DU L’ESPRIT DU JÉSUITISME. 3W
Luther, au contraire, Zwingli, Calvin, tous les réformateurs, multipliaient, distribuaient, répandaient, vulgarisaient la Bible et l’Évangile. Cette publicité des Écritures est la caractéristique de la Réforme. La coupe passe de mains en mains ; chacun y boit la vie et l’espérance. Le protestantisme, parla parole et par le livre, émancipe la raison, brise le joug de la lettre, ouvre les portes, manifeste Dieu. Le jésuitisme impose à scs adeptes une direction indiscutable, mystérieuse, une obéissance muette, aveugle. Il gouverne, caché, redoutable, vigilant, un peuple d’ûmes captives.
Il se résume, en effet, en un seul mot : obéissance.
« Écrivez, disait Loyola mourant, écrivez. Je désire que la « Compagnie sache mes dernières pensées sur la vertu d'o- • béissance. » Elles étaient celles mêmes de toute sa vie. Un an avant sa mort il avait dicté quelques maximes qu’on peut considérer comme son testament :
« A l’entrée on religion, je dois être entièrement résigné « (c’est-à-dire dépouillé de ma volonté propre et dépendant « de la volonté d’autrui)... Je dois me laisser manier comme « la cire molle, qui obéit à la main qui lui donne la forme...
« Je dois faire de moi comme un corps mort qui n’a ni volonté « ni sentiment, comme une marionnette qui tourne où l'on « veut la faire tourner, comme un bâton dans la main d’un « vieillard qui s’en sert à sou vouloir, sicul baciclus in }uanu « senis, peHndè ac cadaver. »
Par quel moyen la société attirera-t-cUc en son sein les âmes qu’elle se propose d’énerver et d’assouplir ? Une fois attirées, conquises, comment les conservcra-t-elle ? Enlin quelle sera, au dehors et dans les affaires du monde, sa conduite, son attitude ?
Le livre des Exercices spirilucls est sans doute l’œuvre
fondameulalo et sectrice. Il on existe deux autres qui en sont les commontaires ; le Directorium et les Constitutions. Les Exercices spirituels regardaient plutôt la théorie ; le Diveclot ium et les Cunstilutionss ont des livres pratiques. Itédigé par le général de l’ordre, Aquaviva, homme d’une politique consommée, le Directorium semble dicté par l’esprit mémo de Macliiavel. Los principes matérialistes appliqués au gouvernement du prince par le grand Florentin, Aquaviva les emploie jiour le gouveruemenl, je me trompe, pour l’anéantissement de toute résistance et do toute volonté. Jamais chaîne de servitude ne fut plus étroitement serrée, jamais pierre de sépulcre ne fut plus solidement scellée sur une âme vivante; et, par un clief-d’œuvre de tacticpie, l’âme ne s’aperçoit pas qu’on l’enchaîne et qu’on l’ensevelit.
Autour du néophylc, ou lait l’isolement. Seul, li\Té, abandonné à lui-mCmc, confiné dans une soi te de prison cellulaire, il lit les Exercices spirituels, et chaque jour l’instructeur paraît, geôlier de cette âme captive qu’il pousse plus avant dans la mort morale.
Lorsque la pauvre âme exténuée, haletante, étouffe dans l’agonie, iu illà quasi ayoniü su/Jbcatur, alors il est bon do la laisser un peu respirer, sincndus est aliquandù re-ipirarc; lorsqu’elle a repris lialeine, cUm, deindà quodammodo respirât, car il ne convient pas de la torturer sans relâche, non scmjier afjliijaiur, froidement on lui laisse le choix, eleclionem, O profondeur insondable ! On dit à ce fantôme, à ce spectre de vie qu’il est libre de choisir. Il le croit; pressé par la faim de la mort, il la désire, il l’appelle, il la demande, il l’exige, et c’est volontairement qu’il entre dans la servitude éternelle.
Ainsi, trois siècles d’avance est appliqué à l’esprit humain, à l’intelligence, à la volonté, le système impitoyable de la prison Mazas.
Quant aux Constitutions, tout y est glacé , comme dans une avenue funéraire, mais tout y est prévu, ordonné, ingénieusement distribué.
« Le général doit connaître, par tous les moyens, le carac-
«ractère, les aptitudes, les actes de chaque membre de • la société; chacun doit révéler ce qui regarde 'les autres,
« manifeslare sesse invicem... Pas d’enthousiasme; pas d’en- « traînement; pas d’amitié; on vivra seul, ou à trois, jamais « é deu.v. »
Je vois partout le travail minutieusement organisé, le mécanisme régulier d’une fabrique de tisserand. Ils tissent, en effet, silencieusement, la toile où sera pris le catholicisme tout entier. Ces hommes n’agissent pas et ils ont l’air d’agir. Pères provinciaux, préposés, recteurs, c.xaminateurs, cousulteurs, admoniteurs, procurateurs, préfets des choses spirituelles, préfets do la santé, préfets de la bibliothèque, du réfectoire, veilleur, économe, etc., une armée de fonctionnaires (1). Mais l’homme ? le chrétien? qu’eu avez-vous fait?
11 faut, avant tout, di.sent-ils, réprimer les grands inctincts, développer les petits. De là vient que la Compagnie n’a pas compté un seul grand homme depuis sa fondation. Ignace de Loyola les domine tous de sa hauteur terrible. Il a fait le désert, il l’a rem^)!! do la poussière des énergies humaines, afin de rester à jamais le plus grand.
Lorsque la chaire retentit d’accents éloquents et graves, je m’assure qu’ils ne tombent pas des lèvres d’un de ses disciples. Nulle flamme, nulle grandeur, jamais un cri puissant sorti des entrailles. Bossuet n’est pas do l’Ordre. Bourdalouo en est. Le Père Lacordaire était dominicain. Le Père Félix jésuite. Leurs poètes s’appellent Lemoine, tant raillé par Pascal, ou Gresset, auteur du Méchant et de Ververl. De l'esprit, beaucoup; de génie, point. Ils ne chantent pas, ils gazouillent; leur poésie est un ramage.
Confesseurs des rois, directeurs des femmes, ils ont mérité cette parole sanglante do La Bruyère :
« Je vois bien que le goût qu’il y a à devenir le déposi-
(t) Chose remarquable cl triste! Le Ibhctionarismc jésuiüque s'empare de la société moderne qui se pétrifie de plus eu plus dans une hiérarchie glaciale. ^
« taire du secret des familles, à manger souvent à de bonnes « tables, à se promener en carrosse, à ménager pour les autres « et pour soi-méme tous les intérêts humains, et cela seul a « fait imaginer le spécieux et irrépréhensible prétexte du « soin des Ames, et semé dans le monde cette pépinière inla- « rissable de directeurs. »
Jamais ils ne vont au grand, aux purs et hauts sommets de l'intelligence, jamais ils ne pénètrent dans les abîmes sacrés. Leur philosophie est dérisoire, leur littérature est fade, leur art est mesquin, bouffi, grassouillet. Ils fondent cependant des collèges. C'est là, comme je l’ai dit, le grand oeuvre, le puissant mobile, la savante politique de l’Ordre. En outre, si leurs maisons professes ne peuvent avoir de revenus, il y a exception pour les collèges; « la pauvreté nuit trop aux études, » dit le révérend Père Petrus Ribadaneira dans sa Vie de Ignace de Loyola; en sorte que la Société pourra Cire fort riche, tandis que ses membres seront censés vivre d’aumônes.
Dans ces collèges , manuscrits, bibliothèques, instruments de physique, d’astronomie, tout abonde. Vous diriez les temples de la science, Icmyla serena. Allons au fond.
Demandons à uu livre destiné à être secret. Ratio studiorum , comment le jésuitisme entend la science, la philosophie, la poésie, l’art. Je touche ici à un point essentiel.
« Que personne, même dans les matières qui ne sont d’au- « cun intérêt pour la piété, ne pose jamais une question « nouvelle! Nemo novas introducat quest iones.
« Que les hommes d’un esprit trop libéral soient repoussés « de l’enseignement! A docendi muncre, sine dubio remo € vendi.
« Que les questions sur Dieu soient écartées! Quœstiones de € Deo prœtcreantur.
« Que l’on ne permette pas de s’arrêter à l’idée de l’Être < plus de deux ou trois jours !
€ Qu’on, ne parle pas de la pensée de substance ! Nihil c dicant.
« Qu’on s’abstienne de discuter sur les principes ! Caveant . € ne ifigi'Cdianttir dispiiiationrm de principiis.
« Qu’’on ne s’occupe en rien ni de la cause première, ni de « la liberté, ni de l’éternité de Dieu! Il convient surtout de « s’abstenir. Mnlto magis abstinendum, nihil dicant, 7ithii « aganl! Qu’ils passent sans examiner, twn examinendo (1).
Esquiver les problèmes, ruser avec l’Infini, se dérober à l’appel du vrai, mettre en tout le masque à la place de la réalité, chercher la paix dans l’abdication, voilà le fond de la théorie. Ils reviennent à la scolastique , au culte des mots.
D’ailleurs force joûtes , combats, tournois littéraires, spectacles, solennités, comme aux beaux jours des philosophes cornificiens.
L’art, ce fils aîné de la lumière, ce reflet de l’invisible, celte image de la beauté incorruptible, ce miroir où la nature se reconnaît; l’art qui, dans l’architecture, reproduit les hautes futaies des bois, les profils des monts, les frais asiles des vallées; qui, par la statuaire et la peinture, imprime aux traits mortels le sceau du divin et les sacre d’immortalité ; qui, par la poésie et la musique, crée le rhythme des paroles, dos sons et des nombres ; l’art, qui s’est appelé tour à tour David et qui a chanté les psaumes sur Néhiloth et sur Muth- Labben ; Homère, et qui a raconté les combats des Argiens aux belles cnémides contre les Troyens dompteurs de chevaux; Eschyle, et qui a cloué Prométhée sur le Caucase et Oreste à son remords ; Lucrèce, et qui a célébré les forces indomptables do la nature et l’énergie créatrice de Vénus ; Raphaël, Léonard de Vinci, Michel-Ange, Véronèse, Rubens,
(!) E. Quimbt. De l'üliraittenlaniime.
et qui a fait la Transfiguration, la Cène, la Joconde, orné les voûtes de la chapelle Sixtine, sculpté la Notte, Moïse et Laurent de Médicis, peint les Noces de Cana et la Descente de Croix d’un pinceau fougueux et flamboyant ; qui s’est appelé Shakespeare, et qui a fait pleurer Ophélia, rugir Richard III et Titania sourire dans la rosée et les brumes matinales; qui s’est appelé Palestrina, Mozart, Haynd, Beethoven, et sur le monde déployait l’immense nuée lumineuse et sonore de l’harmonie ; l’art qui orée les épopées, anime les marbres, bâtit les Parthénons et les Églises, élève les colonnes Trajanes, et, sur • les arcs triomphaux, plante fièrement les victoires aptères ; l’art divin, humain, vivant, frémissant, inspiré n’est plus qu’un jeu poétique, une matière à amplification, un thème à réminiscences ; l’originalité disparaît, l’imagination rumine, l’invention avorte, la fantaisie marque le pas, Pégase, stupéfait, se sent pousser les oreilles d’Alihoron, Virgile aboutit au Père Lemoine, Dante au Père Lefèvre, et, du fond de l’Iliade expurgée, sort le gentil Ververt, un perroquet!
Un dernier mot, et j’achève. Les jésuites ont coutume de se couvrir du drapeau de la liberté. C’est là une de leurs tactiques. Au XVI'' siècle ils défendaient le libre arbitre, comme Luther et Calvin.
Ils proclamaient, sous Philippe II, et de son aveu, le principe de la souveraineté du peuple. Au xvu” siècle, ils combattirent, chez les jansénistes, la doctrine énervante etfunesto de la grâce. Paroles stériles! combats illusoires! Voyez-les au Concile de Trente, écoutez leur orateur, leur général, Lainez :
« L’Église est destituée de toute liberté, de toute juridic* « tion, elle est née dans la servitude. »
L’infaillibilité du Pape est afilrmée, en même temps que
DE L’ESPRIT DU JÉSUITISME, l’auloritc des conciles est abolie. Dès 1540 ils avaient juré à Paul III une obéissance sans réserves.
« Si le Saint-Père me commandait, disait Loyola, de monter « dans une barque , sans mût, sans voiles, sans rames, sans « vivres, et de traverser ainsi la mer, j’irais, non-seulement « sans murmure, mais avec joie. »
Ces prétendus amis de la liberté organisent, en eSet, la servitude. On le vit clairement au xviii® siècle ; la philosophie, la Révolution, le droit des peuples n'eurent pas d’ennemis plus acharnés.
Savez-vous quand ils réclament la liberté ? C’est lorsqu’ils sont assurés qu’elle est morte. Si elle ressuscite, ils conspirent de l’anéantir. Dans la tombe, ils l’évoquent. Est-elle debout, ils l’enterrent.
Interrogez l’Espagne et l’Italie. Qii’ont-ils fait de ces nations pendant près de dcu.v cents ans?... Songez ùce qu’ils firent de vos aïeux au temps du duc d’.\lbe ; rappelez-vous vos routes couvertes d’exilés, de fugitifs, de condamnés à mort; souvenez-vous que « les bêtes sauvages couraient le « pays et que les louves venaient allaiter leurs petits dans « les fermes abandonnées. »
' Contre les jésuites, ni les rigueurs, ni la discussion, ni les sarcasmes ne peuvent rien. Aussi bien les uns et les autres sont épuisés. On ne recommence pas l’histoire.
Bannis d’Anvers, en 1578, pour s’être refusés à la paciticatiou de Gand ; chassés de France, en 1594, comme complices de Jean Chatel; chassés de la Hollande, en 1598, comme complices de l’assassinat de Maurice de Nassau ; chassés de Venise en 1606; de Naples et des Pays-Bas en 1622; de la Bohême en 1618; de l'Inde en 162.3; soupçonnés, en 1610, d’avoir armé Ravaillac; banqueroutiers ù Séville en 1640; proscrits, en 1723, des états de Pierre le Grand; du Portugal en 1759; de l’Espagne en 1707; condamnés et flétris par arrêt du Parlement en 1762; exilés de France deux ans après; exilés de Rome et de toute la chrétienté en 1773 ; raillés, moqués, bafoués, percés à jour par la satire Ménippéc, par'
Marni.K de Saint-Aldcgonde, par Rabelais, Pascal et Paul Louis; chansonnés par Béranger, vomis par la conscience humaine, les jésuites sont aujourd’hui plus nombreux, plus riches, plus puissants, plus dangereux que jamais. Le catholicisme est leur chose. Rome leur appartient. Ils y sont maîtres. Silencieusement, abrités et protégés par la complicité ou la faiblesse des gouvernements, ils ourdissent la trame où se prennent les générations.
C’est en vain que leur général, François de Borgia, prononça jadis sur eux cet anathème : « Il viendra un temps où « vous ne mettrez plus de bornes à votre orgueil et ù votre « ambition, où vous ne vous occuperez plus qu’ù accumuler « des richesses et ù vous faire du crédit ; où vous négligerez € la pratique des vertus ; alors il n’y aura puissance sur la € terre qui puisse vous ramener à votre première perfection, « et s’il est possible de vous détruire, on vous détruùa. »
Ces temps sont venus, et la prédiction ne s’est pas réalisée. Je ne connais, pour les combattre avec efficacité, qu’un seul moyen. Pamphlets, discours, exils sont impuissants, et ces derniers sont souvent injustes. Moi, je conseillerais les proscriptions !.. Je dresserais contre eux les tables de Sylla !.. Mon ambition est plus haute et mon vouloir plus ferme.
Promettons d’établir et de diriger notre vie sur des principes opposés à l’esprit du jésuitisme; je veux dire sur la sincérité et la justice. Ce n’est pas seulement la raison, la philosophie, l’histoire, la science, la Révolution, c’est l'émc mémo du monde qu’il s’agit de sauver.
Je veux, d’une indomptable volonté, et vous avec moi, opposer à la doctrine de l’ombre et de la mort celle de la lumière et de la vie. Je repousse cet enseignement dérisoire, celte discipline implacable, cette obéissance servile ; je ne veux pas de ce masque sur la face du vrai.
Il n’est qu'un seul enseignement qui soit digne de l’homme. Il sait faire leur part à la mère, au père, à la république; il crée des enfants, des citoyens, des travailleurs; libre et pro- • gressif, il comprend trois foyers : famille, patrie, humanité.
La véritable philosophie ne recule devant aucun problème et frappe hardiment à la porte des mystères. « Ouvrez, dit-elle,
' € au nom de la raison! » Elle s'unit de plus en plus à l’étude scientifique de la nature et déserte à jamais le drame légen- , daire et mystique du Golgotha et du Thabor.
L’art véritable ne s’arrête ni ne se pétrifie dans le plagiat et dans le commentaire; il grandit, il élargit ses ailes au sein de l’idéal et dans les profondeurs de l’infini.
Un jour, if y a environ vingt ans, M. de Moutalembcrt, ù la tribune de la Chambre des pairs de Franco, prononçait, comme un défi, les paroles suivantes :
* Les fils des Croisés ne reculeront pas devant les fils de Voltaire ! »
Eh bien, je le déclare, les libres penseurs qui ne sont pas seulement fils de Voltaire, mais qui se font gloire de descendre de l’antique et robuste lignée de Luther, de Rabelais, de Marnix, de Pierre Bayle, de René Descartes, de Buffun, de Montesquieu, de Vico, de Beccaria, de Kant, de Herder et de Franklin; cette race indomptable des protestants de la Raison, cette famiUe des défenseurs de la justice, ces confesseurs de la science et de la vérité ne reculeront pas devant ' les fils de Loyola !
XYIII.
RABELAIS
Une grande et féconde parole a été dite par M. Michelet :
« La Renaissance marche à la nature, s’y assimile lentc- € ment... Telle est la profonde peinture de Vinci, qui vit le « premier la grande pensée moderne : l’universelle parenté * de la nature... Un monde d’humanité commence alors, de « sympathie universelle. L’homme est enfin le frère du monde. « C’est là le vrai sens de la Renaissance : tendresse, bonté < pour la nature. Le parti des libres penseurs, c’est le parti « humain et sympathique. »
Ce retour à la nature, dans toutes les sphères de l’esprit, n’eut pas heu brusquement. Déjà il avait été préparé au XII®, au XIII® siècles par les travaux d’Abailard, de Roger Bacon, par le livre mystique do Joachim de Flore. Au plus obscur du moyen*âge brillent, çà et là, quelques étoiles. Mais queUe est faible et vacillante, quelle est éphémère cette lueur!
A quel caractère reconnaîtrons-nous la Renaissance, et comment triompheront définitivement la raison et la justice? Premièrement par la révélation de l’Ralie, lorsque Charles VIII, Louis XII, François passent les Alpes, mettent le pied sur la terre des antiques cliefs-d’œuvre. Deuxièmement lorsque
35i LES RÉVOLUTIONS DE LA PAROLE.
Guttenberg, et après lui les Aide, les Klienne, les Froben imprimeront les jurisconsultes, les philosophes et les poêlés. Alors apparaît le colossal Corpus juris. Le droit romain se lève contre le droit canonique, et la Rome papale est dépassée de toute la hauteur du droit humain par la Rome éternelle.
Virgile est imprimé en 1 170, Homère en 1488, Aristote en 1198, Platon en 1512.
Aide, en 1508, lit paraître une édition complète des Adages d'Érasme. Froben, de Bâle, les réimprima six fois, et Budé, le savant numismate et philologue, disait de ce livre ; « C’est « le magasin de Minerve, tout le monde y a recours, comme < aux feuilles de la sybille. »
On vit alors clairement que celte antiquité représentée à leur imago par les Yanotus de Bragmardo, dont parle Rabelais, « tondus à la césarine. lousseux, vêtus du lirripipion, t syllogisant en la pierre philosophale, abbréviateurs, scrip- « leurs, copistes, barbouilleurs de papier, chafifoureux de « parchemin, » était l’élégance même, l’urbanité, la grâce, la beauté. Les jeunes étudiants s’énamourèrent de la blonde Vénus, et les vieillards soupirèrent pour Minerve ou Hébé.
Un enthousiasme éclata, immense, universel. Avec la môme ardeur dont Brunelleschi avait fouillé Rome, on exhumait les médailles, les monnaies, les bas-relicfe, les manuscrits. La France, à son tour, était saisie de la fièvre savante des Pic de la Mirandole, des Politien, des Filelfe. Elle écartelait son blason scolastique et féodal des armes d’Homère et de Virgile.
Les imprimeurs étaient les prophètes de cette résurrection.
Le jour, la nuit, dans la vieille rue Saint-Jean de Beauvais, au clos Bruneau, gémissaient les presses de la famille des Eslienne. Tout le monde y travaillait, les femmes et les hommes; tous vivant de la môme vie intellectuelle, dévoués à la même idée, rompant le pain des mêmes chefs-d’œuvre, communiant à la table sainte de l’antiquité. Les correcteurs étaient les plus grands esprits du temps : le Grec Lascaris, descendant des empereurs de Byzance ; l’historien de l’Alle-
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magne Bhenaous; l’Aquitain Ranconnet, depuis président du Parlement de Paris ; Musurus, que Léon X fit archevêque.
« Postérité! disait Henri Estienne, tu pourras reposer, « nous travaillons pour toi. Tu dormiras paisible, heureuse « de nos veilles. »
Et dans sa préface de Thucydide, dédiée ‘ù son frère : « Reçois, ami, le produit des sueurs qu’un travail Apre tire « de mon front, pendant le rude hiver, pendant les sombres « nuits, où j’écris eu vent de la bise. »
Parmi tant d’hommes altérés, dévorés de la soif de l’antiquité, éclairés par la lumière des temps nouveaux, et qui aspirent à rajeunir le monde en le plongeant aux sources de Rome et d’Athènes, dans le Tibre et dans l’Illyssus, déserteurs du moycn-ége , soldats de la Renaissance , le plus grand, le meilleur, le plus étrange est François Rabelais. Il a bu, souvent jusqu’à l’ivresse, à la coupe ciselée et profonde de l’antiquité ; mais, toujours, même en ces savantes orgies grcco-romaines, il conserva le sens profond de la vie une et universelle.
Génie véritablement humain, il appartient à cette race de rares et grands esprits dont un critique a dit :
€ Dans le passé grec, après la grande figure d’Homère, « qui ouvre gloneusement cette famille et qui nous donne « le génie primitif de la plus belle portion de l’humanité, on « est embarrassé de savoir qui y rattacher encore » (1).
Pour moi, j’y rattacherais, sans hésiter, Eschyle et Aristophane. Le premier, figure grandiose, épique, dramatique, sacerdotale; le génie même de la tragédie. Le second, étincelant, lyrique, audacieux, le masque môme de la comédie
(I) Saintb-Bbüvb Préface de Moliirt.
et de la satire. A Rome je n'y rangerais ni Virgile, ni Horace , encore moins Ovide ou Lucain. Virgile, quelle que soit mon admiration pour sa poésie mélodieuse, pénétrante, procède d'Homère dans l’Ënéide, dans les Bucoliques, de Théocrite le Syracusain, de Bien et de Moschus, et d’Hésiode dans les Géorgiquos. Horace n'est qu’un mélange heureux, délicat et charmant de Pindare et d’Anacréon. Ovide et Lucain o£Drent déjà les symptômes des décadences. Mais j’associerais aux demi-dieux de la littérature : Plaute et Lucrèce; Plaute aussi grand, aussi profond et divers qu’Aristophane ; Lucrèce, plus grand qu’Hésiodc, « esprit qui cherche le fonds de tout • (1), philosophe, poêle, visionnaire, et dont le vers semble parfois trempé aux sources mômes de l’infini.
Les tempéraments sont inégaux, les armes sont diversement trempées, daas la lutte entreprise, au xvi® siècle, contre le moyen-âge, qui s’obstine à ne pas mourir, se retranchant derrière les institutions lorsqu’il est fini dans les idées; résistant encore dans les couvents, dans les parlements, à la Sorbonne, c’est-à-dire au sein môme de la mort, lorsqu’il est vaincu par l’esprit de vie. Apre et dur combat éclairé par le glaive catholique qui tua Ramus, et par la lueur des fagots calvinistes qui brûlèrent Servet.
Le moyen-âge est attaqué par les philologues, Budé, les Kstienne, Etienne Dolet; par les poètes, Marot, Ronsard, Joachim du Bellay ; par les réformateurs, par les juristes.
Les philologues, en restaurant les lettres anciennes, manifestent l’identité de l’âme du monde. Les poètes, par la richesse de leurs vers, l’audace de lem prosodie, l’opulence de leurs rimes et l’éclatante splendeur de leurs amours, attes-
(1) V. Huoo. Shakespeare.
Digilized
RABELAIS
tent la fin des macérations ; ils chantent, oiseaux bleus couleur du temps, dans l’aube et la rosée et les matinales fraîcheurs des jours qui vont naître. Les réformateurs détrônent l’autorité romaine au profit de la conscience qu’ils saluent comme la reine du monde. Les juristes, parmi la poussière et la poudre des lois féodales, ressuscitent le droit et préparent l’égalité civile.
Rabelais s’empare tour à tour do toutes cos puissances. Mais son arme meurtrière, son glaive acéré, flamboyant, sa formidable épée de Gargantua, sa croix de frère .lean des Entommeures, c’est l’ironie.
L’ironie, en effet, est le ton général des livres que le despotisme ou le fanatisme de leur temps obligent à dérober, sous son voile, la justice, la vérité, l’avenir.
Lucien, Pétrone, employaient l’ironie aux heures de décadence. Aulu-Gelle les a suivis en ce chemin oblique, do traverse, et qui cependant mène au but.
A la colère léonine et superbe de Juvénal succède la moquerie de Martial. La satire dantesque dort, couchée sur le marbre de Ravenne, et je vois s’échapper en riant, du pli de ses draperies funèbres, la badinerie ailée de Bocavee et d’Arioste.
L’Italie, en cette voie, avait précédé la France. Je parle de la France du xvi® siècle, car nul n’a égalé l’audace de nos troubadours et de nos trouvères.
Pulci, l’ami de Laurent de Médicis, dans son poème de Morgante, fustige tout ce qui dominait au xv” siècle : hommes d’église, monarques, chevaliers, seigneurs. Il se moque indifféremment des paladins et des moines. Héritier des fabliaux, libre et joyeux bourgeois de Florence, poète préféré des popolani grassi, « sans plan, sans méthode, il suit son caprice, cappricio, comme dit le mot italien » (1).
Satire, érudition, volupté, telle était l’Italie du xv° siècle.
(1) Philarète Chasles.
Pulci, Ponlaiio, le Poggc, Poli tien lui-môtnc s'affublaient volontiers du costume du Pulcinello, quittaient la plume pour la batte d'Arlequin, et carnavalisaicnt sans trêve.
Ils annonçaient, trois cents ans d’avanee, l’esprit railleur, niveleur, frondeur, révolutionnaire de Diderot et de Beaumarchais, l’humeur érotique de Parny, et trop souvent l'attitude débraillée de Piron et de Vadé, la corruption licencieuse de Gréhillou fds. J’y reconnais parfois l’aimable et gai bon sens des romans philosophiques de Voltaire. Candide, Zadig, l’Ingénu, Micromégas, sont les arrière-cousins des contes d'Italie. On les reconnaît aisément à certain air de parenté qui est l’esprit tempéré par la grâce.
Rabelais, formé à l'école italienne, aviva, de sa bonne humeur gauloise, l’esprit italien; dépassa ses hardiesses et ses gaietés ; compléta le sourire de Pulci et d'Arioste par le rire à plein ventre de Grandgousier. Il donna à la satire l’ampleur de l'épopée.
C’est Homère, barbouillé de purée septembrale, dormant et ronflant sous les treilles.
On peut consulter, sur les rares détails de sa vie, une notice des frères Scévole de Sainte-Marthe, les recherches manuscrites du théologien Antoine Le Roy, des notes communiquées par quelques habitants du Perche et de l'Anjou, une savante notice par le bibliophile Jacob, une page de l'Histoire de France de Henri Martin, et une spirituelle préface de M. Barré.
Il naquit vers 1483, à une lieue de Chinon, en Touraine, « fays plaisant, serein, gratieux, » dans une métairie de son père, aubergiste assez riche, établi à Chinon même, sous l’enseigne de la Lamproie.
De la Touraine, comme P. L. Courier, il a gardé la gaieté tourangeaude, aiguisée de malice, pétillante comme le vin
RABELAIS
de Vouvray et d’Azaï. Do l’auberge paternelle d a reproduit le cliquetis des ensseroies, le glou-glou des bouteilles, le bruissement des lèehe-frites, le virement des broches, le bouillonnement des marmites, la fumée des rôts, l’énormité de la mangeaille. Il est né goinfre.
Il commença son éducation au couvent des bénédictins de Souillé, où, dans un certain dom Buinard, il trouva le prototype de frère Jean des Entommeures. De là, il étudia au monastère de la Basmette, près d’Angers ; puis à l’université de cette ville. Enfin, il entra comme novice au couvent de Fontenay -le-Gomte, en Poitou, maison de l’ordre de Saint-François, où il reçut la prêtrise en 151 1 .
Lié avec Budé, avec André Tiraqueau, avec le savant liolléniste Pierre Amy, « qui parlait le grec un peu mieux qu’on « ne récite aujourd’hui le latin en Sorbonne, et le français à € l’académie, » il se perfectionna dans l’étude des langues anciennes et modernes et devint un des meilleurs philologues, et peut-être le plus étonnant polyglote de son temps.
Emprisonné dans l’tn pace de son couvent franciscain, il obtint du pape Clément VII la permission de passer dans l’ordre de Saint-Benoît, et finit bientôt après par le clergé séculier. Abbé rieur et voyageur, puissant convive, bien reçu de chacun, il changea maintes fois de paroisse . Le suivrai-je au château de Glatigny, fief patrimonial de ses amis les frères du Bellay? A la cure de Souday où il fut exilé? En sa retraite de Langey, ermitage caché sous les treilles, où, pendant plusieurs années, il amassa les trésors d’une érudition encyclopédique ? On y voit encore son logis, les deux lamproies qu’il fit sculpter au fronton et son portrait, grossièrement taillé dans la pierre, y rit largement d’un rire de Faune et de Silène.
A l’âge de quarante ans, il étudia la médecine à l’école de Montpellier. Les livres, l’observation, la nature l’avaient déjà initié. En 1532, reçu médecin, mais non docteur, nous le retrouvons à Lyon où l’attendait Etienne Dolet. Là, dans l’imprimerie do Gryphius, il donnait ses soins à quelques-
360 LES RÉTOLUTIüNS DE LA PAROLE,
unes do ces merveillcusos ddifions du xvi® siècle, particulièrement à celles d’Hippocrate et de Galien.
Ses débuts d’écrivain furent sérieux, ainsi qu’il convenait à son habit de prêtre et de médecin. Mais le temps des Valois était peu propre aux livres graves. Les gelosi italiens avaient le pas sur les savants commentateurs. On se serait cru en pleine cour d'amoxms provençale, moins la grâce galante d’Arles et de Toulouse. François I*', superbe homme d’armes et de fière tournure, n’eut jamais la poétique bonhomie du roi René. Sa galanterie brusque, ses emportés caprices, l’égoïsme brutal et le sensuel instinct de scs passions, sentaient le relire et le lansquenet plus que le troubadour.
Blessé des dédains d’un public fait à l’image de son roi, Rabelais écrivit la chronique gargantuine de laquelle il est dit au prologue du Pantagruel : « Trouvez-moi livre, en quel- « que langue, en quelque faculté et science que ce soit, qui « ait telles vertus, propriétés et prérogatives, et je payerai « chopine de tripes...; il en a esté plus vendupar les irapri- « meurs en deux mois qu’il ne sera achepté de bibles en neuf < ans. >
Une pensée satirique l’avait inspirée. Rabelais y attaquait la mode des romans de chevalerie, se moquait allègrement des Florcstan, des Amadis, des Philocopes, des Guillaume sans paour, des Huon de Bordeaux et autres livres de « haultc « futaye ; » devançait Gcirantès, complétait l’.\rioste et préludait à Gargantua.
Pantagruel, son second livre, fut publié avant le premier. 11 y en eut trois éditions en une année.
Alors, Jean du Bellay, évêque de Paris, envoyé en ambassade à Rome par François I", emmena avec lui ce joyeux savant, ce farceur de génie, ce fantaisiste plein de bon .sens, ce fou raisonnable ù meireille.
Tout le monde connaît la légende rabelaisienne, les bouffonneries à la cour pontificale, la demande d’excommunication faite à Clément VII « parce que les fagots excommuniés « ne brûlent pas, • le retour à Lyon, les poisons pour le roi
RAJBBLATS.
et la reine, poisons destinés à être saisis afin de faire le voyage de Lyon à Paris aux frais de dame justice.
Revenu à Lyon, après sa dernière escapade, Rabelais y reprit ses travaux de philologie et de médecine, fut nommé médecin du grand hôpital en 1532, et donna des leçons d'anatomie sur le cadavre.
Il publia des almanachs, réimprima Pantagruel, imprima pour la première fois Gargantua.
« On commençn par toute la France, » dit M. Paul Lacroix, « à chercher le sens caché de ces livres de haulte graisse, « légers au pourchas et hardis à la rencontre, que Rabelais € compare à de petites boites « peintes au-dessus de figures € légères et frivoles, et renfermant les fines drogues, pierret ries et autres choses précieuses. »
Image renouvelée de Platon comparant Socrate aux silènes grotesques des marchands d'Athènes. •
Mais l'intolérance, le fanatisme veillaient. Rabelais, également odieux aux calvinistes dont la rigide et austère doctrine s'accommodait mal avec sa débonnaireté ; aux catholiques percés par ses sarcasmes et qui le considéraient comme un apostat, rejoignit de nouveau à Rome son ancien protecteur, le cardinal du Bellay. Il obtint du Pape l’absolution pour l’irrégulanté de sa vie comme ecclésiastique, pour sa fuite de l’église de Maillezais, l’habit de prêtre régulier échangé contre celui de prêtre séculier, l’exercice public de la médecine, et autres menus péchés. Il l’obtint par l’entremise de deux prélats italiens, probablement engagés en secret dans la règle de Thélèmes, et, chose rare et difficile, il l’obtint gratuitement.
En 1545, le roi lui accordait approbation et privilège pour la suite du Pantagruel attendue depuis dix ans.
Il mourut curé de Meudon, non dans sa cure, mais à Paris, le 9 avril 1553, dans une maison de la rue des Jardins, quartier Saint-Antoine.
U mourut en sceptique, suivant les uns, en athée suivant les autres. Je n’entends point pénétrer ces augustes mystères
de la dernière heure. Je suis de ceux qui respectent les secrets de la mort. Devant le lit de Rabelais, comme devant celui de Voltaire, il convient de rester debout et tôle nue. Je laisse à d’autres le- triste et facile courage de condamner ou d’absoudre, comme s’ils étaient les dispensateurs de la justice éternelle et les jurés de la Providence.
Quand il serait vrai que Rabelais eût prononcé ces paroles : « Je vais chercher un grand peut-être. » qui de nous a le droit de s’en irriter et d’en charger sa mémoire ? Qu’il se montre et qu’il parle, l’homme qui, ayant vu clair dans l’invisible, osera dire à ce mourant : « Tu blasphèmes, et je sais comment les ûmes vivent de l’autre côté du tombeau! »
D’ailleurs si Rabelais n’a été ni calviniste, ni luthérien, ni catholique, ni ullrumonlain, ni gallican; s’il a refusé de s’enclore dans une secte, ne serait-il 'pas téméraire d’affirmer qu’il fut volontairement etranger aux lumières de la religion naturelle,, lui qui. tantôt avec une verve boufifonne, tantôt avec une simplicité attendrissante, écrivait :
« Mon Dieu, c’est cettuy grand bon piteux Dieu, lequel t créa les salades, harans, merlans, etc., etc., item les bons « vins. » (Lettre à Antoiue Nollel, bailli d’Orléans.)
« C’est aussi le Dieu de Platon, le grand plasma tour, » écrit Gargantua à son fils Pantagruel, « qu’il convient servir, » aimer et craindre, et dont la parole demeure éternellement. « Non doneques sans juste et équitable cause je rends grâces « à Dieu, mon conservateur, de ce qu’il m'a donné pouvoir * veoir mon aulicquité chenue refleurir en ta jeunesse. Car « quand, par le plaisir de lui qui tout régit et modère, mon « âme laissera cette habitation humaine, je ne me réputerai t. totalement mourir, ains passer d’un lieu en un aullre, « attendu que eu toy et par toy je demeure en mon image, « visible en ce monde, vivant, voyant et conversant entre « gens d’honneur et mes amis, comme je soûlais... Par quoy, € ainsi comme en toi demeure l’image de mon corps, si « pareillement ne reluisaient les mœurs de l’âme, l’on ne « te jugerait peut-être garde et llnésor de l’immortalité de
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R,\BELAIS. 3G3
« notre nom; et le plaisir que je prendrais ce voyant serait « petit, considérant que la moindre partie de moy, qui est « le corps, demeurerait, et la meilleure, qui est Tûme, et par « laquelle demeure notre nom en bénédiction entre les * « hommes, serait dégénérante et abaslardie. »
Quoi de plus religieux que ces paroles de Pantagruel sur l’ordre et l’harmonie des mondes?
« Quelque chose que vous disent ces fols astrologues de « Louvain, do Nurcnbei^, de Tubingo et do Lyon, ne croyez « que ceste année, y ait autre gouvernement de l’universel « monde que Dieu le Créateur, le quel, par sa divine parole,
» tout régit et madère, par la quelle sont toutes choses en leur « nature et propriété et condition ; et sans la mahiteuancc et < gouvernance du quel toutes choses seraient en un momept « réduites à néant, comme de néant elles ont été par lui pro- « duitos en leur estre. Car de lui vient, eu lui sc parbrict tout « être et tout bien, toute vie et mouvement... Doiicques le « gouverneur de celte arpiée et toute auitro sera Dieu tout « puissant. » (Pantagruélinc pronostication.)
Le premier, parmi les modernes et bien avant Pascal, reprenant l’idée des alexandrins d’après Hermès Trismégislc, il donnait de l’Etro Suprême une délinition dont la grandeur n’a été dépassée par aucune théologie :
« Dieu est une inliuie sphère, le centre de la quelle est en « chacun lieu de Tunivers, la circonférence, point. »
Par là il appartient ù la tradition religieuse du monde. Le Dieu de Rabelais est le Dieu des Vedas, de Zoroastre, do Confucius, de Socrate, de Platon, de Cléanto le Stoïcien, de Marc-Aurèle et de Voltaire. C’est le Dieu de la Nature et de l’Humanité.
L’oeuvre de Rabelais, intitulée : la Vie de Gargantua et de Panlagmel, se divise eu deux parties principales : Livre premier : la vie très-horiilique , du grand Gargantua , père
364 ’lKS KÉVOLÜTIONS DK LA PAROLE.
de Pantagruel, jadis composée par Alcofril)as Nasicr, abstracleur de quintessence. — Livre second : Pantagruel, roi des ,dipsodes, restitué en son naturel, avec ses faits et prouesses épouvantables, par feu maitre Alcofribas Nasicr, abstracteur de quintessence. — Plus, trois autres livres; en tout cinq. Telle est l'étendue de cette épopée bouffonne.
Le prologue de Gargantua est, comme chacun sait, précédé d’une épitre en vers :
AUX LE(,^BUHÉ.
Amis lecteurs qui ce livre lisez, Dépouillez-vous de toute offeciion,
Et, le lisant, ne vous scandalisez.
Il ne contient mal, ni Infection.
Vrai est qu’ici peu de perfection,
Vous apprendrez, sinon en cas de rire;
.Autre argument ne peut mon cœur élire; Voyant le deuil qui vous mine et consomme.
Mieux est de ris que de larmes écrire,
Pour ce que rire est le propre de l’homme.
' Et par cette porte du rire , par ce porche de l’immense gaieté, Rabelais s’élance et vous entraîne dans les domaines de la fantaisie. II chante d'une voi.v trop souvent avinée riliade de l’ivresse de la raison. Semblable à Erasme, il donne ù la sagesse les grelots de la Folie.
Comparer Rabelais à Boccace, h Gei vantes, d’autres, avant moi, l’ont fait. Pour moi, je ne le puis. Il est leur père, sans doute; mais qu'ils sont loin d’ôtre ses égau.v! Ils rient sur une tombe; ils achèvent par l’ironie des choses depuis longtemps mourantes. Semblables aux fossoyeurs d'Hamlet, ils chantent au fond de la fosse, sur la terre où germent les vers des cadavres.
« Boccace, » a dit M. Edgard Quinet, dans ses immortelles Révolutions d’Italie, « Boccace est le premier Italien qui se « soit résigné au sort de l’Italie; bien plus, il s’en console. »
Il ajoute : « Les quaraiilc-si.v chauts du poeme d’Ariostese « déroulent sans laisser éclater une plainte émue. Durant
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RABELAIS
« quinze ans, les étrangers en armes entrent par toutes les « portes ; mais le poëme, sans s'interrompre, se poursuit tou- « jours plus serein . La mort môme de l'Italie ne peut l'ar- « rêter. » ,
Toute autre est l'épopée de Gargantua et de Pantagruel.
Rabelais regarde vers l'aurore, llyaiciun souffle immense, une respiration de Titan qui soulève l'Etna, une science de bénédictin inspiré, une douceur et une ferveur d’apôtre, les élans d'un poète , la sagesse d'un philosophe, la vision d’un prophète; surtout un grand cœur, aimant, humain, fraternel.
On a reproché A ce livre son obscurité. Elle tient à deux causes : premièrement à la profondeur du génie rabelaisien, grand comme la nature, et comme elle, plein de lumière et d'ombre. Deu.xièmement à la nécessité de dérober aux maîtres la parole qui affranchit l’esclave. C’est l’obscurité de ia folie de Brutus.
Dante aussi est obscur. Il a sur son style la nuée des hauts lieux, et dans son 3me la brume de l’Océan. Il dit :
« O vous, qui avez l'entendement sain, découvrez la doctrine « qui se cache sous le voile de ces vers étranges : »
O voi, ch’ nvete gl‘intolloüi .sani, Mirate la dottrina che s’asconde, SoUo il vclame degli versi strani.
« De môme Rabelais : « Vistes-vous oneques chien rencon- « trant quelque os médulaire ? C’est , comme dit Platon, « lib. 20 de Rep., la bôte dn monde la plus philosophe. Si « vous l’avez vu, vous avez pu noter do quelle dévotion il le « guette, do quel soin il le garde, de quelle ferveur il le tient, « de quelle prudence il l’entoure, de quelle affection il le « brise, et de quelle diligence il le suce. Qui l'induict à ce « faire? Quel est l'espoir de son étude? Quel bien prétend-il? * Rien qu’un peu de mouelle... A l’exemple d'icellui, vous « convient d’être sages, pour fleurer, sentir et estimer ces « beaux livres... Puis, par curieuse leçon et méditation fré-
« quenle, rompre Tos et sugeer la subslaulilique mouellc,
« c'est-à-dire ce que j’entends par ces symboles pythagori- « ques, avec espoir certain d’ôtre faits cscorts et preux à la « dite lecture, car en icelle bien aultre goût trouverez et doc- « trine plus absconse, la quelle vous révélera de très-haults « sacrements et mystères horrifiques, tant eu ce qui concerne * notre religion, qu'aussi l’état politique et vie œconomique. • D’aucuns, s’efforçant de trouver le sens historique des personnages, ont ajouté à ces obscurités celles de leurs commentaires ou de leurs gloses. Gargantua , suivant les uns. c’est François P'; suivant les autres, Henri d’Albrcl; Graiidgousier, père do Gargantua, c’est Louis XII ou Jean d’Albret; Pantagruel serait Antoine de Bourbon ou Henri II ; Panurge, c’est le cardinal d’Amboiso ou le cardinal de Lorraine, ou l’évéque de Valence ; Pichrocole, roi de Lerné , qui fait la guerre à Grandgousier, c’est le duc de Savoie, ou Ferdinand d’Aragon, ou Charles Quint, ou François PL De môme, au terap.s de Molière, Alceste était M. de Montansier, ou tel autre personnage.
A ces habiles qui savent le fin du lin, Rabelais répond ;
« Vous m’interprétez comme qui pain iuterprette piciTc ; « poisson, serpent; œuf, scorpion. »
Rabelais est créateur de types, comme Homère, comme Cervantès, comme Shakespeare, comme Molière, comme Le Sage, et non faiseur de portraits au pastel comme Marivaux. Le portrait ne reproduit qu’un être, un atôme de la création, une minute du temps. Le type est universel et immortel. Achille, Diomède, Don Quichotte, Sancho Pança, Hamlet, Fulslaff, Sganarellc, Don Juan, Pantagruel, Panurge, Gil Blas , vivent à jamais dans le monde des idées et des êtres.
Nul, comme créateur de types, n’a dépassé Rabelais. Il a l’inépuisable fécondité d’Homère « le plus grand créateur après Dieu. » Dindenaut, Badebec, Bridoie, Grippemiuauds, Thaumaste, Poouocratès, Rondibilis, Trouillogan, celte famille burlesque, bouffonne, plantureuse, fille de l’imagination, race
RABELAIS
du révc, elle vit, elle renaît sans cesse , elle marche , elle respire, elle traverse les âges, elle a la fécondité, la réalité, l’éternité.
La puissance de l’artiste égale ici, et reproduit l’énergie créatnce delà nature. Chimiste surhumain, Rabelais travaille dans le laboratoire de l’infini.
Ignorance, fainéantise, goinfrerie des moines, vénalité des juges, avidité et vanité des rois, impôts arbitraires, intérêts usurcires, dîmes, con'éc, gabelles, main-morte, débauche, hypocrisie, fausses décrétales, vaine scolastique, misère du peuple, infatuation des grands, magistrats qui décident des procès par le sort des dés, écoliers enfarinés de grec et de latin et dédaigneux de leur langue maternelle, mignons de cour, mignons d’église, truands, ribaux, filles de joie, tortures, supplices, tenailles, roues, gibets, toutes les laideurs, toutes les haines, tous les vices du moyen-âge, Rabelais les expose en son mirou redoutable ; il voit clair, d’un œil jovial et terrible, au fond des corruptions; il éclate de rire au nez du catholicisme confondu: il tance, il fustige, il flagelle, il déchire les hontes qui, sous son iouet vongenr, se tordent en mille attitudes d’un burlesque formidable ; il nettoie, d’un balai gigantesque, les étables d’Augias; il y a en lui du Silène, de l’Hercule et du Diogène ; il danse la bourrée avec les bacchantes de Vouvray, il coupe d’un seul coup les têtes de l’hydre féodale, et dirait volontiers au roi de Marignan: ôtetoi de mon soleil.
Rabelais est le médecin universel.
Cette universalité est à la fois dans le fonds et dans la forme. Elle est la pensée môme du livre. Science universelle, bienveillance universelle, humanité, tolérance, respect de la pensée humaine et du sang humain, consolation, espérance, gaîté, faire rire ceux qui pleurent, guérir le corps et l’ûme; aimer les enfants qui sont la promesse; aider aux vieillards qui sont le souvenir; bâtir sur la tradition le temple de l’amitié, du travail et de la pai.x ; composer ses fondements de toute la science du passé, et les as.seoir dans son
ombre féconde et vénérable, pendant que le faite blanchit
dans l'aube ; telle est l’œuvre de Rabelais.
Il va plus loin que la Réforme et touche à la Révolution. Il chante comme Luther , il rit comme Voltaire.
11 comprend, commeles conventionnels, que l’école est une fabrique d’âmes. Pareil aux grands législateurs, il veut reprendre toutes choses par la base, refaire l’humanité par l’éducation.
Contre le moyen-âge qui disait à l’homme : « La nature est € mauvaise, impuissante à te sauver, • il dit : « La nature est bonne, travaille, ton salut est eu toi. »
C’est la parole même de Galilée : « la mente umana opéra € di Dio. > C’est la parole de Bernard de Palissy : « Je n’ai « point eu d’autre livre que le ciel et la terre ; il est donné â « tous de lire et de connaître ce beau livre. » C’est la parole de Rousseau : « Tout est bien sortant des mains de l’auteur « des choses. »
C’est le cri de la conscience humaine.
Par là Rabelais rompt avec la scolastique, le monachisme, la discipline, l’obéissance. Il abroge la grâce, et inaugure la justice.
De sa cité-modèle, deson Atlantide, l’abbaye de Thélèmes, « jou.vte la rivière de Loire, à dcirx lieues do la grande fo- « rosi du port Huault, » il proscrit « les cagols, hypocrites, scribes et pharisiens, basochious mangeurs de populaire. »
Cy n’entrez pas, hypocrites hijcüts,
Vieux muiapots, mariteUx, hoursoullés,
Torcols, badaults jjlus que n’éUiient les GoLhs, etc.
« 'foute leur vie (des Thélcmitcs) estait employée non par « lois, statuts ou lègles; mais selon leur vouloir et propre » arbitre. Se levaient du lict quand bon leur semblait ; bu- « vaicut, maugeaicut, travaillaient, dormoieut, quand le dé- 4 sir leur venait. Mul ne les esveilloit, nul ne les parforçoit « ni à boire, ni à rnaiiger, ni à faire autre chose quelconque.
RABELAIS. 309
« Ainsi l’avait establi Gargantua. En leur règle u’cetait que
* celte clause :
Fais ce que vouldras.
« Parceque gens libères, bien nés, bien instmicts, conver- « sants en compagnies honnêtes, ont par nature un instinct
* et aiguillon qui toujours les poulse à faicts vertueux, et « retire du vice ; le quel ils nommaient honneur. »
Lorsque s’allument les bûchers de Dolet et de Berquin, Rabelais cesse de rire, il est éloquent, ûpre, amer ; il s’indigne contre les juges sanguinaires, « ces chats fourrés qui brû- « lent, écartelleut, décapitent, ruinent et minent tout, sans « distinction de bien et de mal. »
C’est l’accent Juvénalesque des Tragiques d’Agrippa D’Aubigné.
En un temps de batailles et de conquêtes, sous le roi de Marignan, de Pavie et de Cerisoles, Rabelais vantait les douceurs de la paix, dénonçait la vanité des guerres. Il disait ; « Foi, loi, raison. Dieu condamnent les conquérants. »
Dans ses admirables chapitres sur l’éducation de Gargantua, dont Clément écrivait à Voltaire ; * Je ne crois pas « qu’on ait rien dit de plus sensé sur l'éducation que ce qu’on « lit dans les 14% 15® . 23® et 21" chapitres de Garguantua, « où il fait sentir si finement tout le vice et le ridicule des « éludes de ce tcmps-lù, et donne imsuile un plan si raison- « nable d’une éducation forte et salutaire à l’esprit comme au « corps. » — Chapitres qui arrachaient à M. Guizot lui-même cet aveu : « Ou ne m’entendra pas sans étonnement uom- « mer d’abord Rabelais comme un de ceux qui ont le mieux « pensé et le mieux parlé en fait d’éducation, avant Locke et ï Rousseau, »
Rabelais agrandit et anime l’étude et l’observation do la nature par renseignement des sciences morales. Il donne à la science une ûme; il élève l’esprit du jeune disciple; il Ini apprend à chercher Dieu, c’est-à-dire l’universelle et vivante
harmonie dans les insectes, dans les plantes, dans les mousses, dans les astres, au sein des hauteurs et des profondeurs. Chaque soir, le maître et l'élève, les travaux du jour terminés, s’en vont : < Au lieu de leur logis le plus décou- « vert, voir la face du ciel, noter les aspects des astres... Ils « prient Dieu le créateur, en l’adorant et ratifiant leur foi en- « vers lui, et le gloriliant de sa bonté immense. »
C’est Rabelais qui a dit cette forte parole, si douce et si grave à la fois : « A bien sûrement et plaisamment parfaire € le chemin de la connaissance divine, deux choses sont nét cessaires : guide de Dieu et compagnie d’homme. »
C’est lui qui, dans le discours de Panurge, à la louange des prestcurs et detteurs, enseignait le principe de la solidarité des intérêts : « Représentex-vous un monde auquel un « chacun prête, un chacun doive ; tous soient detteurs, tous « soient prêteurs, ô quelle harmonie sera parmi les réguliers « mouvements des cieuxt... O comme nature s’y délectera « en ses œuvres et productions! Cérès chargée de blés, Bac- « chus de vins, Flora de fleurs, Pomone de fruits, Junon en « son air serein, sereine, salubre et plaisante. »
Tel est, dans sa simplicité lumineuse et sa grâce abondante, le penseur, le maître, le moraliste, le génie civilisateur, le père de l’éducation religieuse et libre, le prophète.
Quant au satirique, lisez le chapitre 14 : « Comment Gar- « gantua fut institué en lettres latines. »
Le chapitre 3 de Pantagruel : * Du deuil que mena Gar- « gantua de la mort de sa femme Badebec. »
Le chapitre 6 : « Comment Pantagruel rencontra un Li- « mousin qui contrefaisait le langage français. »
Le chapitre 13 : « Comment Pantagruel donna sentence « sur le difl'érend des deu.v seigneurs. »
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