‹ Les révolutions de la paroleChapitre 23 sur 32 · LA. UKNAISSANGL'. - LUS ARTISTES. Î · texte numérisé non relu

LA. UKNAISSANGL'. - LUS ARTISTES. Î

^ Le Christ do ccs lemps, c’est le Dieu d’Israël incarné dans la forme idéale créée par les Grecs, Pater Dcoriim, homi- Humque, le Zeus d’Homère et de Phidias, avec la barbe opulente et la belle chevelure li’liyacinthe des anciens dieux.

Les saintes ressemblent à des déesses. Régulières, calmes, leurs figures ont une dignité antique. Leurs cheveux tombent en tresses et se relèvent au sommet du front, comme la coiffure des nymphes.

Mais au moyen-dge, l’ascétisme a vaincu. Le Christ n’est plus le Dieu triomphant du Thabor. C’est le pâle crucifié, le pôcre exécuté du Calvaire, pour parler le langage du sermonnaire Michel Ménot.

La forme humaine subit aussi, dans l’art, une transformation. Son type change. Elle s’iiarmonise avec l’ogive étroite et haute, elle tend vers le ciel avec un effort visible; l'es lèvres s’amincissent, la figure s’effile et s’allonge, les membres s’étirent, les grands yeux démesurés sont extatiques, le front est presque effacé.

Pourquoi? C’est que la chair est condamnée, la nature proscrite, l’humanité déchue. Le vide que l’éducation monacale a fait dans les intelligences, il semble que les peintres le reproduisent dans leurs tableaux. Ni air, ni espace, ni perspective, ni lumière, on étouffe; la vie disparaît.

Cette absence de vie, cette proscription béate et idiote des énergies do la nature remontaient aux temps byzantins. C’est à Constantinople, sous les empereurs ariens ou orthodoxes, que la décadence de l’art a commencé. C’est là, dans celte ville à la fois muette et bavarde, muette pour la liberté, bavarde pour les subtilités judiciaires et religieuses; c’est dans ce caravansérail et ce pandémonium de tous les sophismes, de toutes les sensualités, de toutes les corruptions, de toutes les servitudes, dans la métropole des Théodose, des Arcadius, ^ des Justinien, que l’art s’est peu à pou dépouillé d’action, de^ passion, d’âme, de pensée, d’idéal. Le despotisme bigot et formaliste de Byzance acheva l’énervement des volontés commencé par le dur génie de la République romaine. Énergie,

originalité, puissance, conception, tout s’affaissa soua le pouvoir d’un seul.

La triste société byzantine eut alors, pour représentants principaux, les scribes, les eunuques et les courtisanes.

Le XVI® siècle, au contraire, est marqué, parmi tous les autres, du signe de la volonté, de la fécondité. 11 veut, il crée, il engendre. Comment? En retournant à l’antiquité, en revenant à la nature, ou culte delà beauté humaine. Vaillant, vivant, passionné, il rentre dans le courant de la tradition universelle. Il touche aux deux pôles du monde intellectuel. Il interroge tous les mystères. Il lève, d’une main hardie, le voile d’Isis. U parle toutes les langues, comme Rabelais. Il connaît toutes les philosophies, comme Montaigne. Il ressuscite les morts, il s’assimile leur esprit, il leur communique le sien propre. Il dit à l’antiquité : salut, ô ma mère! et il dit à l’avenir : marche, ô mon fils !

Combien d’outrages avaient subi, dans Rome elle-même, surtout dans Rome, les monuments romains, ou en peut juger par les plaintes de Pétrarque :

€ Après qu’ils ont renversé les arcs triomphaux d’où ils « ont précipité peuWtre les statues de leurs aïeux, ils n’ont « pas eu honte, pour obtenir un misérable profit, de trafiquer c des débris de l’antiquité et de leur propre infamie. >

Le savant et spirituel Piccolomini s’écriait tristement :

I Rome, il me plaît de contempler tes ruines, dont la chute c révèle ton ancienne splendeur ; mais ton peuple brûle des c marbres arrachés à tes vieux murs pour en fhire de la c chaux: et si cette race impie agit encore trois fois cent < ans, il ne restera pas de traces de ta grandeur. »

Et l’architecte Flaminio Vacca termine invariablement son inventaire des richesses artistiques de Rome par ces mots : c è andatü alla calcan, > < II est allé au four à chaux. >

LA RENAISSANCK. — LES ARTISTES. i«7

Cela no rappellc-t-il pas le mot triste et charmant de P.-L. Courrier :

€ Vénus de la villa Borghèse a été blessée à la main par

• quelque descendant de Diomède; et l'Hermaplirodite (im-

• mane nefas) a un pied brisé. »

Le XVI* siècle retrouva la vieille Rome. Brunelleschi de Florence la recomposa en esprit. Presque tout était enfoui. En creusant, on trouvait le faîte d’un temple debout; les statues sortaient de terre comme des apparitions.

Brunelleschi, t homme de savoir prodigieux et de volonté terrible » (1), découvre alors les lois de l’architecture rationnelle, ressaisit et restaure l’antique esprit des monuments grecs et romains, triomphe du gothique malgré l’opposition ' des francs-maçons de Strasbourg, achève Sainte-Marie-desfleurs, et couronne hardiment cette église catholique par le modèle transformé de la coupole du Panthéon romain. C’est l’image architecturale du xvi* siècle, le symbole de cet âge, dont le cœur est chrétien et l’âme quasi-païenne.

« Il s’agissait de faire pour la première fois une conslruc-

• lion durable qui se soutînt elle-même, sans secours étran- « ger, » a dit M. Michelet. Brunelleschi mena à bien l’entreprise. Il créa l’organisme architectural.

« Où voulez- vous être enterré? « demandait-on à Michel- Ange.

« A la place d’où je pourrai voir éternellement la coupole « de Brunelleschi. »

La renaissance commença donc à fleurir sur la terre italienne. C’est le sol sacré, la terre nourricière, Vabnaparens.

Au xii* siècle, la France avait été initiatrice. Par Abailard, elle remuait et instruisait le monde, en même temps qu’elle l’enchantait par les poèmes du cycle de Charlemagne ou du cycle d’Arthus. Chacun venait s’asseoir à sa table ronde, présidée par Merlin l'Enchanteur, et la coupe circulait, fraternelle, pleine du vin de l’avenir.

(t) Micublbt. Rtnaissance.

Stis LBS RÉIVOIXTIONS DB LA PAROLB.

Mais la France de Charles V, prosaïque, scolastique, sage, sensée, n'attire plus les regards et ne fait pas parler d’elle. Les coups de Haute-Glaire eide Durandal étaient, lors, remplacés par le grincement de la plume des scribes et des chapelains sur le jiarchcmin des châteaux et des abbayes.

Charles VI, Charles VII, ô tristesse ! ô Niobé ! y a-t-il encore une France? Je ne la retrouve qu'au battement du coeur de Jeanne d’Arc. Sous Louis XI, la France est sceptique, tristement rieuse. C’est la France du pauvre Villon et de maître Patheliu. Absorbée par les réformes intérieures, glacée par l’humeur cauteleuse de son roi, elle ne rayonne pas au dehors. L’ombre de Plessis-lcs-Tours est muette et stérile.

L’Italie sera donc l’organe révélateur, comme auparavau la Grèce par les exilés de Byzance, et, dès le ix« siècle, l’Espagne par les Arabes et les Maures.

Ainsi s’est trouvée confirmée cette loi de l’histoire, suivant laquelle le flambeau du progrès pa.sse des peuples aux peuples, pareil à ces autres flambeaux que se passaient de main en main les hommes d’Athènes aux processions des fêles de Diane et de Bacchus : » et quasi eurrenles, vitaï latnpada tra- 1 dunt. •

Parmi ces apôtres de l’idéal, parmi ces héraults et ces messagers de la beauté immortelle, les trois plus grands me paraissent avoir été Léonard de Vinci, Raphaël Sanzio et Michel- Ange Buonarolti.

Le premier ouvre triomphalement la marche des génies. Sa vio est longue comme la vie des philosophes et des poêles grecs. Il naît en 1444, au château de Vinci, près Florence. Il meurt on 1520, dans les bras de François P’% à Fontainebleau. C’est lui que M. Michelet appelle à bon droit :

« Le grand Italien, l’homme complet, équilibré, tout puis- 1 saut eu toutes choses, qui résumait tout le pas.«é, anlici- ■< j>ail l’avenir; qui, pur delà r\uiivtu->alité llorentiue. eut ■t celle du nord, unissant les arts cliimi<pies à ceux du dce- . sin. •

tié'liie uui'cisel, en eilél, cl pal là \ éntabieiiient boiumc

IA RENAISSANCE. - LES ARTISTES. i6!)

du XVI' siècle, frère de Toacanelli, de Cliri.stoplie Colomb, de Copernic. Anatomiste, chimiste, astronome, musicien, géologue, poète, mathématicien, improvisateur, ingénieur, physicien, il indique le vrai système planétaire, il découvre la machine à vapeur, le mortier à bombe, le thermomètre, le baromètre; il précède Cuvier dans la science des fossiles, el Geoffroy Saint-Hilaire dans la théorie de Tunité, entrevue au.ssi par Buffon.

Armé de cette science encyclopédique, il s’adonna à la peinture. Élève de Verochio, il achève magistralement une tête d’ange 'bauchée par son maîtres. Ému, ébloui, vaincu, terrassé par ce victorieux et tout-puissant génie, Verochio jeta ses pinceaux. Une ère nouvelle s’ouvrit. Léonard de Vinci fut un révélateur.

Avec l’imagination de l’artiste et la sérénité du savant, il rappela dans ses tableaux la maternelle nature, proscrite par Byzance et par le moyeu-âge. 11 replaça l’homme au milieu des arbres, au bord des fleuves, parmi les rochers (1). Luimême, le plus beau des hommes, il rendit à l’homme la beauté, la grâce, la force, l’intelligence, l’espérance.

Entrez au Louvre, dans la grande galerie, à gauche. Vous ôtes en présence de deux mondes : l’ascétisme d’Angelico de Fiesole, et le puissant naturalisme de Vinci. Quel flot de vie, de circulation ! Je sens ici la grande loi de la reproduction des êtres, la loi fougueuse el féconde.

Vinci donne à ses Lédas, à son Bacchus, à sa Joconde, les sourires, les frémissements, l’intense volupté, l’abondance de vie chamelle et d’indomptable amour dos nymphes et des bacchantes. La pâleur des saintes d’Agelico de Fiesole, la transparence des vierges au visage de cire, aux yeux démesurés , s’effacent devant l’avènement de la beauté saine et vivante. L’art humain succède à Fart sacerdotal. F.n tnêm<-

(I) Voyez la .loci>ml>', le BauL'bu>. I« .saial-Jeau-Iiapbsle. la Vierga miji rochers.

temps que les corps sc refusent àux macérations, les âmes échappent au mysticisme ; l’esprit humain, jadis serf de l’orthodoxie, brise la lettre qui l’enchaîne, dépouille le linceuil des dogmes, et se vêt de la splendeur des idées. Libre, rajeuni, il se retrempe au sein de l’antiquité et de la nature. Rompue par l’Église romaine, la chaîne des temps est renouée par les artistes.

C’est là, en effet, le caractère supérieur des œuvres de Vinci et de Raphaël.

ni.

Raphaël Sanxio d’ürbino était élève du Perugin qui forme, avec Montegna et Fra Bartholomeo, la transition de l’art du moyen-âge à l’art moderne.

En ses mains, comme aux mains de Phidias, de Platon et de Sophocle, tout s’ennoblit, se dégage, s’éclaire, s’idéalise, et, cependant, conserve la vigoureuse empreinte du vTai. La vérité ici n’est pas le réalisme, pour parler le jargon de mon temps; elle est plus haute, plus avant dans la lumière, j’allais dire dans la virginité de l’âme.

Raphaël est, par excellence, le peintre des vierges.

La madone italienne, vierge et mère à la fois, pure, chaste, idéale, tendre et sereine , il la peint , à tous les âges , dans toutes les attitudes. Il lui donne la bonté maternelle, la candeur virginale. Est-ce Vénus? Hébé? Psyché? Belle comme Vénus , printanière comme Hébé, ingénue comme Psyché.

Dans la Sainte-Famille, la Vierge à la Chaise, la Vierge au Vode, vous prendriez la mère pour une sœur aînée de l’Enfant-Jésus.

Il y a, en Raphaël, la transparence, la sérénité de l’immuable azur. On lui demandait : « Où donc avez-vous pris le type de vos vierges ? »

« Dans une certaine idée, » répondait-il.

Et cette idée qu’était-elle sinon le divin qui lui apparais-

sait dans les jeunes filles de son village? Semblable aux Grecs, il transfigure l’humanité et donne aux traits mortels je ne sais quelle ressemblance avec les idées de Platon. Ordre, noblesse, mesure, force, simplicité. Par dessus tout cela , la grande et vivante harmonie des êtres et des choses, la nature embrassant, réchauffant les hommes en son giron maternel.

« Cet homme, qu’aimaient non-seulement les hommes, « mais les animaux privés de raison, faisait régner partout € l’harmonie et la joie sereine autour de lui. » (Vasari.l

Là où avaient éclioué le pape Eugène et le concile de Florence, je veux dire dans l’alliance du génie grec et du génie latin, Raphaël triomphe. Victorieusement, il consomme cette réconciliation. L’art abolit le schisme que l’Église était impuissante à extirper. D’où vient cette supériorité de l’artiste ï Je crois pouvoir le dire.

L’Église est exclusive , l’art est compréhensif. L’Église se vante d’être immuable, l’art se meut librement dans le monde radieux de la beauté. L’Église a la face tournée vers le passé, l’art a les yeux ouverts sur les temps à naître. L’Église est persécutrice, intolérante, jalouse; l’art est humain, tolérant, confiant, fraternel. L’Église veut courber l’univers sous son joug, imposer au monde son type irréductible et iuvariable; l’art se plonge dans l’univers, il s’y retrempe sans cesse ; ses types sont conformes à la loi des créations successives, et changent avec elles.

L’Église s’arrête aux bords du Jourdain ou du Tibre aux eaux livides; l’art se mire, en souriant, dans les flots du Céphise, qui reflétèrent l’image de Minerve , ou dans ceux du lac de Tibériade, qui portait la barque de Jésus.

L’Église condamne au bûcher les penseurs rebelles à sa discipline ; l’art canonise tous les grands hommes. Pour tout dire, l’Église devient secte, et l’art dans son catholicisme, de même que la science , aspire à embrasser l’humanité et la nature.

Dans sa Transfiguration, dans son École d’Athènes, dans son Concile do Rome, Raphaël est le peintre épique, catholi-

que, universel. Il marche entouré de « cinquante bons et vaillants élèves. » Ariostc, Bembo, Castiglione, travaillant à ses toiles, s’absorbaient, disparaissaient en lui, comme les rhapsodes dans Homère. Il fermait une ère des arts, et il en ouvrait une autre. Je le vois saluant ses vieux maîtres, Pérugin, Ghiberti, le sculpteur, Giotto, Cimabuë, et montrant du doigt l’idéal nouveau aux artistes de Bologne, de Venise, au Dominiquin, au Guide, à l’Albaue, à Paul Véronèse. Mais aucun d’eux ne ramassera son divin pinceau.

« Ressaisissant la pensée de Pic de la Mirandole, des plato- « niciens de Florence et de Dante, il unissait la Grèce et le « moyen âge, les saints et les sages, saint Paul et Platon, « saint Jean et Socrate, Aristote et saint Thomas d'Aquin, € Alexandre et Charlemagne » (l).

O sublime vision de l’avenir ! luophétio sacrée de la réconciliation des idées, des religions et des peuples !

Savez-vous co que disent les toiles de Raphaël ?

Elles répètent, eu l’élargissant, le dernier vers de la Divine Comédie, L’amor che innove il sole e l’altre slelle.

Mais la ligure attristée de la patrie où est-elle ? Dites-moi si quelqu’un d’entre vous l’a rencontrée sur les pages de cette épopée ? Je vis ici en pleine victoire de l’idéal, porté sur les ailes de l’inspiration, détaché, déraciné du sol sacré des aïeux. Est-ce que déjà éclatait on Raphaël ce divorce de l’artiste et du citoyen, fatal à tous les deux? La Grèce et Rome l’ont connu aux jours de leur décadence. Et nous aussi, hélas !

Quoi! Florence va périr! Venise e.st trahie, livrée par la France. Venise la cité des doges, la liaucéc de l’Adriatique, et qui alors, par l’imprimerie libre des Aide, répandait les livres, les pamphlets, « légions innombrables des esprits iuvi- « sibles qui filèrent dans la nuit, créant, souslesyeux mômes » des tyrans, la circulation de la liberté, » Venise qui, plus tard, de nos Jours, nous l’avons vu, soutenait le siège de

(1) H. Martin.

LA UËNAKSANCE. - LKS ARTISTES. in

18-10, et ne cédait qu'oprès avoir brûlé sa dernière cartouche et mangé son dernier pain.

« Et encore. » disait Manin, « si nous eussions appris une « victoire de Hongrie, ce peuple eût mangé, sans mot dire, « les pierres de nos quais et les briques dè St-Marc. »

Venise voit se former contre elle la ligue do Cambrai. Vicence est assiégée. Padoue est assiégée.

Italie ! Italie! tu vas mourir..

Où est-il, que fait-il, le peintre que tu saluais d'un long cri d'enthousiasme?

Perdu, abîmé parmi les splendeurs, Raphaél Sanzio contemple la beauté incorruptible; ou peul-Otro il boit à longs traits l'amour et la mort dans les yeux et sur les lèvres de la Fomarina (1).

Conscience italienne, où es-tu? Te retrouverai-je en Machiavel? en Guicciardini? La devise de Léonard de Vinci : « Fuis les orages! » est-ce qu'elle est devenue la devise de l’Italie? Je vois des artistes, des écrivains, des poètes. Où sont les hommes?

Il y eut un homme en ce temps-là, un cœur, un vrai héros. Je veux parler de Michel-Ange liuonarotti, de la pclito ville d’Arezzo.

U nous a laissé, dans ses sonnets, l’histoire des révolutions de son esprit qui va du sensualisme au mysticisme, du mysticisme à l’ascétisme, et enfin s’assied à jamais dans la justice. Il vécut sous 13 papes. 11 vit la papauté tour à tour triomphante, adorée, vaincue, avilie ; l’Italie déchirée, mou-

(I) Le vrai nom de la jeune maîtresse de Raphaël e.st Margarita; mais «.i adopU; le nom consacré par la légende.

Î7i LES RÉVOLUTIONS DE LA PAROLE.

rante, ensevelie, et il composa scs dernières œuvres sur sa

tombe.

n commence ses travaux par des sculptures païennes ; il continue par le Moïse et les fresques de la chapelle sixtine ; il achève par la statue de Laurent do Médicis et par la statue de la Nuit, il Penseroso, et la Notte.

Au commencement, élève de Marcilc Ficin et de Politien, descendant de Platon, il aspirait à saisir, à traduire la beauté étemelle, impérissable.

Semblable à Raphaël, il était épris de la forme pénétrée d’esprit, éclairée par la lueur d’en haut.

Per fîdo esempio alla mia voca2ionc,

Nascendo, mi fu data la bcllczza

Che di due arte m’è lucerna^e spccchio....

€ Comme un gage fidèle de ma vocation, me fut donné € en naissant le sentiment de la beauté qui, dans les deux « arts, me sert de flambeau et de miroir, » — Et plus loin : • Lui seul élève mon regard à cette hauteur où je poursuis c et j’atteins la sculpture et la peinture. Ce sont des esprits « téméraires et grossiers qui attribuent aux sens la beauté « qui émeut et porte au ciel toute intelligence saine. » — « Mes < yeux, » dit-il ailleurs, « mes faibles yeux, mes yeux avi- « des de beauté, mon âme de son salut, n’ont d’autre vertu, « pour monter au ciel, que de contempler les belles formes.»

C’est Platon et ses types étemels des choses.

Puis, en lui, s’éveille l’amour de la gloire ; il songe à Dante; à son exil.

a Dieu fasse que je sois comme lui ! Je donnerais pour son « dur exil le sort le plus heureux du monde. »

Mais le platonisme ne lui suffit plus.

Ce n’est point assez de l’idéale beauté, ni de la gloire.

Il sort de son atelier, il va, jeune encore, ardent, d’une flamme concentrée et solitaire.

Comme Dante rencontra Béntrix Portinari, il rencontre une

femme. Laquelle? Vittoria Golonna? une inconnue? Je ne sais. Il aime, voilà tout ; et dès ce jour il a le sentiment de l’étemel et de l’incorruptible.

< Je vois par ma pensée sur ton visage, ce que je ne puis « raconter dans cette vie, l’âme encore vêtue de la chair, et € qui déjà s’élève à Dieu. »

Mais la rapidité, le déclin des choses ? les neiges d’antan de la ballade de Villon?Et, comme je le disais tout à l’heure, le sourire périssable î

11 veut les conjurer par l’éternité do l’art, par l’immortalité du marbre et du pinceau.

« Je ne sais, en te voyant, lequel me remplit davantage, < ou le sentiment du bonheur, ou celui du terme des choses... « Peut-être puis-je nous donner une longue vie à tous deux, « dans les couleurs ou dans le rocher, en représentant nos « visages et nos cœurs; si bien que, mille ans après notre « départ, on voie combien tu as été belle, combienje t’aimai, « et qu’en t’aimant je ne fus pas insensé. »

C’est le sentiment de tous les artistes, de tous les poètes ; Tibulle, Properce, Gallus, Anacréon, Dante, l’ont éprouvé. Immortaliser ce qu’on aime, vaincre la mort des choses par l’éternité de l’esprit, quoi de plus grand?

Michel-Ange, comme Dante, fut éprouvé, trempé dans la mort de celle qu’il aimait.

Alighieri alors entra dans l’invisible.

Michel-.Ange se réfugia dans l’amour de la patrie, dans la contemplation de l’étemel, dans le sentiment du droit.

C’est l’asile inviolable, la suprême consolation et la suprême espérance.

Mais, avant de mourir, il laissera dans la chapelle Sixtine, à Rome, et dans celle de San Lorenxo, à Florence, le testament de son âme. Ame chrétienne? Universelle plutôt, et cependant profondément italienne. C’est le caractère propre aux grands génies, et par où ils entrent en pleine humanité, sans se dépouiller des traits distinctifs de leur race et de leur patrie. Homère, Shakespeare, Rabelais, Molière, Voltaire, de

276 LES rAvOLÜTIONS DE LA, PAROLE,

même que Léonard do Vinci, RaphaCd et Micliel-.Angc, sont à la fois les hommes de leur temps et les hommes de tous les temps. Leur esprit plane au-dessus des frontières, des sectes, des écoles. Partis des points les plus opposés, suivant les routes les plus diverses, ils se retrouvent dans l'idéal.

Après avoir sculpté pour Jules II la statue colossale de Moïse ; méconnu du pape, qui ne le vo^yait plus, et lui laissait payer de son argent les marbriers, Michel-Angel ôte un jour son tablier , laisse par terre sou compas , son ciseau , son équerre : t Si Sa Sainteté me demande, vous direz que je n'y suis plus. » Et il quitte Rome.

Où va-t-il? à Florence? Peut-être ù Constantinople où le sultan l'appelait pour construire un pont à Péra.

Jules II expédia coup sur coup ciuq courriers à Florence. Le gonfalonier Soderiui eut peur. « Nous ne pouvons pas avoir la guerre pour toi, » disait-il à l'artiste, « tu iras honorablement à Rome comme ambassadeur de la République. »

Michel-Ange part; arrivé à Rome, il se rend au Vatican. Jules II, appuyé sur son bâton, le reçut avec fureur. « Enfin ! tu as donc attendu que j'allasse à toi au lieu de venir!... — « Pardonnez-lui, saint-père, > dit un évêque , « ces gens-là sont des rustres qui ne savent que leur métier... — « Rustre toi-même! » répliqua Jules II, et il chassa l’évêque à coups do bâton.

Cependant, sur les instigations perfides de Bramante, le pape ordonna au sculpteur de s’improviser peintre. U lui confia la chapelle Sixtine, une fresque immense, colossale, de deux cents pieds de large sur cent pieds de hauteur. Bramante triomphait. Il espérait avoir raison du grand Michel- Ange. Prendre, saisir, étreindre, étrangler le géant dans une toile invisible, quelle joie pour le nain ! Mais il avait compté sans la volonté héroïque et le superbe parti-pris de son rival.

Michel- Ange «’enferma seul dans la chapelle dont on vouloil faire le tombeau de sa gloire. Le voyez-vous l’anachorète de la peinture, isolé, sombre, songeur, farouche, disposant .son atelier, broyant lui-môme ses couleurs, no recevant de

visites que celles de Jules H, dont il rendait l’nccès aux écha* fauds ■ très-difficile , presque inaccessible fi un estropié par une raide échelle à chevilles? De 1507 à 1512, pendu à la voûte, sur un ht, la tetc renversée , ébloui, absorbé par son œuvre, il vécut comme Jean à Palhmos. Su seule compagnie, ses confidents, ses amis austères étaient Savonarolo et les prophètes. Que lui ont-ils dit durant ce dialogue muet de cinq années? Je ne parle pas ici du Jugement dernier, peint de 1533 à 1541, mais de la voûte seule, où il peignit les prophètes et les sibylles. Œuvre tvqiique, dantesque, exubérante de toutes les audaces du génie, elle touche à tous les âges et à tous les problèmes; elle est la puissante synthèse du passé, du présent et do l’avenir. L’histoire y prend les proportions vagues et démesurées du rêve.

Parmi ce flot sombre et noir où s’agitent Daniel, Dclphica, Persica, Eurythrée, deux ligures m’attirent et me fixent à leurs pieds symboliques. C’est Ezéchiel et Jérémie.

Le premier, dans une altitude pleine de brusquerie, d’un mouvement violent, se tourne vers un iulerloculeur invisible. Que lui dit-il? Je crois le savoir.

Il répond au pharisien j)ar le verset irréfutable :

« D’où vient , dit le Seigneur, que vous dites comme un « proverbe : Nos pères ont mangé du verjus et nos dents en « sont agacées? Je suis vivant, dit le Seigneur, l’Éternel; vous € n’userez plus de ce proverbe en Israël. Voici : toutes les € ûmes sont à moi; l’éme de l’enlhnt comme celle du père; « et l’ûme qui péchera sera celle qui mourra. Mais l’homme € qui est juste... qui n’aura point ravi le bien d’autrui , qui t n’aura foulé personne, qui aura donné do son pain à celui € qui avait faim, et qui aura couvert d’un vôtemeut celui qui t était nu; certainement, il vivra, dit le Seigneur, l’Étornel. « Le fils ne portera point l’iniquité du père, et le père ne € portera point l’iniquité du fils; la justice du juste sera sur « le juste , et la méchanceté du méchant sera sur le mé- € chant. » (Kzéch.)

Ezéchiel n’est pas seulement le tribun d’Israël et de l’an-

cienne loi; il est le prophète de la loi nouvelle et de l’humanité. 11 ne se contente pas de s’écrier, plein d’un courroux superbe :

€ La parole de l’Étemel me fut encore adressée en disant : « Fils de l’homme, dis-lui ; tu es une terre qui n’a pas été « nettoyée ni arrosée de pluie au jour de l’indignation... Il y

• a, au milieu de Jérusalem, un complot de ses prophètes ; « ils] seront comme des lions rugissants qui saisissent leur « proie; ils ont dévoré les âmes. C’est pourquoi je répandrai

< sur eux mon indignation, et je les consumerai par le feu t do ma fureur! »

Éclairé par l’aurore lointaine des jours futurs, il dira :

« Il y avait une plaine et des os desséchés. Et je dis: osse- « ments, levez-vous ! Et je regardai, et il vint des nerfe sur ( les os, et de la chair sur les nerfs et une peau dessus ; mais « l’esprit n’y était point. Et je criai : € Esprit, viens des € quatre vents, souffle, et que les morts revivent ! » L’esprit

• vint ; le souffle entra en eux, et ils se levèrent, et ce fut une « armée, et ce fut un peuple. Alors la voix dit : c Vous serez « une seule nation, vous n’aurez plus de juge et de loi que € moi, et je serai le Dieu qui a un peuple et vous serez le

< peuple qui a un Dieu. >

Par ces paroles, le voyant hébreu a donné la haute formule de la souveraineté.

Évoquant Ézéchiel, Michel- Ange franchissait l’horizon de son temps. Au milieu môme des vengeances, parmi les colères des partis qui se proscrivaient, s’immolaient tour à tour, et poursmvaient sur les fils la faute ou l’erreur des aïeux, dans la ville des Montaigu et des Capulet, des Strozzi et des Médicis, à l’heure où l’on assassinait soixante-quinze Bentivoglio en une seule nuit, l’artiste proclamait la responsabilité personnelle, il ne voulait pas ique le châtiment s’égarât , il étendait sur les tôtes innocentes le drapeau de la loi divine et humaine. Vivant en un temps de terrorisme, Michel-Ange a déshonoré la terreur et consacré la justice. Il veut ardemment le règne du droit commun, et la violence généreuse de

son pinceau n’a d’égale que l’austère sérénité de son âme répuilicaine.

Mais cette âme renfermait alors des ahîmes de douleur. Ulcérée, navrée par le spectacle des divisions intestines qui amèneront la mort de l’Italie, Michel-Ange place à célé d^zéchiel, la figure plaintive de Jérémie. « Assis comme un « prisonnier de guerre , dans l’attitude de la désolation, Jé- € rémie est la figure prophétique d’un peuple captif, » a dit éloquemment M. Ed. Quinet.

L’Italie n’était-elle pas captive? C’est d’elle qu’on pouvait dire :

« Elle ne cesse de pleurer pendant la nuit, et ses larmes

• sont sur ses joues. Il n’y a pas un de tous ses amis qui la « console; ses intimes amis ont agi perfidement contre elle;

• ils sont devenus ses ennemis... Toutes ses portes sont dé- « solées ; ses sacrificateurs sanglotent, ses vierges sont ac- « câblées de tristesse, elle est remplie d’amertume. •

Venez maintenant à Florence, dans l’église de San Lorenzo, chapelle des Médicis . L’église est de Brunelleschi, la chapelle est de Michel- Ange. CeUe-ci renferme les tombes des Médicis. sur lesquelles Michel-Ange a placé ses figures colossales. Je ne sais quelle impression de terreur religieuse et civique s’empare de vous à leur aspect. La statuaire moderne n’a rien produit d’égal. Les plus belles, les plus grandioses statues de Phidias ne les surpassent pas. Leur caractère est autre, voilà tout.

Le ciseau grec a sculpté la ligure sereine des dieux heureux. L’artiste florentin a creusé dans le marbre les passions, les pensées, les douleurs, les luttes morales des hommes. Qui sait d’ailleurs si Phidias, vivant après la guerre du Péloponèse, aurait conservé sa placidité olympienne? Ses dieux sont les protecteurs impassibles des beaux jours de la Grèce.

*80 LBS HlkVüHJTIONS DK LA PAHOLK.

Us n’onl été Di les témoins , ni les aotetirs des guerres civiles.

Au contraire, la vio de Micbol-Ânge s’est écoulée au milieu des luttes et des discordes. Républicain , il a été forcé de ser\ ir les ennemis de sa foi politique ; patriote, il a vu le dernier asile de la liberté italienne , Florence, assiégée , eu 1530, par le pape Clément VII et l’empereur Charles-Quint. Pendant que l’aristocratie livrait la cause nationale, le peuple et le bas clergé, les artisans des petits métiers et les dominicains de Saint-Marc ressuscitaient la constitution de 1494, restauraient les lois de Savonarole, et, pour extirper les traîtres, prodamaienl le Christ roi de Florence.

Malatesta Baglione , général des troupes de la République, trahissait ouvertemeul. Seul, appuyé de la plèbe, Michel- Ange dirigea la défense jusqu’à la fin du siège. Au mois d’août 1530, Florence capitula honorablement.

Le pape et l’empereur violèrent la capitulation. Les échafauds se dressèrent, les routes se remplirent d’exilés. Foiano mourut de faim dans les cachots du château Saint- Ange. Amnistié par Clément VII, Michel-Ange acheva le Jugemenldernier cl la coupole de Saint-Pierre de Rome. Mais il n’amnistiait ni le pape, ni les ennemis de Florence.

Triste, découragé, de plus en plus solitaire et sombre , voua diriez qu’il entre dans l’oubli et la mort. La Poésie et l’Art le consolent à peine.

Ses larmes mouillent les sonnets qu’il adressa à la mémoire de Vittoria Colonna, elles filtrent goutte à goutte au travers de ces pages funèbres, ou bien elles se figent, étemelles, sur les derniers marbres taillés par ses mains de vieillard.

Parmi les statues Michel-Angesques de San Lorenzo , regardez cette femme qui dort, immobile. Auprès d’elle est un hil>ou posé contre son pied. On l’appelle la Nuit. Michel-Ange éej-ivit sur le si>cie :

Orato mi è il sonno, è più Tesser tii sasso,

Menlre che il danno e la vergogna dura :

Non veder, non sentir m’è gran ventura.

Péri) non nii deslar; delil paria basso.

« Dormir m’est doux, et encore plus d’être de pierre, tant- * que dure la misère et la honte. Ne pas voir, ne pas sentir, « c’est ma joie. Ainsi, ne m’éveille pas; ah! parle à voi.v « basse. »

Mélancolie des grands ciEurs, ruine des espérances ! O souvenirs des libertés disparues!...

Et moi aussi Mais j’étoufferai le cri dans mon âme.

Avant de quitter la chapelle, je fixerai une dernière fois mes yeux sur la statue de Laurent de Médicis. Grave, muet, casqué en guerre, assis, la main droite ouverte à demi, et reposant sur sa cuisse, il médite profondément, la main gauche repliée sur ses lèvres. On dirait qu’il va se lever.

Qu’a-t-il vu dans ce rêve du sépulcre, le Penseroso? Sans doute, comme la Nuit, il se souvient des ruines. Peut-être làbas, là-bas, dans la brume des temps à naître, il voit la patrie qui s’éveille, saisit son glaive, chasse l’étranger, et sur l’Arno et le Tibre plante la bannière de l’indépendance et de l’unité de l’Italie.

Ainsi s’accomplit la justice dont Michel-Ange est le prophète.

Et vous, fils de Rubens, de V’an Dyck, de Téniers et de Rembrandt, reprenez la grande ûme de la Renaissance, retrempez-vous aux sources vives et profondes; ne séparez jamais, dans vos œuvres, la vérité de la beauté qui en est la splendeur. Par le pinceau et le ciseau, sur la toile et le marbre, éternisez le courage, l’amour, la force, la passion, le devoir, l’héroïsme. Soyez les traducteurs des idées généreuses, !'-s juges des grands crimes de riiisloire. Distribuez les hnuiieiirs . dis]H‘Usez rintatme. .\ltaehez ies bons an\ rostre.-’ Irioiiipliales; clouez les méchants au giliet de ririimnHalili- ! Kl que , par vmi.-' . i’Arl raiciaii .■aiil l<’ verlx; de la ejuiscience liMinaiiie'

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