V. Hugo. ConUirplations
La parole humaine vient de l’âme et va à l’ûme. Elle est le témoin des ahîmes, la messagère de l’idéal.
N’av^z-vous jamais réfléchi à cette force irréductible et changeante ; à cette puissance invisible et manifeste ?
La parole, horsde vous s’élance et répand l’amour, la haine, le soupçon, l’enthousiasme, l’espérance. Levé avant l’aube des jours, le Verbe, semeur divin, sème la passion et la vie. Il imprime aux sentiments et aux pensées une sorte de frémissement continu semblable aux vibrations de la lumière ; il agite et répercute incessamment les ondes sonores de l’esprit. Parfois, comme une révélation soudaine, il illumine l’âme d’un homme, il éclaire et secoue l’âme d’un peuple. Il a la splendeur de l’aurore et la rapidité du rayon.
Avez-vous ■vu, sous le souffle du vent, les épis se courbant et se relevant tour à tour? C’est l’image de l’humanité agitée par la parole.
INTRODUCTION
* L’opinion, » disait Pascal, * est la reine du monde. » La parole est la mère de cette reine auguste et misérable. Les révolutions, qui ne sont autre chose que les changements climatériques de l’opinion, et qui, sorties des entrailles du droit, s'incarnent dans le fait, ont été accomplies par la Parole. Elle fait le jour. Elle est lumière. Le progrès étant un accroissement de lumière dans les âmes et dans la loi, la parole est son compagnon de route dans la marche ascendante du genre humain.
A toutes les époques critiques de l’histoire, aux heures solennelles qui changent l’axe moral du monde, elle sonne la diane, elle bat la charge, elle prophétise. De son sein tumultueux l’événement surgit. Elle eugeudre, elle répand, elle vulgarise, s’épanche, ruisselle, éclate, vivifie, et sur les sillons humains fait germer, lever et mûrir les idées, ce froment des peuples.
D’où vient cette puissance du Verbe? Il s’adresse à la foule. — Sorti du cœur de l’homme il parle au cœur du peuple ; il se fait pain d’initiation, il se distribue soiméme; il est à la fois la vigne, le vin et la coupe ; il est démocratique et fraternel. Sa puissance est là, tout entière. Fille de l’égalité, elle ne durera qu’en lui restant fidèle.
Le livre, au contraire, s’adresse à la solitude, à la méditation. Dieu me garde de mal penser du livre, ou d’en médire! Nul, plus que moi, ne respecte sa mission civilisatrice et sa grandeur. Je ne proscrirai pus Gultcubcrg par amour pour Démosthènes et Mirabeau.
DK L’IMl’ORTANCB DE LA PAROLE. 5
Une urne funéraire, que contient-elle ? Un peu de cendre et un souvenir. Elle est vénérée cependant. Le livre est l’urne de la vie. Il contient la science, la bonté, la douleur, le rêve. C’est la confession d’une ûme, l’asile, le saint des saints, le victorieux de la mort, le transfiguré.
Je parle ici des confidences sereines qu’adresse au public le grand écrivain, chaste, grave, discret ; et non des appels irritants de la chair à la fange. — Mais, dans le livre, que cherchons-nous ? Je veux y reconnaître l’accent de la vie morale, la cristallisation transparente du Verbe intérieur. — La science elle-même, sœur de la Beauté, ne se peut passer de grâce, de chaleur, d’élévation, d’éloquence. Quoi de plus oratoire et de plus poétique que certaines pages de Képler, do Copernic et de Galilée ? Ces grands inventeurs étaient de puissants artistes, des écrivains incomparables. Ils ignoraient l’art de parler platement de l’infini. Interlocuteurs accoutumés des astres, ils se pliaient malaisément au jargon de mo nsieur Jourdain.
« Dans ce beau temple de l’univers, > s’écriait le grand astronome polonais, « quel endroit convient mieux pour « placer la lampe, que celui d’où elle peut tout éclairer? Ce « n’est point à tort que les uns ont appelé le Soleil le flam- « beau, d’autres l’âme, d’autres le guide du monde. Mercure € trismégiste l’appelle Dieu visible, et Sophocle le nommait « l’universel voyant. Assis, comme sur un siège royal, le So- « leil gouverne toute la famille des astres dans leurs évolu- « tiens circulaires. La terre conçoit du Soleil et s’imprègne « chaque année de son action féconde : concipit interea a sole « terra et impregiiatur annm parla. »
C’est l’accent môme de Lucrèce, la confession de l’immuable amour :
INTRODUCTION
Homimm divtmque voluplasU..
Alma Venusl...
Galilée, dans son dialogue ‘entre Salgredo et Salviati, sur la terre mobile ou immobile, la terra rruMle o quiescente, revendiquait l’immensité de la connaissance pour riminensité du désir spirituel. Convive du banquet de l’idéal, il y buvait éternellement comme les dieux d’Homère, toujours buvant et toujours altéré ; à la fois Tantale et Gargantua. Éloquent, enivré d'air, d’espace et de soleil, il écrit un journal, le Messager des Étoiles, Sidereus nuncius ; pages immortelles où revivent l’ampleur, et la gréce de Platon unies ù l’enjouement de Voltaire. Déjà Léonard de Vinci, Michel- Ange et Brunclleschi avaient éprouvé et satisfait cette curiosité de l’universel. O pèlerins de l’inconnu, ou ôtos-vous allés ? Où ôtes- vous, navigateurs des océans invisibles 1
La puissance et la liberté de la parole, tour à tour acclamée, subie, tolérée, redoutée, proscrite, peuvent Ôtre considérées comme la mesure de la civilisation.
« On peut, » a ditl'abbé de Lamennais, « juger de la civi- € lisation d’un peuple par le degré de liberté spirituelle dont € il jouit. »
Or l’indépendance de l’esprit se manifestant par la parole, celle-ci ne peut ôtre entravée sans un notable dommage pour la dignité humaine, sans une diminution intellectuelle des peuples.
Mais si la parole a des droits, elle a aussi des devoirs. Dé-
DE L’IMPORTANCE DE LA PAROLE
sériant le devoir, elle compromet le Droit. Je veux cpi'elle conserve sa grandeur et sa force, en s’appuyant sur la justice.
Je pense, comme Cicéron, que l’orateur doit être nourri des principes d’une philosophie élevée et d’une morale austère.
J’aflBrme l’union de l’éloquence et de la philosophie, l’identité de l’esprit et du verhe.
Plus je médite sur les vicissitudes de l’histoire et sur les changements des choses, plus je me persuade que rien n’est l’œuvre du hasard, ni d’une volonté surnaturelle. L’homme est l’artisan responsable de sa destinée.
Plus je considère l’Art, dans sa pure essence, ou dans ses transformations, plus je m’assure que sa plasticité obéit aux lois invisibles de l’idéal; en sorte que l’œuvre des peintres, des sculpteurs, des musiciens et des poètes, est le reflet d’eux-mômes, l’écho vivant et harmonieux de leur âme associée à l’âme universelle.
Homère et Phidias, Pindare et Rembrandt, Virgile et Raphaël, Beethoven et Mozart traduisent la Bible intérieure de l’Humanité. Ils sont le timbre sur lequel frappe la beauté étemelle.
De mémo, l’éloquence est le son que rend nne âme passionnée, qui, jusque dans la passion, se gouverne soi-môme.
La beauté interne engendre la splendeur do la parole.
A chaque école philosophique correspond une école oratoire. Anaxagore produit Périclès. Platon produit Démosthènes.
L’éloquence étincelle et gronde, comme une vague, sur le profond océan orageux de la pensée. La passion l’amoncelle, la volonté la règle, l’art la mesure et la colore, la raison l’éclaire, la pitié l’attendrit, la justice la divinise.
En effet, les sophistes et les rhéteurs ont été engendrés
INTRODUCTION
par le scepticisme et le matérialisme (l). Ces doctrines, efféminées ou brutales, énervent la virilité de la parole et conspirent la ruine des républiques.
Gorgias, Callimaque, Prodicus de Céos, Trasymaquo de Chalcédoine, avides d’argent, affamés de dignités et d’honneurs, impatients des lois, étaient les fiis du doute, et les pères de la démagogie athénienne. Courtisans du peuple, ils le caressaient pour l’endormir et le volaient pendant son sommeil.
Socrate les combattit, et après lui, Platon, élargissant le cercle tracé par le maître, écrivit contre eux la plupart de ses dialogues, aussi admirables par l’éclat, la variété, la souplesse, la grâce et la transparence du style, que par l’audace des théories et la sûreté de la méthode. Traités de morale où respire et resplendit la justice, ils donnèrent à Athènes Lysias, Hypéride, Cimon, Lycurgue, et partagèrent, avec les souvenirs de Marathon, l’honneur d’inspirer les derniers défenseurs do l’indépendance nationale. Ils conservaient chez les orateurs et’préservaient la virginité de la parole, après que Platée, Sal amine et Mycale avaient sauvé la virginité de la Patrie. — Nul orateur complet, s’il n’y a en lui du héros.
L’héroïsme est la doctrine môme de Zénon le stoïcien. — Retranché dans un ascétisme hautain contre les doctrines séduisantes d’Epicure, le stoïcisme ne put jamais s’acclimater en Grèce. Le pays d’Alcihiado, d’Aspasio et d’Hélène, la molle Ionie, Corinthe et Rhodes avaient abdiqué la fierté dorienne. La vieille Thracc aux sommets neigeux, l’âpre La-
it) J'entends par ce mol la doctrine philosophique de l’inlirât personnel considéré comme la seule base des actions humaines ; et non lea spéculations scientifiques sur l'origine et la fin dos choses.
DE L’IMPORTANCE DE LA PAROLE
cédémonc elle-même oubliaient leur rudesse. Le scythe Anacliarsis se serait volontiers attardé au banquet de Platon.
Rome, au contraire, offrit à la dure école du Cypriote naufragé une terre adoptive plus favorable que la contrée natale. Accueilli par ces paysans du Latium, race sobre, patiente et avare, le stoïcisme, conforme d’ailleurs à leur génie, y forma Caton et les Gracques. Môme un Scipion, je l’entrevois. Mêlé plus tard au platonisme et à la rhétorique d’Aristote, il animera Crassus, Caton d’Utique, Cicéron, Helvidius, Thraséas, qui tiendront de lui l’art de bien penser, de bien parler, de bien mourir. Le stoïcisme, après la chute des lois, debout encore sur la pierre tumulaire de la République, sera pour les vaincus la dernière consolation et la suprême espérance.
La plus grande et la plus profonde des révolutions religieuses et sociales a été annoncée, formulée et propagée dans le monde par la parole du maître et do ses disciples. — Aux heures sombres et silencieuses de l’empire romain, sous le règne de Tibère, voici que la Judée tressaille au bruit d’un verbe inconnu. Le fils d’un charpentier de Nazareth reprend la tradition des prophètes, en la pénétrant d’un esprit nouveau. Autrefois Isaïe, Jérémie, Ezéchiel rappelaient le peuple hébreu au respect de la loi de Moïse. Maintenant Jésus le convie à connaître la loi humaine et à la pratiquer. — L’Évangilo est un livre oratoire. A chacune de ses pages, vibre la parole du Christ. Simple, grave, caressante, virginaloment paternelle, elle s’adresse à Marthe et à Marie, aux petits enfants, au Samaritain, aux pauvi%s, à la pécheresse Magde-
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leine dont les larmes coiilent et qui, pareille à la plupart des femmes, gravit ù la religion par l’amour. Ample et souveraine, elle a, dans le sermon sur la montagne, un accent égalitaire qui rappelle celui de Spartacus et des Grecques. Familière, pittoresque, pastorale, elle mêle, dans ses paraboles, la grâce du poème de Ruth à la fraîcheur des idylles virgiliennes. Navrante, elle crie sur la croix le déchirant sanglot: « Eloî! Eloi! lamma saiochtani? Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu ahandonné? »
Lorsque le christianisme aspire à se répandre hors des vallées d’IsraGl, c Allez! dit Jésus à scs apôtres, évangélisez les nations. » Nulle arme que la parole, nul autre glaive de combat que l'épée radieuse du Verbe. Par là, il a vaincu. Surchargé de rites, de symboles, de cérémonies, embarrassé par la robe traînante du flamine de Jupiter, majestueux encore, splendide et muet, le polythéisme ne touchait plus le cœur des peuples ; impuissant à les retenir, si non par la magie des pompes religieuses, par l’habitude invétérée du culte, et surtout par la solide attache des légendes poétiques. Ce no fut pas sans regret que le monde abandonna la religion d’Homère, d'Eschyle et de Phidias. Prêt à déserter les temples de Jupiter, il se retourna plus d’une fois vers l’Illiade, l’Orestio et les statues marmoréennes. L’art seul restait debout sur les ruines de la civilisation antique. Pendant de longs siècles, le monde, affranchi du joug des dieux, hésita à se dérober aux artistes et aux poètes. Ebranlées par la critique de Socrate, d’Evhemère, de Lucrèce, les idoles taillées dans les blocs de Paros par le ciseau de Praxitèle, assises sur l’admiration des hommes, empreintes de la sérénité des choses qui ne doivent pas finir, demeuraient. Comment renier un culte professé par les liéros des guerres médiques ? Comment ne
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plus parler à ces immortels qui parlaient jadis à Diomède, et dont les caprices divins faisaient soupirer et rougir les vierges de Corinthe et d'Argos ? L’humanité ne se pouvait résoudre à divorcer avec la beauté sculpturale d’Apollon, de Minerve et de Vénus.
Cependant, sous le souffle de la parole, comme une paille sous la bise, on vit le choeur des anciens dieux se disperser, s’évanouir. Mystérieuses, invisibles, des voix criaient dans l’air : c Les grands dieux s’en vont ! »
Us disparurent, en effet, devant un gibet de suppbcié.
A partir des Empereurs, il faut traverser bien des siècles avant que l’éloquence reparaisse. Dégradé de ses hautes fonctions, l’art oratoire dégénère en déclamations vaines, ou se prostitue à d’indignes flatteries. La parole, cette vestale, se change en courtisane. L’âme est partie, la conscience s’en est allée, la dignité est par terre. L’éloquence alors se réfugia chez les historiens. Chassée du sénat et du forum, exilée avec la liberté dont eUe subissait la défaite après avoir partagé sa fortune, Tite-Live lui ouvrit ses décades. Tacite l’accueillit en ses histoires et en ses annales. Fastueuse en Tite- Live, mais honnête, pleine des grands souvenirs de la république immolée , pieuse envers les mœurs antiques , elle attirait à son auteur le surnom de Pompéien, qu’ Auguste lui inflige dans ses moments de bonhomie impériale. Brève, incisive, en Tacite, mélancolique, elle gronde sourdement comme un tonnerre qui s’éloigne. C’est l’écho douloureux des temps évanouis, la liislc image des héroismes disparus,
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le Spectre des grands hommes, le soupir d'une âme indomptable et d'un cœur ulcéré, le dernier murmure de l'âme romaine. — Tacite mort, vous n'entendez plus rien , sinon les clameurs d'un peuple hébété qui divinise ses tyrans.
Cependant Saint-Paul disait à l’aréopage d’Athènes assemblé sur la colline de Mars : « Je viens vous annoncer le Dieu € inconnu. » — « Il ira, cet ignorant dans l'art de bien dire, € avec cette locution rude, avec cette phrase qui sent l'é- € trangor, il ira en cette Grèce polie, la mère de la philoso- « phie et des orateurs; et malgré la résistance du monde, il « y établira plus d’Églises que Platon n'y a gagné de dis- « ciples par cette éloquence qu’on a crue divine. » (Bossuet, Panég. de Saint-Paul.)
Le Christianisme se répandait alors en Asie et en Grèce, mêlé aux souvenirs de Parménide et d’Anaxagore.
Trois cents ans écoules, l'éloquence religieuse née à Nazareth, trempée au sang du Juste crucifié , imprégnée de la philosophie des Écoles d’Athènes , rayonne dans les chaires d'Antioche, de Césarée, de Ptolémaïs, de Cyrène et de Constantinople. Les Pères de l’Église agrandissent le Verbe de toute l’ampleur do l’absolu. Leur parole habite ces régions dont parle Lucrèce, « où pénètrent des ombres à forme humaine, d’une pâleur étrange. »
... Quasdam simulacra, modis paUentia miris.
Apôtres et tribuns, ils fondent, poui- un jour, la cité des égaux sur les ruines de l’Orient et de l’Occident.
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Après eux, l’éloquence s’écroula sous le choc des Barbares. Ces étranges rajeunisseurs des vieux empires commencèrent par les dévorer. D’un bout du monde à l’autre, on entendit craquer sous leurs mâchoires les villes, les royaumes, les arts, l’humanité. Dogues affamés, centaures farouches, ils essuient au linceul du Christ leurs gueules sordides et leurs sabots sanglants. Repus, ils se couchent pêle-mêle sur les marbres de Rome. Le forum cicéronien leur sert de chenil, et ils parquent au cirque de Pompée.
Pareille à ces îles qui émergent des profondeurs des océans, on vit sortir, peu à peu, du sein de la Barbarie , une société nouvelle , à la fois jeune et vieille, chargée, en naissant, du poids de deux civilisations éteintes.
Partout où s’est montrée alors la liberté , la parole a repris sa dignité et sa puissance. Elle retrouvait, çà et là, les lambeaux de sa robe de pourpre : en Italie, dans les républiques de la ligne lombarde ; en France, dans les États généraux ; en Belgique , dans les communes ; en Angleterre, dans les parlements.
Rienzi, à Rome, évoquait le fantôme de la vieille grandeur latine et disparaissait, après avoir cru, comme tant d’autres, que l’on peut fonder une république avec des souvenirs. Le ferrarais Hyéronimo Savonarole protestait contre les opprobres de la Papauté, et l’égoïsme des bourgeoisies; il annonçait à Florence, à Rome, à l’Italie, un châtiment inévitable, la nécessité de passer par la mort pour arriver au réveil dans la cité du juste. Sa parole sanglote et ahanne comme le Peuple dont
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il défend les droits et qui tout à l’heure expire : « Florence,» s’écriait-il, « qu’as-tu fait? Veux-tu que je te le dise? Ton € iniquité est comblée; prépare-toi à quelque grand fléau, c Seigneur, tu m’es témoin qu’avec mes frères je me suis « efforcé de soutenir par la parole cette ruine croulante ; mais « je n’en puis plus ; les forces me manquent. Ne t’endors « pas, 0 Seigneur, sur cette croix ! Ne vois-tu pas que nous « devenons l’opprobre du monde? Que de fois nous t’avons
* appelé ! que de larmes ! que do prières ! Où est ta provi- « dence ? où est ta bouté? où est ta fidélité ? Étends donc ta
• main, ta puissance sur nous ! Pour moi, je n’en puis plus ; « je ne sais plus que dire. Il ne me reste plus qu’à pleurer « et qu’à me fondre en larmes dans cette chaire. Pitié ! pitié ! « Seigneur! » (Trad. d’Ed. Quinet : Révol. d’Italie.)
La bourgeoisie de Florence et la papauté répondirent à Savonarole par le bûcher. Il ne résista pas à Rome. Le peuple le renia ; les enfants lapidèrent son cadavre.
Auparavant, Jacques Van Arteveldc sauvait la ville do Gand de la misère et de la honte. Il mourut, assassiné par lo peuple ; mais avec la triple gloire d’avoir défendu, de sa parole plébéieime, les intérêts de son pays dans le conseil des rois ; résisté aux menaces et aux caresses de la France ; jeté les bases de la grande fédération démocratiqne et communale do l’avenir, et préludé à l’ère auguste et pacifique des États-Unis de l’Europe.
A Paris, en 1358, Étienne Marcel succombait, avant d’avoir achevé son œuvre. Il périt, de la main des siens, mais son esprit ne mourut pas. Je le retrouve en 148-1 dans ces fières paroles du sire Philippe Pot, seigneur de La Roche, grand sénéchal de Bourgogne :
c L’histoire nous enseigne, et j’ai appris de mes pères.
DE L’IMPORTANCE DE LA PAROLE. 15
« qu’au commencement, les rois furent créés par la volonté
« du Peuple souverain » « Quiconque possède, par force
€ ou autrement, sans le consentement du Peuple, le gou- « vemement de la chose publique, n’est qu’un tyran et un
* usurpateur du bien d’autrui » * J’appelle Peuple, non
t la plèbe, mais les trois États réunis, et j’estime les princes « eux-mômes compris dans les États-généraux. »
Il renaît en 15C0, lorsque Michel de l’Hospital s’écrie : « Ostons ces mots diaboliques, noms de partis, factions et « séditions, luthériens, huguenots, papistes : ne changeons « le nom de chrestiens. »
Il éelate, en 1789, lorsque, dans la salle du jeu de Paume, à Versailles, nos pères prêtent le grand serment :
t Vous prêtez le serment solennel de ne jamais vous sé- « parer, de vous rassembler partout où les circonstances « l’exigeront, jusqu’à ce que la constitution du royaume
* soit établie et affermie sur des fondements solides. »
Ainsi, à travers les âges, est nouée l’immortelle alliance
des âmes libres. — Le Verbe de la Révolution donne la réplique aux doléances du Tiers-État ; la parole de Mirabeau ajoute l’indignation aux plaintes qui ont traversé le moyen-âge et qui sont le timide écho des douleurs populaires, le soupir dédaigné d’une nation ensevelie.
Parfois les pauvres so redressaient terribles. Jacques Bonhomme saisissait le bâton ferré et la torche des Bagaudes et des Pastoureaux. Mais il retombait bientôt après, disparaissait dans l’ombre de la misère.
Depuis le xvi® siècle, nulle autre éloquence que celle de la chaire où demeurait quelque dignité, et des parlements où balbutiait l’indépendance.
Combien sont misérables ces débats d’où ta nation est ab-
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sente, aup^^-s dos dpop(^(^s oratoires de Rome et d’Athènes! Qu’est-ce que le surintendant Fouquet auprès du proconsul Verrès? Et combien pûlissent les mémoires de Pellisson devant les harangues de Marcus Tullius!
Muette en Italie , asservie en France , la Parole résonnait , comme un clairon, par toute l’Allemagne. Mêlée au bruit des armes, elle fondait les Provinces-Unies hollandaises. La république de Genève se constituait par elle.
Dès longtemps préparée, en Bohême, par les sermons de Jean Hus et de Jérôme de Prague et par les combats des Taborites; en Angleterre, par Wiclcf; en France, par les Albigeois et les Vaudois ; fécondée par le sang do ses martyrs, la Réforme éclatait en Souabe, en Francoiiic, en Hollande, à la voix d’Ulric de Hutten, do Franz de Sickingon, do Luther, de Mamix de Sainte-Aldegonde et d’Érasme.
On a coutume do dire que la protection des princes, électeurs et margraves, l’ambitieuse puissance des seigneurs féodaux, en un mot, la force, l’ont enracinée? Je reconnais l’utilité de ces défenseurs ceints de la pourpre et du glaive, et ne suis pas de ces platoniques amants de l’Éloquence qui, toujours pérorant, dogmatisant, laissent échapper l’heure d’agir; et, comme endormis au branle de leur métaphysique, somnambules de l’absolu, argumentent sur la lumière du Thabor quand l’ennemi bat les portes. L’Allemagne, l’AngleleiTC, les États Scandinaves, les États-Unis, sont des preuves durables et vivantes de ce que peut la force alliée au droit.
DH LTMPORTANCH DE LA PAROLE
Mais la prédication u’a-t-ellc pas été l'arme principale des réformateurs? La fougue monacale et tribunitienne de Lutlier, la pénétrante douceur de Mélanchton, les prêches de Z^vingli simples comme les fleurs des Alpes, purs comme l’eau des glaciers de Claris, les colloques de l’âpre Calvin au style fort et amer, ont renoué la chaîne des temps, restauré la tradition oratoire des premiers âges du christianisme, ressuscité les chaires de Gésarée et d’Antioche, prophétisé la tribune. Les réformateurs, en effet, étaient à la fois des docteurs, des apôtres, des tribuns, des prophètes. Etudiants des universités, moines des abbayes, rompus aux syllogismes de l’école, assouplis à la gj'mnastiqiie des thèses, surchargés de la scholastique du moyen-âge, l’immense orage de la Renaissance souffle sur leur face de clercs, do basochiens, de religieux, de soldats et, tout-à-coup, les transfigure. Ils sont les sentinelles avancées de la Révolution française.
A ceux qui, au xvi® siècle, avaient dit ; t Tous les chrétiens sont frères, » la Révolution répondra : * Tous les hommes sont égaux. »
De même qu’aux temps de la décadence romaine et do la flexibilité byzantine, la philosophie chrétienne avait créé l’éloquence des Athanase, des Basile et des Chrj’sostOme ; de même, au xviii* siècle, Montesquieu, Voltaire, Diderot, Mably, Jean-Jacques, créèrent une légion d’orateurs. L’esprit* des publicistes et des philosophes qui, dans la poussière des âges, retrouvaient les titres perdus du genre humain, inspira les hommes de 89 et do 92. Ai-je besoin de nommer ces su-
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blimes agitateurs de la pensée humaine? Ils sont debout sur les sommets rayonnants et sanglants de la Révolution. Le monde entier parle d’eux. Chaque peuple affranchi les considère comme ses libérateurs; chaque époque de gloire, de vertu, d’héroïsme, les reconnaît pour ses contemporains. Ils sont nos pères ! Je ne renierai pas leur mémoire ! C’est Mirabeau, fils de Montesquieu, de Beccaria et de Turgot ; c’est Danton, fils de Diderot ; voici les Girondins formés par Quintillien et par Voltaire ; les montagnards disciples des Grecques et do Rousseau ! Ennemis pendant leur vie, inflexibles, implacables, dévorés par l’amour sombre et jaloux de la république et de la liberté, qu’ils soient réconciliés dans la mort! La tombe est l’arche d’alliance.
89, écoulement naturel de la réforme, conséquence politique de ce mouvement doctrinal, à Luther revendiquant les droits de la conscience, ajoutera les constituants et les conventionnels proclamant les droits de l’homme. La Diète do Worms où le frère Martin résistait à l’Empereur sera dépassée par ces Assemblées héroïques où la royauté disparut devant la souveraineté du Peuple.
La Parole est l’épée de la Révolution et son bouclier. La Révolution attaque et se défend par elle. Les cahiers des bailliages renvoient à Paris les murmures et le cri douloureux des provinces. C’est la parole du tiers-Etat et des communes insurgés au nom du Droit. Vergniaud et Danton jettent aux frontières cent mille va-nu-pieds héroïques. C’est la parole de la France combattant au nom de lajustice. Alors la France, •tribun et soldat de l’idéal, parle et meurt, non pour elle seulement, mais pour l’humanité. L’Illiade s’agrandit, l’Agora s’élargit, le Forum se prolonge. Achille, Ajax, Démosthènes, Jules César étaient les héros et les orateurs do leur patrie;
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Hoche , Marceau , Mirabeau , Kléber , sont les orateurs et les héros du monde. Les guerres d’Asie, les Philippiques, les Olynthicnnes, les Verrines, les guerres d’Espagne et des Gaules, même Dyrrachium et Pharsale s’agitaient en un cercle limité et ne touchaient qu’aux intérêts politiques. Les guerres vendéennes, les guerres d’Allemagne et d’Italie, les discours des constituants et des conventionnels se meuvent dans la sphère inlinie des principes. L’idée flamboie. La parole attise cet incendie qui éclaire le genre humain.
L’éloquence politique, née avec la Révolution, mourut avec elle, le jour où un factieux courba sous sa volonté les conseils avilis. Alors, « on n’entendit, dans le silence de l’abjec- € tion, que la voix du délateur et le bruit de la chaîne de « l’esclave * (Chateaubriand).
Jusqu’à cette date fatale, la Parole, pendant huit années, n’avait cessé de retentir : d’abord puissante et souveraine: c’était la voix de la constituante ; puis grondante et formidable: c’était Je grand cri orageux de la convention; puis humble, timide, sophistique, écho mourant des grandes discussions : c’était l’imbécile murmure des Cinq - Cents et des Anciens. Elle se tut, après brumaire, eflrayée peut-être de sa puissance, et des ruines qu’elle avait amoncelées, et des miracles qn’elle avait accomplis.
Chaque étape de la Révolution a été marquée par un discours, par une harangue, par une apostrophe, par un mot. — Exclu de l’Assemblée des nobles Provençaux po»ss^dan< fiefs, Mirabeau relève l’injure et s’écrie : « Pour moi, qui, dans ma « carrière publique n’ai jamais craint que d’avoir tort; moi € qui, enveloppé de ma conscience et armé de principes, bra- € verais l’univers ; soit que mes travaux et ma voix vous
ta
rNTRODüCTION.
« soulienncnt dans l’ Assamblée nationale, soit que mes vœux c seuls vous y accompagnent, de vaincs clameurs, des prot testations injurieuses, des menaces ardentes, toutes les t convulsions des préjugés expirants ne m’en imposeront * pas !... Non, lesoutrages ne lasseront pas ma constance. J’ai € été, je suis, je serai l’homme de la liberté publique, l’homme € de la constitution. Malheur aux ordres privilégiés si c’est « là plutôt être l’homme du peuple que celui des nobles ! car « les privilèges finiront, mais le peuple est éternel! »
Par ces mots, le fils des luoscrits de Florence donnait la formule de la Révolution. Rejeté d’entre scs pairs, il montait à l’Assemblée, porté par le tiers-État ; exilé de sa caste, il sc réfugiait, sc retrempait et grandissait au sein du Peuple. I.a parole do Mirabeau sera plus dissolvante et plus féconde que la résistance des corps privilégiés n’a été immuable et stérile.
Un mol du dogmatique Siéyès donne aux États généraux de France, le nom auguste qui leur sied. Ils s’appelleront désormais Assemblée nationale, marquant par là, la fusion do tous les ordres, leur égalité ; donnant une môme ûmc à la patrie.
Le même, en un jour de courage, afifirmait la souveraineté parlementaire ; « Nous sommes aujourd’hui ce que nous « étions hier; délibérons! »
Un mot do Camille Desmoulins, sous un arbre du Palais- Royal, lance Paris sur la Bastille. Verguiaud précipite le roi dans la déchéance. Saint-Just l’achève.
La parole pousse, tour à tour et pêle-mêle, le peuple à l’héroïsme, à la vengeance, aux meurtres; les partis au pouvoir ou à la guillotine. Instrument de vie et de mort, sagesse et üémencc, flambeau ou torche. Minerve ou Némésis, elle dégage incessamment de l’immortalité. — C’est là sa grandeur.
DE L’IMPORTANCE DE LA PAROLE
Elle assassine les grands hommes, mais elle les immortalise.
Sa puissance éclate partout. Vous la touchez à toute heure. Vous en êtes pénétrés, imprégnés, enveloppés, accablés. Elle TOUS environne, vous presse et vous domine. Le catholicisme règne par ses chaires tantôt humbles, tantôt superbes, mais toujours souveraines. Où sa voix sonne-t-elle plus haut? où est>elle plus pieusement écoutée, recueillie, obéie? Au Vatican on au village? Du haut des chaires de Saint-Pierre ou de SaintJean-do-Latran il aspirait à régenter les rois ; il gourmande et flagelle les peuples. Par la chaire du hameau, il dirige et pétrit l’âme des simples. Toute lumière morale en descend sur la plèbe, toute consolation suprême en découle, toute espérance s’y rattache. Vous lui abandonnez le monde invisible; vous souffrez qu’il soit propriétaire incommutablo des âmes. Vous vous croyez habiles, en réservant pour vous le domaine politique. Il garde le domaine religieux qui contient tous les autres. — N’est-ce pas lui qui mesure à chacun de nous sa part de respiration dans l’atmosphère des idées? Jusques à quand serons-nous complices de cette dictature?
Que la philosophie et la raison prennent à leur tour la parole, non-seulement au sein des académies et des universités, mais dans la plus pauvre des communes et la plus misérable des bourgades ! Que l’esprit moderne se mesure avec l’esprit du moyen-âge! Que l’archange combatte le spectre 1 Que Montesquieu, Voltaire et Mirabeau succèdent à saint Bernard, à saint Thomas et à Bossuet ! Que la Révolution et ses principes se déroule et s’enseigne en face de l’Église et de ses dogmes? Nous assisterons alors à la transformation du monde; car ne croyez pas qu’il change aussi longtemps que vous resterez oisi&, pétrifiés dans je ne sais quelle prison aristocratique de l’intelligence, désintéressés de ce qui est le fond
îi INTRODUCTION.
môme de la vie ; je veux dire la connaissance et la propagation des vérités étemelles.
Vainement, affranchis d’hier, vous vous targuez d’une liberté chimérique. La marque de l'esclavage est sur vous, sur votre femme et votre enfant. Vous avez, contre vous,prèsde la pierre du foyer domestique, l’immuable héritier du droit d’aînesse. Que m’importe l’étendue de vos biens, la sagesse et la douceur de vos lois, vos systèmes, vos théories superbes, votre matérialisme ou votre spiritualisme? Celui dont la parole dispose du Ciel et de l’Éternité, saura, si vous ne veillez, reprendre l’empire de la terre.
Pour moi, j’irai, j’interrogerai les morts de la Grèce, j’évoquerai les ombres romaines, je réveillerai les réformateurs et les tribuns, je demanderai leurs conseils et j’étudierai leur poussière. Pauvres soldats couchés sur le champ de bataille des idées, martyrs de la parole, cracifiés de l’histoire, votre souvenir sera mon refuge, ma leçon, mon espérance. Quelle que soit l’amertume des temps où le sort m’a fait vivre, l’cntétement fjue met la fortune à couronner le sophisme et la honte sera égalé par l’obstination de ma volonté à réclamer la vérité et l’honneur.
Soyons dignes de nos ancêtres. Notre lignée est vieille et glorieuse. Elle remonte aux héros de l’Éloquence antique. Elle va de Démosthènes à Mirabeau; elle unit Socrate à Descartes; elle associe les souvenirs de Rome aux souvenirs d’Antioche ; nous sommes les descendants de Caton, des Grac-
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ques et de Tacite, les fils des constituants et des sonventionnels.
Ce respect filial nous suffira-t-il? Est-ce assez de nous enfermer dans le culte de ces grandes omhres? Il faut les continuer, ressaisir leur œuvre, l’agrandir, joindre l’action à la parole, prendre part à la lutte où, depuis soixante-dix ans, la Révolution et la contre-Révolution sont aux prises. Lorsque se perd la tradition du vrai, lorsque Tère des libertés conquises fait place au règne aléatoire de libertés octroyées, et que le Droit s’écroule sous l’arbitraire du prince et la complaisance du juge, il convient d’apporter le poids do sa conscience dans les balances étemelles où la justice pèse les destinées des peuples.
« Nous, Bratus, * disait Cicéron avec une mélancolie pénétrante et profonde, « puisque la mort d’Hortensius nous a « laissés, pour ainsi dire, les tuteurs de l’éloquence orphebne, € veillons sur elle, et qu’elle trouve chez nous un asile digne c de sa noblesse!