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ORIGINES DE L’ÉLOQUENCE. JT

pour l’éloquence elle-même , je le comprends. Mais j’admire qu’après Démosthènes, Cicéron, Crassus, Fox, Chatam, Burke, Mirabeau, on s’obstine à nous donner pour l’éloquence ce qui en est l’antipode; je veux dire la rhétorique. Quoi! nous sommes les petits-fils de ceux qui renversèrent un monde et en créèrent un autre par l’énergie vivante de leur parole, et nous resterions liés au cadavre de la scholastique! Héritiers de Danton, de Vergniaud, du général Foy, de Manuel et de Royer-Collard, nous répudierions cet héritage pour le maigre patrimoine de Le Batteux et de Bouhours ! Après avoir, sans pâlir, vu tramer au ruisseau trois ou quatre couronnes de rois ou d’empereurs, nous resterions à genoux devant un bonnet d'âne !

Soutenir que les sophistes ont créé l’art oratoire, c’est dire que l’esclave joueur de flûte de Caïus Gracchus composait les harangues de son maître, et que le vénérable Libanius d’Antioche a rédigé les homélies de Jean Chrysostome (1).

Les artistes, poètes, sculpteurs, orateurs, sont les fils aînés de l’intelligence. Sortie frémissante de leurs entrailles , leur œuvre tient à eux par un lien viscéral. Ces mères inépuisables s’accouchent elles-mêmes. Elles conçoivent et enfantent mystérieusement dans la solitude. Elles ont pour époux l’idéal, pour matrice l’infini, pour nourrissons les peuples.

« Moquez-vous donc, croyez-moi, » disait Cicéron, « de € ceux qui , pour avoir suivi les leçons de ceux à qui on « donne aujourd’hui le nom de rhéteurs, s’imaginent posséder « ce qui fait l’orateur véritable. » (Cicéron, de l’Orateur, liv. III, ch. 14.;

Et Pétrone ajoute : « Maîtres , ne vous en déplaise , vous € tous les premiers, vous avez tué l’éloquence. Oui, vos pué- € rils cliquetis de mots, vos jeux de phrase artificiels ont eu « pour effet d’énerver ce corps vigoureux et de l’abattre. On

(t) L'éloquence savante, c’est-à-dire la rhétorique, voilà ce qui florissait en Sicile, et c'est là sans doute ce qu’enleud Cicéron lorsqu’il dit : « Siculi, cailla gens et conlrtverta natura. •> (lirutiis XII, Ih.l

28 LES liÉVOLüTIONS DE LA PAROLE.

« n'enchaînait pas encore la jeunesse à des déclamations, au « temps où Sophocle et Euripide trouvaient les paroles et la € langue qu’il leur fallait. Jamais poudreux rhéteur n’avait c encore perdu les intelligences. » (Pétrone , dit Arbitcr , le Satyricon, II.l

L’Eloquence est née avec la Grèce. Nul pays dans le monde n’a été marqué plus manifestement du signe de la parole. Épopée , drames , philosophies, histoire , tout y revêt le charme et l’ampleur oratoire. Depuis Hésiode Jusqu’à Plutarque, j’y sens palpiter une âme de tribun. Avez-vous oublié rilliade et l’Odyssée fertiles en harangues ? Ces Grecs vaillants à la guerre , le sont-ils moins dans les délibérations î Soldats braves, discoureurs intrépides, leur langue est affilée comme leur glaive. On peut leur appliquer le mot de Caton sur les Gaulois : habiles à parler, argtUè loqui. — Tous les tons oratoires se rencontrent et se mêlent harmonieusement dans la symphonie d’Homère. 11 semble que la mer d’Ionie ait donné aux discours des héros la mélodieuse sonorité de ses vagues.

C’est Hector, accablant d’humiliantes paroles Pâris aux formes divines :

c Malheureux Pflris, sois donc fier de ta beauté, mainte* t nant, guerrier efféminé, lâche séducteur! Ils rient aux éclats « les Achéens à la longue chevelure, eux qui te croyaient un < vaillant champion, parce que tu possèdes un beau visage ; « mais tu n’as dans le cœur ni courage, ni force. >

Ce sont les vieillards Troyens, Priam, Xanthoüs, Thymétès, Lampus, Hicétaon, Anténor, tous anciens du Peuple, assis au-dessus des portes de Scée, et qui, lorsque passe Hélène, fille de Tyndare, couverte de longs voiles blancs, se disent à voix basse ;

c Ce n’est pas sans raison que les Grecs aux belles cné*

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OWGINKS DE L’ÏILOQDENCK. Î9

« mides et les Troyens supportent pour une telle femme fie « si longues soullrunces. Sou visage est aussi beau que celui « (les déesses immortelles. »

C’est le divin Agamemnon, roi d’Argos, chef des peuples, qui ne sait « ni se livrer au repos, ni trembler, ni refuser le combat, * Agamemnon parcourant à pied les rangs des guerriers, s’approchant de tous les Grecs aux chevaux rapides, exaltant par ses paroles le courage des soldats :

« Argiens, ne bannissez point de vos cœurs cette valeur c irrésistible I Car Jupiter le Dieu paternel ne viendra jamais « en aide à la perfidie ! Les vautours dévoreront les chairs € palpitantes de ceux qui, les premiers, ont violé les serments ! « Et nous, lorsque nous aurons pris la ville de Priam, nous « emmènerons sur nos navires et les épouses des Troyens et « leurs petits enfants. »

Vous diriez une proclamation du général Bonaparte à l’armée d’Italie.

C’est Nestor, formant les rangs de ses compagnons, les excitant à la guerre, mais leur recommandant aussi de retenir leurs chevaux et de ne point se porter au hasard dans la môlée : « Que tous ceux qui aborderont les chars ennemis se « portent sur eux la lance en arrêt ; c’est le parti le plus € sage. Nos ancêtres, l’âme remplie de prudence et d’ardeur, « renversèrent, en combattant ainsi, les villes et les rem- € parts. »

C’est Ulysse, « destructeur de villes, inspiré par Minerve * aux yeux étincelants, » Ulysse, dont le vieil Anténor disait à Hélène :

» O femme! tout ce que tu dis est vrai; car déjà le divin « Ulysse et le vaillant Ménélas sont venus ici comme ambast sadeius à cause de toi. Je leur donnai l’hospitalité; je les « reçus en amis dans mon palais, et j’appris à connaître leur « caractère et leurs sages conseils. Quand tous deux se mê- « laient aux Troyens assemblés, Ménélas était d’une taille € plus élevée; mais s’ils s’asseyaient, Ulysse semblait être plus « majestueux. Lorsque au milieu de tous, ils se mettaient à

« haranguer, Menélas était bref; il parlait peu, mais claire- € ment, avec concision, et jamais il no s’écartait de son sujet, » quoiqu’il fut le plus jeune. Le prudent Ulysse, lui, se le- « vait tout à coup, les yeux baissés, les regards attachés à la « terre: il tenait son sceptre en repos, sans l’agiter d’aucun « côté, comme un être inhabile : on aurait dit un homme « sai.si de colère ou privé de sa raison. Mais lorsqu’il laissait « échapper de sa poitrine une voix sonore et que ses paroles < se précipitaient comme la neige qui tombe en flocons durant « les hivers, alors personne n’eût osé se comparer à Ulysse. »

Incomparable tableau de l’homme qui va parler, et que la méditation éclaire, et qu’agite le Verbe intérieur. — Faut-il vous rappeler enfin les suaves discours de Vénus, où j’entends le bruit des baisers des colombes, les harangues de Minerve aux bras blancs, les invectives de Junon aux grands yeux ? — Lorsqu’ils viennent en ambassade sous la tente d’Achille, le suppliant de reprendre ses armes, d’abjurer sa rancueur, les harangues d’Ulysse, de Phoenix et d’Ajax n’ontelles pas tour à tour la grandeur, l’éclat, la sénile et tendre familiarité, l’emportement qui conviennent au caractère de chacun des orateurs?

Nulle prière n’est plus touchante que celle de Priam, père désolé do cinquante fils tués par les Grecs, et qui vient, en pleurant, conjurer Achille de lui rendre le cadavre d’Hector. Nulle élégie n’est plus douce et plus triste que les paroles d’Hélène au long voile; ou d’Andromaque, mère d’Astyanai; ou de Briséis, semblable à la blonde Vénus, versant sur le corps de Patrocle ses regrets et ses larmes. — Nul dithyrambe n’est n’est plus retentissant que les paroles du fils do Pélée aux chevaux de son père ; et lorsque l’un des coursiers répond à son maître, j’éprouve je ne sais quelle terreur à ouïr cette parole surnaturelle.

Ainsi, par le génie d’Homère, est nouée une chaîne d’éloquence qui va de l’homme aux Dieu.x et du héros à scs serviteurs. Immense chaîne lumineuse sur laquelle court la parole humaine, des plaines d’Illion et des rives d’Ithaque, aux som-

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ORIGINES DE L’ÉLOQUENCE, mets de l'Olympe et de l’Ida ; lion d’égalité entre les mortels et les immortels; libre échange do la pensée des Dieux exprimée par la langue des hommes. — Ainsi parlaient les Grecs des temps monarchiques, les chefs d’Argos et de Mycènes. C’est le Verbe des héros.

— Après la disparition des monarchies, le talent de la parole devint le premier de tous les talents.

Il ne nous reste rien des œuvres des premiers législateurs de Sparte et d’Athènes, sinon quelques fragments de Lycurgue ; mais comment supposer que ces hommes d’état, ces fondateurs d’institutions, ces réformateurs des mœurs et des lois, n'ont pas connu l’éloquence (1) ? Solon, penseur et poète, auteur d’élégies patriotiques et morales où respire mélodieusement l’âme d’un homme de bien, Solon, dont un critique a dit : * Riche et puissante nature ou se confondaient dans une « merveilleuse harmonie le courage et la prudence, i’enthou- « siasme et la réflexion, la raison pratique et la spéculation < savante, la force et la grâce, l’homme aimable et le graml € honune ; > lui, à qui Plutarque prêtait la maxime suivante :

Plusieurs médians deviennent riches gens,

Et plusieurs bons deviennent indigens ;

Mais toutefois, changer notre bonté Nous ne voudrions à leur méchanceté;

Car la vertu est ferme et perdurable.

Et la richesse incertaine et muable (3).

qu’aurait-il appris aux leçons de Gorgias?

Que dirai-je de Pisistrate? « La persuasion était assise sur « ses lèvres, » disait Cicéron dans Brutus. « Il avait, dit Plu-

(t) Cicéron attribue l’origine de l'éloquence aux fondateurs <le villes et aux législateurs. [Quinlil. 1. III, c. S.)

(î) Plut. d’Amyot.

€ tarque, une figure imposante, une éloquence persuasive à « laquelle le son do sa voix prêtait de nouveaux charmes. »

Et de Thémistocle, âme des conseils de la Grèce? Il relevait les espérances ; employant tour à tour la persuasion et l’adresse, la prudence et l’activité; entraînant tous les esprits, moins par la force de son éloquence, que par celle de son caractère; toujours entraîné lui-mèmc par un génie que l’art n’a%-ait pas cultivé, et que la nature avait destiné à gouverner les événements et les hommes. (Thucyd., c. 1 ; Fini, in Them.)

Le triomphe de son génie fut de décider un peuple d’artisans et de laboureurs à hasarder leurs richesses et leurs personnes sur des navires, à confier à la mer le sort et l’avenir de la patrie.

Insinuante, passionnée, irrésistible, l’éloquence de ce soldat inspiré n’était que « l’assaisonnement de la raison. » {Plut, in Them.)

Elle amena la victoire do Salamine, elle sauva la Grèce, c’est-à-dire l’esprit et les religions de l’Occident; elle fut l’iv cueil sur lequel se brisèrent l’insolence, l’ambition, l’indolence et le despotisme de l’Asie.

A côté de lui, n’entendez-vous pas son rival, Aristide, dont les avis l’emportèrent souvent dans les assemblées du peuple athénien, à force d’honnôtefé, de probité et de grandeur; car, en dépit de certains Figaros de la parole, Machiavels avortés, les conseils honnêtes sont les seuls grands; et. parmi les hommes, celui-là est le plus habile qui est le plus ferme et le plus droit. La rectitude du cœur est la mère de la force de l’esprit.

Aristide-le-Juste, cola dit tout. Simple, rigide et doux, Lycurgue tempéré par Solon ; il méritait qu’on lui appliquât, eu plein théâtre, les vers d’Eschyle sur Amphiaraüs ;

• Il ne veut point paraître brave, mais l’être; son âme est « un sol fécond où germent les prudents conseils. »

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ORIGINKS DE L’ÉLOQUENCE.

Eschyle, Sophocle, Euripide, Aristophane, dont les œuvres, pareilles ù celle d’IIomère, sont vérilahlemcnt génératrices, créateurs de types immortels, sculpteurs de ligures indélébiles, par les chœurs de leurs tragédies et do leurs comédies, introduisirent sur la scène, les délibérations de la place publique. Le chœur, en effet, c’est la foule qui suit l’action du drame, s’y intéresse, s’y plonge, applaudit, conseille, murmure, s’irrite, s’attendrit ou s’apaise, suivant que la légende tragique déroule sous scs yeux le juste ou l’injuste, le crime ou l’innocence, l’impunité ou le châtiment. Par le chœur, l’élément lyrique et oratoire fait irruption dans les œuvres tragiques, l’éloquence envahit le théâtre et s’y déploie avec une ampleur Iribunitienne. Plaintive, miséricordieuse, indignée, elle résonne comme un écho de la conscience, en sorte que le chœur est à la fois un personnage collectif môle au drame, un hérault qui en annonce les péripéties, un magistrat d’honneur qui les observe et qui les juge. Le chœur proteste au nom de la justice contre la fatalité, au nom des hommes contre les Dieux. Quoi do plus navrant, de plus pénétrant que les plaintes de Prométhée et que les consolations du chœur des Océanides?

* O Prométhée, je déplore ton lamentable destin. Un ruis-

* seau de larmes coule de mes yeux attendris, humide rosée « qui mouille mon visage... Le seul Dieu que j’eusse vu jadis t chargé des chaînes d’airain de la douleur pesante, c’était « cet infatigable Titan, Atlas, dont le dos supporte un immense « et écrasant fardeau, le pOle des deux, La vague des mers « tombe sur la vague et mugit; l’abîme pousse un gémisse- « ment, l’enfer ténébreux frémit dans les profondeurs de la

* terre ; les sources des fleuves à l’oude sacrée exhalent un

3i LES RÉVOLUTIONS DE LA PAROLE.

« douloureux murmure : tout dans le monde pleure sur les « tourments d'Atlas. »

Ouvrez l’Orestie, ce temple du génie épique et sacerdotal d’Eschyle, monument grandiose où s’unissent la mesure attique et l’énormité pélasgique , voici l’adultère Clytcmnestre, meurtrière de son époux ; elle se pavane, monstrueuse et superbe, dans son assassinat, et, s’adressant aux vieillards d’Argos :

« S’il était permis de verser des libations sur un cadavre, « c’est ici surtout qu’il serait juste de remercier les Dieux;

« cet homme avait comblé d’exécrables horreurs la coupe des « Pélopides; et c’est lui-méme qui l’a bue au retour... Mon € cœur ne tremble pas. Louange ou blâme, tout ce que tu « diras de moi m’est égal. Voilà Agamemnon, mon époux ; « et voilà la main qui l’a tué. L’ouvrage est d’une bonne ou- € vrière. J’ai dit. »

A cette femme qui s’enveloppe du meurtre comme d’un manteau royal, à cette fanfaronne du crime qui se considère comme l’épée des Dieux, le chœur répond, au nom de l’éternelle justice :

« Tu as renversé ton époux, tu l’as égorgé ; objet de la « haine des citoyens, tu vivras dans un éternel exil. Ton « cœur est plein d’audace; l’orgueil éclate dans tes discours; € le carnage t’a enivrée ; la fureur trouble ton âme. Mais le « sang dont les gouttes souillent ton visage, ce sang doit être € vengé! »

Cette éloquence haute et âpre, ces mots au panache flottant, comme les appelait Aristophane, ces gémissements des âmes convulsives, est-ce que Gorgias ou Corax les avaient appris à Eschyle ? L’âme du soldat de Marathon avait-elle été formée par la doctrine des rhéteurs? Est-ce que le vol de cet aigle lut réglé par des apprivoiseurs de passereaux? Pensezvous que les professeurs de rhétorique, ces maîtres de maintien de la parole, eussent trouvé jamais, en leur arsenal de formules, les sanglots du chœur des suppliants, do Sophocle, les prières des Thébains conjurant Œdipe de les sauver de la

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