ORIGINES DE L’ÉLOQUENCE
J’ai cherché à vous pénétrer de l’importance de la parole humaine. Je l’ai montrée se mêlant à toutes les grandes transformations des peuples, préparant les révolutions, marquant d’un mot chacune des étapes de l’histoire.
» Connais-toi toi-mCme * dit Socrate. — « Aimez-vous les uns les autres » dit Jésus. — c Liberté de conscience » dit Luther. » — » Souveraineté du Peuple, » s’écrie l’assemblée de 89. — Et jusques dans les profondeurs de l’infini, l’humanité dit : Justice.
La parole conserve la dignité au sein même de l'abjection; et, ilans la servitude, elle garde le secret des indomptables espérances ; en sorte que ^le Verbe est véritablement force, vertu, lumière.
O main de l'impalpable ! 6 pouToir surprenant I Mets un mot sur un homme, et l’homme frissonnant Sèche et meurt, pénétré par la force profonde.
Nous avons considéré que cette puissance consolante et redoutable vaut d’être étudiée, en ses origines, son caractère, ses développements. Nous avons interrogé les mœurs, les
monuments, les Dieux; et partout le Verbe nous a répondu : Je suis la loi, le mouvement, la vérité, la vie.
Aujourd’qui je voudrais rechercher à quelle époque a commencé l’éloquence et quelles sont les origines de l’art oratoire.
La plupart des historiens et des critiques adoptent, après Aristote, un thème tout fait sur les origines de l’éloquence. Ils s’accordent à prétendre qu’elle naquit en Sicile, et qu’elle eut pour pères Gorax et Tisias. Vers 440, un autre Sicilien, Gorgias de Leontium l’aurait transportée en Attique où elle no tarda pas à s’acclimater et à fleurir. Triste origine, si elle était la vraie ! car, malgré scs richesses, son opulence, son commerce sur toutes les mers, ses'gucrres avec Carthage, les miroirs d’Archimède et les pastorales de Théocrite, Syracuse a été la sentine du monde antique. La parole humaine, dans sa pudeur vaillante et sa virginité, n’a pu naître chez cette nation de marchands, de mercenaires et d’esclaves.
D’ailleurs, si vous admettez que l’éloquence a été transportée à Athènes par des Siciliens, si vous considérez ce don merveilleux comme une marchandise d’exportation , que faites-vous delà spontanéité, de l’originalité, de Yingegno? Je cherche vainement l’autonomie, l’àme de l’ Attique. Les Grecs se disaient autochtones, nés du sol sacré, fils de la Terre nourricière, enfants des Dieux; et vous les envoyez à l’école chez les pédagogues de Syracuse? L’esprit grec , ce^ premier né de la beauté, pour s’exprimer congrûmer.t aurait attendu les leçons de ces messies oratoires qu’on appelle les sopliistes? La langue de la vérité et de la liberté serait la fille de l’idiôme du sophisme et de la servitude? Le vaste et puissant murmure de l’Agora serait l’écho des aboiements de Scylla et de Gharybde ? Ces deux chiens de la mer auraient engendré ce lion? Admirable sy-stème qui renverse les règles élémentaires du progrès intellectuel, et destitue Homère au profil d’Aristarque ! — Que les Grecs, à la fois naïfs et raffinés, crédules et sceptiques, pareils à ces bourgeois qui confondent le rouge et le blanc de théâtre avec les saines couleurs de la jeunesse , aient pris les périodes de Gorgias