‹ Les révolutions de la paroleChapitre 8 sur 32 · ORIGINES DE L’ÉLOQUENCE · texte numérisé non relu

ORIGINES DE L’ÉLOQUENCE

peste, les supplications de Philoctète à Néoptolème et ses adieux aux forôts et aux rochers de Lemnos ; les cris d’Hercule dévoré par la robe de Nessus ; les mélodieuses larmes d’Iphigénie, et la sombre éloquence d’Oreste ! Les parabases d’Aristophane qui explique, devant les Athéniens, l’intention de ses comédies, et révèle superbement leur tendance aristocratique, ces morceaux oratoires où l'esprit pétille à côté du bon sens qui sourit, et de l’imagination qui étincelle, sont-ils sortis tout vivants des traités de Protagoras? Un de ces émondeurs de l’art lui inspira-t-il les discours de Lysislrata? et le dialogue do l’assemblée des femmes , l’a-t-il emprunté aux recueils des pédagogues ?

Lorsque Euripide, plus enclin cependant aux recherches vaines et aux subtilités, met sur les lèvres d’Hécube, dans les Troyennes, ces mots philosophiques où s’aflSrme, cinquante années d'avance, la doctrine de Platon :

« O Jupiter, invisible, impénétrable, puissance, nécessité « de la nature, ou intelligence des hommes, par des voies se- « crêtes tu gouvernes toutes choses selon la justice. »

> Cette confession de l’ordre et de la loi suprême, l’avait-il .. puisée aux archives des sophistes siciliens? Non, non, l’héroïsme qui parlait jadis par la voix d’Homère, s’exprimait encore par celle des quatre dramaturges, dont l’enfance fut nourrie au sein des mœurs de la liberté, bercée au souvenir des victoires de la patrie, et qui, à ses mamelles divines avait bu l’amour de la vérité et de la beauté. Car ce sont là, les sources intarrissables de toute poésie et de toute éloquence. Tels sont les maîtres que j’aspire à vous donner ; je n’en connais pas d’autres ; et s’il est un moyen de paraître grand par la parole, en conservant la bassesse de l’âme, ce n’est pas ici qu’il doit être enseigné.

L’art oratoire n’existait pas seulement chez les poStes. En germe chez Lycurgue et Dracon, il florissait chez Aristide et Thémistocle. Je pense, en outre, que les grands philosophes tels que Pythagore, Zaleucus, Thalès de Milet, Phérécydc de Scyros, Anaximandre le Milésicn, unissaient à la sagesse de leurs doctrines la science du discours. Sobre, concise, leur éloquence se meut dans l’abstrait. Elle est le vêtement sévère de l’idéal. La parole descendit de ces hauteurs. Jadis philosophique, sacerdotale, elle devint humaine et politique. De plus en plus libre du joug des théories et des systèmes, elle prit part aux affaires. — Périclès fut essentiellement un orateur. J’en ai pour garant son gouvernement dictatorial de vingt années ; dictature de la raison, de la grûce, de la persuasion, de la splendeur littéraire, et pour tout dire, de la Parole. — Certes je n’ai de goût pour aucune dictature, mais au train dont vont les choses, je ne crois pas que celle-ci soit à craindre ; et si l’on me presse je ne ferai nulle diflSculté de m’écrier : qu'on me ramène à Périclès !

Son habileté politique, son prestige oratoire sont confirmés par les trois discours rapportés par Thucydide. Songez, en outre, au portrait que traçait de Périclès l’austère exilé de Scapté-Hylé, historien grave et profond , écrivain supérieur aux passions étroites, sans faiblesse et sans illusions ; animé de cette bienveillance triste et mélancolique, fruit des révolutions et qui est comme la marque des vigoureux esprits.

€ Périclès, disait-il, aussi éminent par son intelligence « que par la considération dont il était entouré, supérieur « évidemment aux séductions de la vénalité, contenait le « peuple par son ascendant et se laissait bien moins conduire » par lui qu’il ne le dirigeait lui-méme. Cela tenait à ce que

ORir.INES DR L’ftLOQUF.NCE.

« n'ayant pas acquis sa puissance ])ar des moyens illicites il « ne flattait pas le peuple dans ses discours et savait au € besoin lui résister avec autorité et colère. Quand il voyait « les Athéniens s’abandonner hors de propos à une insolente

* confiance, il les ébranlait, les modérait par sa parole ; s’il « s'apercevait qu’ils fussent abattus sans raison, il relevait « leur courage. »

J’ajoute qu’il ne promettait pas d’accorder un jour la liberté comme un don de sa grâce, mais qu’il la considérait comme l’apanage du genre humain.

La dignité, le respect de soi-môme, l’autorité du discours, l’altitude fière et calme par où il imposait aux Athéniens, et les dominait (car rien ne réussit mieux que la gravité, près d’un peuple frivole et tumultueux), Périclès les avait appris ù l’école du philosophe Anaxagore :

« Celui qui fréquenta plus avec lui, dit Plutarque, « cl qui « lui donna celle gravité et cette dignité qu’il gardait en

* tous ses faits et dicts, plus seigneuriale que ne comporte « la condition de ceux qui ont à haranguer devant un peuple € libre, et qui lui éleva les mœurs jusqu’à une certaine ma- « jesté qu’il avait en toutes ses façons de faire, fut Anaxa- « goras le Clazoménien, lequel par les hommes do ce siècle

• là, était communément appelé le Nùs, c’est-à-dire l’enten- « dement, soit parce qu’ils avaient en singulière admiration « la vivacité et subtilité de son esprit à rechercher les causes

< naturelles, soit parce qu’il fut le premier qui attribua la « disposition et le gouvernement de ce monde, non ù la for- « tune, ni à la nécessité fatale, mais à une pure et simple « intelligence. » — « Périclès donc ayant ce personnage en

< singulière admiration, par lequel il avait été à plein in-

• struit en la connaissance des choses naturelles, mômcment « de celles qui se font en l’air et au ciel, en prit non-scule- « ment grandeur et hautcsse de courage... mais apprit aussi « à chasser hors de soi et mettre sous ses pieds toule supcrs- € tition, crainte des signes célestes lesquelles apportent « grandes terreurs à ceux qui en ignorent les causes, et à

3S LES RÉVOLfTIONS DE LA PAROLE.

« ceux qui craignent les Dieux d’une frayeur éperdue, parce « qu’ils n’en ont aucune connaissance certaine (1). »

Platon fait dire à Socrate dans le Phèdre que « Périclcs l’a « emporté sur tous les orateurs pour avoir été le disciple « d’Anaxagore et que le philosophe lui avait enseigné entre « autres sciences, quelle sorte de discours était propre à faire « impression sur chacune des parties de l’âme. »

Je ne sais si la dialectique spiritualiste d’Anaxagore se pliait à ce point aux délicates analyses du cœur et des passions humaines ; mais Périclès, en scs doctes entretiens avec le René Descartes du v* siècle avant Jésus-Christ, puisa les solides connaissances indispensables à l’orateur ; s’accoutuma ù charger sa parole de méditation, à regarder les événements et les hommes d’un œil éclairé par la lumière interne; à supporter les coups de la fortune et ses faveurs, plus dangereuses que ses disgrâces, avec la sérénité d’un sage ; à aimer le peuple et à le respecter au point de ne le flatter jamais ; à contempler les lointains horizons et les lointaines perspectives, à y convier prudemment les hommes d’Athènes ; en un mot, Périclès, par la philosophie, apprit a élargir son âme, à la purifier, à la tenir dans une région saine, en sorte que, revêtu d’un pouvoir irrégulier et d’une autorité presque sans limites, il ne s’en servit que pour la grandeur nationale.

Sa naturelle majesté l’avait fait surnommer VOlympien. Mais ceux qui lui succédèrent, « n’ayant entre eux aucune « supériorité Lien marquée, et aspirant chacun de leur côté « au premier rang, commencèrent à flatter le peuple et sou- « mirent l’administration à ses caprices. » (Thuc.)

Ce furent les démagogues, et plus tard les tyrans, élèves des sophistes. — La philosopliie maintint donc la liberté grecque ; la sophistique la perdit. Les éclipses du droit tiennent, en effet, à un vice du cœur ou de l’entendement des nations. Pour conserver la liberté ou la reconquérir, il faut être

(1) Plut. d’Amyot.

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