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DE L’ESPRIT DE LA I^ÉFORME

La Réforme n’est pas un fait isolé , particulier à tel ou tel peuple. Elle n’appartient absolument ni à Luther ni à Calvin. Seule, une vue fausse de l’histoire pourrait nous faire considérer, sous un angle aussi étroit, un des plus grands événements des temps modernes, le plus fécond en conséquences politiques et religieuses, le plus fertile en résultats durables .

Parmi les mouvements de l’esprit humain, ceux-là seuls, en effet, atteignent le but, qui intéressent à eux toutes les forces vives de leur époque. Si ce consentement universel n’existe pas, ouvertement ou tacitement, vous assisterez à des émeutes et non à des révolutions ; vous verrez passer devant vous et tomber les uns sur les autres des sectaires et non des apôtres, des discuteurs de dogmes et non des confesseurs d’idées, des docteurs rompus à la gymnastique des arguments, mais non pas des fondateurs de religion, décidés à vaincre et préparés d’avance au combat et au martyre.

La Réforme n’est pas une émeute, elle est une révolution; elle n’est pas seulement une querelle dogmatique, elle est une lutte morale engagée dans les profondeurs de la conscience ; elle n’est pas une secte, elle est une religion. La-

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qtielle? La religion du droit, de la pensée humaine. Je n’examine pas ce qu’elle est devenue aux mains de ses fils, ni si elle a été trahie par ses propres représentants. J’étudie son principe.

La crise du xvi® siècle n’est pas simplement réformatrice, elle est essentiellement révolutionnaire. Je veux dire par là qu’elle touche au fonds môme de la société, et qu’elle change l’axe moral du monde.

La Réforme, en arrachant à Rome l’Allemagne, la Suisse, la Hollande, les États Scandinaves, les États-Unis, une partie de la France et de la Belgique, a dénoué la chaîne pontificale et brisé pour jamais les scellés que l’esprit romain posait sur l’esprit de l’Évangile.

« A son avènement, » écrit un historien, « Luther trouva les éléments de ce mouvement qui devait agiter le monde tout rassemblés ; il ne les créa pas, comme on l’a si souvent répété, il s’en servit. »

c La lumière d’une réforme religieuse, » dit M. Esquiros,

€ était dans le monde avant Luther ; il ne fit que l’agiter par € sa présence sur l’horizon de son siècle. »

C’est ce caractère d’universalité de la Réforme que je voudrais étudier aujourd’hui.

Vous en avez vu les précurseurs et les ancêtres. Ils s’étendent do la Provence aux Alpes, dos Alpes au Rhin, à l’Angleterre, à la Bohême. Albigeois, Vaudois, Wiclef, Jean Huss, sur toute la surface de l’Europe, ont agité le drapeau de la ré- ' voltc, qui était en môme temps celui de la justice. Ce mouvement continue, se généralise, entraîne pêle-mêle les gouvernements et les peuples. Il passe de l’état de protestation à l’état d’afiirmation. La Réforme, qui, jadis , éclairait quelques âmes répandues çà et là dans le monde, s’empare de Ir. société modcnie, rompt définitivement avec le moyen-âge-, entre enfin dans le courant de la vie universelle et s’installe dans les institutions. Une période préparatoire, une période révolutionnaire, une période organisatrice, telle est la marche de tous les grands principes qui gouvernent l’humanité.

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C’est la marche géologique du globe, la loi de la eréation des mondes, la loi des lois.

Comment se sont accomplis ces changements? Quelles en furent les conséquences principales? Sont-elles tout entières sorties de la cause où elles étaient enfermées? La Réforme, en nn mot, est-elle la dernière conquête de l’esprit de l’homme? Questions graves qu’il convient d’aborder avec la seule passion du \Tai.

Lorsqu’une institution ancienne , vénérée , redoutable , comme était l’Église romaine, est menacée d’une révolution prochaine, vous le reconnaîtrez ù deux signes caractéristiques. Premièrement elle se divise soi-même. En second lieu, elle ne retrouve plus pour se défendre l’énergie qu’elle déploya jadis pour se fonder. Alors, en présence de cette division et de cette faiblesse, grâce d’ailleurs aux nombreux matériaux d’opposition amassés par scs fautes et par le temps, une étincelle suffit pour tout embraser. Ce spectacle a été donné au xv” et au xvi" siècles. La papauté se déchire; l’immuable unité tombe en poussière ; la robe du Christ est en lambeaux. Il y a deux papes, l’un à Avignon, l’autre à Rome. La lutte de ces deux papautés est ce qu’on appelle le grand schisme d’Occident. Il commence en 1378. En 14011, le concile de Pise veut y mettre lin, dépose les deux papes et en nomme un troisième, Alexandre V. Loin de s’apaiser, le schisme s’échauffe et s’irrite ; il y a trois papes au lieu de deux. Les désordres et les abus vont croissant. En 1414, le concile do Constance se rassemble, sur la provocation de l’empereur Sigismond. Il se propose tout autre chose que de nommer un pape ; il entreprend de réformer l’Église. Il proclame d’abord l’indissolubilité du concile universel et la suppression du pouvoir papal. C’était introduire dans le gouvernement romain la grande hérésie constitutionnelle ; le roi règne et ne gouverne pas. C’était saper l’infaillibilité pontificale, mcltic la raison des évêques à la place de la volonté de l'Esprit- Saint. Le concile proclama la dictature de l’assemblée et la déchéance du successeur de saint Pierre, dictature plus terri-

blc que celle de la Convention, et comme elle, meurtrière. Elle reconnaissait, elle promulgait les droits collectifs d’une réunion d’hommes; elle proscrivait les droits individuels de l’homme. Intolérante a’ailleurs, impatiente comme tous les grands corps politiques ou religieux qui concentrent en eux toute la puissance sociale, elle se proposait un double but : réformer l’Église, extirper l’hérésie. Elle ne voulait pas des scandales de la cour romaine, elle voulait encore moins de la liberté de conscience. On le vit par l’interrogatoire et le supplice de Jean Huss et de Jérôme de Prague.

» On lut ensuite, écrit de Pogge, les articles qui servaient de chefs d’accusation contre Jean Hus. Il voulut répondre... mais il s’éleva un si furieux mouvement dans l’assemblée que, bien loin d’entendre l'accusé, les Pères ne s’entendaient pas eux-mômes. Lorsque le vacarme fut un peu apaisé, Jean Hus, ayant voulu se défendre par l’autorité de l’Écriture, on l’interrompit. S’il prenait le parti de se taire, son silence était regardé comme un acquiescement, quoiqu’il déclarât qu’il se taisait de force et qu’on ne voulait pas l’écouter. Tant était la confusion grande et le trouble impétueux, que c’était un bruit de hôtes sauvages et non point d’hommes. • « Après avoir tenu Jérôme, pendant trois cent quarante jours au fond d’une cour obscure et fétide, où il avait été dépourvu de la liberté de lire et môme de voir, le concile espérait sans doute que son esprit en serait affaibii et sa mémoire troublée. Le contraire arriva. Jamais l’orateur ne parut ni plus grand, ni plus ferme. •

€ Vous m’accusez, dit-il, d’attaquer l’Église ; ce n’est pas l’Église que J’attaque, ce sont les abus du clergé, l’orgueil, le faste et la pompe des prélats. Les patrimoines de l’Église devraient appartenir aux pauvres, aux étrangers ; il est indiguede voir ces biens dépensés à entretenir des courtisanes, à donner des festins , à engraisser des chevaux ou des chiens, à défrayer le luxe des vêtements, et ù d’autres emplois indignes de la religion du Christ ! »

Et comme de violents murmures l’interrompaient ; « Lais-

DE L’ESPRIT DE LA RÉFORME, sez-moi, » s'écria-t-il avec l’accent ferme et résigné d’un homme assuré de mourir, « laissez-moi donc parler, bientôt vous ne m’entendrez plus. Je ne me plains pas, la plainte est indigne d’un homme fort et courageux; mais j’ai honte de votre inhumanité. >

Sa voix était agréable, ouverte, sonore; son geste oratoire noble et plein de grandeur; il se tenait intrépidement devant les juges, méprisant la mort, lui souriant môme ; vous eussiez dit Caton ; « Stabat impavidus intrepidns, mortem non coniemnens solum, sed appetens, ut Catonem dixisses. »

Telle était la justice impériale et sacerdotale. Elle n’a pas changé.

Les armes les plus terribles de la Révolution française, la loi des suspects, la loi meurtrière de prairial, ces décrets homicides qui violaient la pudeur de la conscience et désertaient le principe de la libre défense des accusés, elle les a puisés dans l’arsenal des lois romaines (1). Je désavoue et je déteste ces funestes lois par lesquelles s’est frappée elle-mômc la Révolution. Je n’ai pas encore entendu dire que le parti sacerdotal ait désavoué les doctrines du concile de Constance. Il persiste dans le respect de ces procédures irrégulières, dans la tradition de ces interrogatoires dérisoires ? Je persévère dans mon culte pour le droit, et dans mon amour pour l’indépendance de l’esprit.

Je ne veux de terreur ni au nom des Dieux, ni au nom dos rois, ni au nom des peuples. Un peuple terrorisé est la proie désignée du despotisme.

Le concile n’aboutit pas; il élit un nouveau pape , Martin V, en 1417. Le pape est chargé de présenter , de son côté, un plan de réforme dans l’Église. Ce plan n'est pas agréé. Le concile se sépare. En 1431, un nouveau concile s’assemble à

(1) € La forme des procédures devint un moyen do perdre qui on voulait, • a dit Voltaire.

Bâle. De Bâle , il est transporté ù Florence , de Florence à Lausanne, et se dissout en 1449 sans avoir rien fait.

Ainsi, par le schisme d’Occident, l’Église s’est divisée ellemême; par l’anarchie de scs conciles, elle a manifesté l’anarchie qui vivait dans son âme et témoigné, en même temps, de son intolérance et de sa faiblesse.

Un troisième signe auquel se reconnaissent les gouvernements menacés de mourir, c’est que ceux qui les soutenaient jadis, maintenant les accusent. Réveilles, éclairés par la lumière de l’universelle conscience, ils s’aperçoivent enfin qu’ils ont aimé une ombre, soutenu l’injustice, exalté la corruption, justifié les entreprises contre la loi , glorifié la bassesse ; et ils s’efforcent de remettre un peu d’honneur et de vertu dans un logis qui, tout à l’heure, va s’écrouler.

Jean de Paris, d’Ailly, Gerson, Clemcngis, comme autrefois saint Bernard, saint Benoit , saint Dominique , saint François, s’efforcèrent d’arrêter le catholicisme sur la pente qui mène aut abîmes. Ils se proposaient de le raffermir en le rajeunissant. Pareils à ces législateurs grecs ou romains qui rappelaient à uh peuple déchu les vieilles lois et les vieilles mœurs, ces grands docteurs de l’Église aspirent à la replonger dans les eaux salutaires des premiers jours ; ils voudraient la retremper dans le Jourdain et dans la limpidité du lac de Tibériade. L’Italie, l’F.spagne, la France et l’.4ngleterre appelaient une réforme. Au sein môme du concile, il y avait des orateurs qui ne ces- ‘ saient de protester contrôla tyrannie du Saint-Siège et l’antichristianisme des papes. De même qu’au mois d’août 1780, dans une nuit immortelle, les abus féodaux furent signalés et condamnés par le duc d’Aiguillon , le duc de Liancourt , le vicomte de Noailles et la majorité des nobles, de môme, la corruption cléricale était dévoilée par Gerson.

« La cour de Rome, » disait le chancelier, « a inventé

DE L'ESPWT de l.A RftFOnMR.

« millë officeg pour avoir de l’argeut, et h peine y en trouve- « t-on un seul pour cultiver la vertu. Là, on ne parle, depuis « le matin jusqu'au soir, que d’armées, que de terres, que de t villes, que d’argent; mais rarement, ou plutàt jamais, on « n’y parle de chasteté, d’aumône, de justice, de fidélité et

• de bonnes mœurs. De sorte que cette cour, qui était autre- « fois spirituelle, est devenue mondaine, diabolique, tyran- « nique, et pire que toute autre cour séculière. »

Il protestait contre l’alliance des idées chrétiennes et des formes païennes :

« On a transféré à la Vierge, les honneurs que les païens « rendaient à Gérés; et à saint Pierre on a transféré ceux (pie « l’on rendait à Auguste. Du Panthéon, qui était le temple! « detous les dieux, le pape a fait l’Église de tous les saints. »

Il attaquait, il flétrissait Benoît XIII, Grégoire XII, Alexandre V, Jean XXIII :

« Nous ne devons point souffrir, » s’écriait-il, < que l’Epouse

• de Jésus-Christ soit prostituée à des homicides, à des adul- « tères et à des ravisseurs. »

Que dirai-je du x-iolent petit livre do Clemengis, suf la corruption de l’Église ? 11 éclata bmsquement dans toute la chrétienté. Certes, des satires contre l’Eglise, on en avait fait de tout temps. L’une des premières se trouve dans un dos Capitulaires de Charlemagne. Albigeois, Vaudois, Hussites, sont les grands satiriques religieux du moyen-âge. Dante, Pétrarque, Chaucer, au xiv* siècle, avaient lancé contre Rome des traits pénétrants. Mais quoi ! c’étaient des laïques; l’Église leur refusait le droit de la juger. Ici, vers 1400, les Universités, les plus grands docteurs, l’Eglise cllo-môme, attaquent, censurent, frappent l’Eglise. La guerre, les disputes, les aigres remontrances, les accusations envenimées, partent de son sein, s’y alimentent, s’y reemtont pour se répandre au dehors comme une lave de scandale. Avignon et Rome se révèlent au monde. Ces deux villes rivales prennent un plaisir amer à s’accuser, ù s’outrager, sans songer que leurs aveux et leurs griefs tourneront à la confusion do leur

principe. La guerre ici n’est plus d’adversaires étrangers, elle éclate dans des cœurs d’amis . Le catholicisme, auparavant, ébranlé par des sectaires, mais toujours debout, s’enfonce à soi-mémc le couteau. Il se suicide. Vous diriez que la rébellion de la justice cl de la probité est partagée par ceux-là môme qu’elle condamne à disparaître. 0 spectacle bien fait pour consoler les vaincus ! Il vient un temps où le victorieux se déchire.

La fiscalité surtout, la vénalité des deux sièges de Rome et d’Avignon, qui vendaient les bénéfices longtemps avant qu’ils ne vaquassent, est caractérisée par des mots terribles.

« N’a-t-on pas vu, » disent les uns, » les courtiers du pape € de Rome courir toute l’Italie pour s’informer s’il n’y avait « pas quelque bénéficiaire malade, puis bien ^^te dire à Rome « qu’il était mort ? N’a-t-on pas vu ce pape, ce marchand de « mauvaise foi, vendre à plusieurs le môme bénéfice, et, la € marchandise déjà livrée, la proclamer encore et la vendre « au second, troisième et quatrième acheteur? »

« Et vous, » répondaient les autres , « vous qui réclamez c pour le pape la succession des prêtres, ne venez- vous pas « au chevet de l’agonisant raffler toute sa dépouille ? Un prêtre « déjà inhumé a été tiré <iu sépulcre et le cadavre déterré « pour le mettre à nu. »

Ces invectives furieuses , Clemengis les ramasse dans son pamphlet.» Il les lance en bloc contre les papes, les cardinaux, les évêques, les chanoines , les moines , jusque sur le dernier des frères mendiants » (1). Son ardeur l’emporte, l’égare au delà des limites du vrai. Passionné, aveuglé par sa passion, il ne voit pas que si l’Église était telle, en effet, qu’il la dépeint, une réforme devenait impossible et insuffisante. Il ne fallait plus purifier, mais extirper. Arrivés à ce degré de corruption, les gouvernements ne se peuvent réformer; ils sont désignés

(I) Michelet.

Digitireu I /, Linog lc

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