‹ Les révolutions de la paroleChapitre 26 sur 32 · DE L’ESPRIT DE LA RÉFORME · texte numérisé non relu

DE L’ESPRIT DE LA RÉFORME

Jacques Rousseau et à Mably, les réformateurs du xvi* siècle (sauf quelques dissidences ordinaires aux époques de transition et familières aux tempéraments révolulioniiaircs) marchaient au même but avec un ensemble, une audace, et cependant une liberté d’i'ili'fcs qui be s’est plus retrouvée depuis. Humanistes, soldats, théologiens, politiques, divisés, d’ailleurs, étaient unis sur un point : détruire la puissance romaine. Les premiers, au nom de la résurrection des lettres greccpies et latines, en haine de la scolastique ; les seconds, par vaillance et bravoure, par l’instinct des batailles; leS théologiens pour restaurer le christianisme et rajeunir la révélation ; les politiques par impatience des empiétements et de la suprématie spirituelle et temporelle de la papauté.

A la tête dés humanistes, je remarque la figure fine, spirituelle et sceptique d’Erasme. D’hutneur légère et vagabonde, pareil à Jean Froissart, il changea perpétuellement de demeure. Tantôt en Hollande, tantôt en France, en Italie, en Belgique, en Allemagne.

« Tel est, disait-il lui-même , mon tempérament que jô ne puis vivre longtemps en aucun lieu. »

Incapable aussi de fixer son mobile esprit, d’asseoir sa volonté. Satirique, mordant, vif, ailé, on l’a comparé à Voltaire. Comme lui, il sut châtier les mœurs de la cour de Rome et du clergé, sans s’attirer leur colère. Il eût volontiers tiédie ses livres aU pape, comme lit Voltaire de sa tragédie de Maliomct à Benoist XIV.

Erasme aimait les dou.v loisirs. Homme de lettres et non homme de lutte, prudent, avisé, il mit tous ses efforts à Uc peint paraître luthérien. Il écrivait à Luther, mais eu secret, et dans des termes qui n’étaient pas de nature ù le compromettre.

iH LES RÉVOLUTIONS DE LA PAROLE.

« A ceux qui m’ont parlé de toi, j’ai afilrmé que je ne te « connaissais pas, que je n’avais pas encore lu tes livre.s,

€ qu’en conséquence Je ne pouvais ni approuver ni désap- « prouver tes doctrines... Je me réserve, je serai plus utile « en servant à faire fleurir les lettres. U me semble qu’on « avance plus les choses par la modestie et la politesse que « par l’emportement... Il vaut mieux crier contre ceux qui

• abusent de l’autorité des pontifes que contre les pontifes € eux-mômes... Prenons garde surtout de parler un langage « arrogant et factieux. »

Par ces capitulations, il déplaisait au fougueux, à l’indomptable Luther. Il l’irritait et le blessait par son admirable Trait du Ubre arbitre, de libéra arbilrio, opposé à la doctrine de la grâce contenue dans le traité luthérien De servo arbilrio, de la volonté esclave.

« Si je vis, écrivait Luther au docteur Jonas et au docteur

* Pomeranus, je veux avec l’aide de Dieu purger l’Eglise de « son ordure. » « Erasme, disait-il un jour en voyant son « portrait, Erasme, comme sa figure le montre, est un homme « plein de ruse et de malice qui s’est moqué de Dieu et de « la religion. »

Et cependant Erasme, en ses colloques, a fait plus de protestants que les colloques de Calvin. Ses plaisanteries, comme autant de flèches, perçaient Rome, et leur blessure restait cuisante, vibrante. Une chose lui manqua : l’audace; non celle de l’esprit, mais celle du cœur,

« Je vois bien, disait-il, dans l’Eglise, beaucoup de choses t qui gagneraient à être changées et dont la réforme appor- « terait un grand bien à la religion chrétienne, mais cela ne « me plaît guère qui ne peut être fait sans tumulte. »

Hésitant par manque de foi :

1 Je ne trouve nulle part ailleurs que dans l’Eglise catho- € lique rien de solide pour m’appuyer. Cette doctrine changée, < il n’y aurait pour moi aucune base de probabilité, sinon « de certitude. J’aime donc mieux persister dans l’ancienne € tradition, si imparfaite qu’elle soit, à mon avis. »

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Le spirituel et attique Erasme aurait enclos la Reforme dans les limites silencieuses de son cabinet de travail. Réformateur à huis-clos, libéral du coin du feu, révolutionnaire spéculatif, il ignorait que la science toute seule est impuissante à renverser les idoles. Il y faut la vaillance. Ce n'est pas assez d’ôtre un penseur, il faut être un héros.

Ce double caractère fut celui du chevalier Ulric de Hutten, né en 1488 d’une des plus nobles familles de la Franconie, de ce pays où tout homme est noble. Les Hutten avaient trente chevaliers au service de l’empire. Au château de Steckelberg, manoir des Hutten, tout respirait la guerre :

t Partout , dit Ulric, l’odeur de la poudre, des chevaux, • des troupeaux, des bœufs, et sur la lisière des grands bois € qui nous entourent, les hurlements des loups. Notre porte, « ouverte à tous, laisse souvent passer des assassins et des « voleurs. »

Là, au sein de cette farouche solitude, à l’ombre des pins, des sapins et des chênes, se forma le génie le plus ardent, la volonté la plus nette, le plus chevaleresque courage qui servirent jamais une gronde et noble cause.

Maigre, frêle, chétif, ou voulait faire de lui un moine. Il étudia en effet à l’abbaye de Fulda. A seize ans, il s’enfuit, résistant aux insinuations de l’abbé, aux ordres de son père, aux larmes de sa mère ; il s’enfuit, pauvre, mais emportant et sauvant sa conscience. Sa courte vie de 1488 à 1525 fut une guerre.

€ Et cet homme de combat fut, comme il arrive aux vrais « braves, un homme de douceur pourtant, un cœur bon et « paciSque. Lorsque l’intrépide Zwingli, le meilleur juge des « braves, le reçut à Zurich : • Le voilà donc, s'écria-t-il, ce « destructeur, ce terrible Hutten! lui que nous voyons si « affable pour le peuple et les enfants ! Cette bouche d’où « souffla sur le pape ce terrible orage, elle ne respire que € douceur et bonté » (1) .

(t) Uichclct.

Elle respirait aussi Tamour (non pas seulement l’amour de Dieu....)

« Grand patriote, dit Herdcr, hardi penseur ! enthousiaste * apôtre du vrai! il était de force ù soulever la moitié d’un « monde ! »

En ce temps d’aube et de lumière, au xvr siècle matinal, l’A-liemagne appelait Ulric VEccilluur du genre humain.

Il sonnait la diane des idées; et, suivant la pittoresque expression de M. Michelet, il fut le coq vigilant et hardi de la réforme. Homme d’épée, homme de style, ami de Franz de Sickingen dont il nommait le château la forteresse de la justice, il apporta dans la polémique l’ardeur du soldat et l’éclat du glaive. PotMe, il écrivit le Triomphe de Capnion (nom savant de Reuclilin), poème d’une énergie sauvage, violent, brutal, premier cri d’une ûme indignée et frémissante. Prosateur vivant, souple, varié, émule d’Erasme en latinité correcte, mais n’abjurant jamais son humeur allemande, il écrit une satire pui.ssantc : Epistolœ obscurorum virorum.

« Satire nationale, dit Hcrdçz, pleine de feu, d’esprit et « d’une merveilleuse exactitude. La satire tiède, qui n’est ni « chair ni poisson, n’a jamais corrigé personne. Ce livre a été € très-utile, pourquoi? il était tout à fait vrai. 11 vivait,

« comme tout ce que Ilutten a écrit. »

Que dire de son enflammé livre, étincelant, brûlant, du Vadiscus ou de la Triade romaine? Il faudrait traduire en entier ce formidable pamphlet. Lisez-en les pages les plus vives dans l’éloquente et sincère histoire des réformateurs du XVI® siècle, par mou ami Chauffour-Kcstncr. Pénétrez-vous de leur âpre et mordante saveur.

Admirez cette langue, dantesque par la puissance de l’invective, mais où vibre le grand cœur de l’Allemagne, profond et limpide comme le Rliin. Méditez, mûrissez la maxime d’Ulrich de Ilutten :

« Par la vérité à la liberté! Par la liberté à la vérité! »

Gctlc devise du chevalier a été celle de Luther.

Quelle soit enfin la nôtre I Le monde sera sauvé par elle.

DK K’ESPPIT de la RÉFOEmB.

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Je ne puis étudier ù fond ce vigoureux génie, ce grand homme, cet homme honnête, cordial, humain, ce lutteur opiniâtre, ce fraternel, cet audacieux, cet intolérant i.uther. Il y a vingt hommes en lui. En Luther, palpite et tressaille l’Allemagne; en Luther, s'agitent et sc combattent le moyon-âge et les temps modernes; en Luther, sont aux prises la liberté et la fatalité, l’ombre et la lumière, le moine et l’homme, la raison et la foi, le passé et l’avenir, le diable et Dieu.

Nul n’était plus terrible à ses adversaires; nul ne fut plus doux à son foyer. A son amour pour la femme et pour l’enfant, il joignait l’amour de la nature, et parlé, rompait avec la doctrine qui considère l’enfance comme l’héritière d’une tache indélébile, la femme comme une embûche, et regarde l’univers dans le miroir du mysticisme ou de la fantaisie. Pauvre, il supportait la pauvreté en riant.

Un an après son mariage, il écrivait à Stiefel : < Catherine, « ma chère côte, te salue ; elle se porte fort bien, grâce à € Dieu ; douce pour moi, obéissante et facile en toutes choses, € au delà de mon espérance. Je ne voudrais pas changer ma « pauvreté pour les richesses de Grésus. »

€ Si le monde, » disait-il, * ne veut plus nous nourrir pour ■ la parole, apprenons à vivre de nos mains. »

U se lit tourneur, jardinier, maçon, horloger.

€ J’ai planté un jardin, » écrit-il à Spalatin, «j’ai construit « une fontaine , et à l’un et à l’autre, j’ai assez bien réussi. « Viens, et tu seras couronné de hs et de roses. » (Décembre, 1525.)

« Je suis passé maître en horlogerie. Cela m’est précieux « pour marquer l’heure à mes ivrognes de Saxons, qui font « plus attention à leurs verres qu’à l’heure, et ne s’inquiètent « pas beaucoup si le soleil, l’horloge ou celui qui la règle, se « trompent. »

En 1523, il voulait résigner le rc\T;nu de son couvent entre les mains de l’Electeur :

« Puisque nous ne lisons plus, ni ne braillons, ni ne mes- € sons, ni ne faisons aucune chose de ce qu’a institué la fon- € dation, nous ne pouvons plus vivre de cet argent; on a « droit de le réclamer. »

Quoi de plus grave et de plus pénétrant que ces paroles du père do famille ;

t Celui qui insulte les prédicateurs et les femmes ne réus- « sira pas. C’est des femmes que viennent les enfants, par € quoi se maintient le gouvernement de la famille et de « l’État. Qui les méprise, méprise Dieu et les hommes. »

Quoi de plus tendre que ce souvenir :

« Elle disait bien, mon hôtesse d’Eisenach, quand j’y étais « aux écoles : Il n’est sur terre chose plus douce que d’être « aimé d’une femme! »

Deux cents ans avant J. -J. Rousseau, le grand et bon docteur Martin Luther proclamait la sainte innocence des petits enfants :

« Tu es l’innocent petit fou de Notre Seigneur, » disait-il à son fils Jean, * sous la grâce et non sous la loi. Tu es sans « crainte, sans inquiétude ; tout ce que tu fais est bien fait. •

A l’innocence des enfants, par un élan de charité uui\ erselle, il associait la candeur des petits oiseaux :

« Un soir, le docteur Martin Luther voyait un petit oiseau « perché sur un arbre, et s’y posant pour passer la nuit; il « dit ; « Ce petit oiseau a choisi son abri et va dormir bien « paisiblement ; il ne s’inquiète pas , il ne songe pas au gîte « du lendemain; il se tient bien tranquille sur sa petite « branche, et laisse Dieu songer pour lui. »

Résigné au martyre, il disait avec la simplicité des grandes âmes :

« Jean IIuss a été brûlé, et moi aussi, je serai tué, s’il plaît < à Dieu » (1).

;i) MiciiBLsr. Mimoives de Luther.

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