ? Vous ne la rencontrerez nulle part. Elle n’existe ni en architecture, ni en peinture, ni en poésie. La philosophie manque de sincérité et de sérénité. L’histoire manque d’ampleur. Les artistes et les poètes travaillent pour leur salaire, et non pour la postérité. Le sens de l’immortel s’altère; vous diriez que l’âme est exilée du monde et que la conscience a disparu.

La divine comédie, au contraire, est une de ces œuvres qui contiennent et dépassent leur temps. Elle résume le moyen-âge tout entier, dans ses croyances, ses idées, sa

fflS LES RÉVOLUTIONS DE LA PAROLE,

science. Elle annonce le seizième siècle. Elle réconcilie l’antiquité et les temps modernes. Deux cent ans avant l’école d’Athènes de Raphaèl, elle unit, dans son catholicisme épique, Platon et saint Paul, Caton et saint Thomas. Par là elle présage Pétrarque, Boccace, Rabelais, Érasme ; de môme que, par son ardente curiosité des secrets de l’univers et son élan vers la lumière de l’esprit, elle devance Kopemic, Galilée et Képler.

Dante Alighieri, vivant au milieu des obscures et lourdes misères du xiv® siècle, s’efiForce de dissiper l’ombre qui l’environne. Il ressemble à l’ange du dixième chant de son Enfer :

* Il écartait de son visage l’air épais, en portant de temps € à autre sa main eu avant, et il ne semblait las que de ce « travail. »

Il est, suivant l’expression de Chateaubriand sur Shakespeare, « un nautonier de l’abîme ; un do ces voyageurs voit lés qui viennent s’asseoir à notre table, que nous recevons € comme des égaux, et dont nous ne sentons la divinité « qu’après qu’ils sont partis. »

Né à Florence en 1265, son berceau fut entouré de présages, comme le berceau d’Homère, de Lucrèce et de Virgile. Bella, sa mère, fit tirer l’horoscope do son fils par Brunetto Latini qui prédit à l’enfant d’illustres destinées. On l’appelait Durante, par abréviation Dante. La Toscane avait déjà vu naître un poëte de ce nom dont les sonnets, plutôt provençaux qu’italiens, éveilleront le génie poétique d’une jeune Sicilienne, la Nina du Dante.

Dante vint au monde en pleine guerre civile. Lucrèce était né parmi les orages de Marius et de Sylla ; et Virgile sous

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le triumvirat sanglant de Lépidc, d’Antoine et de César Octave.

La famille des Alighieri appartenait au parti guelfe, € dur € et âpre parti, amis de l’Église, tant qu’elle le fut de la li- « bcrté, sombres uivcleurs, prêts à immoler le genre humain « pour une idée » (1), et qui, à la fin, se réfugièrent dans la tyrannie.

Le parti guelfe était le parti de Rome. Il en avait le génie terroriste, implacable, les vastes ambitions, l’instinct d’unité et d’universalité. Il fut longtemps le parti national italien.

Il aspirait ù fonder l’Italie par la papauté, sans s’apercevoir que celle-ci, essentiellement cosmopolite, appelle sans cesse l’étranger, qu’elle se nourrit de la sève étrangère et non de la substance nationale, et que Rome papale est, en réalité, la ville du catholicisme et non la cité italienne.

Le parti gibelin, enseveli vivant dans les souvenirs des Césars de Rome ou de Byzance dont il croyait voir les héritiers en la personne des empereurs germaniques, appelait à son aide les Frédéric et les Henri, s’en remettant à eux du soin de fonder et d’assurer l’indépendance do l’Italie.

Les gibelins et les guelfes périrent pour avoir embrassé une chimère. Ils chcrchaienf la souveraineté au dehors, au lieu de la prendre en eux-mêmes. Jamais ils ne firent acte de foi spontané, original, viril. Appuyant l’Italie et leurs espérances tantôt sur la France, tantôt sur l’Allemagne, ces deux fondements leur ont manqué, et ils n’ont rien saisi que le vide.

La faction gibeline croit volontiers que l’Allemand se change en Italien, en empereur de Rome, dès qu’il a ceintlo diadème dans une ville cisalpine. Alors elle voit en lui le descendant des Jules, des Auguste, des Trajan et des Marc- Aurèle. Elle se livre à lui corps et biens. Elle lui donne tout, jusqu’à l’âme.

O fils des fils de la Louve, héritier du prodigieux empire qui

(4) E. Quinkt, Rév. d'halte.

Sîi LES RÉVOLUTIONS DE LA PAROLE,

dictait ses lois à l’univers, me voici à tes pieds, dispose de moi ; ma liberté, c’est ta force ; ma dignité, c’est ta grandeur ; prends ma vie, et rends-moi, en échange, la domination du monde.

Telle était l’idée fondamentale du parti gibelin, et c’est ce qui explique la complaisance avec laquelle il s’est laissé enchaîner par les Hohenstaufen et les Hapsbourg.

€ L’empereur Frédéric assiégeait Alexandrie. Repoussé « par les assiégés, menacé par les Lombards, il ne pouvait « plus conser\'cr l’espérance de se rendre maître de la ville. H c mit lui-même le feu à son camp, et le dimanche de Pâques, ( il s’achemina vers Pavie. Les confédérés étaient placés de t manière à pouvoir lui couper le passage ; leur armée était « supérieure à la sienne, et sa défaite aurait été la consé- € quence inévitable d’une bataille. Mais Frédéric crut pou- « voir se reposer sur le respect qu’imprimait encore la dignité « impériale à des ennemis qui autrefois s'étaient reconnus « ses sujets; il se crut assuré qu’ils ne l’attaqueraient point € les premiers; et l’événement justifia son attente » (1).

Savez-vous pourquoi les ligues lombardes échouèrent dans leur héroïque effort pour s’affranchir de la domination étrangère?

« Lorsque les Lombards virent les troupes de Frédéric qui « s’approchaient, enseignes déployées, ils coururent aux ar- € mes et s’apprêtèrent à soutenir le choc des Allemands ; c mais ces troupes qui semblaient marcher contre eux, ar- « rivées en présence, firent halte, et s’occupèrent, comme en € pleine paix, de tracer leur camp devant eux. Alors les f Lombards balancèrent; ils redoutaient de se rendre coupa- € blés de lèse-majesté s’ils attaquaient leur empereur, et ils € laissèrent passer la journée sans rien entreprendre » (2).

Ils voyaient vaguement, avec une sorte d’effroi religieux, les lauriers du divin Jules sur la tête de Barberousse.

(I) Laurbnt, Hi<t. de tHmaniU.

(j) SlSUÜNDI.

Par là s'est perdue l’Italie, durant de longs siècles. Elle n’a pu s’affranchir du joug des souvenirs impériaux. Seule, parmi les nations de l’Europe, elle s’est obstinée à demander le secret de la vie à la poussière des morts ; elle a pris pour berceau la tombe immense de l’empire. Seule, elle a persisté à s’adresser à l’étranger pour fonder son droit, au lieu de le tirer de ses propres entrailles .

Elle y persiste encore.

L’empire germanicpie a-t-il créé l’Italie ? Il l’a tenue au carcero dura, pendant six cents ans; il a mis le bâillon à ces lèvres sacrées qui avaient appris à lire au genre humain. La terre de Michel-Ange, de Raphaël, de Léonard de Vinci, d’Andrea del Sarto, la terre de Savonarole et de Galilée, de Machiavel et d’Alfieri, n’a pu s’élever à l’indépendance, à l’autonomie, à la liberté. Conquérante des palmes artistiques, elle n’a pu se conquérir soi-même. Au lieu de la grandeur rêvée, de la suprématie universelle, de la monarchie du monde, monarchia del mundo, l’empire ne lui a infligé que l’impuissance, le morcellement, l’abaissement, la servitude.

Quant à la papauté, l’avenir dira si elle n’a pas été l’étemel obstacle à la constitution de l’Italie.

Guelfes et gibelins perdirent la patrie par leur défiance de son droit, par leurs appels aux armes étrangères, par leur infatuation d’un passé que Charlemagne lui-même et Napoléon ont été impuissants à restaurer.

Italie ! Italie ! ce n’est pas dans un chimérique congrès de souverains que tu pourras conquérir Rome et Venise. L’indépendance et la patrie ne sont pas denrées d’échange sur un marché diplomatique. Italie ! prends confiance en toimême ! attends tout de tes propres forces, et du temps qui conspire pour la liberté des peuples ! (1).

(1) L’alliance de la Prusse et de lltalie qui a soustrait Venise au régime autrichien semble donner un démenti à ces paroles. J’y persévère cependant, et je considère cette alliance comme une faute gibeline.

Victorieux à la bataille de Campaldino, où Dante avait combattu, le parti guelfe se divisa, comme il arrive trop souvent après la victoire. Deux sectes politiques, les blancs, les noirs, s'agitèrent dans Florence. Les noirs demandaient Charles d'Anjou. Les blancs voulaient rester italiens. Dante, procucureur de la république, exila les chefs des doux factions. Florence apaisée l'envoya en ambassade à Rome près de Boniface VIII. Accueilli, caressé par le Pape qui l'appelait son fils, enveloppé des mailles de la politique romaine qui en a enlacés et captivés tant d'autres, Dante apprend tout à coup que Charles d'Anjou, secrètement protégé par Boniface VIII, est entré dans Florence; que les blancs sont chassés par les armes françaises ; que ses biens sont confisqués, que sa maison est rasée, qu'il est proscrit, et s'il revient, condamné au bûcher. Guelfe, il est assassine de la main des guelfes. Ami de la papauté, il est trahi par un Pape ; renié, avant le troisième chant du coq, par le successeur de saint Pierre.

Ame ardente, entière, implacable, il se jette dans le parti contraire. Il tente de rentrer dans Florence. Son entreprise échoue.

A partir de ce moment, le proscrit erra en Italie, s'arrêtant tour à tour chez le seigneur de Goubbio, chez les Scaliger princes de Vérone, à Mantoue, à Ravenne où plus tard il viendra mourir.

Déjà môme on peut dire qu'il est entré volontairement dans la mort. Ses traits ont la pâleur des trépassés. Silencieux, rêveur, il traverse, comme le spectre d'un monde qui n'est plus, les rues de Ravenne, et, le voyant passer de son pas de fantôme, les femmes disaient : « Voici l'homme qui « va en enfer, et qui en revient quand il veut. »

Longtemps avant l'exil, Dante s’était fiancé avec le sépulcre. Navré comme Job, il avait dit aux larves de la terre :

- LA DHTîJE COMÉDIE. 2Î7

€ Vous ôtes ma môre et mes sœurs. » Beatrix Portinari avait emporté îivec elle, au sein de l’invisible, cette âme désolée.

De quel amour noble et ardent, platonique et mystique, amour d’ascète et de poète, il avait entouré cette jeune fille, on en peut juger par ces mots empruntés ù la Vita Nuova :

« Tout ce qui se présente à mon esprit s’éteint et meurt du € moment que je vous vois, 0 mon précieux trésor ! Et quand € je suis près de vous, j’entends l’amour qui me dit : fuis, « si tu ne veux périr !

« Si je lève les yeux pour vous regarder, un trem

« blemcnt s’élève dans mon cœur, qui me fait tomber sans t pouls et sans haleine.

« Ma dame porte amour dans ses j'cux; aussi enno-

c blit-elle tout ce qu’elle regarde. Partout où elle passe, cha- « que homme tourne les yeux vers elle, et elle fait battre le « cœur de celui qu’elle salue.

« Non, il n’est pas de pensée douce et modeste qui

« ne naisse dans le cœur de celui qui l’entend parler.

« L’air qu’elle a quand elle sourit, ne se peut expri-

€ mer ni retenir dans la mémoire, tant ce miracle est nou- « veau et éclatant. » (V'^ita Nuova. Sonnelli.)

Le père de Béatrice était mort. La maison était en deuil. L’orpheline pleurait.

« Selon l’usage de la -ville en ces occasions, les hommes et * les femmes se rassemblèrent, chacun de son côté, là ou « Béatrice fondait en larmes... « Comme elle pleure ! disaient- « elles; ceux qui la voient en cet état devraient mourir de

« pitié ! » Après celles-ci, en venaient d’autres qui fai-

t saient des réflexions sur moi. « Celui qui pleure là, ne di- « rait-on pas qu’il l’a vue comme nous? — Voyez, ajoutaient € celles qui suivaient, il est si changé qu’il ne paraît plus € être lui-méme. • (V'ita Nuova.)

Béatrice mourut. Rien n’égale la violence du chagrin que Dante éprouva de cette perle. Sa douleur s’exhale en soupirs, en sanglots. Il appelle la mort. Je la vois qui s’avance; pâle, elle le prend par la main, et ils commencent le triple

nn LES RÉVOLUTIONS DE LA PAROLE,

pèlerinage de l’Enfer, du Purgatoire et du Paradis. Béatrice, rayonnante de majesté et de gloire, attire au sommet des cieux, où elle réside, son amant fasciné.

« Toutes les fois que, malheureux, je me rappelle que je « ne dois plus jamais revoir la dame que je regrette tant, « cette pensée affreuse rassemble tant de douleurs dans « mon sein, que je dis : « O mon âme ! que ne t’en vas-tu ! € car les peines que tu auras à supporter dans ce monde qui « te pèse déjà tant me rendent tout pensif de frayeur. » « Aussi j’appelle la mort comme mon plus doux repos, lui € disant avec l'accent de l’envie que fait naître en moi le sort € de ceux qui meurent : « O mort ! viens à moi! » (VitaNuova. Canxone.)

Si la fille de Portinari avait vécu, Dante se fût-il élevé, comme poète, au-dessus de Tibulle, de Properce, d’Ovide ? Oui, sans doute, par la ferveur religieuse de son amour ; mais non par la grâce, la passion, l’harmonie. Aurait-il dépassé Pétrarque? Je ne le crois pas. Il y a, en lui, au plus violent accès de sa tendresse ou de sa douleur, une sorte de recherche, de rhétorique sentimentale et de scolastique raffinée qui sont absentes des sonnets de Pétrarque. Ce dernier, plus proche, il est vrai, de la renaissance, a su, mieux qu’Alighieri, se dépouiller du jargon mystique.

Mais par le coup qui l’a frappé à la mort de Béatrice, Dante a vu s’ouvrir et s’élargir sans cesse des horizons que les autres poètes érotiques ou élégiaques n’ont pas connus.

Les yeux fermés au monde, éperdu, il s’est volontairement plongé dans les régions invisibles.

Délie, Cynthie et Laure ne cessèrent jamais d’ôtre femmes pour les poètes qui les ont aimées. Béatrice, par sa mort en son printemps, s’idéalise, s’archangélise. La femme disparaît. Reste la vierge lumineuse, l’âme transparente, type de la beauté, de la sagesse, de la philosophie, de la théologie.

Commencé sur la terre, l’amour dantesque se déroule et s’épure au sein de l’infini.

L’influence de l’exil ne se fit pas moins sentir et marqua le

génie de Dante d’une nouvelle et non moins durable empreinte.

Chassé de la cité, le poëte florentin devint le concitoyen du monde. Forcé de chercher un asile dans d’autres villes que Florence , son idiôme ne sera pas le dialecte florentin, mais une langue formée de la comparaison et du mélange de tous les dialectes. Cette langue sera véritablement nationale. Dante, par l’eflScace de l’oxil, a créé le verbe de l’Italie.

Ce puissant génie a donc puisé, ou plutôt a été trempé à deux sources : la mort, l’exil. Il n’en est pas de plus profondes.

Quelle est l’idée génératrice de son poëme ? Etant ainsi préparé par ces deux initiations suprêmes, qu’a-t-il voulu exprimer par sa Divine Comédie? Quelle est l’interprétation qu’il convient de donner à ce testament d’une âme?

Tout poëme n’est qu’un écho des idées, des instincts, des passions de son temps. Le poëte est le métal sonore, le timbre d’or, d’argent ou d’airain sur lequel frappe l’histoire. Mais ce rôle passif suffira-t-il au poëte ? Je pense qu’il devra l’agrandir, en mêlant à l’esprit des choses son propre esprit. Sans cette communion, sans cet auguste hymen par lequel se fécondent l’un l’autre ces deux esprits, la poésie ne serait que l’emegistrement harmonieux et stérile des événements humains.

Telles furent les guerres puniques d’Ennius, où le vers ne servait qu’à rhythmer l’histoire.

Toute autre est la véritable épopée.

Les souvenirs de la guerre de Troie vibraient dans l’air lorsque parut Homère. Il s’en empara, il les condensa, il les incarna dans les dieux et les héros de l’Iliade. Non content d’embellir, de passionner la légende nationale, il accomplit une révolution politique et religieuse. Les différentes peu-

plades de la Grèce se reconnurent, ;dans son livre, comme autant de branches d’une même souche héroïque. L’unité fédérative fut fondée.

D’un autre côté , les dieux , échappant au pantliéisme de l’Orient, s’individualisèrent, Jupiter, Neptune, Mars, Minerve, Vénus, antiques et vagues personnifications dos forces de la nature , siégèrent dans l’Olympe , sous la forme idéale de mortels transfigurés. Homère donna aux dieux les types sous lesquels ils traversèrent, adorés, les siècles polythéistes. Le ciseau de Phidias acheva ce qu’avait commencé le poêle. En sorte que l’unité nationale et l’unité religieuse, qui coûtèrent à la France tant de sang, do larmes, d’efforts et de combats, se sont formées, eu Grèce, par l’influence d’un poëme. Je ne crois pas qu’il en existe un autre exemple sur la terre.

L’épopée dantesque a été le chant môme du moyen-âge , de ses croyances, de scs terreurs, de ses espérances ; l’encyclopédie philosophique, fhéologique , politique , sociale de ces temps troublés où l’extrême foi s’alliait à l’extrême intolérance, où la pitié avait pour compagne la cruauté, où lo dogme se matérialisait sous des formes sinistres, où l’amour platonique souriait au milieu des viols féodaux, où l’âme chancelait, effarée, entre les misères de la vie et les fantômes de la mort.

Au temps d'Alighieri, l’idée des pèlerinages dans les régions invisibles était répandue et populaire.

Dès le VI' siècle, trois moines orientaux, Théophile, Serge et Hygic s’étaient mis à la recherche du point où la terre et le ciel se touchent, et, au dire de la tradition, ils avaient traversé l’enfer et le paradis, dont ils n’avaient pu franchir les portes.

Pendant plus de six cents ans, le Christianisme est en proie aux visions. Les visionnaires sont les historiographes hallucinés des choses d’outre-tombe. Telle est la puissance du mysticisme, que plusieurs parsieuneut mal aisément à distinguer du monde réel le monde légendaire. L’humanité s’agite et rêve dans l’immensité des songes.

LA DIVINE COMÉDIE. S3t

Dante lui-même avait, dès sa jeunesse, éprouvé les sensations nerveuses et maladives de l’extase.

« Je souffris tellement, pendant neuf jours, que j’éprouvai « une faiblesse qui ne me permettait plus de faire aucun

* mouvement Je commençai à pleurer en moi-môme sur

« l’excès de mon malheur. Je me disais en soupirant ; c II t faut donc que la très-noble Béatrice meure un jour ! » A c ce moment , mon esprit s’égara tellement que je fus forcé € de fermer les yeux, et que je me sentis tourmenté comme « par une personne frénétique.

c Au milieu de mon délire, je vis apparaître des femmes « qui couraient, les cheveux épars, et me disaient : Tu mourc ras ! Puis, après, il s’en montra d’autres, avec des visages t horribles, qui me criaient : Tu es mort! Alors, dans le trouf b!o de mon esprit, je ne sentis plus ou j’étais. Il me sembla € que des femmes échevelées marchaient en pleurant; je « crus voir le soleil s’obscurcir à ce point que l’on voyait les « étoiles si pâles que l’on eût dit qu’elles pleuraient les « morts; les oiseaux, frappés dans l’air, tombaient, et au « milieu du bruit causé j)ar des tremblements de terre, tout « épouvanté, je crus voir venir à moi un ami qui me dit : « Ton admirable dame est sortie de ce siècle ! » Alors je com- « mençai à pleurer, non-seulement dans mon imagination, € mais avec mes yeux, les baignant de’ véritables larmes. « Puis, je regardai vers le ciel, et il me sembla voir une « multitude d’anges qui se dirigeaient en chœur vers la voûte € céleste , conduits par une légère vapeur d’une blancheur « éclatante. » (Vita Nuova.)

Telle était, chez lui, l’intensité du rêve que Wordsworth l’appelle, à bon droit, Dante au sourcil visionnaire.

Par là, ce qui ne s’était jamais vu chez aucun artiste, un poëte saisi, dominé, entraîné par son œuvre, il nous a été donné de le voir chez Alighieri; et c’est, à mes y eux, la grande originalité do la Comédie Divine, et la raison pourquoi elle remue si profondément ceux qui ont connu la mort dans l'amour, et l’exil, cette mort vivante.

Tout le monde sait par cœur la fameuse définition du poëme épique fournie par Boileau , dans le troisième chant de l'Art poétique :

D’un air plus grand encor la poésie épique Dans le vaste récit d’une longue action.

Se soutient par la Fable, et vit de fiction, etc.

Personne n'ignore la bulle d'excommunication fulminée contre les épopées chrétiennes :

C’est donc bien vainement que nos auteurs déçus Bannissant de leurs vers ces ornements reçus.

Pensent faire agir Dieu, ses saints et ses prophètes Comme ces Dieux éclos du cerveau des poètes.

Il est permis de se demander si Boileau avait lu la Comédie Divine. Mais il avait lu, à coup sûr, la Jérusalem dchvrée,et c'est à peine s’il lui consacre quelques vers bourgeois et ironiques. Il n’a rien compris du Tasse, ni sa grâce passionnée , chevaleresque , tout italienne , ni la mélodie de scs mètres virgiliens. Cette poésie qui, tour à tour, sonne comme un clairon, murmure et gazouille comme un ruisseau et comme un oiseau, soupire comme une vierge, se déchire et pleure comme Didon et Phèdre, cet hymne des croisades, ce dithyrambe de l’héroïsme et de l’amour, où l’ascétisme de saint Bernard s’allie à la fougue d’Eros, troublaient, effarouchaient / Boileau sous les classiques ombrages de sa maison d'Auteuil.

Qu'eût-il pensé des hardiesses, des visions, des brutalités de Dante?

Sa conception de l’épopée était, à tout prendre, celle de son temps. Fénelon n’est-il pas fils d’Homère ? Les romans de saint Louis, de Charles-Martel, d’Alaric, de Childebrand, ne sontils pas modelés sur Virgile ? Au xvi* siècle, la Franciade, de

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Ronsard , qu'est-elle , sinon un décalque de l'Énéïde ? Seul alors, Guillaume Salluste du Barlas , composant sa Semaine sur le texte de Moïse, avec les développements de saint Basile et de Georges Pisidès, me paraît doué de l’instinct épique. 11 étale, en son œuvre, indigente d’ailleurs et provinciale , la science de son temps : cosmogonie, astronomie, théologie, histoire naturelle ; et c’est pourquoi Gœthe disait :

« Nos poètes devraient s’attacher au col le portrait de Dubartas. >

Au XVIII' siècle , Voltaire écrivait à Botinelli : « Je fais « grand cas du courage avec lequel vous avez osé dire que « le Dante était un fou, et son ouvrage un monstre. »

De nos jours, M. Proudhon, dans son livre de la Justice, s’est montré plus sévère encore.

€ Comment a-t-on pu voir dans cette enfilade de visions « qui ne tiennent à la réalité que par la satire de quelques < contemporains, un poeme épique ? Quoi ! c’est à l’heure où « la papauté, souffletée par Philippe le Bel, est jetée, comme « dans une sentine, à Avignon, que Dante se met à chanter « la théologie, le monde transcendantal, la cité de Dieu ! »

M. Proudhon n’a pas vu que la Comédie divine est une hymne double, chant des funérailles et des noces. Funérailles du papisme, fiançailles du christianisme avec l’esprit antique de Rome et de la Grèce.

J’ajoute que le schisme d’Occident ayant éclaté en 1378, et Dante étant mort en 1320, il était difficile à ce dernier de voir la papauté « jetée comme dans une sentine à Avignon. »

Se dressent, en face de ces injustes et frivoles dédains, le témoignage et l’admiration de Chateaubriand, de M“' de Staël, de Lamennais, de M. Fauricl, de M. Ampère, de MM. Michelet et Quinet, et d’autres plus obscurs, non moins délicats et sincères, tels que Ch. Labittc et Brizeux.

Même le poète souverain, poeta sorcrano, a eu scs ultras, ses fanatiques, ses enragés, qui , par leur amour à fanfare, froissent les amis sûrs et discrets.

« Quelle est, » se demandait M.Villemain, « cette forme de

LES RÉVOLUTIONS DK LA PAROLE, génie, haute et inaccessible? Quel est l’ouvrage de Dante? Faut-il le nommer poëme épique ? »

Quel est, demanderai-je à mon tour, le caractère de l’épopée ? D’où vient-elle ? Quelles ont été les transformations de ce mode du génie poétique ?

L’épopée n’est autre chose que le monument le plus complet des croyances, des sentiments et de l’imagination d’un peuple. C’est l’encyclopédie grandiose, émouvante, d’une nation et d’une époque. Elle naît sur les confins de l’âge sacerdotal et de l’âge héroïque. Elle clôt le premier, raconte le second et prépare le troisième, qui est l’âge humain, et qui a le drame pour expression principale et typique. L’épopée enferme en elle les dogmes, les dieux, les héros, les hommes. Elle est théologique, cosmogonique, légendaire, humaine. € Les grands poèmes épiques, » a dit très-justement M. Littré, « contiennent un sommaire de l’histoire de l’humanité. »

Dans les âges antiques, je constate trois formes essentielles do l’épopée, engendrées chacune par une religion; les dogmes étant, en effet, les moules profonds de l’âme et la matrice des arts et des idées.

Premièrement, l’épopée indienne, fiUe du panthéisme. Deuxièmement , l’épopée hébraïque , fondée sur le monothéisme. Troisièmement, l’épopée grecque, fruit du polythéisme.

Ainsi le génie du poète s’ordonne sur son concept religieux. Son œuvre s’élargit, s’anime, combat, soupire et s’apaise, suivant la grandeur, la flamme, la fécondité de sa notion de l’idéal, et de sa connaissance de la nature.

L’épopée indienne , où tout parle, les eaux, les bois, les montagnes, les vallées ; poésie grandiose et démesurée, où la forêt, l’arbre, la fleur, les perles et les pierres ont leur histoire et leur généalogie, est l’épopée d’un peuple qui s’éveille à peine du fonds des ombres théologiques et sacerdotales. Elle raconte l’homme cosmique, partie du grand Tout, dominé, accablé, absorbé par les fatalités de la nature. Les Vedas, le Ramayana sont les hymnes de l’univers naissant, alors que.

, LA DIVINK COMÉDIE. «5

parmi les forêts, sur les monts lumineux, aux bords des lacs et des fleuves, se consomme le mystique hymen de l’être et des choses.

Elle aboutit au drame, au combat, à la tragédie de l’homme luttant avec soi-même et avec les dieux. Des querelles intestines du cœur humain jaillissent les dialogues sanglants de la scène. Le drame indien, sorti de l’épopée de la nature, conserve encore avec elle sa parenté première. Sacountala, de même que Virginie, n’est-ellc pas la sœur des roses et des lys?

A côté du poëme de l’Inde panthéiste, voici le poëmc hébraïque et arabe, le chant d’Israël. Ici la nature disparaît devant l’Étemel. Le monde n’est rien devant lui. Il en dispose à son gré, et roule les deux comme une tente.

De cette conception du divin naquit une épopée nouvelle. Le Dieu solitaire, révélé au sein du désert, dont il a l’immensité et la majesté, le Dieu vengeur, immuable, foimidable, inspire ces poëmes où la nature et l’homme s’agenouillent devant sa face. Le lirmament raconte sa gloire, l’homme n’est que l’exécuteur de ses décrets. Les Psaumes sont le chœur religieux d’un peuple prosterné, et les Prophètes, comme des luths sonores, vibrent sous les doigts de l’Etemel.

L’épopée indienne absorbait l’homme dans la nature.

L’épopée hébraïque le précipite en Dieu et l'y fait disparaître.

Là aussi naîtra le drame. Il s’appellera Job, l’aiicCtrc de Hamlet, de Faust, de Manfred, le contemporain d’Œdipe et d’Oreste. Le fumier biblique resplendit à jamais comme le Caucase. C’est l’autel où tressaille l’iiomme , cette victime de la vie, cette proie de la mort, ce fils de la douleur, cette hostie des dieux. C’est la tribune où il discute ses droits, la barre à laquelle il s’appuie pour demander justice. Moïse. David, Salomon, adorent, tremblants et satisfaits. Job, on proie aux vers , sordide , rongé d’ulcères , mordu par le doute, indigent, abandonné, raillé, superbe :

« Pourquoi donc, » s’écric-t-il, * vivent les méchants, et

« pourquoi sont-ils gorgés de richesses? Qtiare ergo impii • vivunt et confortati diritiis? »

C’est l’accent môme du Prométhéc d’Eschyle.

Avec Homère, une épopée naquit, bien différente de l’épopée indienne et des poèmes hébraïques. L’unité panlhéistique étant brisée, l’homme n’est plus ce frôle atOme errant dans l’immensité des choses. L’ombre de Jéhovah ne descend plus du Sinaï ou du Liban sur les générations qu’elle enveloppe d’épouvante. L’homme se connaît, s’affirme et s'individualise. Il se sent libre au sein de l’Univers. Il donne aux dieux ses traits, ses amours, ses colères. Ces dieux, humains comme lui, se divisent, s’injurient, s’irritent, conspirent les uns contre les autres ; un cœur humain palpite en eux. Ils n’ont sur lui que le privilège de l’immortalité.

L’épopée indienne plongeait l’homme en la nature. L’épopée hébraïque l’absorbait en Dieu. L’épopée homérique absorbe Dieu en l’homme. C’est le chant de victoire dos énergiques humaines. Achille, Diomède, Ajax sont fils des dieux, pareils aux dieux. La beauté d’Hélène et de Briséis n’envie pas la beauté de Vénus et d’Hébé. De la terre au ciel, monte une échelle symbolique. Jupiter en descend, pendant que le Péliade la gravit. Mortels et immortels échangent leurs amours. Les filles des hommes attirent et subissent les caprices des dieux. On entend, entre l’Olympe et la terre, une sorte de tutoiement familier et sublime.

De là l’ampleur, la sûreté, la sérénité d’Homère. Assis sur son escabeau, le rapshode d’Ionie converse avec le maître du tonnerre, couché sur les nuées.

Et cependant, après Homère, le drame pleure et frémit aux mains d’Eschyle, de Sophocle et d’Euripide, tant l’àme humaine est affamée de combat !

Enfin le génie grec s’épuise, comme une source que n'alimente plus l’eau des glaciers. La liberté cix)ûlante entraîne dans sa chute l’art, l’épopée, le drame. Que restc-t-iP La critique. Elle mène le deuil du génie. Le monde est la proie des commentateurs. Alexandrie et Byzance n’enfantèrent que

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des scoliasles, des diascévastes, des chorizontes; et l’esprit eût succombé sous la stérilité des gloses si le christianisme n’eût rajeuni l’éloquence pacifiée et la poésie mourante.

Après la chute de l’Empire et les invasions des Barbares, le monde occidental chercha à renouer la chaîne des temps. Des chants nationaux et guerriers éclatèrent dans toute l’Europe. Les sagas Scandinaves répondirent aux Niehelungen germaniques et au romancero espagnol.

En France, une double épopée se forma : l’épopée héroïque de Charlemagne, l’épopée mystique du Saint-Graal. Ces deux manifestations du génie chrétien furent communes à toutes les nations chrétiennes. Elles exprimaient, en effet, ce que celles-ci avaient de commun : l’héroïsme, la foi.

Ce temps où fleurit la légende chantée par les troubadours et les trouvères, offre mainte analogie avec les temps antèhomériques résumés et condensés dans l’Iliade.

Quelle nation alors aura la gloire de produire le poète dont l’œuvre sera l’incarnation vivante des poètes inconnus qui l’ont précédé? L’Italie ouvrira cette ère nouvelle. Dante sera cet Homère.

Pourquoi Dante a-t-il donné à son poème le litre de comédie, auquel les Italiens ajoutèrent plus lard l’épithète du divine f

« La comédie , * écrivait-il lui-méme , « est un genre de « composition poétique qui diffère de tous les autres. Il dif- « fère de la tragédie en ce que la tragédie est belle cl pai- « sible dès le début, horrible à la fin. La comédie, au cou- « traire, s’annonce par do graves embarras , mais aboutit à « quelque chose d’heureux , comme on peut le voir dans Té-

« rence Ces deux genres diffèrent également par le lan-

< gage. Celui de la tragédie est élevé , sublime; celui de la f comédie est détendu et simple, comme le veut Horace dans

« sa poétique. C’est par là que le présent ouvrage s’appelle « comédie. Si vous regardez le sujet, il est d’abord horrible « et hideux, c’est l’enfer ; et il est à la fin heureux, désira- « ble, gracieu-v, c’est le paradis. Si vous regardez le langage, € c’est un style détendu et simple , puisque c’est la langue « vulgaire dans laquelle conversent les hommes. »

Dans cette façon de raisonner, peut-être un peu subtile, dans ces arguments théologiques et scolastiques, où le rhétheur et le grammairien se mêlent au mystagogue, dans cette docilité aux préceptes d’Horace , reconnaissez le génie dantesque. A la fois naïf et raffiné, passionné et didactique , inspiré et érudit, poêle et scoliaste, rêvantcomme Virgile, dissertant comme Aristote. C’est le successeur et l’héritier de deux décadences. Alexandrie et Rome ont ici laissé leur empreinte. Vainement chercherez-vous la sérénité enfantine et puissante d’Homère. Dante porte le poids de deux civilisations éteintes. Chargé de souvenirs confus, j’admire qu’il puisse s’en dépouiller, s’élancer aux cimes poétiques, oublier le dur idiême des commentateurs, et retrouver la voix argentine des rapshodes ioniens et des troubadours provençaux.

On s’est demandé s’il avait une théologie, une philosophie personnelles. D’aucuns l’ont considéré comme un révélateur. D’autres ont voulu, interrogeant la Comédie Divine, en faire jaillir les visions d’un prophète. Il en est qui lui accordent, sans hésiter, la science universelle. A leurs yeux, le Padre Alighieri a quelque chose du Zeus d’Homère, père des hommes et des dieux, et l’histoire tout entière se déroule sous son regard, ultima fala patescimt. Tous les partis, religieux ou politiques, le réclament pour leur ancêtre, et, grâce aux volontaires obscurités de son poème , il leur a été facile d’y trouver des armes.

Je ne sais, quaut à moi, nulle école plus fausse, plus déclamatoire et plus vaine que l’école de ces sophistes qui, torturant les mots , prêtant aux morts illustres des pensées qui leur furent toujours étrangères, transforment Richelieu et

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Bossuet en révolutionnaires, et Biaise Pascal en apôtre de la raison.

A quoi bon s’en faire accroire et se duper soi-même? Que gagne la liberté à aflSrmer qu’elle n’a jamais eu d’adversaires, et que ceux qui l’ont combattue étaient, au fond, ses soldats? N’y a-t-il pas là quelque infatuation? J’y vois, à coup sûr, un manque de sérieux dans les choses morales, et l’abdication de la plus vulgaire prudence. Je repousse cette rhétorique où se perdraient toute justice et tout ressentiment.

Dante n’a pas de philosophie propre. Il adopte celle de son temps, bizarre mélange de Duns Scott, de Platon et d’Aristote. Il n’avait pas non plus d’autre théologie que celle de saiut Thomas et des conciles.

Sa politique, il la caractérise en termes formels dans son épitre dédicatoire à Can Grande, chef de la ligue gibeline :

Jura monarchiæ, saperas, Plilcgetonto, lacusquo Lustrando cecioila, Tolueruut pela quousque...

« Parcourant les sphères , les bords du Phlégéton et des « lacs, j’ai chanté les droits de la monarchie autant que me € l’ont permis les destins. »

La Divine Comédie est l’épée de l’empire gibelin contre le pouvoir temporel des Papes. Dante poursuit les ennemis de l’empire jusque dans la mémoire des Romains qui assassinèent le divin Jules. Etrange catholique, républicain non moins étrange, il prépare à l’empereur Henri VU un trône en paradis, et plonge Nicolas III, Boniface VIII, Clément V, Brutus et Cassius dans l’étemelle géhenne.

« Brutus et Cassius aboient en enfer, • dit-il au sixième chant du Purgatoire; et, s’adressant à l’Italie : « O race qui « devrais être obéissante et laisser César s’asseoir sur la selle, € si tu comprenais ce que Dieu t’a prescrit. »

L'esprit de l'homme n'avait pas attendu le Christianisme pour voyager dans le pays de la mort. Homère , dans l'Odyssée , conduit son héros dans l'enfer grec. Mais Ulysse ne fait que traverser le sombre abîme. Impatient de revoir la douce lumière du jour, si chère à ceux de sa race, il se hâte de revenir sur la terre.

Virgile ouvre au pieux Énée le chemin qui mène au Styx, aux champs des pleurs, aux Champs-Élysées. Création artificielle, l'enfer virgilien ne vaut que par l’imagination du poète, et il est facile de voir que celui-ci ne croit pas aux fantômes qu’il évoque.

Au contraire, le poème de Dante a pour point de départ le tombeau de Béatrice. Il commence, sc déroule et s’achève dans les contrées mystérieuses et invisibles. Parlé, le système épique de l’Inde, de Rome et de la Grèce, est renversé ; l’idéal hébraïqme s’élargit jusqu’à se dissoudre, et l’épopée florentine marque dans l’art une époque nouvelle et inconnue. € La Divine Comédie est l’Odyssée du chrétien » (1).

Elle peut être considérée sous trois aspects principaux. Comme œuvre bttéraire, elle ouvre la renaissance, annonce Arioste, Boccaco et Rabelais. Comme œuvre politique, elle expose, en une langue de bronze, les plaies de l'Italie, la guerre de la papauté et de l'empire, le fond même du moyen-âge.

Comme œuvre morale, la Comédie Divine inaugure, dons le monde, le règne de la conscience individuelle succédant à l'auloritô sacerdotale. Elle ébauche l'Eglise de l’avenir. Par elle, est arraché à l’Église romaine le monopole do la distribution des récompenses et des châtiments. Par elle, le Christianisme est élargi, et l’axe de la justice est changé.

(I) E. Qüinbt, lUi'oI. d'Ialie.

Gœrres, disciple de Schelling, a ferit q^iclque part ;

« La religion, dans son essence, est une, étemelle, immua- « ble comme Dieu même ; mais dans son développement et « dans ses formes extérieures, elle tombe sous la loi du temps « qui est celle des hommes; et dans ce jeu, en quelque sorte « mécanique, de la vie et de la mort, elle s’épure, s’élève, « se généralise, et tend sans cesse vers l'infini, son principe « et son but. »

Ainsi l’Histoire, à travers ses grandeurs et ses décadences, tend sans cesse vers la vérité et Injustice. Elle nous montre, à chaque pas du temps, la sagesse et la lenteur de ses lois. Souvent triste, navrée, blessée, quasi mourante, elle avance au milieu d’un cortège de ruines ; et chaque débris du passé qu’elle foule est une assise de l’avenir. Pour qui la considère attentivement, sa marche n’est jamais interrompue. Elle ne tourne pas dans le cercle de Vico. Elle se déroule dans une spirale infinie. La liberté humaine est son artisan. Le progrès est sa loi. Même aux heures les plus lourdes et les plus sombres, vous apercevez l’immortelle étoile qui la guide.

Le moyen-âge, en particulier, peut être considéré comme une marche ascendante vers la lumière. Marche douloureuse.

par d’âpres senliers, sous une pluie de sang qui tombait

goutte à goutte, et dont chaque goutte perçait jusqu'aux os.

Le peuple, durant mille ans, a gravi le chemin du Calvaire, trempé de sueur, altéré, portant sa croix sur ses épaules. Et il n’y avait pas là de Simon Cyrénéen pour alléger son fardeau, ni de Véronique }iour essuyer sou visage. Pensif, il allait, tantôt résigné, tantôt geignant, grondant parfois, mais toujours accablé.

Il existait, aux temps d’Auguste et d’Adrien, une école d’admirateurs du passé qui lui sacrifiaient le présent et lui auraient immolé l’avenir. Je ne parle pas de ceux qui regrettaient, à bon droit, la ruine des mœurs, s’affligeaient des symptômes de la décadence politique et morale. Je parle do ces pieux zélateurs des vieilles œuvres du génie latin, qui, dans leur ferveur d’archaïsme, préféraient à Virgile Enniuset Navius, destituaient Titc-Live au profit de Fabius Pictor, et dédaiguaient l’amphithéâtre de Pompée ou le forum de César, par respect pour les égoûts de Tarquin.

Pareil engouement s’est vu de nos jours pour le moyenâge. Bon nombre d’excellents esprits se sont attardés au sein de ces ténèbres ; des hommes du monde ont réhabilité les monastères; des artistes et des poètes se sont agenouillés devant les monuments gothiques ; il s’est rencontré des femmes qui ont regretté le temps d’Héloïse et d’Yscult, oubliant que c’était aussi le temps de Barbe-Bleue; et des politiques orthodoxes qui nous ont dévoilé le beau côté des bûchers, des tortures, des massacres en grand ; des légistes et dos philosophes qui confessent l’utilité de l’Inquisition et de la Saint- Barthélemy.

Il m’est impossible de partager cette vue étrange de l’histoire. Certes, nul plus que moi n’est curieux des manifestations héroïques de la pensée. Je comprends la grandeur de la chevalerie et des croisades. Mais pendant que ceux dont je parle s’éblouissent à contempler l’éclat des glaives et des bannières; pendant qu’ils s’ébaudissent au souvenir des vaillauts hommes d’armes, des tournois, des chansons du château.

de la beauté des châtelaines au clair visage, ou murmurent peut-être les dernières syllabes des cantiques et des oraisons; moi, je regarde ce pauvre homme attaché sur sa glèbe, enchaîné à sa misère, rivé à sa ser\-itude, cloué à son ignorance ; je le vois fouillant le sol sans relâche, pour enrichir son seigneur, fouillant sa maigre escarcelle pour engraisser le fisc; nu, pâle, humble, timide, farouche, affamé, je mesure avec terreur le cercle fatal de guerres, de pestes, de famines au'centre duquel il se meurt à toute heure; je sais qu’il n'a jamais eu la paix, et qu’il n’aura pas, en mourant, l’espérance, car l’horreur de l’enfer succède à la dureté de sa condition; il échappe à un gouffre de souffrances pour tomber à jamais dans un abîme de douleurs; sa vie, commencée par un cri, continuée par les larmes, finit par l’épouvante.

Enfant, il est la proie de l’ignorance ; homme, il est la proie de la misère ; mourant, il est la proie de la superstition.

Et je me dis : Est-ce là l’homme ? Être des êtres ! est-ce là votre associé? O vie, est-ce là ton artisan? O histoire, est-ce là ton témoin ? O univers , est-ce là votre souverain et votre juge? Non, ce n’est pas là l’homme! J’en jure par la lumière de ma raison et par les entrailles de ma conscience !

Une chose me frappe dans l’état bizarre et monstrueux du moyen-âge, sorte de pyramide de barons féodaux, ayant au sommet la royauté et l’Église , la noblesse au centre, et le peuple en bas, succombant sous la masse énorme : c’est la patience des opprimés, leur résignation à peine interrompue par les insurrections sauvages et mystiques des Jacques et des Pastoureaux. On dit : c’est l’effet de la morale et de la direction sacerdotales? Étrange morale qui constitue l’éternité et l’impunité de l’injustice ! Direction meurtrière, qui conduit l’humanité à l’avilissement et à l’impuissance !

Je crois plutôt que cette patience tient à un défaut de connaître, à l’absence de clarté. L’homme, au moyen âge, ne sait ni son droit, ni son devoir social, ni ses destinées, ni soi-même. Que sait-il ? Rien. C’est par là qu’il est vaincu.

au LES RÉVOLUTIONS DE LA PAROLE.

Bana cet océan de ténèbres, il ne connaît pas de milieu entre les soubresauts de la colère et la paralysie du désespoir. Formidable ou muet, il s'élance, il s'abat, il attend, il interroge, rugissant comme un loup, accroupi comme un sphynx.

Gomment s'en étonner? Nul ne songe à lui enseigner la science. Même y a-il une science? Au xiii' siècle, cent ans après les épopées carlovingiennes où sonnait si haut l’âme des aïeux, on ne songe plus à séduire, à tremper les cœurs, à charmer l'oreille par des chansons, * on écrit pour le cabinet. La rhétorique fleurit, une réthoriquo verbeuse, intarissable > (1).

Au xiv«, la scolastique a achevé de remplir de vent les tôles vides et sonores des étudiants et des maîtres. L'éducation monacale produit, à gi and renfort de textes, de thèses, de syllogismes, de quidqmd dixeris, cette génération que riiistorien appelle le peuple des sots.

Au milieu de cette nuit de l’Erèbe, quelques rares points lumineux ; parmi ce grand silence, parfois comme un soupir d'espérance, un cri vers l'avenir.

En l'an 1200, en Calabre, un simple, le portier d'un couvent, nommé Joachim, un jour, au fond du jardin, rêvait; une figure d’homme merveilleusement belle lui apparut, tenant une coupe à la main, la lui mit aux lèvres. Joachim, discrètement, boit une goutte : « Eh ! pauvre homme, dit € l'inconnu, si tu avais bu jusqu'au fond, tu aurais bu tout « l'avenir.

Plus tard, Joachim, au retour d'un pèlerinage au tombeau du Clirist, s’arrêta dans un couvent situé au pied de l’Etna. En proie aux visions, il dictait ses rêves prophétiques. € J’é- « tais à ses pieds, dit son disciple, où j'écrivais, et deux au- « très avec moi ; il dictait nuit et jour ; son visage était pâle « comme la feuille sèche des bois. »

(I) Michblbt. Iliil. de t'rauce.

D i g i lue g h y C'iiroglt’

Or, voici la prédiction de ce simple esprit :

« Le mj’stère du royaume de Dieu apparut d’abord comme « dans une nuit profonde, puis il est venu à poindre comme « l’aurore ; un jour il rayonna dans son plein midi ; car à cha- « que âge du monde, la science croît et devient multiple. Il « est écrit : beaucoup passeront, et la science ira se multi- « pliant. »

« Le premier âge est un âge d’esclaves ; le second d’hom- € mes libres; le troisième d’amis. »

« Au premier les orties, au second les roses, au troisième « les lys » (1).

Pour créer cet âge humain de l'égalité et de la fraternité, pour conquérir ces jours bénis de l’amitié universelle, il faut que l’homme, affranchi des liens, émancipé des obscurités du moyen-âge, apprenne à se connaître soi-mémc, à connaître le monde qui l’entoure, à parcourir les deux qui l’environnent, à jeter l’ancre de la certitude au sein du vrai, en dehors des fantômes qui l’obsèdent.

Ce travail de délivrance est le grand œuvre du xvi® siècle. Le Verbe des inventeurs l’a accompli, malgré les conjurarations du vieil esprit romain.

Le moyen âge ignorait la terre, l’homme et les deux.

Les anciens, comme chacun sait, avaient mis partout des bornes à la configuration de l’univers. Où s’arrêtaient leurs conquêtes et leurs connaissances géographiques, s’arrêtait, pour eux, l’étendue du globe tenestre. Toutes les fois qu’ils n’avaient plus de terres ni de peuples à figurer sur leurs cartes, les grecs et les latins écrivaient hardiment : « Thi de- « f uil orhis, ici finit le monde. »

(I) Michblet. HUl. de France.

Îi6 LES RÉVOLUTIONS DE LA PAROLE.

On n’imaginait rien au-delA ; ces limites étaient sacrées, ces colonnes d’Hercule reposaient sur le dogme.

Après la chute de l’empire romain, à la suite du grand mouvement des barbares, les limites du monde connu s’ouvrirent et laissèrent entrevoir des perspectives agitées. Mais, au moyen-âge, la géographie retomba dans une profonde nuit. On ne connaissait même plus la place respective des trois parties du monde. Les cartes fabriquées dans ces temps d’ignorance donnent aux villes, aux côtes, aux fleuves et aux mers, des positions qui étonnent. Les relations étaient devenues si diflBcilcs que, vers la fin du x* siècle, un abbé de Cluny, en Bourgogne, ayant été prié de conduire des moines dans un monastère, auprès de Paris, s’excusa sur les dangers du voyage ; « Il ne voulait pas, disait-il s’exposer dans une région étrangère et inconnue. » Plus d’un siècle après, des I moines de Ferrières, dans le diocèse de Sens, ne savaient pas qu’il existât en Flandre une ville appelée Tournai ; les moines de Tournai ignoraient de leur côté où était le couvent de Ferrières. Une affaire qui regardait les deux couvents les oblige à se chercher.

Ils se cherchèrent, en effet, avec des peines inouïes, et ne parvinrent qu’après longtemps â se retrouver, par hasard, sans savoir où. Que vous semble de cet immense colin-maillard de moines moinillant moinant de moinerie ?

L’homme marchait donc à tâtons, en aveugle, sur son coin de terre. Confiné, fixé, incrusté, il vivait, solitaire, proie facile de l’aristocratie et du clergé. Tournant autour de sa cabane, comme l’ombre autour d’un chêne, il ne connaissait pas cette fierté, cette assurance qui nous viennent du commerce des hommes; il ignorait les échanges destinés à créer, à cimenter l’amitié des peuples ; il ne sentait jamais passer sur sa face le souffle émancipateur des contrées lointaines et des longs voyages.

Voici que dès le xiv® siècle, le monde s’agrandit, l’horizon s’étend, se prolonge. Rubruquis, Marco Paulo, John de Mandeville, Nicolo de Oonti se hasardent sur la mer ; des îles

nouvelles apparaissent, fleurs émergeant des océans : les Canaries, Madère, les Açores; Üiaz double le cap des Tempêtes; Vasco de Gama traveise le golfe de sept cents lieues qui sépare l'Afrique de ITnde.

Mais l’espace qui s’étend entre les îles de l’Afrique et de l’Asie était inconnu ; aucun homme n’avait encore osé tenter un chemin par ces mers ténébreuses, unare lendtrosum.

En ce temps là, un roi d’Espagne, grave et puissant, reçut une lettre d’un certain Génois. Comme elle était recommandée par frère Jean Ferez, prieur du couvent do Sainte-Marie de Rabida, sa majesté eut la bonté de la lire.

« Sire, je navigue depuis ma jeunesse. Il y a quarante ans « que je cours les mers. J’ai conversé avec un grand nombre • •

« de gens sages, avec des ecclésiastiques, des séculiers, des « latins, des grecs, des indiens, des mores, et des personnes « de toutes sortes de religions. J’ai acquis quelque conuais- « sance dans la navigation, dans l’astronomie et la géométrie.

< Je suis assez habile pour dresser la carte du monde et « mettre les villes, les fleuves et les montagnes au.v beux oh € ils sont. Je me suis appliqué aux livres de cosmographie,

« d’histoire, de philosophie. Aujourd’hui je me sens porté à « entreprendre la découverte des Indes. Je ne doute pas que « ceux qui apprendront mon dessein no s’en moquent ; mais € si votre altesse veut me donner les moyens de l’exécuter,

« malgré les obstacles qu’on y trouve, j’espère fermement « réussir. J’ai été dans la forteresse de baint-Georges qui est « presque sous la ligne, et je puis assurer que ces lieux ne « sont pas inhabitables, comme qnelques-uns l’ont écrit. Je « viens donc à votre altesse pour la prier de favoriser mon « entreprise.

« Signé : Christophe Colomb. »

Homme du peuple, comme la plupart des génies, fils d’un cardeur de laine, Christophe Colomh ne connut jamais l'humilité de l’esclave, ni la vanité du parvenu. < David a

Ui LES RÉVOLUTIONS DE LA PAROLE.

gardé les brebis avant que d'élre roi ; » écrivait-il fièrement,

€ je suis le serviteur du même Dieu qui l’a mis sur le trône. »

Peuple ! océan sans fonds et sans bornes, source inépuisable,. matrice auguste des idées, qui se penche sur toi, pensif, entrevoit, dans tes profondeurs, la loi de la création étemelle. Les aristocraties s’éteignent, les oligarchies se corrompent, les rois meurent exilés et leur race dégénère, les monarchies tombent les unes sur les autres, les institutions s’écroulent et les lois sont changeantes comme les flots, ce qui nous semblait immortel est, en effet, périssable.

Hélas ! combien de fois le phare de nos espérances s’est changé en écueil! Mais toi, ô peuple, tu possèdes à jamais la vie mystérieuse; tes haltes sont des repos, ton sommeil est une promesse, et tes réveils sont des aurores. Souvent je te gourmandais de ton indifférence, j’accusais ta torpeur ; « Tu « dors, disais-je, et tes amis meurent pour ta cause! » Et tu m’as répondu : « J’avais dormi pendant mille ans le lourd t sommeil du moyen-âge ; et voici : au xvi® siècle, j’engen- « drais Christophe Colomb, Bernard Palissy, Rabelais, Ccr* « vantes, Michel-Ange et Shakespeare. Homme de peu de « foi, pourquoi m'accuses-tu î Lève les yeux! regarde! l’astre « de 89 et de 92 est-il couché ?

« — Non, je le vois qui franchit la région des brumes san- « glantes ; il monte lentement derrière l’horizon et bientôt sa « clarté fera pâlir et fuir les ombres et les spectres. «

Dirai-je les angoisses, les espérances de Colomb? Repoussé par Venise, repoussé par le Sénat de Gênes qui ne veut pas en croire un inconnu, un homme des petits métiers ; éconduit par la France, bafoué en Angleterre, traité de fou par les savants portugais, volé par le roi Don Juan;, une femme, Isabelle de Castille, l’écoute, le comprend, offre d’engager ses joyaux pour subvenir aux frais de l’entreprise.

Le vendredi 3 août 1492, il quitta le petit port de Palos, confia son rêve et son lionneur à trois pauvres caravelles à peine pontées. Il montait la Sainte-Marie ; Martin Alonzo Pinzon montait la Pinla, et son frère Vincent (a Nina.

Le vent favorable soufflait du large, les cieux étaient inondés de lumière, les cœurs navrés de crainte et d’espérances. Assemblés sur la rive, les hommes et les femmes pleuraient : « Adieu! adieu ! nous ne les verrons plus. » Nul ne croyait à leur retour. Ils partaient pour l’inconnu.

Les caravelles, disparaissant à l’horizon, semblaient s’évanouir à jamais au sein de l’invisible. Sur toutes les âmes pesait l’accablement de l’infini.

Le troisième jour de la traversée, le gouvernail de la Pinia se détacha. Le gréement était vieux. Les équipages étaient novices. Ils murmurèrent, frappés d’épouvante. La nuit, ils virent, avec tremblement, des flammes jaiUir du pic de Ténéritîe. Ils s’agenouillèrent; ils avaient peur.

Mais, suivant la remarque de l’éloquent auteur des Révolutions d’Italie : * si les garanties matérielles avaient été négligées, Colomb n’avait oubUé aucune de celles qui tiennent à rame. Il s’était armé de toutes les puissances morales de la terre, depuis les visions du moine Joachim de Calabre, jusqu’à la science de Toscanelli. »

« A ce moment, l’esprit humain rassemble ses forces, il ouvre ses ailes dans toute leur envergure pour traverser l’immensité. »

Christophe Colomb, en effet, tient à deux mondes : il se rattache au moyen-âge p® sa foi vive, ardente, enthousiaste, par le côté mystique et merveilleux; il plonge dans la xvi® siècle par son savoir, son génie mathématique, l’audace mesurée de ses talents. Debout, sur la hmite de deux univers, à mesure que son vaisseau avance dans l’espace et la lumière, le moyenâge s’efface, s’enfonce, disparaît, s’évanouit dans la nuit du passé. Il lui a pris ce qu’il avait de vivant. Surtout il a dérobé la grande idée italienne, toujours en quête de l’universel. Ce n’est pas pour lui qu’il va conquérir un monde, ni pour sa patrie, c’est pour l’Humanité. Il semble que sa caravelle soit poussée par le génie des peuples, et que l’âme du monde souffle dans ses voiles. Assuré de vaincre, il suit directement le chemin mystérieux qui le conduira aux rives fortunées.

Î50 LKS RÉVOLUTIONS DK LA PAROLE.

Nulle hésitation, il voit.' et il marche à son but avec tranquillité. Comme saint Paul, il disait ; < La Foi est la possession des choses qui ne sont pas encore. »

« Il navigua ce jour-là à l'ouest, qui était sa route ; la mer, € calme et bonne comme dans la rivière do Séville, l’air des « matinées déheieux; il ne manquait que les rossignols. « L’amiral dit : Grâces soient rendues à Dieu ! » (1).

Sénèque le tragique l’avait jadis prophétisé, ce voyage miraculeux :

Venient onnis

Sœcule seris, quibus oceamis Vincula renim laxet, et ingens Pateat Icllus, Tiphysque novos Delegal orbes, nec sit terris üUima Tule....

« Dans les années tardives, viendront des siècles où c l’océan relâchera le lien des choses, et alors apparaîtra une « immense terre, un autre Tiphys découvrira de nouveaux « mondes, et Thulé ne sera plus reculée des terres... »

Vous connaissez les quatre voyages de l’amiral : le premier, accompli dans la joie et la sérénité; les trois autres, au milieu des dégoûts, des tristesses, des révoltes do l’équipage. Mais sa confiance en Dieu ne l’abandonna jamais.

« Le secours de Celui-là, » écrivait-il, « ne m’a jamais « manqué. Une fois, je me trouvais tout découragé, mais Lui « me souleva avec son bras divin et me dit : Lève-toi, « homme de peu de foi, me voici, ne crains rien. >

« Il m’a montré la voie de ce ciel nouveau et de cette « nouvelle terre dont parle saint Jean dans l’Apocalypse. » « Au milieu de mes tristesses, j’entendis une voix plus « douce qui me disait : ô homme lent à croire et à servir ton « Dieu, le Dieu de tous ! qu’a-t-il fait de plus pour Moïse et

[1) Caria dcl Amiralu.

« pour David, son serviteur? Depuis que tu es né, il a pris « grand soin de toi ; quand il t’a vu en âge d’agir selon ses

< desseins, il a fait merveilleusement sonner ton nom par € toute la terre. Il t’a donné les clefs des barrières de la mer « océane qui étaient serrées et fermées par des chaînes si « fortes. Ta vieillesse no sera point un empêchement à toutes t les grandes choses que tu dois encore accomplir. >

Nul homme n’a été plus visiblement inspiré et prophète que Christophe Colomb. Nul n’a eu une plus claire idée de l’inüni.

11 disait : « Je voudrais qu’on ne raccourcit pas tant la main de Dieu. >

Il ajoutait avec un élan superbe : * Raison, mathéma* € tiques, mappemondes, ne me serviront de rien pour l’entre-

< prise des Indes. >

Dans sa iftystique et généreuse ardeur, il invoquait tour à tour les prophéties des païens, des juifs, des chrétiens, des rabbins, des mahométans, des sibylles et de David.

Fils d’Abailard, précurseur de Voltaire : « Je dis, » s’écriaitil, « que l’Esprit-Saint agit dans les chrétiens, les juifs, les

< maures, et dans toutes les autres religions. >

Tendre et doux, comme le sont les vrais grands hommes, il dit de son fils embarqué avec lui : « C’était mon chagrin

< que de le voir endurer tant de fatigues et supporter mieux

< que nous la vue du danger. Il mettait du cœur et de l’es- « prit pans toutes ses actions. Il était tel que s’il eût navigué € quatre-vingts ans. O incroyable force de caractère! »

Enfin, enivré de sa découverte, saisi de l’enthousiasme sacré do l’inventeur, il écrivait : » J’ai réalisé ce que les € forces humaines jusqu’ici n’avaient point atteint; car si € quelques auteurs ont écrit ou parlé de ces îles, ils l’ont fait € par conjecture et à travers des fables. Personne jusqu’ici € n’a pu dire : « Je les ai vues! » Que le Christ se réjouisse « donc sur la terre comme il se réjouit dans les deux! •

Au bruit de sa découverte, Pierre Mailliyr d’Anghierra s’écriait : t Beari senlio spiritos mcos. »

25J LES KÉVOLLXIONS DK LA PAROLE.

11 semblait que rKuropo entière fût en fêle, comme une fiancée à qui le gai cortège des noces amène son époux.

Et lui, Colomb, l'auteur de cotte immense joie, et sainte, allait bientôt expirer de misère. Enveloppé do l'ombre de l'oubli, cœur navré, flme en détresse, il écrivait au roi Ferdinand ;

« Je suis entré au service de votre majesté depuis vingt- « huit années; à présent, je n’ai plus un cheveu qui ne soit « blanc; j’ai le corps débile et infirme. Tous mes biens m’ont « été enlevés ; que le ciel et la terre pleurent sur moi ! je n’ai € pas même un maravédi pour faire une offrande spirituelle. « Qu’il pleure sur moi celui qui a connu la charité, la vérité « et la justice! »

Dans cette plainte, j’entends retentir celle des peuples infortunés que Christophe Colomb se proposait d’amener à sa foi par la douceur et la persuasion, et que l'ambition, la cupidité espagnoles unies ô la farouche orthodoxie romaine ont immolés. O monde qui naît pour mourir!

L’amiral expira à Valladolid, dans un lit d’indigent.

Ainsi finit cet homme, qui avait promis et donné ù l’Espagne des empires, nudo nocchier promctlitor di regni.

C’est la destinée de ceux qui cherchent, annoncent, parcourent les routes inconnues.

Dédaignés, outragés, calomniés, fugitifs, pauvres, ils meurent, laissant pour héritage uu monde nouveau au vieux monde qui les a méconnus.

Christophe Colomb symbolise les martyrs de l’idée. Le grabat do Vulladolid est graud comme le Caucase et le Calvaire.

Cependant, André Vesale allait découvrir l’homme, l€ monde interne.

Au moyen-ôge, toutes les sciences étouffaient sous le principe d’autorité. L’anatomie était représentée par Gallicn.

« Kien, » disait à Paris le professeur Jacques Dubois, Surnommé Silvius, t n'oserait se passer dans la nature autre- « ment que ne l’a dit Galien. » '

Vesale, cet homme dont Boei have a dit * que les siècles ne peuvent lui rien comparer, » arracha ù la mort les secrets de la vie. Après avoir achevé à Louvain ses premières études, il vint à Paris. Là, combattant Silvius, avec le courage et l'ardeur déployés par Abailard contre le vénérable Guillaume de Champeaux, opposant à la routine l’observation et la science, il exhortait les étudiants, ses compagnons, à venir avec lui au cimetière des Innocents.

Ils y allaient la nuit, et, penchés sur les débris de la nature humaine, recueillaient des ossements, sombre moisson de la science. Un jour, à Montfaucon, lieu sinistre où l’on déposait en plein air les cadavres des condamnés à mort, il fut attaqué par des bandes de chiens féroces auxquels il disputait leur nourriture. Une autre fois, à Louvain, il aperçut le corps d’un voleur qui avait été brûlé par un feu de chaume et qui était lié à un poteau. Les oiseaux l’avaient dépouillé de sa chair, en sorte que les os se montraient à nu, blancs et liés entre eux par la seule force des ligaments ; semblable aux pendus de François Villon :

La pluie nous a débués et lavés.

Et le soleil desséchés cl noircis.

Soutenu par un ami, André Vesale grimpe vers le haut dit poteau, enlève les os des principaux membres, et, furtivement, rapportc, à plusieurs fois, ces os chez lui. Il retourne à minuit pour arracher la tête, le tronc, le thorax, qu’une chaîne de fer liait à l’extrémité supérieure du poteau. Avec ces emprunts, faits aux gibets et aux tombes, il dressa le squelette de l’homme à côté de ceux du singe, des autres quadrupèdes et des oiseaux, posant ainsi les bases de l’ostéologie comparée.

Ce n’était point assez pour ce héros. Il se demanda : « Comment e.st fait le corps de l’homme? » Curiosité redoutable, car l’Église veillait, jalouse, enfouissant, sans l’interroger.

25t LES RÉVOLUTIONS DE LA PAROLE,

ce miracle de vie. Mais l’esprit d’indépendance qai, sous des formes diverses, inspirait Luther, Colomb, Marcile Ficin, Politien. Pic de la Mirandole, Erasme, Mamix, poussait le scalpel de Vesale. Comment s’arrêter en chemin, alors que l’amiral de la mer océane avait découvert un monde, et que, bientôt, Koppemic et Kepler disséqueront les astres?

En 1535, André Vesale ouvrit le corps de l’homme. En 1543, il publia son livre sur la structure du corps humain : Andrcœ Vesalii Bruxellensis de humani corporis fàbricà.

L’antiquité, l’autorité, la tradition, l’empirisme étaient enfin, et pour jamais, remplacés par l’étude expérimentale. L’anatomie était constituée. L’homme cessait d’être à soimême un mystère. La sculpture et la statuaire allaient renaître avec le souvenir de la beauté, le sentiment de l’idéal et le respect du vrai. André Vesale engendrait Michel-Ange.

Une révolution s’accomplissait au fond des régions inexplorées de l’Être.

Elle en chassait l’empirisme médical et le mysticisme dogmatique. Par le scalpel de Vesale, la libre pensée a fait tressaillir les fibres et les entrailles humaines.

' Condamné par l’Inquisition pour un crime imaginaire, la peine de Vesale fut commuée, grûce au roi Philippe II , en celle d’un pèlerinage à Jérusalem. Exilé, il partit en 1504. Après son voyage expiatoire, jeté, par les vents contraires, dans llle de Zante , seul , manquant de pain et d’abri , il mourut. Il avait cinquante ans à peine. Un orfèvre se penclia sur le cadavre, le reconnut, lui lit à la hôte d’humhlcs funérailles. Dans une chapelle de la Vierge on lisait cette inscription :

€ Tombeau d’André Vesale , médecin de Bruxelles , qui « mourut au mois d’octobre, l’an 1564, en revenant de Jéruc Salem. »

L’Inquisition lui fit expier le crime d’avoir révélé l’homme à l’homme.

Elle va bicntôtpunir Galilco Galilci d’avoir révélé ù l’homme le ciel.

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LUS IXVIÎXTEUR3

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