‹ Les révolutions de la paroleChapitre 29 sur 32 · CALVIN · texte numérisé non relu

CALVIN

J’entreprends de vous faire connaître trois hommes qui, :i un moment du xvi* siècle, se sont rencontrés dans le Paris de François I*^ et de Henri IL Étrange et merveilleuse époque, où la splendeur des lettres, des sciences et des arts étincelle à cdté de la corruption des mœurs, parmi les orages des guerres religieuses et civiles. Jamais plus éclatant divorce n’apparut entre l’esprit et l’âme d’un peuple. Le premier rayonne de toutes les lumières, la seconde est atteinte de toutes les souillures.

Des savants tels que Budé, Henri et Robert Etienne, Etienne Dolet, ressuscitaient l’antiquité; des philosophes, conune Ramus, s’efforçaient de renouveler la métaphysique, la logique, la grammaire, la rhétorique, les mathématiques, hardiment rompaient avec la scolastique et avec Aristote, s’élançaient vers la philosophie de l’avenir et préparaient, par leurs travaux et par leur martyre, le siècle de René Descartes. Dumoulin, Beaudoin, Gui-Goquille, Alciat, le grand et pur Michel de l’Hospital, l’immortel Cujas, enseignaient les lois romaines, retrouvaient le texte véritable des juris-

consultes du ir et du ni" siècles, des Papiuien, des Ulpien; faisaient de la France la patrie du Droit, lui attiraient, de la part d’un écrivain étranger, ce inagnilique éloge : « Si la « jurisprudence romaine se perdait chez les autres nations, < on la retrouverait tout entièro chez les Français; » et ne séparant pas la jurispnideuce de la justice, tenaient « que « le bien public doit exalter les forces du jurisconsulte, et « que l’amour de l’honnéte doit régner sur son üme. »

Madrid, la Muette, Saint-Germain, Villers-Colterets, Chantilly, Chambord étalaient les merveilles, les hardiesses, les délicatesses d’une architecture vraiment nafiouale. Jean d’Augouléme concourait, pour l’exécution d’un Christ, avec le vieux Michel Ange ; Jean Goujon, d’un ciseau incomparable, sculptait les bas-reliefs d’Ecouen et les portes de Saiiit-Macloii de Rouen ; Philibert Delorme biltissait la façade de l’église Saint- NizieràLyon; les artistes italiens, Primatice, le Rosso, Andrea del Sarto couvraient de leurs puissantes et sensuelles peintures les murailles de Fontainebleau ; un héros, Bernard de Palissy, âme religieuse et austère, cœur vaillant, ouvrier infuügablo, poursuivait pendant douze ans la recherche de la composition des émaux, restait plus d’un mois « sans que sa chemise séchât sur lui, » vendait ses dernières hardes, brûlait ses derniers meubles pour alimenter ses fourneaux; jetait les fondements de la science géologique, et prononçait cette parole féconde et forte : « La nature est la grande ouvrière,

» l’homme est ouvrier comme elle. »

Alors Paris, comme jadis Athènes, Rome, Florence, était la cité éclairante de l’univers. On y venait de tous les points de l’Europe, non comme dans une auberge de rapides et énervants plaisirs, mais comme dans un temple.

Les trois hommes le traversèrent. Ils s’appelaient Calvin, Loj'ola, Rabelais.

Je m’efforcerai, dans l’étude successive de ces trois grands esprits, d’éviter les pièges attirants et perfides du parallèle, ce triomphe et cet écueil des littératures de décadence, exercice de rhéteur, idoine à faire briller les étincelles et miroiter

PR L’ESPRir DU CAI.VINISME.

les facettes de l’esprit, aux dépens et grand dommage du bon sens et de la vérité.

Ces entretiens sont-ils, en effet, pour moi un jeu, un tournoi de parole, un plagiat des harangues académiques’ Ils sont un échange do nos pensées, une communion virile de nos vœux, de nos regrets, de nos espérances. Nous ne vivons ici, ni dans une école, ni dans une secte, ni dans un système, mais en pleine humanité.

J’étudierai donc lilirement ces trois génies qui sont la synthèse du XVI* siècle.

L’un, Calvin, représente le protestantisme, la réformalion triomphante et régularisée, installée dans le gouvernement et dans la loi. On peut dire qu’il a fondé Genève, le grand refuge des bannis. Froidement, il a fermé les portes de l’Eglise romaine et constitué l’Eglise calviniste à laquelle appartiendront Coligny, Clément Marot, Agrippa d’Aubigué, un saint, un poète, un soldat.

Luther avait le grand cœur allemand, la fougue germanique. Calvin a la méthode, la netteté française. Du génie romain dont la France ne s’est jamais bien affranchie, il garda l’intolérance dogmatique et la rigidité formaliste.

L’autre, Loj'ola, représente le jésuitisme fondé contre la Réforme.

Rome, en tout temps, avait eu la coutume de créer un ordre monastique pour l’opposer aux hérésies naissantes. Dès le XII® siècle, florissaieut les Dominicains, c’est-à-dire la discipline, l’autorité, l’inquisition, le bûcher, le glaive; et les Franciscains, dont la parole plébéienne, l’éloquence mystique et emportée, le puissant instinct dramatique, transformaient la chaire en tribune et en théâtre. Maintenant, contre la Réforme, qui est vie, mouvement, chaleur, lumière, Rome autorisera l’ordre de l’ombre spirituelle et de la mort morale.

L’autre, Rabelais, représente la Renaissance. Est-il catholique? non. Protestant? non. Jésuite? encore moins. Quoi donc? homme! ho»io et t-ir. Il appaitient à la grande famille

des âmes indépendantes. Ki Rome ni Genève ne lui suffisent. n lui faut l’Humanité. Le Vatican, Saint-Pierre, et leurs magnificences païennes, l'P^glise géneVoise, froide et nue, hantée par la majesté de l’invisible ; ces marbres sculptés et ces murailles blanches pèsent sur lui; il étouffe sous ces voûtes orthodoxes et ne respire à l’aise que parmi les bois, les prés et les vignes, sous le regard clément et souriant des deux.

Je vois en eux trois rebgions. Celle de Calvin est la religion de la méthode, de la dialectique, de l’individualisme. Celle de Loyola est la religion de l’obéissance, du silence, de la passivité. Religion politique, ambitieuse, elle commande, au profit de la secte, l’évanouissement de toute volonté personnelle.

Calvin proscrit le sentiment. Loyola énerv'C la virilité de l’üme.

Rabelais éveille, développe, élargit, trempe le. cœur et la raison, parmi les douceurs et les caresses fortifiantes de la maternelle et benoite nature.

En étudiant aujourd’hui le fondateur de la république de Genève, génie essentiellement politique, dépourvu d’idéal, revêtu d’une sorte de grandeur âpre et aride, je ne blesserai pas les consciences. Le réformateur n’ayant été ni un révélateur, ni un soldat, ni un martyr, sa mémoire n’excite point le trouble légendaire. 11 appartient ù riiisloire. Il lui a toujours appartenu. Nul n’a songé à faire de Calvin le héros d’un poème. Calvin n’a pas les proportions épiques. Par sa parole, par ses œuvres, par sa vie, il est en pleine clarté moderne, hors des brumes du moyen-âge, échappé de ces fantastiques brouillards du Rhin où flottent et grandissent Luther, Ulrich de Hutten, Sikingen et Mélanchloii. Ceux-ci,

par maint cOté, surprennent l’imagination, plongent dans le roman; Calvin relève de la critique.

Mais je dérangerai peut-être des préjugés théologiques, je soulèverais des voiles que d’autres ont respectés'. Qu’importe? Lamennais l’a dit avant moi :

« Soyez infidèle, déiste, athée, on ne s’en alarmera guère, « on ne s’en fâchera même pas. Mais prenez garde de heur- « ter les opinions des théologiens et les intérêts de la hié- « rarchie. Ceci ne se pardonne point. »

Par une lâche complaisance, par une capitulation puérile, laisserai-je dans l’ombre le côté intolérant du calvinisme, moi qui ai ressuscité et glorifié les morts frappés par l’orthodoxie romaine, depuis Jean Hus et Savonarole jusqu’à Giordano Bruno et à Vanini? J’obéirai à l’ordre de la justice, je serai son avocat et son greflSer ; je convierai les deux cultes à se réconcilier au sein d’un idéal supérieur; je les conjurerai de ne pas se poursuivre d’anathèmes jusque dans la mort, et je répéterai sans cesse : « Les hommes de violence et de ven- « geance ne réussissent jamais à rien d’utile pour l’huma- « nité. Si l’on veut que l’avenir germe, il ne faut pas le « semer sur les tombeaux! » (1.)

D’ailleurs, au moment de contempler cette rigide et ascétique figure de Calvin, de parcourir les points essentiels de sa doctrine, d’apprécier la solide clarté de sa parole, la savante beauté de son style, et de dire quel fut le crime de sa vie, je place mes jugements sous la protection de Zwingli ;

« La vérité, disait le pasteur de Glaris, est une dette sacrée « que tout homme doit à tout homme. C’est par la vérité « que l’homme se rapproclie de Dieu. Toutes les autres vertus € en découlent ; elle est leur mère et leur source, et leur « plus solide fondement. La vérité est à l’esprit de l’homme « ce que le soleil est au monde. •

(l| Lamennais. Peméea posthumes.

3fl!

L iS RÉVOLUTIONS DE LA PAROLE.

Si l’on veut connaître la différence qui existe entre Luther et Calvin, il suffit de regarder leurs portraits :

La ligure ouverte, large, sanguine de Luther annonce l’e.xpansion , la puissance physique; il serait sensuel s’il n’était purifié par la chasteté de la foi. Son regard rayonne d’inspiration, de spontanéité, d’enthousiasme; ses tempes pleines et fortes sont le signe de ses vigourcuS instincts ; il a je ne sais quoi de léonin dans les plis de la face ; son col musculeux se noue superbement à des épaules d’alhlcle. Luther est un tribun, un apôtre, un artiste; il réunit Gracchus, Saint-Luc et Palcslrina. Il attire, on va à lui comme à tout ce qui est bon et fort ; son geste affirme, menace, protège ; c’est un homme-centre et légion, comme Diderot, Mirabeau, Danton. Autour de lui, derrière lui, je devine le génie invisible des révolutions, et je vois bien que ce moine solitaire est suivi par une armée.

Calvin, au contraire, a la figure longue, étroite, pûle, bistrée, l’œil clair, perçant, d’une pénétration implacable; la flamme de la pensée y brille, nulle autre. Vainement je cherche l’étincelle humide. Ses souffrances seules l’avertissent qu’il a un corps. I es sillons de scs rides sont-ils creusés par les passions humaines? Plutôt par les veilles impatientes d’un savant de combat. Le sourire lui est étranger aussi bien que les larmes. Il ne savoura jamais la profonde gaieté germaine, la joie, fille de la bonté. Voyez-lc, mourant, à demicouclié sur son lit, soutenu par un seigneur de la République ; le geste, l’attitude, le pli du front, les joues blêmes, le frémissement des lèvres, la main droite étendue vers l’auditoire attendri, la gauche posée sur la Bible, cette bouche dont la demièie confession et la dernière prière ont l’accent* de l’affirmation et de l’autorité, tout signifie réflexion, résolution froide, lucidité, force indomptable do caractère. J’aper-

çois un somLrc éclair de jalousie doctorale et de défiance; je reconnais l’ardeur, l’inquiétude soupçonneuse d’un sectaire, l’âpreté de la volonté.

La volonté, en oiTct, c’est tout Calvin. Une volonté implacable dirigée par une conscience inflexible.

Par la volonté, il domptera la maladie ; la volonté le fera homme d’Etat, législateur, écrivain.

« Il était, dit Pasquier, homme bien écrivant, tant en latin « qu’en français, et auquel notre langue française est gran- « dement redevable pour l’avoir enrichie d’une infinité de « beaux traits ; merveilleusement versé et nourri aux livres « de la Sainte-Ecriture, et tel que s’il eût tourné son esprit « ù la bonne voie, il pouvait être mis au parangon des plus « signalés docteurs de l’Eglise ; d’ailleurs, au milieu de ses « livres et de .son étude, il était d’une nature remuante le « plus possible pour l’avancement de sa secte. »

« Luther, dit Bos.suet, triomphait de vive voix, mais la « plume do Calvin était plus correcte, surtout en latin, et < sou stjde qui était plus triste, était aussi plus suivi et plus « châtié. Ils excellent l’un et l’autre à parler la langue de € leur pays. »

Avant Descartes, Balzac et Pascal, il fonda la prose française dans sa clarté, sa méthode, sa sobriété, sa gravité rapide.

Ce n'est ni la prose de Rabelais, originale, étrange, primesautière, savoimeuse, étincelante, ni celle de Montaigne, gracieuse, nonchalante, savamment diffuse, abondante en méandres, en retours sur ellc-mémo, surchargée de citations et do souvenirs, et ne succombant jamais sous le poids de cette érudition immense et fleurie. Ce n’est pas la langue hardie, éloquente, ù moitié grecque et romaine d’Estienne de La Boëtie. C’est une prose sobre, forte, précise, pure, mais triste et amère. Une constante lumière en jaillit, pareille à la lueur aiguë de l’acier.

LES RÉVOLDTIONS DK I.A PAROLE.

n s'appelait Jean Cauvin, et, suivant la mode du temps, avait latinisé son nom en Calvinus, dont nous avons fait Calvin. Né dans la colérique Picardie, le 10 juillet 1509, à Noyon, la vieille ville qui appartint à Karle, fils de Pépin le Bref, né peuple, fils d’un procureur fiscal de l’évéclié, petit-fils d’un tonnelier, il fut pourvu à douze ans d’une prébende ou chappellenie de la cathédrale, à dix-huit ans de la cure de Marteville, sans être dans les ordres. Son esprit de justice se révolta bientôt à l’idée de toucher les émoluments d’une place dont il ne pouvait ni ne voulait remplir les charges. Il renonça à cette cure qu’il possédait un peu à la manière de ces nobles d’avant 89, colonels au maillot et propriétaires, au biberon, d’un régiment de hussards; alla à Orléans étudier les lois romaines sous Pierre de l’Estoile, jurisconsulte estimé, chroniqueur abondant et consciencieux ; puis à Bourges, sous le fameux lombard Pierre Alciati, créateur de la méthode historique et archéologique dont Cujas se servit en homme de génie.

Initié au luthéranisme par son compatriote Robert Olivetanus , il y fut confirmé par un savant allemand, Mclchior Wolmar.

En 1531 , nous trouvons Calvin à l’université de Paris. François I"’ venait de fonder, à côté de l’enseignement orthodoxe, scolastique et vieillot de la Sorbonne, l’enseignement plus libre, plus jeune et plus vivant du Collège royal, depuis Collège de France. Là, Paolo Paradisio et Agathio Guidacerïa enseignaient l’hébreu; Pierre Danès et Toussaint, le grec.

« Le grec est la langue des hérésies ! » s’écriait Noël Beda.

€ L’hébreu mène à judaïser! » reprenaient les théologiens.

t Où allons-nous 1 » soupirait le cœur des vieillards doctoraux.

Nous allions d’un pied leste et hardi à la sécularisation

DK L’KSPRIT DU CALVINISME.

du haut enseignement. Nos pères célébraient les fiançailles des lettres et des sciences, et arrachaient enfin à l’Eghse la direction de l’inteUigence humaine.

La Sorbonne s’en vengea en supprimant la publicité des cours de sa faculté des arts. La pudique, Sorbonne, âgée de deux cents ans, refusa de se commettre en public avec ces jeunes étourdis.

Quant à Calvin, étudiant austère, laborieux, âme repliée sur elle-même, ses compagnons l’appelaient M. l’Accusatif, à cause de son penchant à blâmer, à censurer. Déjà apparaissait le rude instituteur de la république de Genève. Et cependant (ô sainte inspiration de la jeunesse !), son premier livre traitait de la Clémence. C’était un commentaire de Senèque.

Parler do clémence, en certains temps, c’est conspirer contre l’ordre. Obligé de s’expatrier, le jeune huguenot se réfugia à Bâle.

Sois bénie, noble ville, qui abritas les méilitations et les espérances de tant d’exilés ; toi qui g.irdes, en ta terre libre, le corps de notre cher et grand Charras jusqu’au jour où la France, rendue à la liberté de ses souvenirs, revendiquera les restes de ce soldat du droit et de la Révolution 1 (1.)

Là, en IbB.'», Calvin pubUa son livre de Vlnstitulion de la Religion chrétienne, dédié au roi François I'’’’, comme une apologétique « pour les pauvres fidèles persécutés. »

Ce bvre, écrit d’abord en latin et merveilleusement traduit par son auteur, n’était pas l’énorme traité théologique que nous connaissons, encyclopédie du protestantisme ; c’était une courte apologie, éloquente, rapide, pathétique, dans la manière de TcrtuUien. Travailleur infatigable, Calvin en a fait successivement une véritable somme dogmatique où se trouve compris l'ordre civil lui-même. Mais, à la diSërencc de saint Thomas qui résumait, condensait un système établi, appuyait

(I) Le lieutenant-colonel Charras, proscrit du i décembre.

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LES RÉVOLUTIONS DR I.A PAROLE, au sol sacré de la tradition romaine, éternisait, immobilisait le présent, Calvin formule le programme d'un système nouveau, la charte d’une société qui va naître.

Avec une puissance d’assimilation que j’admire, et qui ne s’est retrouvée au même degré qu’en Voltaire et Montesquieu, il emprunte les principaux points, essentiels, de sa doctrine à Lutlier, Mélanchlon, (Ecolampadc. Il ne dédaigne pas de consulter les anabaptistes. Profonde politique et sage !

Voulez-vous enfin, 0 conservateurs, mériter le nom que vous vous arrogez? Voulez-vous désarmer de scs justes griefs, plus redoutables que ses colères, le parti du mouvement? Empruntez-lui ce qu’il a de bon, d’honnête, de sensé, de généreux. Iléchautfcz-vous à sa flamme. Car il ne suffit pas de dédaigner ses adversaires, ni de calomnier leurs intentions. L’esprit humain ne reculera ni devant un sourire, ni devant un outrage. Toute la science et toute la sagesse ne sont pas encloses et incarnées dans les classes qui gouvernent. Autour d’elles gronde et se plaint l’océan des hommes. C’est là aussi qu’il faut regarder. Il convient de donner au peuple enseignement, travail, sympathie, lumière. C’est là sa soif et sa faim, son espérance et son droit.

Elargissez vos rues, assainissez les quartiers insalubres, donnez à l’homme un toit digne de lui. Mais, en même temps, élargissez les âmes et distribuez gratis le pain des esprits.

Calvin empruntait donc à ces anabaptistes dont les révoltes avaient scandalisé Luther et troublé les âmes les plus fermes. Mais leurs doctrines, il se les assimile, il les marque à son empreinte, il les pétrit de sa volonté. Il n’a pas l’originalité créatrice de l’invention ; il a la puissance directrice de la méthode.

En quoi il est neuf, c’est par son organisation de l’Église. Là, il asseoit la réforme sur sa double base religieuse et civile. Il fonde le presbytérianisme, la plus énergique et la plus vivace des sectes protestantes, qui prendra une part si active à la révolution d’Angleterre. M. Guizot ne l’a pasassez compris. Ce haut et raide doctrinaire ri’a vu, dans le mouvemciil

anglais, que les côtés politiques qui, eu réalité, sont les moindres. Su>iout, avec une puérilité grave, il y a recherche des analogies avec la révolution française, no voyant pas que celle-ci n’a point été une révolution religieuse et qu’elle a échoué à cause de cela.

J’étudierai la partie politique et morale de l’œuvre de Calvin, eu tant qu’elle intéresse la marche de l’esprit humain.

Quelle est la doctrine politique de Calvin ? Est-il indifférent comme Luther? Chacun sait que celui-d s’accommodait de toute espèce de gouvernement. Intraitable sur la question dogmatique, ailleurs il se montrait conciliant. Irréconciliable avec la papauté, il fut soumis aux autres puissances temporelles. Des rois et des grands seigneurs le protégèrent. Il ne connut la passion politique, étrangère à son tempérament, qu’à l’époque de sa violente résistance aux anabaptistes.

Calvin sera-t-il républicain comme Zwingli? Le pasteur de Claris appartient à l’école démocratique. Sa vie, ses livres sont profondément empreints de l’esprit populaire. Les vieux échos du Rutli lui ont appris la liberté, l’égalité et la bravoiure. Véritable héros, il aspire à s’immoler pour sa cause :

« Réjouissez-vous, disait-il, que Dieu se serve de votre « sang pour arroser et féconder la semence de sa parole, € plutôt que de le laisser perdre dans votre corps mourant... « si vous reculez, vous ôtes perdus; mais si vous mourez « pour la doctrine de Dieu, eUc dvra et portera ses fruits... « Néron, Domitien et Maximien n’ont pu arrêter la doctrine « du Christ à sa naissance ; combien moins encore pourrontc ils lachasseranjourd’hui, si vous leur résistez en hommes?... « Vous êtes à la solde de Dieu : plus votre nom sera méprisé » parmi les hommes, plus il sera glorifié dans le ciel. A • l’œuvre donc, vous tous qui êtes les soldats de Dieu.

« Voyons enfin qui sera le plus fort, de Dieu ou de tous ces € danseurs de cours. Je ne parle pas des seigneurs pieux,

« mais des rudes adversaires de l’Évangile qui ne savent que < brûler les livres, piller les propriétés, tuer de pauvres « chrétiens sans défense. Qu’ils le sachent : à la violence

€ on opposera la violence. Dieu peut attendre : ils ne lui « (échapperont point. Je le dis à tous ceux qui tiennent le « pouvoir : Soyez assez sages pour ne pas croire que la force « vaut mieux que le droit. » (Ghau£four-Kestner,t. I, p. 345.)

En un style ardent comme son âme, Zwingli énumérait l’insolence des grands, les misères du peuple, les richesses des prêtres :

« Les tyrans sont aussi nombreux aujourd’hui que les puces « au mois d’août... Ils mettent de nouveaux impôts sur le « pauvre peuple pour payer leur luxe, leurs festins, leurs « maîtresses, leurs guerres; ils établissent, au milieu du « pays, les juifs et les usuriers qui escomptent aux pauvres € gens la vie si cher que ni juifs, ni princes ne valent tant « d’argent. Ils donnent ù des monopoleurs le commerce des « épices, de l’étain, du cuivre, de la toile ; tout le monde en « est ruiné, car les monopoleurs fixent le prix qu’ils veulent. « Par là, ils amassent trésors sur trésors. Puis les princes € viennent et leur prennent leurs richesses, comme on prend « le miel aux abeilles... A quoi il faut ajouter le luxe et les « richesses des prêtres, le mauvais emploi qu’il font de ces « trésors qui devraient être le patrimoine des pauvres. » (Gh.-Kest., t. I, p. 347).

Zwingli, trois siècles avant la révolution, édictait des maximes où je trouve en germe le dernier article de la constitution de 93. Nos pères disaient :

€ Il y a oppression de tout le corps social, lorsqu’un seul « de ses membres est opprimé. Gontre la tyrannie, l’insur- « rection est le plus saint des devoirs. »

Le curé de Glaris avait écrit :

€ Le peuple n’a pas seulement le droit de se défaire d’uu « tyran, c’est son devoir. Si un peuple tolère la tyrannie, il « ne peut manquer d’être puni avec le tyran, et qui pourrait « s’eu plaindre? Etant si tièdes dans l’amour de la justice,

« nous tolérons tous les crimes des tyrans, et par là nous « sommes justement déchirés par eux et châtiés avec eux. »

Avec un sentiment élevé cl pur de la fraternité des hom-

mes, avec un cœur dont les vibrations rappellent le chaleureux mysticisme de Joachim de Flore, Zwingli disait :

« Tous, nous nais-sons et mourons nus : c’est une preuve ' « que nous sommes de môme sang... Nul ne s’appartient à € lui-môme : il est tout à ses frères. »

Egalement ennemi de la monarchie héréditaire où se perd toute dignité, et de l’esprit de secte ou s’anéantit la justice et par qui la victoire du droit se change en défaite, Zwingli disait :

« L’on dit que le tyran règne par sa propre volonté. Je vois « donc ce qu’est la monarchie héréditaire. Son vrai nom est « tyrannie. >

« Non, je n’aime pas ces scissions et ces sectes. Quiconque « n’est pas contre moi est pour moi. Christ a ordonné de lais- « ser croître l’ivraie et le froment jusqu’au jour de la mois- « son... C’est par l’action assidue de la Parole que nous ani- € merons les tièdes, que nous convertirons les infidèles...

« Soyez patients avec les faibles; n’abandonnez pas ces pau- « vrcs brebis malades qui appartiennent aussi au bercail du « Seigneur... »

Il affirmait la souveraineté du peuple. Ame fière et virginale, haute comme les Alpes, il pratiquait la bravoure de la prédication; sa parole brillait de l’éclair pur et vengeur des lacs et des épées.

« La vie est un combat, » s’écriait-il, « heureux ceux qui « souffrent la persécution pour la justice. »

Pareil aux Vaudois, il proclamait l’inviolabilité et l’autonomie de la conscience humaine :

« Quand mille hommes, quandjla communauté tout entière,

« sauf un seul membre, confirmeraient l’explication donnée ,

« ils ne peuvent forcer ce seul croyant à l’admettre, si, dans « sa conscience, il la juge contraire à la parole de Dieu. » Vous chercherez en vain dans l’œuvre du dictateur do Genève ces maximes fortes, indépendantes, généreuses.

Calvin est-il monarchique? Certes, U enseigne l’obéissance aux magistrats, aux mauvais princes comme aux bons. 11

écrit cette parole de doctrinaire qui porte en soi la permanence de toutes les dictatures :

« n n’est pas permis aux personnes privées de s’élever c contre les tyrans, mais seulement à ceux qui, selon les c lois du pays, sont protecteurs et défenseurs des peuples. • Mais par une sorte de repentir d’un si triste abandon du droit populaire, il prononce une parole terrible, la môme que répéteront les prêtres de la Ligue et qu’avait écrite Marianne :

€ Le Seigneur suscite aulcunes fois de ses serviteurs qui « font l’exécution de sa vengeance sur les tyrans. »

En môme temps, contre les anabaptistes, il soutient la nécessité € d’un gouvernement civil quelconque , » sachant bien que la pire des servitudes est l’absence de la loi.

Familier avec les politiques de l’antiquité, disciple d’Aristote, il distingue trois espèces de gouvernements : monarchie, aristocratie, démocratie. Et l’oligarchie? dites-vous. Elle rentre dans l’aristocratie. Elle est l’aristocratie de l’argent, le patriciat aléatoire de la richesse; gouvernement exécrable, elle insulte à la fois à la tradition et à l’égalité. La richesse, en effet, est une force sociale, un élément de production, un outil de travail; mais s’il est vrai qu’elle impose des devoirs, elle ne saurait constituer aucun droit.

» Si l’on fait, » dit Calvin, « la comparaison des trois gou- < vernements, la prééminence de ceux qui gouvernent, te- « nant le peuple en liberté, sera plus à priser, non point de € soi, mais parce qu'il est quasi-miracle que les rois se modè-

* rent si bien que leur volonté ne se fourvoie jamais d'é- « quité, ni droiture. »

Fidèle interprète de la Bible, Calvin adopte le gouvernement populaire. » 11 n’y avait pas de roi en Israël, mais chacun « faisait ce qui lui semblaitôtre droit, » dit le livre des juges; et la môme doctrine est maintes fois affirmée dans le livre de Samuel ; « Le roi prendra vos fils et les mettra sur ses cha-

• riols, et parmi ses gens de cheval, et ils courront devant « son chariot. »

« Il prendra aussi vos filles pour en faire des parfumeuses, « des cuisinières et des boulaugères. »

« Il prendra aussi vos champs, vos vignes, et les terres où « sont vos bons oliviers, et il les donnera à ses serviteurs. » « Il dîmcra vos troupeaux et vous serez ses esclaves. » Zvvingli, dans sa bonne foi lumineuse, poussant jusqu'au bout les conséquences de son principe de liberté, enseignait, comme un devoir des peuples, l'insurrection contre le tyran. Plus prudent peut-être, mais d'une prudence pleine de réserves et d’embûches, Calvin nie qu'on ait le droit de conquérir le gouvernement libre, « là où il n’existe pas, » et d’autre part, il qualifiait de traîtres et de déloyaux, « ceux qui le détruisent et l’amoindrissent « là où il existe. »

Ou je me trompe fort, ou cette acceptation pure et simple du fait accompli est une dérogation manifeste aux principes fondamentaux de la Réforme. La souveraineté de la conscience abdique aux mains de la fatalité ; et celle-ci n’a d’autre correctif que l'intervention hasardeuse de la Providence suscitant un tyrannicide.

De môme que Bossuet courbait son monarque absolu et sa royauté de droit divin sous la majesté et sous les verges de l'Église, de môme Calvin soumet sa république naissante à l’autorité sacerdotale.

L'Église calviniste tient tout en sa main, elle règne, clic gouverne, elle administre. Elle est l’àme et le corps de la cité. Elle en est le juge et le pasteur, le prophète et l'apôtre, le tribun et le magistrat. Scs ordres sont absolus, sa politique indiscutable, sa police sacrée. Cela se vit à Genève lorsque Farci y appela Calvin pour « y avancer l'Évangile. » Une série de mesures rigoureuses signala bientôt son influence. Une confession de foi, acceptée par la majorité des citoyens, fut imposée à chacun sous peine de bannissemeiil. Un culte sans symboles, sans cérémonies et sans formes, dans dos temples froids et nus, annonça le règne do l’abslractiuii tliéologique. Les derniers rites, les dernières fêtes, conservés par Luther et Zwiugli, disparurent. La licence des mœurs

fut poursuivie par la censure ecclésiastique jusque dans le foyer domestique. Genève, cette Florence de la Suisse, Genève aux mœurs si douces, trop faciles, mais au cœur limpide et profond comme les eaux du Léman, devint une ville morne, somhre, silencieuse.

La censure sur les livres, la censure sur les discours. Ordre à tout citoyen de ne garder en son logis, sous peine d’amende, « et, en cas de récidive, sous peine de la prison, aucune « image. Une femme mariée sort dans la ville un dimanche « avec des cheveux plus abattus qu’il ne se doit faire, on la « fait mettre en prison, elle, les dames qui l’ont menée, et « celle qui l’a coiffée. Un malheureux auquel on saisit un « jeu de cartes est exposé au poteau, son jeu de cartes sur € les épaules. Tout blasphème est justiciable du magistrat. € Les femmes adultères sont jetées dans le Rhône » (1). Douceur du Christ, ami de Madeleine, qu’êtes-vous devenue? Grand cœur compatissant de Luther, où donc es-tu ? Bonté chevaleresque de Ulric de Hutten, je vous appelle ! Viens, Zwingli, verser les flots de ta charité sur cette ville où domine, implacable , une morale d’fttat, où la règle des couvents s’impose aux hommes libres !

La doctrine morale de Calvin est marquée par une contradiction non moins étrange et fatale. Cet esprit vif et net, chez qui la sévérité même n’est que l’exagération du principe de justice, cet homme qui a commencé sa vie par l’étude du droit et dont la logique s’est formée aux écoles de Paris, d’Orléans et de Bourges ; ce contemporain de Budé, do Rabelais et de Ramus, initié par ses maîtres à la grande tradition des lois romaines, le voici aux prises avec l’insondable luublème de la prédestination. Que va-t-il faire? De quel côté penchera la balance que tiennent scs mains frôles et frémissantes ? Il écrit d’abord ces mots :

« Quand il plaira à Dieu retirer de ce monde un enfant

(I) Esqciros. b'iutcs yofulaires.

« avant qu’on ait le temps de le baptiser, il ne le faut pour- « tant tenir pour damné... la promesse de Dieu a bien assez « de vertu pour le sauver... •

Il sauve donc, sans baptême, les élus. Mais les autres ? d terreur ! dogme sinistre ! prophétie mensongère, parole digne d’Oreste!

« Les enfants même apportent du ventre do leur mère leur damnation. >

La voilà, brutalement exprimée, cette fausse loi de la prédestination et do la grâce. Telle est, dépouillée des artifices oratoires et du charme mystique de la cité de Dieu, la doctrine de saint Augustin, dans laquelle on peut dire que le moyenâge est enfermé. Prison somhre où, durant mille ans, agonise et prie la foule des déshérités ! Sinistre état civil qui enregistre, pour l’éternité, des fils aînés, des cadets et des bâtards! Axe meurtrier sur lequel repose l’inégalité des castes et des classes!

Damnés avant de naître ! L’enfance, l’innocence, vouées aux Uammes invisibles ! Le démon saisissant le pauvre petit nouveau-né dès les entrailles de sa mère ! Ce spectre derrière ce berceau ! L'immense brume obscure dé l’abîme étendue sur l’aube de l’humanité !...

La Réforme a été un grand mouvement de liberté, d’affranchissement de l’esprit. Elle a introduit le libre examen, la souveraineté individuelle de la raison en des domaines hantés et possédés jusque-là par l’autorité, tenus à lief par la tradition. Au Pape et au Concile, elle a substitué l’homme môme. C’est ainsi qu’elle a été yugée par M. Guizot : « La Réforme, disait-il, a été un besoin nouveau de penser, de juger librement. » Ces paroles, Luther, Zwingli, Ulrich de Hutten les avaient justifiées d’avance. Le premier à Worms,

320 LES RÉVOI-UTinNS DE LA PAROLE.

seul conlre tous, reprenant l’altitude de Jean Huss à Constance : « Je ne crois ni au Pape ni au Gencile, je ne reconnais f point leur autorité. » « Pontifici avtem romano et solis « cimciliis non credo, nec ipsoruni auctoritalem recipio. »

A l’orateur impérial qui lui criait ; « Ahjures-tuY ou n’abjures-tu pas? » il répondait : « Je ne puis, je ne veux rien « révoquer ; ma conscience est prisonnière de Dieu ; l’on ne « peut conseiller é personne d’agir contre sa conscience. Me « voici donc, je ne puis faire autrement'. Que Dieu me soit « en aide ! Amen. »

Zwingli, en matière religieuse, n’admettait aucun juge : « Qui .sera juge? La vérité qui a sa preuve dans l’Ecriture... « Quand la parole de Dieti a été lue et expliquée devant » l’assemblée, chacun juge, selon sa conscience, si elle a été « bien ou mal expliquée. L’homme intérieur juge la parole « extérieure, et voit si elle est conforme ou non à la loi « divine. >

I.e chevalier Ulrich écrivait à Luther : « On dit que lu os « excommunié. Combien cela te grandirait, Luther! Tous les « hommes xTaiment religieux diraient de toi : € Ils ont en- * chaîné la parole du juste et condamné le sang innocent, « mais le Seigneur notre Dieu les punira de leur injustice cl « les fera périr dans leur iniquité. »

Tout autre est Calvin. Lui aussi, aux jours de sa jeunesse, sous le coup des persécutions, avait écrit à François I" et vanté la clémence comme la première vertu des rois. Plus tard, renonçant à l’héritage transmis par Ulricli. Zwingli, Luther; enfermant la Réforme dans une sorte de citadelle administrative et politique, abjurant la tolérance qu’il invo- (juait autrefois, il proscrit l’autonomie de la conscience au nom de la nécessité d’une religion d’Etat.

« Les magistrats, disait-il, sont tenus de vaquer à maintenir rigoureusement la loi de Dieu. »

Bo.ssuet dit-il autre chose? La Politique tirée de l'Ecrdure sainte ne consacre pas eu termes i)lus formels la nécessité d’une religion officielle. L’erreur de Calvin a été, d’avance.

DE L'ESPRIT DU CALVINISME. aîl

celle do Jean-Jacques Rousseau dans lo Contrat social. Le dangereux devoir de veiller aux intérêts divins confié par l’évêque do Meaux au roi et à ses ministres, Calvin et Rousseau le délèguent aux magistrats de la République. 11 y a, dos deux cOtés, violation de la liberté do conscience, promiscuité du spirituel et du temporel; la raison humaine leur est suspecte; le sentiment religieux, le plus fier, le plus indomptable , le plus spontané de tous, se dénature et s’avilit sous la main de la police.

Non que le législateur de Genève professe dogmatiquement, dans l'institution chrétienne, la persécution et l’extirpation des hérésies. Il ne pousse pas à ce point les conséquences de son principe ; il n’a pas ici l’inflexibilité de Bossuet. Mais, les principes étant plus forts que les hommes, le glaive et le bûcher de saint Dominique sont sortis, comme la flamme et la fumée d’un cratère, de la doctrine de Calvin.

Un jour, un étranger vint à Genève. Il logea dans une maison connue sous le nom d’hôtel de la Rose. Cet étranger élait Michel Servet.

Servet, ou Servède, était né à Tudela, ville du royaume d’Aragon. Il appartenait à cette forte et nerveuse race, espagnole, ardente, prompte à l’illuminisme, agitée par ses souvenirs non moins que par ses espérances ; Inquiétas est et maqna maliens hispaniorum anirnus.

Inspiré, emporté par l’esprit du siècle, l’Aragonais rêvait de jouer le rôle de réformateur. Il eut, à Bâle, plusieurs conférences avec Œcolampade. « Tu te plains, disait ce « dernier, que je sois sévère et dur. Je serai doux sur tout « le reste ; mais envers les blasphèmes contre le Christ, je « ne puis. Tu dis que le monde a été de toute éternité, » quoiqu’il soit créé par Dieu. Tu nies que le Christ soit le « tils. >

Scrvct était un hérétique dans l'hérésie. Après la Bible, ses li\Tes préférés étaient le Coran et le Talmud. Arabe, non de religion, mais d’esprit, peut-être de race, Ame vaste, curieuse, enthousiaste et positive, il y avait en lui l’esprit môme de l’Islamisme. Sa figure était d’un Maure : peau jaune, dorée, bistrée comme les roches basaltiques bronzées par le soleil du Rhône; traits allongés, secs, résolus; les yeux noirs, vifs, mobiles, étincelants.

Il avait vécu, dans l’ombre, à Bûle, à Strasbourg, ù Lyon. Il avait annoté et commenté le système de Ptoléméc. A Lyon, il écrivit son livre : De trinilnlis crrnribus.

L’embarras était de la publier. Les théologiens calvinistes, en véritables jaloux, verrouillaient la jeune liberté, l’enfermaient sous les poutres de leur froide église. Seivet adressa son manuscrit à Ilaguenau, en Alsace, et vint lui-môme à Strasbourg suiveiller les épreuves.

En 1531, le livre parut.

Le succès fut considérable grûce aux anathèmes de Buces, d’Œcolampade, de Mélanchton.

Sept ans après, il publiait la restitution du Christianisme, Christianisini reslituHo.

Ce livre étrange, effaré comme une apocalypse, contient en soi l’obscurité, le désordre, l’immensité du chaos. Il répand, pêle-mêle, la fumée et la lueur. Mélange prodigieux de panthéisme, de rationalisme, do mathématique et de politique, Pythagore, Anaxagoras, Parménide, Zoroastre, Trismégiste, sont ses ancêtres; et non pas seulement ChrysostOme, Augustin et Basile de Césarée. J’y retrouve la fougue et l’assurance de Tertulien, associées à la curiosité orageuse d’Origène. Je sens ici l’Orient tout entier, le Zend .A,vesta, le Rig-Vedas, le démesuré, l’éclatant Islam mystérieux. La tradition souterraine du monde est là ; c’est la statue d’Isis et la prêtresse de Delphes, et le dieu de üélos, égaré.’dans les forêts indiennes, debout sur la pierre d’Horeb, agenouillés sur la paille de l’établc de Bethléem. Çà et là, confusément, éclatent des propo.silions hardies qui éclairent le livre d’une magique et

Riipcrbe darlé. On pourrnit le nommer la Snmmr des idées et des rêves du genre humain. 11 y est dit :

« La substance universelle et omniforme de Dieu anime les « hommes et tous les autres êtres. Son esprit est infus en « nous depuis l’origine des terres.

« Au commencement des choses, les êtres étaient confusé- « ment pensés en Dieu.

« L’homme pensait en Dieu et assistait, dès l’origine des « choses, à la création du monde.

« Les images de toutes choses étaient en Dieu depuis l’éter- « nité.

« La consommation de la loi est l'amour. Le Christ a dil < lui-même que toute loi consistait dans la charité.

« La charité nous identifie à Dieu.

« Dieu est une sympathie universelle.

« Les choses ont déjà changé plusieurs fois à la surface du « globe. Le vieux ciel fut l’ombre du ciel nouveau; la vieille « terre, l’ombre de la terre nouvelle; le vieil homme, l’ombre « de l’homme nouveau.

« Toutes choses, dans le monde, sont pleines do Dieu, c’est' « ii-dire des énergies divines dont l’océan de l’être les a « animées dès le principe.

« L’homme est un dieu qui grandit » (1).

Les commentaires et les annotations des livres de Ptoléméc attestaient d’ailleurs un homme pénétré de l’esprit et du souffle de la renaissance, un véritable contemporain de Rabelais, un adorateur de la nature.

€ Adorer Dieu dans la nature, » disait-il, « ce n’est pas « changer de dieu, c’est changer de temple. »

Et cependant le doux Mélanchton , au Sénat de la ville de Vienne, où Servet, misérablement vivait en corrigeant des épreuves, écrivait, d’une plume trempée dans du fiel de colombe ; il exhortait les autorités civiles à étouffer eu herbe les erreurs de ce méchant homme.

(I, Esoumos. Lrs Fa^lts

Cahnii et Servel s’étaient jadis rencontrés à Paris. Serret, disait-on, avait alors fui le comLat thcologique. Plus tard, une correspondance échangée entre eux, des lettres acerbes, un lÛTe injuste et violent, injurieux pour Calvin, creusèrent lentement l’abîme où devait disparaître le principe de tolérance proclamé dans le monde par les pasteurs Vaudois, et, après eux, par Ulhric, Luther et Zwingli.

Exaspéré, Calvin écrivait à Viret, en 1640 : c Je ne veux I pas lui engager ma foi, car, si jamais il vient à Genève et * que j'y aie autorité, il n’en sortira pas vivant... »

Il y vint, le malheureux Servet. Échappé des prisons de Vienne, il fuyait, laissant derrière lui son livre et son effigie brûlés par la main du bourreau , sur la place Chamève. Il prit la route de la Suisse au beu de celle du Piémont. Do Genève , il projetait de se rendre à Zurich. Mais le lac était agité; une barque qu’il attendait n’arrivait pas ; la mort arrivait à sa place. Les espions de Calvin lui ayant dépeint l’étranger de l’hôtel de la Rose, Cahin reconnut son adversaire. Le Saultior, suivi du syndic, se présenta au logis de l’exilé, et le conduisit en prison sur l’ordre de Calvin : Nec sane dissinwlo, disait ce dernier, mea opéra consilioque jure in carcerem fuisae conreatiim.

Incontinent, le procès fut engagé. L’accusateur était un nommé Nicolas Fontaine, créature du dictateur, Nicolaus Mats, disait Calvin. Il avait formulé trente-neuf questions sur lesquelles il demandait l’interrogatoire. La trente-septième accusait Ser\’et d’injures contre Calvin.

Interrogé sur l’athéisme de son commentaire de Ptolémée : » Ptolémée, répondit-il, est athéiste, et non pas moi. »

« Je fus bien aise, > écrivit Calvin, « de clore la bouche à < ce mécréant, et je lui demandai pourquoi alors il avait « signé le travail d’un autre. Tant il y a que ce vilain chien « étant ainsi abattu par de si vives raisons, ne put que tor- « cheau son mulseau en disant : « Passons outre, il n’y a « point là de mal. ».

A Fontaine succéda Calvin lui-môme. Duel terrible, inégal!

DE L'ESPRIT DU CALVINISME. 3î.'i

Servet captif, malade, écrivait à ses juges ;

« Ou condamnez-moi tout de suite, on renvoyez-moi de « prison. Vous voyez que Calvin est au bout de son rouleau, « ne sachant ce qu’il doit faire, et pour son plaisir il veut me « faire ici pourrir en la prison. Les poux me mangent tout « vif; mes chausses sept déchirées, et je n’ai de quoi changer « ni pourpoint ni chemise, qu’une méchante. »

Il fallait en finir.

Calvin publia une brève rèfxdalion des erreurs et des ini- }iictès de Michel Servet.

» Quiconque pensera honnêtement verra que le but de cet « homme fut d’éteindre la lumière de la saine doctrine et de « renverser toute religion. »

La sentence fut rendue le 23 octobre : t Toi, Michel Servet, « condamnons à devoir être lié et mené au lieu de Campel, » et là, devoir être, à un pilori, attaché et brûlé tout vif avec « ton livre. Et ainsi tu finiras tes jours, pour donner exemple « aux autres qui tels cas voudraient commettre. »

On dit que Calvin s’efforça de faire changer ce genre de supplice. Il ne le put, la loi pénale de Genève républicaine et protestante étant encore une loi catholique, vestige de l’antique servage.

Exemple mémorable ! ô leçon de l’histoire ! Qui de nous n’a déjà vu sortir, de la fosse mal fermée des vieux despotismes, le spectre d’une loi saisissant à la gorge la jeune Liberté?

Servet, étant coiffé d’une couronne de gazon saupoudrée (le soufre, le bourreau le lia au poteau avec une chaîne de 1er; son col était entouré d’mic corde de chanvre; son livre était attaché à son flanc gauche; son supplice dura une demi-heure; son dernier cri fut : « Jésus, fils du Dieu éter- « nel, ayez pitié de moi ! »

« .Au même instant, on entendit le hruit d’une fenêtre qui « SC fermait; c’était celle par où Calvin était venu assister à « la mort de son ennemi » (1).

(t) Esquiros.

3ïf. LES RÉVOLUTIONS DE LA PAROLE.

Henri III, caché derrière une tapisserie en son chûlcau de Blois, assista au meurtre du duc de Guise, cl quand la besogne fut faite, il dit, effrayé de la taille du mort : « Il me paraît « plus grand couché que debout. »

VIH.

Et cependant Calvin a fait de grandes choses, donné un grand exemple. J’admire son enseignement, sa prédication infatigable, sa correspondance avec toute l’Europe, la simplicité de sa vie. ^Ce dictateur d’une ville opulente vécut et mourut pauvre. « J’ai toutes les peines du monde, » écrivaitil à Viret, * même dans les bonnes années, à joindre les « deux bouts. »

Dans l’inventaire de son mobilier, fait après sa mort, on lit ces mots : « Mobilier de Calvin rendu à la seigneurie : Un « chalict de noyer point menuisé, une table de noyer carrée, « un banc do plane près de cette table, un buffet de noyer « ferré, le bois d’un lave-main de noyer, un coffre de noyer € ferré, une chaise à dos de noyer menuisée, une table de c bois carrée, un banc de plane, une autre table de noyer « carrée, un chalict de noyer, quatre tables en sapin, une € douzaine d’escabelles, tant bonnes que méchantes ; un pu- * pitre à livres. » Sa fortune ne dépassait pas deux cents écus. Il les distribua, par son testament : au collège, dix écus, à la bourse des pauvres étrangers, dix écus, à l’une do ses sœurs, dix écus; à deux neveux, quatre-vingts écus; à deux nièces, soixante écus ; à un autre neveu, vingt-cinq écus; en tout cent quatre-vingt-quinze écus.

En son collège, pâle, malade, exténué, soutenu sur les bras de ses auditeurs, il enseignait, dogmatisait, prêchait sans trêve. Huit cenfs personnes do toute langue et de toute nation l’écoutaient. Trente imprimeurs, nuit et jour, sous la direction de Robert Estienne, exilé, de Crespin, de Badius, multipliaient des livres que des colporteurs héroïques cachaient

sur eux, faisaient pénétrer en France, en Italie, en Angleterre, aux Pays-Bas. • Missions terribles ! Convaincus d’avoir sur • eux un évangile français, ils étaient brûlés » (1).

Calvin inspirait, entretenait, enflammait cet apostolat. Nul n’a eu une passion plus ardente de prosélytisme, ni une vue plus claire et plus hardie des moyens de propagande. 11 conspirait, non par le couteau, mais par le livre. Il ne , tuait pas, il éclairait. Pour machine infernale, il avait la presse. Il se battait avec des caractères d’imprimerie. Heureux s’il n’eût jamais employé d'autres armes ! Mais son parti, chaque jour, comptait de nouveaux martyrs ; il vivait, d’une vie précaire et misérable, au sein de la violence ; il voulut vaincre par la force.

Ainsi les terroristes, au bruit des insurrections de Lyon et de la Vendée, défendaient la Révolution par la hache.

Calvin sacrifiant Servet, c’est Robespierre immolant Danton. Ils n’ont sauvé ni l’unité protestante, ni la République. L’histoire ne peut les absoudre. Elle ne connaît que la justice ; et, si les passions politiques s’égarent, elle les ramène au respect du droit. Devant le bûcher de Servet, au pied de l’échafaud de Mme Roland, de Marie-Autoinette et de Saint- Just, au pied du gibet de John Brown, elle proclame la liberté de la conscience, et l’inviolabilité de la vie.

La Réforme, en frappant Servet, se frappait elle-même, et mentait à son principe. Elle avait émancipé la raison, multiplié les écoles, affranchi l’esprit humain. Sa gloire est d’être enchaînée au respect de la conscience. Du jour où elle renoncerait û son respect, elle signerait sa propre déchéance et son abdication.

(I* Micliülcl.

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