DE L-ESPIIIT DU JÉSUITISME
Dans mon dernier entretien, je disais ; la Réforme étant chaleur, vie, mouvement, lumière, Rome lui opposera l’ordre monastique de l’ombre et de la mort morale. A ce grand élan de liberté elle répondra par l’organisation de la plus durable des servitudes, je veux dire le servage de l’esprit et de la volonté.
Pour se convaincre de la puissance émancipatrice de la Réforme, ce n’est pas assez de la voir triomphante, associée au gouvernement des affaires humaines, délivrant à la fois les princes et les peuples. Il faut la saisir en son germe, dans la pensée et la parole de ses tribuns, de ses écrivains, de ses confesseurs. Tous, depuis Ulrich de Hutten cl Franz de Sickingen jusqu’à Luther et à Zvvingli, rompent avec le moycnàge. Et cette rupture n’est pas seulement théologique et dogmatique; elle est philosophique, littéraire, artistique. Le divorce éclate dans toutes les sphères de rintcUect, parmi toutes les zones de l’activité. Ce que le moyen-âge subis.sait, elle le secoue; ce qu’il adorait, elle le brûle; les doctrines dont il croyait vivre, clic Ic.i réduit en poussière. Vous croiriez, au premier aspect, assister à la ruine d’un monde; mais sur ces débris, s’élève un monde nouveau. Ainsi, eu 1789, la Révo-
LES RÉVOLUTIONS DE L.\ PAROLE, lulion détruisait et fondait ; un souffle mystérieux, venu des hautes régions de l’éme, passait sur l’ancien régime, l’abolissait, ou plutôt le transformait; Montesquieu, Voltaire, Diderot, Mably, J. -J. Rousseau, du fond de leurs tombes assistaient à cette création qu’ils avaient préparée, inspirée, entrevue; leurs ossements tressaillaient. Les peuples qui jadis marchaient, avilis et courbés sous la hiérarchie et le privilège, SC relevaient au nom de l’égalité.
Les Réformateurs, nourris au sein de la scolastique, en connaissaient les pièges, les subtilités, le néant.
Ils cherchaient la clarté, la droiture et la vie là où elles étaient en effet, aux écoles de la Renaissance, dans l’Évangile librement interprété, surtout dans les livres des anciens.
Ulrich et son ami Crotus Rubianus, apres avoir à Erfurlh connu Luther, arrivaient à l’université de Cologne pleins d’ardeur pour la science.
■ Science vaine, creuse, déclamatoire.
« Nous apprîmes, » écrivait le Chevaher, t à fulminer des « arguments, à nous assommer à coups de syllogismes, à sou- « tenir jusqu’à trente propositions, à prouver le pour et le € contre. »
Élève du savant Ragius Æsticampius qui fut chassé de sa chaire par les théologiens de l’université de Cologne, disciple de Reuchlin, admirateur de Luther, ami de Franz de Sickiugen, ardent, fougueux, éloquent, spirituel comme Camille Desmoulins, sincère et hardi comme Loustalot, la parole d’Ulrich vibre de l’impatience superbe de la jeunesse :
« Ceignez-vous les flancs, théologistes, et hâtez-vous de c vous enfuir » disait-il, « nous sommes plus de vingt con- € jurés pour votre infamie et votre ruine... Nous le devons à
< la répubhque des lettres... à la religion que vous avez en- « veloppée de ténèbres, à qui nous avons rendu la lumière.
« Jérôme a reparu, l’Evangile a vu le jour... Le travail e.st
< ardent partout. Et vous, que faites-vous? Do quel droit « usurpez-vous le titre de théologien, vous qui avez réduit
€ cette noble science à répéter de vains bavardages, do sté- » riles et verbeuses inepties de vieillards? «
Luther a connu autant que personne cette fougue rénovatrice. Ses mémoires (1) abondent de traits qui en rendent témoignage. Bible, Évangile, Pères de l'Église, il discute tes autorités sur lesquelles, jalouse, veillait l’orthodoxie romaine. De l’apocalypse de Jean de Pathmos, il dira :
« Je ne regarde ce livre ni comme apostolique, ni comme « prophétique. »
De JérOme : « On peut lire Jérôme pour l’étude de l’his- « toire; quant à la foi, et à la bonne vraie religion et doc- « trine, il n’y en a pas un mot dans ses écrits. »
Ailleurs : « J’ai proscrit Origèue. ChiysostOme n’a point « d’autorité chez moi. Basile n’est qu’un moine; je n’en don- € nerais pas un cheveu... •
Il entre vaillamment dans le mouvement de la Renaissance; il comprend que l’instruction est le premier des biens.
« Il faut que les magistrats veillent à l’instruction des en- « fants. Établir des écoles est un de leurs premiers dc- « voirs. »
• Il doit y avoir des écoles pour les filles. »
« On devrait fonder des bibliothèques publiques. »
€ Je regrette de ne pas avoir plus de temps à donner à l’c- « tude des poètes ; j’avais acheté un Homère pour devenir « Grec. »
Avec un sentiment juste et élevé de l’apostolat, il disait : € Je veux que les hommes du peuple, les enfants, les do- « mesliques me comprennent... Si je sais du grec, de l’hé- « breu, du latin, je le réserve pour nos réunions de savants. « Alors nous en disons de si subtiles que Dieu môme en est « étonné. »
Brusque, véhément, inspiré, inculte :
(I) Himoire de Luther, par Micliclut.
■ « Mon slyle à moi. vomit un déluge, un chaos de paroles... « il me semble qu’il m’a été donné quelque chose de ce qua- « druple esi)rit d’Élie, rapide comme le vent, dévorant comme « le feu, qui renverse les montagnes et cjui brise les pierres. » Puis , des mots exquis, pénétrants , tels que ce billet écrit à Eisleben, deux jours avant sa mort :
« Personne ne comprendra Virgile dans les Bucoliques, * s'il n’a été cinq ans pasteur. Personne ne comprendra Vir- « gile dans les Géonjiques, s’il n’a été cinq ans laboureur, v « Nous sommes, disait-il, de pauvres mendiants. » Mendiants des miettes du festin de l’antiquité, mendiants d’Homère, d’Hésiode, de Cicéron et de Virgile, pauvres à qui font l’aumône les génies sacrés ou profanes, les réformateurs avaient le sens profond de la tradition du genre humain, l’instinct de l’immortalité de l’esprit. Luther j'orlait au doigt une bague d’or sur laquelle on voyait une petite tête de mort avec ces mots : mori seepr cogita ; mais autour du chaton était écrit : O mors, cro mors tua. O mort, je serai ta mort !
Pénétré du môme respect illial pour l’élude des langues antiques, Zwingli dira :
« Elles sont les vraies pioches avec lesquelles nous creu- « sons jusqu’aux racines do la vérité. »
A V'icnne, à Berne, ù Bâle, à Claris, il poursuivait avec ardeur scs études littéraires. Sans cesse, à ses amis il demandait les livres sortis des presses d’Allemagne, d’Italie. D’un sens droit, d’un goût exquis, il jugeait mei veilleuscment les anciens; il a, dans sa correspondance, dos aperçus pleins de justes.se et de lumière, il rencontro des mots qui restent comme véritables formules do critique :
« Platon a bu à la source sacrée. Mais quelque admiration « que j’aie pour sa richesse, sa splendeur et son ampleur, « j’apprécie aussi la finesse d’Aristote, sa clarté et son éru- « dition. »
« Senèque est le laboureur des âmes (agricola animarum.) » « Tite-Livc est un vaste tlcuve d’histoire. »
« Sous l’apparente idolâtrie de l’art et de la namle, Piu-
« dare jette les éclairs les plus extraordinaires et les plus « divins oracles. Sa droiture est sans égale ; sa pureté « telle , qu’on chercherait en vain dans ses poésies « une expression lascive. Personne ])lus que lui n'eut un « cœur incorruptible, épris du juste, du vrai, du saint. C’est € de là que coule à flots limpides toute sa poésie. Aucun « auteur grec ne me semble aussi utile pour l’intelligence » des Ecritures, surtout des Psaumes de Job, de ces chants « divins qui n’ont pas d’égaux pour la piété et pour l’esprit, « pas de supérieurs pour la beauté. »
Dans la même admiration, eu véritable fils de la Renaissance, il associe David et Pindare, Platon et saint Paul.
« J’ai toujours pensé que les savants et les sages forment * comme une société d’élite où chacun prend la parole à sou « tour. Le sage, selon le mot de Socrate, est un bien public. » L’humble curé de Glaris, le pasteur éloquent de Einsiedeln, le curé de Zuiàch, Zwingli, n’admettait aucun juge en matière rehgieuse, aucun autre que la raison de chacun et sa conscience. Il s’élevait contre les indulgences, les pèlerinages, les fêtes, la célébration pharisaïque du dimanche.
« Je n’ai vu nulle part que rester dans l’oisiveté soit ser- « vir Dieu. »
t Tous les chrétiens forment une seule famille de frères ; « donc plus d’ordres, plus de sectes. »
C’est la parole même de Michm de l’Hospital. Ici le Réformateur suisse donne la main au grand juriste français. Ils 30 rencontrent et s’unissent dans le culte du droit et de la fraternité, ils s’embrassent dans le temple de la justice. Et en effet, il n’y a pas deux lois, il n’y en a qu’une : « Aimons-nous ! » L’amom' est plus fort que lu mort.
Par cette résurrection de la sagesse antique, par cette libre interprétation du texte éternel de la Bible universelle, par
Digilized by Googlc
33i . LES RÉVOLUTIONS DE LA PAROLE,
celte afSrmalion de l'identité du genre humain, le Moyendge était vaincu, et avec lui la Papauté qui en est l’institution viscérale.
Rome comprit le danger.
Elle reprit ses vieilles armes; elle appuya sur un ordre religieux sa résistance ù la Réforme
Le Jésuitisme n’a pas d’autre raison d’être. En le saisissant pour se défendre, Rome a fait preuve de plus d’habileté politique que de grandeur morale; mai.s encore faut-il convenir qu’elle a choisi l’ordre qui convenait le mieux aux besoins du moment. Par là sans doute l’avenir lui échappait, mais elle allait au plus pressé. C’est la tactique ordinaire des institutions que l’esprit abandonne. Pour retenir le plat de lentilles d’Esaü, elles abdiquent leur droit d’aînesse. Afin de vivre un jour de plus, elles embrassent le système qui les conduit à une mort assurée. Désespérant de s’élargir assez pour que les peuples respirent à l’aise en leur sein, elles se réfugient obstinément derrière les murs croulants d’une masure qui les abrite à peine. Immobiles, elles s’arrêtent sur un point du temps qu’elles croient inexpugnable.
Le flot monte, ce point disparaît, ear il n’y a d’inaccessible que le droit.
Cependant le monachisme, quoi qu’en ait dit Voltaire, n’était pas un pur néant.
Rabelais, en son chapitre « Pourquoi les moines sont rc- « fuis du monde et pourquoi les uns ont le nez plus grand € que les autres, » parle le langage do la satire, et il a raison.
Il avisait surtout à déraciner l’institution en décadence. Les moines de Rabelais sont Cordeliers, carmes déchaussés et capucins, moines de Cervantes, de Machiavel, de Pulci et de Pontano.
La philosophie de l’histoire juge autrement les ordres monastiques.
L’Eglise a véritablement vécu en eux et par eux pendant de longs siècles, jusqu’au jour où ils se sont pétrifiés dans
DE L’ESPRIT DU JÉSUITISME l’immobile adoration d’eux-mémes, attachés et rivés à leurs intérêts, occupés non à recueillir les vestiges des sciences, à répandre parmi les peuples le grain de la parole, mais à s’enrichir des dépouilles de la crédulité publique.
Chacun d’eux symbolise, incarne en soi une phase du Christianisme et du Catholicisme. Les anachorètes, les moines de Saint-Basile, les Bénédictins ont exprimé tour à tour et fécondé l’esprit de l’Eglise.
Les premiers, en un temps de corruptions et d’embûches, préservaient, par la vie contemplative, la virginité de l’Evangile. Seuls avec leur émc. prosternés, rêveurs, silcn- 'cieux, ils écoutaient en tremblant les vagues murmures do l’infini.
Saint Benoît, sous la môme loi, sous les mêmes toits lourds, réunissait et disciplinait une petite société d’hommes, en dehors du monde.
« L’esprit de sa règle, a dit E. Quinet, est d’occuper saintement chaque heure dans l’attente taciturne du dernier jour qui approche. »
C’est le temps où le monde vivait, comme un mourant, les yeux éblouis et terrifiés par la vision de l’invisible et de l’Eteruité.
Auparavant, dès le viU siècle, saint Colomban, jeune encore, beau, éloquent, inspiré, débarquait dans la Gaule franque, prêchait, évangélisait ces chrétiens barbares, qui n’avaient en effet du christianisme que les formes extérieures. Les disciples affluaient eu si grand nombre autour de lui qu’il lui fallut bâtir successivement trois monastères dans les montagnes des Vosges, Anegrai, Luxeuil et Fontaines. Cette invasion de l’ascétisme et do l’idéalisme celtique-irlandais corrigeait la mollesse des Gallo-Romains et des Germains.
Los monastères éclosent alors de toutes parts, aux bords des torrents du Jura, sur les ballons des Vosges, dans les bois marécageux et les plaines inondées du Brabant et des Flandres. Ces colonies d’associé.? défrichent le sol comme les âmes.
33fi
C’est le berceau de la civilisation; le monastère est le centre des cités.
Mais c'est aussi le commcnccmout de l’ambition et des richesses de l’église qui iront grossissant sans cesse et sans mesure, jusqu’au jour où la Kéforme et sa tille la Révolution aboliront la main morte, rendant au peuple les biens qui jamais n'avaieut cessé de lui appartenir en droit.
Plus tard, sortis de l’ombre et du silence des cloîtres, les Domiuicaius et les Franciscains, se mêlant au monde, porteront au dehors la Parole. Par eux, l’Église prendra part au mouvement de l’esprit humain, aspirera à le diriger, ou à le réduire.
C’est le temps où les éclairs de la raison sillonnaient çà et là le ciel brumeux de la Rohéme, et l’azur profond de la Provence et des Alpes. Ilussitcs, Albigeois, Vaudois s’efforçaient d’échapper ù Rome. Désespérant de les ressaisir par la Parole, elle les anéantit par le glaive de Saint-Dominique.
Mais la Réforme, comment la frappera-t-elle ? Ce n’est plus ici une peupiade de laboureurs et de bergers.
C’est l’Allemagne, la Hollande, la Suisse, tout un monde de consciences armées qu'il s’agit de courber sous les fourches. Les théatius, les barnabites, les somasques, les franciscains réformés et changés en capucins, les ordres aristocratiques et le.s ordres plébéiens sont impuissants. De toutes parts l’Eglise menacée s’écroule ; à chaque heure qui sonne, une pierre tombe de l’édifice.
Alors, avec une habileté incomj)arable, l’Eglise s’empare du jésuitisme. Ordre nomade et cosmopolite, sans patrie, sans famille, sans liens d’aucune sorte que l’intérêt de la compagnie, ü se pliera è toutes les nécessités d’une lutte engagée sur tant de points do l’Europe.
Comme les franciscains cl les dominicains, il prêchera; comme les théologiens du moycir-iige. il sera rompu à la gymnastique des dissertations et des thèses, à la subtile interprétation des textes. Jurisconsulte, il faussera l’csjail de la loi ; politique, il sera tour à tour l’ennemi dos peuples et des
princes, ilfbmentero, aigrira, enfiévrera la Ligue, il oonseillora Philippe II. Surtout, reprenant la vieille tradition du clergé de Charlemagne , il enseignera. Il connaissait d’avance la maxime de Leibnitz : « Faites-moi maître de l’enseignement, 1 et je me charge de changer la face du monde. »
Rival do la Sorbonne et de l’Université, il finira par s’y installer eu maître. Directeur des consciences royales, mêlé sinistrement à toutes les intrigues, vingt fois chassé, vingt fois réintégré, il aspire sans cesse à régenter, à conduire, à pétrir les jeunes générations. 11 comprend que s’il a la jeunesse, il a l’avenir. Or, jadis la jeunesse allait à la Réforme, à la Renaissance, comme elle va toujours au vrai, au beau, au saint, au juste. Je parle ici de ceux qui sont jeunes, et non pas de ces vieillards de vingt ans qui parviennent mal à cacher, sous le fard d’un scepticisme avorté, le néant de leur üme. Je parle de ceux qui cherchent plutôt à faire leur devoir qu’ù faire leur chemin, et que les honneurs sans l’honneur no savent pas séduire ; je parle des nobles natures qui restent fidèles au culte du droit vaincu et dont les dédains généreux et superbes font pâlir l’iniquité victorieuse !
Le jésuitisme voulut donc s’emparer do la jeunesse. Il le voudra toujours. C’est sa loi. Au xvi* siècle, il combattait la Renaissance et la Réforme. Aujourd’hui, il se propose d’extii'per l’esprit de la Révolution. L’entreprise est hardie; le but est grand. Il s’agit de la destinée même du monde. Nous avons le droit et le devoir de connaître les doctrines politiques, philosophiques et sociales d’un ordre qui pèse d’un tel poids dans la balance de l’histoire.
Je ne recommencerai, ni les Provinciales, ni Voltaire.
Ce ne sont pas les casuistes, ce n’est ni le père Nonotte, ni Garasse, ni Escobar, ni Patouillet que je me propose de traduire à la barre de l’ironie.
Je suis d’ailleurs peu disposéà rire en heurtant la planche d’un sépulcre.
Saisissons le fond même du jésuitisme.
Je m’adresse à l’âme de la secte. Je remonte à ses origines;
et, plus tolérant qu’elle ne l’est pour ses adversaires, je ne •
l’outragerai ni dans son berceau, ni dans ses exils.
Je demande ce que le catholicisme ultramontain va enfanter pour se défendre, et ce qu’il va proposer à l’Italie, à l’Espagne, à la Belgique, à la France, dans le dessein d’arrêter la Réforme à leurs frontières ; — comme s’il y avait des frontières pour les conquêtes de l’esprit.
« Dans la galerie de Hamptoncourt, ce palais légué par Wolsey à Henri VIII, parmi les images de tous les princes et de tous les hommes illustres de l’Angleterre, depuis l’avènement des Tudor jusqu’à nos jours, se trouve égarée, nous ne savons par quel accident, une ligure basanée, d’une sorte de beauté étrange. Rien ne saurait rendre la tension extrême de cette physionomie, la fixité terrible de ce regard d’acier qui vous suit longtemps jusque dans jvos rêves » (1).
On attribue ce portrait au Titien.
C’est le portrait d’Ignace de Loyola, ou plutôt d’Inigo Lopez de Recalde y Loyola, gentilhomme, né en Biscaye, au château de Loyola, en 1491. Il venait au monde dans le pays catholique par excellence, l’Espagne dévote, chevaleresque, romanesque, la patrie du Cid Campéadoret de sainte Thérèse.
Le roman envahissait l’Espagne. Roman des mendiants, constaté par une littérature nouvelle, le genre picaresque; roman chevaleresque des Amadis, d’origine portugaise, et qui posséda l’Espagne jusqu’au commencement du xvii' siècle où commence l’ère des bergeries dont le dauphinois Honoré d’Urfé tirera l’Astrée; romans dévots, rosaires, Iùtcs sur la Vierge, littérature de couvent.
M) Henri Martin.
Sainte Thérèse nous dit elle-même l’efiel précoce de ses lectures sur elle. Don Quichotte en cornette, elle fuit, à dix ans, la maison paternelle, aj ant son frère pour SanchoPança.
Ignace de Loyola, malade d’une blessure reçue au siège de Pampelunc, était cloué sur son lit, durant une longue convalescence.
Les romans de chevalerie lui manquant, il lisait les livres de piété, la Vie des Saints, la légende dorée, chauffés à blanc du soleil et de l’imagination espagnols. Une nuit, la Vierge lui apparut tenant l’enfant Jésus dans ses bras. Cette vue t l’inonde d’une volupté diviue, » chasse de son cœur les voluptés charnelles. 11 n’aura plus désormais d’autics amours que Marie et l'enfant Jésus.
A l’abbaye de Montserrat, il lit la veillée des armes, dans l’église, comme pour recevoir l’ordre de chevalerie. Au matin, il vêtit, non pas l’armure de chevalier, mais l’habit de pèlerin, suspendit ses armes aux murs de la chapelle, et se rendit au monastère de Manresa, couvent de moines mendiants. Lé, par des austérités excessives, il surexcita en lui le penchant à l’illuminisme. Il resta, dit-on, une fois, toute une semaine, en catalepsie.
En se rendant à Montserrat, il rencontra un Maure, s’efforça de le convertir au dogme de l’Immaculée-Conceplion. Le Maure résiste vigoureusement, combat, armé, équipé do logique et de physiologie ; il cède pour la conception, nie pour l’accouchement. En chevalier de la Vierge, Ignace délibère s’il tuera le Maure :
« Si ma mule suit le Maure, je le tuerai ; si elle tourne à « l’opposite, je le laisserai vivre. • Heureusement, elle prit l’autre route.
Les Provinciales n’ont pas inventé le casuisme.
Dirai-je son pèlerinage ù Jérusalem, et qu’au retour, eu Espagne, il se fit écolier à trente-deux ans? Son voyage à Paris où il s’assied sur les bancs du collège Montaigu?
J’ai hâte d’arriver à son apostolat, ù ses livres, à la fondation de sa compagnie. Pour lui, en effet, les études classiques
3i0 I.ES RÉVOLUTIONS DE LA PAROLE,
étaient peu de chose ; tout au plus un moyen, un instrument. Dès les premiers jours de sa maladie, il roulait la pensée de fonder un nouvel ordre monastique. Jamais volonté ne fut plus active, plus immuable que celle de cedestructeur de la volonté. Ayant, par lui-mème, éprouvé qu’elle est la vertu substantielle, il la redouta chez autrui comme un danger pour la durée de son œuvre.
Le 15 août 1534, accompagné de cinq écoliers espagnols, François Xavier* Lainez, Salmeron, Roilriguez, Bobadilla , d'un Savoyard, Lefèvre, il gravissait les hauteurs de Mont- • martre. Là, sur ce sol arrosé du sang des martyrs, ils se lièrent paï^ un vœu. Ils jurèrent :
€ De renoncer aux biens de ce monde, de se consacrer au « salut 'de leur prochain et de faire le voyage de .lémsalem ; « que s'ils ne pouvaient s'embarquer dans un certain délai, « ou rester à Jérusalem, ils re^ueadraient à Rome se jeter aux » pieds du souverain pontife, afin qu’il se senût d'eux à sa « volonté pour le salut des âmes. »
Ce vœu fut renouvelé l’année suivante. .\ux sejitpremicrs, s’étaient joints deux Français, Rroët etCoduret, et un Genevois, Lejai. En 1538, les dix associés se retrouvèrent à VenLso. La guerre leur fermait les mers; ne pouvant partir pour Jérusalem, ils allèrent à Rome.
Moment grave ! heure solennelle ! Les voyez-vous ces dix hommes, foulant, sous leurs sandales, la poussière et la cendre des générations endormies? Nul jamais n’aborda Rome sans un frémissement. Dante a exprimé l’impression qu’il ressentit au s])cctacle de la foule immense, qui, au temps du jubilé, allait et venait le long du pont Saint-.\nge; « comme les O Romains, à cause de la foule, l’an du jubilé, ont réglé la « manière de passer sur le pont. Tous, d’un côté, ont le front » tourné vers le château et vont ù Kaint-Pierre, et de l'autre « côté, vers le mont. »
Plus tard. Pétrarque écrivait : « Je me rappelle ce que vous « me disiez un jour à Avignon : « Pétrarque, n’allez pas à « Rome; ce n’est plus qu’un fantôme; vous n’y trouverez que
Digilized by GoogU
DE L’ESPUIT Dû JftSTlTISME.
* des ruines. » Ces débris, ces raines, ont quelque chose de « majestueux, qui m'imprime une sorte de vénération. Loin « d’être étonné que Rome ait subjugué l’univers; je ne le € suis que de ce qu’elle l’a fait .si tard. »
Le nonchalant Montaigne lui-même, en son voyage d’Allemagne et d’Italie, s’étonne de la grandeur des monuments romains, ces ossements de marbre de l’iiistoire. De nos jours l’abbé de Lamennais a consulté dans Rome et pesé les destinées du catholicisme. Elle attire les hommes et les peuples.
Ignace de Loyola acheva flans Rome ce qu’il avait commencé ù Paris. Le groupe d’où sorti; a l’immense société de Jésus est constitué.
Par quelles armes luttera-t-il contre l’e.sprit nouveau? Quel sera le glaive de ce Jacob en son duel contre l’archange delà Réforme?
Un livre: Les Exercices spirituels.
Opposé au protestantisme, qui est lu religion de l’invisible, le culte de l’abstraction, l’école do l’absolu , le jésuitisme s’adresse aux sens. Loyola, ce grand mystique, détrône le mysticisme. Avec une connaissance profonde des faiblesses du cœur, il met la sensation à la place de la méditation, et destitue la pensée et la foi au profit des langueurs et des extases du sentiment.
Lui, il avait véritablement éprouvé les hallucinations et les vertiges de l’extase; mais, môme en cet état, il a pu se juger, se connaître, s’analyser froidement. Un second Loyola, avec une force de jjéiu'tration qui m’épouvante, a sondé l’ame de Loyola illuminé, extatique.
Cet homme semble avoir .deux aines, dont l’une est emplo}'6e à épier l’autre, à surprendre ses secrets, à dérober, à détruire sa candeur et sa virginité.
Alors, instruit par ce sinistre espionnage de soi-même , il rédigea , pour scs disciples, un traité , un code , uti manuel, une physiologie de l’extase et de la sainteté. L’enthousiasme, la passion, la charité, tout l’homme on mot, il le réduisit en procédé, en mécanisme, en machine. Il éteignit
342 lÆS RÉVOLUTIONS DE LA PAROLE,
la flamme, disciplina la volonlc, lua la vi3. Trente jours Ini suffisent pour dompter, réduire une üine, trifjinta dies. Au bout de ce temps, elle est brisée.
Que si l’âme veut s’élever à la connaissance des dogmes, s’emparer de l’absolu, Loyola la guide par maints chemins détournés, l’assouplit, l’égare et l’énerve, non par la foudroyante vision de l’abîme, mais par le mirage de la sensation. Son Dieu est un Dieu charnel.
« Tâchez, à Bethléem, au jardin des Olives, tâchez môme t au Calvaire, d’appliquer les cinq sens. Voyez et écoutez, « touchez, goûtez, flairez la Passion » (1).
Mesurez l’abîme où tombe l’âme ! Il n’y a plus d’âme. C’en est fait de l’inspiration, de la spontanéité, du génie même de la religion chrétienne.
La direction succède à la croyance. Où est le grand Dieu des Apôtres, le Dieu de saint Paul, le Dieu nouveau et inconnu qu’il annonçait aux juges de l’Aréopage? Qu’est devenu le Christ des Pères de l’Église , le pâle crucifié des anachorètes? Comment l’idéal s’est-il évanoui? Voici que la pensée elle-même se fait chair et se matérialise. L’Évangile devient drame et n’est plus doctrine. La méthode de Loyola, c’est l’exil de l’Esprit, la proscription môme de l’essence du christianisme. On n'adorera plus Dieu en esprit et en vérité; on adorera le cœur sanglant de Jésus; on se prosternera devant des amulettes, des talismans, des images parlantes, pleurantes. Je dis que le paganisme est restauré dans les petits côtés de son puissant naturalisme. Le grand Pan est mort pour jamais ; mais on conserve les larmes de Narcisse et le sang qui coule des arbres où sont enfermées les nymphes.
Pour prévenir tout danger d’émancipation, lorsque, en 1548, les Exercices spirùae/s furent imprimés en latin, il fut expressément interdit de communiquer le livre, de le laisser sortir des mains de ceux qui ont charge de diriger les autres.
(1) Michelet.