L'EMPEREUR ITURBIDE
Dans la soirée d'un des premiers jours du mois d'octobre 1810, les fenêtres d'une vaste hacienda, située à environ quatre lieues de Yalladolid, sur la grande route de Mexico, étaient brillamment illuminées, et les lueurs qui s'en échappaient, formaient un joyeux contraste avec l'obscurité qui régnait aux alentours.
Dans les cours, des domestiques affairés allaient et venaient; dans les écuries on entendait les hennissements de nombreux chevaux qui broyaient bruyamment la paille de maïs dont les râteliers regorgeaient.
Tout dénotait les apparences d'une fête.
Effectivement fhaccndero donnait ce soir -là un grand festin. Dans l'une des salles du premier étage, autour d'une table largement servie, un grand nombre de convives étaient assis; la plupart étaient jeunes : au haut bout de la table sur un siège un peu plus élevé, se tenait le maître de la maison. Vingt-cinq ou vingt-six ans paraissait être Tâge de ce dernier; sa physionomie était intelligente et bienveillante : mais son front bombé vers les tempes, mais son teint brun, indice du sang créole qui circulait dans ses veines, révélait en même temps, la fermeté de caractère et la ténacité de résolution.
Son costume moitié civil, moitié militaire semblait indiquer qu'il appartenait à l'armée; deux attaches d'épaulettes venaient confirmer qu'il avait le grade d'alferez (lieutenant). Le dîner touchait à sa fin; aussi en raison de l'usage qui veut au Mexique que l'on ne boive qu'à la fin du repas, diverses boissons avaient remplacé les mets solides : les infusions au tamarin, à l'eau de rose, à la neige mixturée de canelle circulaient au choix des convives.
Ces derniers sous l'influence des épices et des libations étalent arrivés à ce degré d'expansion qui n'est pas encore Fivresse, mais qui en est voisin : des propos au hasard, de joyeuses plaisanteries s'échangeaient sans attendre les répliques. Au milieu cependant de ces
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conversations décousues, un sujet et un nom reyenaient souvent dans leur bouche : le sujet était la révolte récente contre les Espagnols; quant au nom, c'était celui d'un prêtre, obscur quelques semaines auparavant, et maintenant répété partout.
En effet Hidalgo, curé de Dolorès, venait de pousser pour la première fois le cri de l'indépendance aux oreilles des Mexicains étonnés : le retentissement de cet appel avait été immense, et les effets comparables à ceux de la foudre. Plusieurs régiments étaient passés à lui ; le peuple, les Indiens étaient accourus grossir sa subite armée : il avait pris le chemin de Mexico, son camp se trouvait maintenant à quelques lieues de Valladolid.
Les convives n'étaient pas dans une disposition d'esprit à envisager ce grave événement sous son côté sérieux; ils en faisaient un texte de plus de plaisanterie, et n'épargnaient pas leurs railleries à cet étrange curé qui s'improvisait général d'armée.
Bientôt l'entretien changea d'objet, et les toasts les plus animés vinrent faire diversion . Le maître de la maison cependant ne paraissait pas être à l'unisson de ses hôtes; son verre était lent à se vider, et sa physionomie gardait une expression presque sérieuse. Tout d'un coup il se leva, et, saisissant son verre placé en face de lui, s'écria :
— Seigneurs cayaliers, à la prospérité de l'Espagne, et à ranéantisscment des projets de ce prêtre sacrilège qui ne craint pas d'apporter le trouble dans sa patrie !
— Yive TEspagne et mort à Hidalgo I répondirent tous les convives en choquant bruyamment leurs verres contre le sien.
A peine étaient-ils rassis, et les échos de la salle retentissaient encore du bruit de ce dernier toast, qu'un domestique entra et s'approcha de l'hacendero.
— Qu'y a-t-il? fit celui-ci en se retournant.
— Seigneur, murmura le domestique à voix basse, un étranger demande à vous entretenir.
— Je suis avec mes hôtes, je ne saurais recevoir personne.
— Il se dit chargé auprès de vous d'une mission importante, — et le domestique ajouta encore quelques mots à r oreille de son maître.
L'hacendero, cédant à l'invitation, quitta son siège, et s'adressant à ses invités :
— Permettez, seigneurs cavaliers, que je vous laisse un moment : un messager me réclame au dehors.
Il sortit et descendit dans une salle du rez-dechaussée. Un homme s'y trouvait déjà; son sombrero qu'il tenait à la main laissait découverte une tête
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énergique, aux trait basanés et aux cheveux crépus; son manteau était rejeté sur Tépaule gauche, et à son côté pendait une large épée, semblable à celles dont les matadores font usage dans le cirque. Avant que l'hacendero eût ouvert la bouche, l'inconnu avait tiré d une des poches de ses calzoneras une lettre soigneusement scellée, et la lui avait remise.
Le jeune homme rompit le cachet avec empressement ; le papier déplié portait en tête un coq * imprimé au-dessus d'un cartouche noir. A mesure qu'il en prenait connaissance la stupéfaction se peignait sur son visage, ses yeux exprimaient le plus indicible étonnement; enfin relevant la tête, et s'adressant à l'étranger :
— Qu'est-ce que cela signifie? dit-il.
— Que de simple al ferez au régiment de Yalladolid, vous pouvez devenir général, répondit celui-ci.
— Jamais! c'est en vain qu'Hidalgo veut me séduire.
Le messager était un aide-de-camp du curé de Dolorès, et la lettre qu'il avait apportée contenait un brevet de général dans l'armée Indépendante .
^ ^ Les indépendants, au Mexique, avaient adopté pour signe de ralliement un coq, emblème de leur réveil à la liberté.
Mous avons entre les mains des proclamations, des lettres imprimées d'Hidalgo et de Morelos qui portent en tête un coq au milieu d'un cartouche noir.
— Réfléchissez, seigneur hacendero, ce ne saurait être votre dernière résolution.
— Toujours ! j'ai juré serment de fidélité à l'Espagne et j'abhorre les insurgés.
— Dites les indépendants; dites ceux qui veulent délivrer leur patrie d'un joug qui pèse depuis trois cents ans sur elle !
Le porteur du message qui semblait initié à tous les plans d'Hidalgo, déploya aux yeux du jeune officier une partie des idées de son chef : il lui représenta que ce mouvement n'était pas une simple insurrection , mais toute une Révolution ; que les créoles mexicains étaient intéressés à sa réussite, car elle devait leur donner une liberté que les Espagnols d'Europe, avides de domination, avaient confisquée à leur profit.
Il continua ainsi longtemps encore, s'efforçant sinon de gagner entièrement son interlocuteur, du moins de produire chez lui un commencement de persuasion. Tout fut inutile : au bout de Fentretien l'hacendero était aussi inébranlable dans sa résolution; ni l'offre séduisante d'un grade élevé, ni d'autres promesses adroitement jetées dans la conversation n'avaient pu ébranler son esprit.
— N'importe, fit l'étranger se disposant à se retirer, la justice de notre cause ne peut manquer de
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VOUS apparaître un jour j et quelque inébranlable que vous soyez dans le présent, l'avenir vous verra certainement parmi les nôtres.
— Non, jamais, je le jure.
— Ne parlez pas ainsi! Qui peut répondre de sa destinée ?
— Celle d'Augustin Iturbide sera toujours de servir fidèlement le roi d'Espagne et de combattre les insurgés partout où il les rencontrera.
Ces derniers mots terminèrent l'entretien; le messager d'Hidalgo sortit, et le jeune officier, rendu rêveur par cette scène, rejoignit ses convives.
D. Augustin Iturbide, que Bolivar devait dans la suite appeler le Napoléon de l'Amérique, que nous venons de voir refuser les offres d'Hidalgo, prolester si hautement de sa fidélité envers l'Espagne, qui cependant quelques années plus tard devait lui arracher définitivement la possession du Mexique, et donner ainsi un exemple éclatant de cette impuissance de l'homme à maîtriser sa destinée, vit le jour à Valladoliden 1784.
Sa famille était d'origine basque. Il fit d'assez bonnes études au séminaire de sa ville natale; à quinze ans il entra comme enseigne dans le régiment provincial de Yailadolid. Les officiers créoles qui servaient dans ces régiments ne recevaient point de solde: riionneur de servir dans l'armée espagnole leur en tenait lieu; il arrivait ainsi qu'ils avaient de nombreux loisirs, et que le service militaire, en temps de paix, n'était guère qu'une fiction. Ceci explique comment, dans les derniers mois de l'année 1810, Iturbide au lieu d'être à son régiment menait vie joyeuse dans ses terres, s'abandonnant en compagnie d'autres jeunes gens à la fougue des plaisirs.
Hidalgo, désireux d'avoir des officiers de l'armée régulière pour discipliner et aguerrir les masses confuses qui venaient se ranger sous ses drapeaux, tenta de le gagner à sa cause par l'offre d'un grade supérieur. Ou a vu de quelle manière il le refusa : était-ce par un motif de fidélité sincère envers la métropole ou par la croyance que le curé de Dolorès n'était qu'un perturbateur dont les plans devaient fatalement échouer? Nous ne saurions décider. Au reste, ce ne fut pas le seul refus qu'Hidalgo eut à essuyer de la part des créoles mexicains : la vanité de ces derniers était égale à leur ignorance; au lieu de chercher leur dignité dans l'indépendance, ils la cherchaient dans
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rassimilation exacte à leurs conquérants. Il arriva par ce défaut d'intelligence de leurs véritables intérêts qu'ils s'indignèrent alors autant que les Espagnols d'Europe de la tentative de ^ce prêtre héroïque.
Quelque temps après, Iturbide reçut l'ordre de rejoindre son régiment; son dédain pour les propositions d'Hidalgo était venu à la connaissance de ses chefs : ils l'en félicitèrent et lui firent l'accueil le plus aimable, le regardant comme un zélé défenseur de leur parti. C'est à cette époque que sa vie de soldat commence véritablement; on voit dès lors le jeune officier assister à toutes les batailles livrées aux indépendants. Il se bat pour la première fois au passage du mont de Las-Gruces; la valeur qu'il déploie dans cette rencontre lui vaut le grade de capitaine au régiment de Tula; il passe à l'armée du Nord pour servir sous les ordres de Garcia, et cet incident le préserve de la mort que Truxillo, son premier chef, reçut des insurgés. 11 gagna également ses autres grades sur le champ de bataille; nommé colonel du régiment de Colluya, il {disperse les forces de Rayon, de Tovas et du père Torrès; pour se mettre au niveau des autres chefs espagnols, il fait fusilier et pendre un grand nombre d'insurgés.
Avant ces diverses opérations il était accouru avec
le général Llano au secours de Yalladolid que Morelos assiégeait avec toute sou armée, et dont il dut renoncer à s'emparer faute d'une artillerie suffisante.
Il Tavait poursuivi dans sa retraite et s'était trouvé présent à cette fameuse bataille de Puauaran où les Espagnols, aidés par un fatal hasard, anéantirent les forces de l'ancien curé de Caracuaro K
Il obtint bientôt le commandement de l'armée du Nord, c'est-à-dire des quelques milJiers d'hommes cantonnés à Guanajuato, à Yalladolid, à Guadalajaro. Mais ce fut la dernière faveur de la fortune envers Iturbide attaché au parti espagnol : tandis qu'il occupait ce poste, un certain nombre de personnes influentes, à tort ou à raison, vinrent déposer contre lui au tribunal du vice-roi des plaintes de violence et de concussion. Apodaca examina cette affaire publiquement, il déclara son subordonné exempt de tous les reproches qu'on lui adressait : mais quelque temps après, — peut-être parce qu'il était personnellement convaincu de la réalité de ces griefs, — il lui enjoignit de se démettre de son commandement. Iturbide obéit, et, l'âme ulcérée de l'ingratitude des Espagnols, re-
1 Le 2 janvier 1814. —Deux divisions de l'armée de Morelos, trompées par l'obscurité de la nuit, s'entre -massacrèrent, et les Espagnols qui vinrent sur ces entrefaites, profitèrent de la confusion occasionnée par ce désastre.
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grettant peut-être son ancien refus aux offres de Hidalgo, il se retira dans son hacienda.
Ceci se passait en 1 816.
IJ/y resta quatre ans.
Au commencement de 1820 la révolte en faveur de l'indépendance était à peu près étouffée; eUe n'était représentée que par quelques chefs errants, fugitifs dans les montagnes , qui combattaient moins pour la liberté que pour soustraire leur tête à la vengeance des Espagnols. Au moment où ce vaste embrasement, qui mettait le Mexique depuis dix ans en conflagration, ne jetait plus que quelques faibles lueurs, un aliment nouveau, inattendu, vint le raviver : ce fut l'Europe qui le fournit.
Les mouvements intérieurs de l'Espagne à cette époque, les événements de Cadix et de l'ile de Léon en furent la cause et le signal.
NPar une étrange aberration, les Cortès, chargées u pouvoir exécutif, se montrèrent alors dans leurs rapports avec les colonies infatuées des mêmes idées despotiques que la monarchie qu'ils venaient de dépo-
ser; au lieu de leur accorder les libertés qu'exigeaient la justice et la prudence, elles prétendirent les maintenir sous le môme joug que par le passé,; Quelques mesures de rigueur vinrent même le resserrer. Les créoles mexicains dont les idées politiques commençaient à s'éveiller, mieux au fait de leurs véritables intérêts, instruits, par une lutte de dix ans à laquelle un grand nombre d'entre eux avait pris part, de leur force et de leur courage , se demandèrent pourquoi ils ne jouiraient pas des mômes libertés, des mômes privilèges que les Espagnols d'Europe. La distinction de droits que ceux-ci prétendaient établir révolta unanimement tout le monde. La révolution devint toute morale; elle eut pour auxiliaires, non des bandes, ni des guerrillas, mais l'opinion de tout le pays; et les Espagnols de la métropole, relativement en nombre exigu, demeurèrent isolés. Parmi ces derniers, un grand nombre se rallièrent au sentiment général. Il est plus facile d'imaginer que de décrire la confusion d'idées dont le Mexique fut alors le théâtre.
Le vice-roi et son conseil effrayés de l'état des esprits avaient dû mettre en vigueur quelques articles de la constitution de 1820; mais ces concessions arrachées plutôt qu'obtenues des gouvernants, et qui n'étaient déterminées par aucun contrat réciproque, ne
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satisfaisaient pas'encore les gouvernés, et véritablement ne formaient pas un état de choses définitif.
C'était ce dernier point que chacun souhaitait, et sur lequel en même temps chacun différait : la rénovation était désirée partout avec la même ardeur, mais la forme qu'elle devait revêtir changeait selon les partis.
Parmi les Européens et leurs adhérents, un assez grand nombre voulait qu'on adoptât la constitution espagnole. Ils réussirent jusqu'à un certain point à réaliser leurs vues; mais le système de cette constitution était mal compris, et la manière m^olle dont elle était exécutée annonçait que son règne serait de courte durée. Il y avait des gens qui pensaient que ce système devait éprouver quelques modifications , et que la constitution formée par les Certes de Cadix ne pouvait convenir à la nouvclfe Espagne. Il y en avait d'autres qui soupiraient après l'ancien gouvernement absolu, comme la meilleure garantie de la conservation des emplois lucratifs qu'ils exerçaient d'une manière despotique. Les classes privilégiées et puissantes se partageaient entre ces différents partis, s' attachant à l'un ou à l'autre, d'après l'étendue de leurs connaissances politiques, ou la perspective d'élévation qui s'offrait à leur imagination ! Les créoles voulaient l'indépendance, mais
ils ne s'accordaient pas sur la manière de l'établir, et encore moins sur la forme de gouYcrnement qu'on devait adopter : sur le premier point, beaucoup étaient d'avis qu'il fallait d'abord exterminer tous les Européens et confisquer leurs biens. Les moins sanguinaires se seraient contentés de les bannir du pajs, ce qui devait réduire des milliers de famille à la plus affreuse misère.
Le parti modéré se bornait à proposer de les exclure de tous les emplois publics, et de les faire descendre à la condition dans laquelle ils avaient maintebu les indigènes durant trois siècles. Quant à la forme du gouvernement, un parti voulait une monarchie tempérée par la constitution espaguole, ou une autre quelconque; un second parti penchait pour une république fédérative, un troisième pour la république une et indivisible; et les partisans de chaque système, remplis d'enthousiasme, brûlaient d'impatience de travailler à l'accomplissement de leurs différents projets.
Iturbide n'était pas demeuré étranger à ce mouvement des esprits.
Quatre ans de retraite dans son hacienda avaient opéré une révolution dans ses idées; il se montrait maintenant aussi partisan des opinions nouvelles qu'il en était éloigné jadis : ce retour de sentiments n'avait
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point pour motif l'ingratitude dont les Espagnols avaient payé ses services; une intelligence plus lucide des véritables intérêts de sa patrie lui avait révélé combien elle trouverait de sources de grandeur et de prospérité dans la liberté. Mais avec un tact exquis il comprit en même temps qu'il fallait avant tout d'abord apaiser le tumulte des esprits; que la conciliation en était le seul moyen, et que la fusion de ces idées diverses ramènerait seule l'ordre : en un mot il avait déjà à l'état de conception son fameux programme d'Iguala.
Sentant qu'il a besoin pour faire prévaloir ses projets d'une certaine autorité, de certains moyens d'action, il n'hésite pas pour se les procurer à employer la dissimulation. Il va trouver le vice-roi, et, lui donnant le change sur ses opinions nouvelles, l'assure de sa fidélité inébranlable, le prie de le compter toujours au nombre des plus chaleureux partisans de l'Espagne .
Le vice- roi est trompé, le réintègre dans le service actif, lui rend son ancien régiment de Colluya, où il doit trouver ses premiers auxiliaires, et lui commande enfin d'aller donner la chasse à Guerrero, un des derniers chefs de l'insurrection de 1810, qui occupait alors les montagnes du sud. Iturbidc sort de Mexico à la tète de son régiment le IC no-
vembre 1820 : on verra bientôt avec quel titre et dans quelles circonstances il devait y rentrer.
Guerrero, contre lequel le vice-roi envoyait Iturbide, qui plus tard devait être président de la république, et finir d'une manière si tragique, était un des derniers de ces chefs, improvisés par la révolution delSIOj dans sa jeunesse il avait été bouvier j comme tant d'autres ce grand événement l'entraîna : il se jeta parmi les indépendants. Il avait paru et s'était distingué dans presque tous les combats qu'ils livrèrent. En dernier lieu, lorsque l'héroïque Mina avait été fusillé et que les Espagnols, stimulés par cet avantage avaient redoublé d'ardeur pour écraser les restes de Findépendance, il s'était jeté dans les montagnes du sud, non loin des plages brûlantes de l'océan Pacifique; avait ramassé là quelques hommes dispersés, et continuait de résister avec succès à toutes les attaques dirigées contre lui.
Cette résistance avec des moyens si disproportionnés avait été la source d'une foule d'actions extraordinaires ; une entre autres qui s'était accomplie dans
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les défllés de la Misteca avait rendu son nom populaire. Dans une marche nocturne, Guerrero, k la tête de cent quarante Indiens seulement, hommes à moitié nus, au corps cuivré, n'ayant pour armes que des couteaux emmanchés dans de longs bâtons, débouchait sur le sommet d'un plateau escarpé; tout à coup il aperçoit au bas de cette position des lueurs qui se détachent en sillons rougeâtres au milieu des ténèbres. Étonné, il donne à un de ses hommes l'ordre d'aller en reconnaître la cause. L'Indien, protégé par l'obscurité, se glisse comme une bête fauve jusqu'à la base de la montagne; puis au bout de quelques instants, il remonte annoncer à son chef que ces lueurs proviennent d'un campement espagnol, dressé en cet endroit pour toute la nuit. Guerrero qui comprend que l'ennemi ne se doute pas de son voisinage, ne balance pas à tenter un de ces hardis coups de main qui lui sont familiers; il fait rapidement ses dispositions et descend en silence. Les royalistes qui ne comptaient pas moins de quinze cents hommes, et ne redoutaient aucune attaque immédiate, n'avaient pris aucune des précautions usitées en pareil cas : aucune de leurs sentinelles ne veillait aux alentours.
Guerrero et ses Indiens pénètrent jusqu'au milieu du camp endormi sans éveiller un seul soldat, étei-
Ii6 LES RÉVOLUTIONS DU MEXIQUE.
gnent les feux qui brûlent encore, puis envahissent les tentes en poussant des cris formidables. Les Espagnols réveillés en sursaut, glacés d'effroi par ces cris qui semblent moins appartenir à des hommes qu'à des bêtes sauvages, ignorant à quel nombre d'ennemis ils ont affaire, se dispersent dans toutes les directions ou luttent au milieu des ténèbres, d'une main mal assurée. Plusieurs sont égorgés. Guerrero et sa bande en possession d'un camp abondamment fourni sans avoir perdu un seul des leurs, font un immense butin, et au point du jour remontent sur leurs hauteurs chargés de dépouilles.
Tel était l'homme contre lequel on envoyait Iturbide. Mais celui-ci, comprenant de quel appui pouvait être pour ses projets un auxiliaire de cette trempe, était bien éloigné de suivre les ordres du vice-roi. A peine sorti de Mexico, il expose ses idées aux officiers de son régiment qui s'y rallient avec enthousiasme, et les soldats suivent bientôt cet exemple. Poursuivant sa route vers le sud, il réunit à lui quelques autres corps disséminés dans divers cantonnements, et quand il arrive à Dula, il compte déjà 2,430 hommes. Il fait demander une entrevue secrète à Guerrero qui s'y rend : le chef de bande séduit par ses idées et par son éloquence se joint à ? lui avec ses guerrillas . \
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Tous deux se rendent à Iguala^, et le 20 février 1 821 Iturbide levant le masque, promulgue dans cette ville son fameux programme, connu sous le nom de plan d'Iguala qui doit enfin résoudre ce problème de Findépendance dont depuis dix ans la Nouvelle-Espagne, baignée de sang, cherche en vain la solution. Avant de le publier il l'avait communiqué en secret aux principaux chefs indépendants, et avait reçu d'eux la promesse de l'appuyer.
A peine ce programme est-il connu que toutes les opinions s'y attachent comme au moyen terme qui doit les concilier: leur unanimité prouve l'excellence et l'opportunité de l'idée d'Iturbide. Son nom se trouve enveloppé d'une immense popularité, et l'épithète de conciliateur lui est prodiguée par tous. Bientôt cependant le mouvement en sa faveur devient général; un grand nombre de villes donnent leur adhésion au plan d'Iguala : le colonel Bustamente soulève pour son compte Guanajuto; le général espagnol Celestino Negrette passe à lui; YicenteFiliziola et Collados insurgent Zitaquaro. Au milieu de ces événements, son armée se grossit considérable-
1 Le plan d'Iguala, — plan essentiellement de conciliation et qui dénote dans Iturbide, une véritable capacité d'homme d'état, — était divisé en vingt-quatre articles. Les principaux prononçaient l'affranchissement de la Nouvelle-Espagne sous Ferdinand VU, ou tout autre membre de la famille royale qui de-
meut; il lui donne le nom d'armée des Trois 'Garanties, — l'union, l'indépendance, la religion, bases elles-mêmes du plan d'Iguala.
Espérant que le vice-roi devait être ébranlé par l'unanimité de ces mouvements, Iturbide lui proposa de sanctionner son programme de conciliation; Apodaca n'y répondit que par la mise à prix de sa tête et par une amnistie pour tous les insurgés; il se hâta enmême temps de rassembler toutes les forces royales pour les opposer à l'armée des Trois-Garanties qui s'avançait avec son chef sur la capitale.
Le parti royaliste si puissant dans le Nouveau- Monde, quelques années auparavant, n'avait plus alors à son service que 5,500 hommes environ : encore étaient-ils mal intentionnés.
Au moment de partir ils se mutinèrent; le peuple se joignit à eux, et le résultat de cette sédition militaire fut la déposition d'Apodaca et l'élévation du maréchal Novella au commandement politique et militaire : la dernière heure de la domination espagnole était sonnée, puisqu'à la faiblesse ses défenseurs ajoutaient la désunion.
vait prendre alors le titre d'empereur. La nation mexicaine était indépendante, par ses lois et par sa constitution, de la métropole. — Tous les indigènes étaient aptes aux emplois publics.— Les députés devaient être élus dans la proportion de un sur cinquante mille habitants.
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Sur ces entrefaites arriva au Mexique le général O'Donojou, envoyé d'Espagne.
Le gouvernement de la'métropole qui ne connaissait point encore toute l'étendue de l'embrasement allumé par sa rigueur dans sa plus belle colonie, commençait déjà à se repentir de son inflexibilité et jugea prudent d'accorder aux créoles quelques concessions. Le général O'Donojou qui s'attendait à trouver l'autorité espagnole encore puissante dans le Nouveau-Monde, comprit en face de l'état actuel des choses^ combien étaient dérisoires les ordres dont il était porteur. Avisant que le seul moyen de conserver à Ferdinand VII la Nouvelle-Espagne était de donner aux concessions qu'il apportait des bases plus larges, il n'hésita pas à outrepasser ses pouvoirs : Iturbide était le seul chef avec lequel il pût traiter sans déroger à la dignité de son mandat, il lui fit proposer un arrangement basé sur le plan d'Iguala, sauf ratification des Cortès espagnoles.
Iturbide accepte : c'est la reconnaissance implicite de son programme. Le 2/i août un traité est signé à Cordova entre les deux généraux, par lequel Ferdinand VII est appelé au trône, à la condition de respecter fidèlement l'indépendance; en cas de refus de sa part le trône doit être offert à son frère D. Carlos, et en attendant l'élection du souverain, le pouvoir
exécutif est confié à un conseil de régence, espèce de junte provisoire composée de cinq membres. Iturbide est le premier, les trois autres sont ses créatures.
La junte tint sa première séance le 15 septembre 1821 : ses premières décisions furent de nommer le promoteur du programme d'Iguala généralissime de toutes les forces du nouyel État et grand amiral de la flotte mexicaine. Un article du traité de Cordova ouvrait les portes de Mexico à l'armée dçs Trois -Garanties que devaient évacuer alors les derniers restes des armées royalistes. Le 28 septembre, Iturbide, à la tète de 16,000 hommes, lit son entrée dans la capitale; le peuple se pressait avec enthousiasme sur les pas de son cheval; des monceaux de fleurs qui tombaient de chaque fenêtre jonchaient les rues où il passait, et les cris de libérateur étaient l'expression de l'ivresse populaire. Dans la nuit de cette journée, la junte dressa officiellement l'acte de l'indépendance, décerna de grands éloges à Iturbide dont l'habileté avait obtenu cet important résultat sans verser une goutte de sang, et lui accorda, à titre de récompense nationale, un million de piastres et vingt lieues carrées de terre.
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La fortune abandonnait tout à fait les Espagnols : peu de temps après le général O'Donojou, le seul membre du conseil de régence véritablement attaché aux intérêts de la métropole, mourut. Bientôt les députés nouvellement élus se réunirent; le congrès se déclara en permanence, et, de concert avec la junte, prit une part active dans les affaires du pays.
Suivant l'usage, la victoire ne tarda pas à amener la division parmi les vainqueurs : plusieurs partis se formèrent, entre autres le parti démocratique. Iturbide vit ces tendances avec effroi; les événements précédents et leur heureuse issue avaient élevé son ambition : il aurait pu jouer en ce moment dans sa patrie un rôle presque semblable à celui de Washington dans la sienne; ses efforts auraient peut-être contribué à établir un gouvernement fort et stable, mais la nature n'avait pas formé son âme assez désintéressée pour se dévouer au service de la chose publique sans autre salaire que le spectacle de sa prospérité. Cette couronne offerte tour à tour à tant de têtes commençait à éveiller en lui des idées de convoitise.
Une hostilité cachée, suite de cette différence de sentiments, ne tarda pas à se déclarer entre lui et une partie du congrès; la haute position qu'il occupait dans le gouvernement, avait éveillé déjà les inquiétudes de quelques députés. Ces dispositions ne tardèrent pas à se traduire en effets visibles : à tort ou à raison le congrès déposa trois des cinq membres de la régence; il ne laissa qu'Iturbide et un autre : celui-ci était son ennemi personnel. Dès lors la pensée d'un coup d'État pénétra dans l'esprit du promoteur du plan d'Iguala; il comprit que l'étendue de ses services arrêtait seule ses adversaires, et qu'ils n'hésiteraient plus lorsque le temps viendrait à en voiler le souvenir. Ses officiers d'ailleurs l'encourageaient dans ses idées ambitieuses; l'armée était à lui, et partout où il se montrait, le peuple le saluait d'acclamations enthousiastes.
Dans l'histoire de ces grands ambitieux qui ont aspiré à l'autorité suprême, il se rencontre toujours une assemblée, un sénat, un corps délibérant, qui fait la faute de les pousser dans une impasse où ils sont alors forcés de jouer le tout pour le tout. La fraction républicaine du congrès mexicain, commit cette maladresse : elle proposa une loi qui devait établir l'incompatibilité entre le pouvoir exécutif et un commandement militaire. Ceci était évidemment
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à l'adresse dlturbide, membre du Conseil de régence et généralissime des forces du nouvel Etat; tout annonçait que la loi allait passer; le choix entre son commandement militaire ou ses fonctions civiles allait être sa seule alternative. Il résolut de prévenir cette mesure désastreuse pour son ambition. Une circonstance qui lui parut d'heureux augure vint le confirmer dans ce projet : on apprit à cette époque à Mexico que les Certes espagnoles avaient refusé de sanctionner le traité de Cordova.
Les Mexicains devaient donc renoncer à la chimère d'un souverain étranger, incapable de comprendre leurs nouveaux intérêts ; ce refus des Certes était la continuation de la lutte avec l'Espagne : dans cette crise tous les citoyens ne devaient-ils pas se rallier autour de 1" homme de guerre qui avait déjà donné tant de preuves de courage et de prudence? Les créatures d'Iturbide dans l'armée, dans le congrès, tous ses partisans furent avertis de se tenir prêts à agir.
Le 18 mai 1822, au soir, de gros nuages noirs qui couraient dans un ciel bas, le vent qui soufflait par rafales, les éclairs qui fendaient les nues à intervalles
rapprochés, tous les symptômes enfin d'un orage \iolent et prochain avaient rendu les rues de Mexico désertes j les azoteas (terrasses) des maisons, où les habitants accablés de la chaleur du jour, Tiennent à cette heure respirer la fraîcheur de la soirée, étaient solitaires. Un grand nombre de soldats, sous la conduite d'un sergent du régiment de Goluya, nommé Pio Marcha, se répandirent alors au dehors en criant :
« Vive Augustin I", empereur du Mexique!! » A ce cri, d'autres soldats sortirent des casernes et vinrent seconder les premiers instruments de ce mouvement, la populace désœuvrée, les leperos se joignirent à eux : bientôt toute la ville retentit des mêmes clameurs; mais aux abords des maisons occupées par les députés républicains, elles prenaient un caractère particulier de menace.
Le lendemain 19, de grand matin le congrès est convoqué ; tous les députés ne s'y rendent pas : les partisans d'Iturbide qui ont le mot en cela, déclarent que le général doit venir à l'instant s'expliquer au sein de l'Assemblée, et ils lui dépêchent un message. Iturbide s'y rend acompagné de quelques officiers; la force armée et la populace étaient à leur poste. Aussitôt que sa voiture sort de son palais, d'immenses clameurs la saluent : des officiers subalternes,
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des soldats, des gens du peuple, comme saisis d'un enthousiasme subit, détachent les chevaux, s'attèlent à la Toiture qu'ils traînent jusqu'au palais National où le congrès tient ses séances.
Iturbide y pénètre avec une partie de son escorte.
Les échos retentissent des cris mille fois répétés : « Vive Augustin I", empereur du Mexique! »
Alors les députés, comme s'ils yoyaient dans le trouble et dans les rumeurs du peuple une éclatante manifestation de la volonté nationale, mettent aux voix la question de la royauté d'Iturbide.
Quatre-vingt-quatorze contre soixante-dix-sept se prononcent pour la royauté.
Iturbide rentre dans son palais accompagné des mêmes manifestations enthousiastes qui ont accueilli sa sortie. Cette scène est une copie du 18 brumaire : dès cet instant nous verrons Iturbide s'efforcer d'imiter Bonaparte dans tous ses actes.
Les provinces vinrent ajouter leurs adhésions au vote du congrès, et le 1" juillet 1822, le héros d'Iguala était couronné, avec une pompe inouïe, dans la cathédrale de Mexico !
Il est facile, à la fin des révolutions, quand les esprits lassés d'agitations, dégoûtés de mouvement, n'aspirent qu'au repos, d'asseoir un trône; mais au commencement, quand tout est en ébullition, que l'ivresse du changement est encore au fond des âmes, c'est impossible. Iturbide devait bientôt en faire l'épreuve .
A peine déclaré empereur, il avait institué le grand ordre de Guadalupé (espèce d'ordre de la Légiond'Honneur); il s'était formé une maison impériale à l'instar de celles des royautés de l'Europe : les courtisans affluaient dans son palais, en un mot il avait une cour.
Ces pompes, qui ne lui donnaient ni force ni solidité, absorbèrent une partie du trésor; le parti républicain un moment déconcerté ne tarda pas à relever la tête, fit de ce luxe un texte d'agression, et en persuada aisément l'inutilité à ceux qui payaient l'impôt. Quelques actes de violence, commandés par la situation, commencèrent à aliéner les esprits au nouvel empereur.
Il avait fait arrêter, au mépris de leur inviolabilité,
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plusieurs députés qui s'étaient trouvés en désaccord avec lui; par ses ordres un convoi de deux millions de piastres partant de Mexico pour la Havane avait été saisi, sous prétexte qu'il appartenait à des Espagnols. Divers ambitieux groupés autour de lui qu'il n'avait pu satisfaire, allèrent grossir cette portion de population toujours mécontente, toujours prompte dans ce pays au changement.
Cette versatilité dans les choses politiques est un des traits distinctifs des peuples de l'Amérique espagnole; la stabilité, suite du principe monarchique, est incompatible avec leur turbulence : aussi la république est-elle la forme de gouvernement qu'ils préfèrent, et que l'on voit établie maintenant partout chez eux. Cette forme s'adapte à leur inquiétude, et, si elle ne fait pas la félicité générale des citoyens, elle permet à un grand nombre d'entre eux les joies de l'ambition. Ces changements de pouvoirs, qui font la surprise des peuples européens, ne sont pour eux que des incidents ordinaires.
Le mécontentement que les Mexicains commençaient à laisser éclater envers Iturbide était moins causé par quelques illégalités que par la lassitude déjà d'une forme de gouvernement antipathique à leurs instincts.
De nouveaux tiraillements vinrent empirer la si-
tuation ; on oublia les services passés de celui qui occupait le pouvoir : le plan d'Tguala, le traité de Gordova trouvèrent d'amers contradicteurs.
A la fin d'octobre 1822, le nouveau souverain méditait un second coup d'Etat : il en était arrivé à ne plus pouvoir gouverner avec le congrès qui un peu plus de trois mois auparavant Tavait élevé à l'autorité suprême; le 30 octobre, à la suite d'un conseil secret, il le cassa et le remplaça par une junte de quarantecinq membres. Cette mesure apporta une nouvelle agitation dans les esprits, et la fatalité devait bientôt la changer en révolution.
Dans ce temps-là commandait à Yera-Cruz un jeune colonel nommé Santa Anna : il avait été un des premiers à se prononcer pour Iturbide qui, à son avènement à l'empire , l'avait comblé de bienfaits. Néanmoins il venait de commettre une grave insubordination qui appelait sur lui la sévérité des lois militaires : invité à se rendre à Mexico pour expliquer sa conduite, il y répondit en soulevant son régiment, et en proclamant la république. Les troupes qui se trouvaient cantonnées dans les environs de Yera-Cruz suivirent ce mouvement; un célèbre chef de bandes, Guadalupe Yittoria, qui n'avait pas reconnu l'élection du 22 juin, se joint avec ses guerrillos aux ijrononcés,
Iturbide envoie aussitôt le général Echavarri; ce-
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lui-ci bat d'abord les rebelles : cette sédition militaire va être étouffée, mais la fatalité veut qu'Echavarri se rende à une entrevue secrète que lui a fait demander Santa Anna : persuadé par Téloquence du jeune général, il passe de son côté. Le vainqueur embrasse la cause du vaincu.
Les trois généraux révoltés forment un triumvirat, publient la Convention de Casamata (1" février 1823) par laquelle l'élection de l'empereur est annulée , le Mexique déclaré en république , et le congrès , dissout illégalement, appelé à se réunir de nouveau !
Les auxiliaires leur arrivent de toutes parts : la province de Puebla imite celle de Vera-Cruz. Iturbide n'ose marcher en personne contre les révoltés : craignant de laisser la capitale en proie aux menées du parti républicain il reste, et se borne h envoyer d'autres généraux.
Il se passa alors des scènes étranges qui rappelèrent celles de la Rome de la décadence, quand ces empereurs d'un jour, élevés par le caprice des légions, voyaient se ranger du côté de leurs compétiteurs les troupes qu'ils envoyaient pour les combattre. Les généraux d'Iturbide, au moment de livrer bataille, appelés à grands cris par leurs anciens compagnons maintenant dans les rangs adversaires, ou-
bliaicnt leur devoir et embrassaient le parti des prononcés.
Iturbide sort enfin de Mexico , et s'avance à la rencontre de l'ennemi; mais l'esprit de faiblesse et d'indécision qui semble empreint dans tous ses actes depuis qu'il est empereur, vient le saisir : au lieu de combattre il négocie, il entre en pourparler avec les généraux révoltés. Ceux-ci, qui sentent que l'opinion publique est pour eux, ne consentent à une amnistie qu'à la condition qu'il rétablira immédiatement le congrès.
Cette demande fut accordée. Les concessions dans de pareilles circonstances sont fatales aux souverains : preuves de faiblesse elles suscitent de nouvelles exigences.
Cet empereur de six mois ne tarda pas à en acquérir Ja dure expérience. Le congrès auquel il rendait l'existence se déclara incontinent contre lui; les provinces adhéraient maintenant à la Convention de Casamata avec un empressement pareil à celui qu'elles manifestaient naguère en faveur de son élection; ses troupes, sentant qu'il n'y avait plus dans leur chef cette force morale dont les masses ont l'instinct désertaient son camp.
Iturbide, seul, sans appui, n'eut bientôt plus à sa disposition que cette dernière ressource des rois qui
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veulent sauver leur liberté et les suprêmes épaves de leur splendeur passée : Tabdication !
Le 20 mars 1 823, il se démet de la royauté ; le congrès lui accorde en retour la vie sauve, la garantie de ses biens et la faculté d'aller vivre en Italie avec une pension annuelle de 25,000 piastres (100,000 fr,).
Il inspirait désormais si peu de crainte qu'il obtint sans peine la permission de séjourner encore quelque temps à Mexico, pour mettre ordre à ses affaires avant son départ pour l'Europe.
Le 1 1 mai une garde d'honneur l'accompagna à Antigoa où l'attendait un brick qui devait le transporter à Livourne.
Un peu plus de trois mois après ces événements, par un jour de septembre où le soleil se plongeant dans la Méditerranée, faisaitmiroiter l'azur de ses eaux, où la radieuse transparence de l'atmosphère laissait distinguer quelques îles qui se détachaient en noir sur la ligne de l'horizon, comme des oiseaux marins au repos sur la vague, un homme se promenait sur une petite plage, à quelques lieues de Livourne.
Tl contemplait avidement l'immensité; ses yeux semblaient Youloir percer le voile de nuages bleuâtres qui se confondaient avec Tonde. Parfois il s'arrêtait, frappait le sable comme quelqu'un en lutte avec ses pensées, puis il reprenait sa marche et sa contemplation.
Ce promeneur, c'était l'ex-empereur du Mexique, maintenant le général Iturbide.
Une heureuse traversée l'avait conduit dans les États du grand-duc de Toscane; il avait choisi pour résidence une riante habitation sur les bords de la mer, non loin de Livourne.
Son existence, naguère absorbée par les soins de la politique S se partageait entre la composition de ses Mémoires où il expliquait et justifiait les actes de son éphémère royauté, et de longues promenades sur le rivage. Cette côte de la Toscane est presque voisine de Tile d'Elbe ; il aimait à perdre ses regards dans l'immensité de l'horizon comme pour tâcher d'apercevoir ce lieu d'exil qu'avait habité le héros avec lequel il se flattait d'avoir des points de ressemblance. Le hasard a quelques années d'intervalle, avait re-
1 11 parut à Londres en 1824, une traduction anglaise des Mémoires d'iturbide sous le titre. — A statement of some of the principal events in the piihlic life of Augustin Iturbide, wrilten by himself.
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légué deux empereurs dans ces parages. Cette nouvelle coïncidence de fortune devait exercer une irrésistible fascination sur l'esprit d' Iturbide; les analogies de destinée, qui motivaient cette vanité à se comparer avec Bonaparte , se continuaient même dans sa chute ; le hasard le portait précisément en face de l'île d'où son modèle, tombé une première fois comme lui , était sorti pour reconquérir son trône ! !
Dès lors la pensée d'un retour dans sa patrie s'éveilla dans son âme; des encouragements d'un autre genre vinrent fortifier cette pensée. Des amis, des partisans lui écrivirent du Mexique que les affaires de la nouvelle république allaient mal; que sa présence serait utile; que ses concitoyens un instant abusés ne manqueraient pas de l'acclamer de nouveau.
Il accueillait ces raisons spécieuses avec la crédulité du désir; bientôt le calme de sa retraite lui parut insupportable : il voulut visiter Rome, mais l'autorisation de voyager dans les États du Saint-Siège lui fut refusée. Il passa alors en Angleterre par la Suisse; il y fut bien reçu : durant son court règne il s'était montré favorable aux Anglais. Quelques hommes d'État de ce pays auxquels il communiqua son dessein, l'approuvèrent avec une complaisance qui n'é-
tait peut-être pas exempte d'une arrière-pensée d'intérêt; ils ajoutèrent môme quelques avis de conduite dans le cas où il viendrait à rétablir son autorité au Mexique.
Ces encouragements achevèrent de dissiper les dernières indécisions d'Iturbide; il s'occupa activement des apprêts de son départ : le 4 mai 182i, accompagné d'une petite suite, il s'embarqua à Londres, sur le brigantîn le Spring, avec cette confiance de l'ambition qui croit déjà saisir ce qu'elle espère!
Le congrès mexicain avait eu connaissance du départ de Livourne; l'interprétant comme l'indice d'un prochain retour . de Tempereur déchu il avait lancé contre lui, le 8 avril 1824 un décret qui le mettait hors la loi, et autorisait son exécution immédiate dans le cas où il toucherait le territoire de la répubUque.
En quittant l'Europe, Iturbide ignorait cette mesure qui suspendait la peine capitale sur sa tête.
Le U juillet, le Spring remonta la rivière de Santander, dans le golfe du Mexique, et jeta l'ancre
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devant Soto-la-Marina^, où sepi ans auparavant Mina lui aussi avait opéré son débarquement.
La destinée faisait de cette coïncidence un présage .
Dans la suite d'Iturbide se trouvait un Polonais, appelé Benesky, qu'il avait attaché à sa personne en qualité d'aide -de -camp. Pour ne pas éveiller les soupçons, ce dernier fut le seul qui descendit d'abord à terre : il avait mission de se rendre auprès du général La Garza, commandant de la province, et de lui demander une autorisation officielle de débarquement pour lui et ses compagnons avec lesquels il venait fonder une colonie.
Telles étaient les instructions qu'il avait reçues d'Iturbide; Benesky, on ne sait trop pourquoi, ne les suivit pas à la lettre, car, dans son entrevue avec La Garza, il lui déclara la présence de l'ex-empereur à bord du Spring.
A cette nouvelle, le général ne manifesta aucun étonnement; il accorda Tautorisation de débarquement avec une facilité qui aurait dû éveiller le soupçon, et Benesky revint bientôt abord.
Encouragé par ce premier succès, Iturbide se hâta de descendre à son tour sous un déguisement, accom-
1 Soto-la-Mariiia est le chef-lieu de l'état ou de la province de Tauraalipas.
pagQé de deux domestiques. Il venait à peine d'entrer à Soto-la-Marina, que plusieurs individus s'approchèrent de lui : l'un d'eux parut le considérer attentivement, puis il s'écria à haute voix :
— Voilà V ex-empereur Iturhide !
— A mort le tyran! répondirent les autres; ces derniers étaient des agents de La Garza qui avait ainsi attiré sa proie.
La populace s'amasse, étonnée, sans prendre parti pour ou contre Iturbide; et, avant que celui-ci ait eu le temps de revenir de sa surprise, il se voit entouré, saisi, traîné à la prison de Soto-la-Marina. Il y était déjà depuis quelques instants, ne sachant s'il devait attribuer cet événement à la fatalité ou à la trahison , lorsqu'un alcade se présente devant lui : envoyé par La Garza, il lui lit le terrible décret du 8 avril qui le met hors la loi, et ajoute qu'il n'a plus que trois heures à vivre!! Iturbide, nous l'avons dit, n'avait point connaissance de cette mesure qui livrait d'avance sa tète à la peine capitale ; il reçut le coup avec sangfroid, et déclara que venu seul avec sa famille, il n'apportait aucune disposition hostile contre la république. Il demanda à entretenir La Garza; celui-ci s'y refusa : alors il lui fit remettre une lettre, où il avait exposé les motifs de sa conduite, avec prière de l'envoyer au congrès de ïaumalipas!
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Dans cette catastrophe soudaine de son ambition , une pensée de religion \int à son âme, il demanda qu'on permît à son chapelain, resté à bord du Sprint)^ de lui rendre les derniers secours de son ministère.
LaGarza, ému de compassion à Taspect de cette vicissitude de fortune, effrayé peut-être de la responsabilité qui allait peser sur lui par l'exécution d'un tel condamné, la suspendit. En ce moment le congrès siégeait à Padilla : il lui rendit compte de sa capture, et résolut d'y conduire son prisonnier. 11 vint prendre Iturbide avec un corps de troupe, et Ton se mit en marche pour cette dernière ville. Durant le trajet, il voulut rendre un honneur à cet empereur déchu qu'il traînait prisonnier au-devant d'une menace de mort : il lui remit le commandement des soldats qui le gardaient.
L'annonce de la prise dlturbide avait jeté le congrès dans un trouble étrange; les termes du décret étaient précis ; c'était une décision de mort qu'il fallait prononcer. Les députés, effrayés par le nom, les antécédents, les services rendus de celui qu'ils devaient juger, cherchèrent dans la fuite un moyen d'échapper à cette responsabilité. Six seulement, moins accessibles à la crainte des conséquences, ou plus attachés à ce qu'ils croyaient être leur devoir restèrent.
Avertis que le prisonnier va leur être amené, ils s'érigent en tribunal, et, avant qu'il soit venu, ils décident son exécution immédiate. Ils étaient encore dans la salle des délibérations* lorsque La Garza entra avec Iturbide î
Il y eut d'abord un moment de stupeur parmi les députés; cependant ils se remettent bientôt, et, au milieu d'un silence pénible, celui qui fait l'office de président se lève, donne lecture du décret et de leur jugement qui en est la suite. On eut alors le spectacle lamentable d'un souverain, yenu avec la perspective d'un trône, réduit à la pitié d'un subalterne implorant pour sa vie. La Garza fait valoir avec chaleur qu'à son départ de l'Angleterre, l'ex-empereur ignorait la loi de proscription lancée contre lui, et qu'il ne revient pas dans sa patrie apporter la guerre civile.
Iturbide ajoute à son tour quelques paroles qui expliquent sa conduite et ses desseins !
Le congrès reste inflexible et maintient la fatale sentence!
iDans la suite on plaça au milieu de cette salle laleltre encadrée d'iturbide, où il expliquait au congrès les motifs de sa conduite. — Cette salle du congrès de Taumalipas était appelée à la célébrité : après avoir été le théâtre de la condamnation à mort d'un empereur, un général illustre, Terran, se fit brûler la cervelle dans son enceinte, à la suite de circonstances trop longues à rapporter ici.
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A six heures du soir, Iturbide lui-même prévint le détachement qui le gardait que l'heure de l'exécution était venue. En marchant, il dit aux soldats de l'escorte :
— Au revoir! Je vais donner la dernière scène au monde!!
11 tourna les yeux de tous côtés et demanda où était le lieu du supplice. Arrivé à l'endroit désigné, il confia au prêtre qui ne lavaitpas abandonné le rosaire qui pendait à son cou pour qu'on le remît à son fils aîné, et une lettre pour sa femme. Il voulut qu'on distribuât à la troupe qui assistait à l'exécution trois onces d'or qu'il avait dans sa bourse, et s'adressant à la foule quelque peu émue, il s'écria d'une voix ferme et mâle qui put être entendue de toute la place :
« — Mexicains ! au moment même de mourir, je vous recommande l'amour de la patrie, l'observance de notre sainte religion : c'est elle qui doit vous conduire à la gloire ; je meurs pour être venu à votre aidej et je meurs content parce que je meurs parmi vous !
« Je meurs avec honneur et non comme un traître; je ne laisserai pas cette tache à mes enfants et à la postérité !
« Non, je ne suis pas un traître ! Gardez la subordination et prêtez obéissance à vos chefs ! en exécutant leurs ordres vous accomplissez la volonté de Dieu !
Mes paroles ne sont pas inspirées par la vanité : je suis loin d'en avoir, adieu!!! »
Puis il commanda à l'adjudant Castillo de faire feu. Celui-ci obéit, et il tomba frappé de plusieurs balles.
On l'enterra obscurément dans le cimetière de Padilla.
La nouvelle de la mort de celui qui avait proclamé Findépendance de sa patrie, dont l'habileté et la sagesse avaient mis fin à une guerre sanglante de dix ans, fut accueillie avec d'immenses transports de joie dans tout le Mexique : à en voir les manifestations, on eût dit que la terre venait d'être purgée de quelque infâme criminel K
Les congrès des autres provinces envoyèrent à celui de Taumalipas des éloges et des remercîments. Le gouvernement accorda à La Garza-le grade de général de division, tout en le blâmant de son hésitation première.
1 En 1833, sous la présidence du général Bustamente, et sur sa proposition, la mémoire d'Iturbide fut réhabilitée, et ses restes mortels transportés dans l'église de Gorpo Santo de Mexico.
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Ainsi finit cet homme. Il n'a laissé ni le
nom ni la célébrité de Washington et de Bolivar; peut-être parce qu'il a manqué de cette qualité si nécessaire à ceux qui se posent en régénérateurs des peuples : le désintéressement. Sa mémoire a souffert de cette ambition suprême qui a abouti à ce que l'histoire pardonne le moins, à une chute!!!
LE
LE
Le chemin qui conduit de Yera-Cruz à Mexico longe en commençant les bords de la mer, et traverse une plage qui s'arrondit gracieusement autour d'une petite baie aux vagues azurées. Les flots en déferlant circulairement imitent le murmure des grands arbres; ce chemin se perd ensuite dans une vaste forêt dont à leur tour les arbres imitent le murmure des flots, ou plutôt le bruit de celte forôt s'alterne avec le bruit de la mer. Le voyageur qui s'enfonce sous ces voûtes de verdure prête l'oreille avec enchantement à cette double harmonie et s'a-
176 LES HÉVOLUTIONS du MEXIQUE.
bandonne aux cahots de la voiture, à l'allure de son cheval ou au balancement de sa litière. De temps à autre apparaît à travers les fourrés épais, la croupe luisante d'une génisse, ou la tête d'un taureau à moitié sauvage qui montre son muffle humide, et s'enfuit bientôt en broyant les lataniers aux palmes vertes, en faisant gémir sous ses pieds les lianes entrelacées. Si le voyageur demande à son guide à qui appartiennent ces troupeaux en si bon état, le guide lui répondra qu'ils viennent de l'hacienda (métairie) de Manga de Clavo, et que l'hacienda de Manga de Clavo appartient au général Santa Anna.
C'est au sein de cette habitation que l'homme qui depuis 1821 a attaché son nom à toutes les révolutions du Mexique, qui en a été le prétexte ou l'instrument, qui tour à tour victorieux et vaincu, rassasié de renommée et de bruit, fatigué de la vie des camps ou de l'administration pacifique vient se reposer de la défaite ou de la victoire; c'est là qu'il vient mûrir de nouveaux plans, qu'il remplace ses antipathies politiques par des amitiés personnelles; qu'il vient méditer de renverser ceux qu'il a élevés, d'élever ceux qu'il a renversés. C'est là que pendant des années entières il vit inconnu, oublié jusqu'au moment où sans transition, à l'étonncment général, son cri de guerre retentit de nouveau à l'extrémité de la république.
Comment peindre ce caractère versatile, remuant, inquiet ? Comment décrire cet homme n'aspirant qu'à l'impossible, dégoûté de la réalité, victorieux après une défaite, vaincu après une victoire, jouant sa vie, sa fortune avec autant d'indifférence qu'il expose celle des autres, versant le sang sans être cruel j connaissant assez ses compatriotes pour jouer impunément ce jeu téméraire, et les asservissant parce qu'il les connaît? Santa Anna est né dans l'état de Yera- Cruz dont il a été longtemps commandant et gouverneur, et dont il est l'idole et la gloire. Il doit avoir aujourd'hui de quarante-cinq à quarante-six ans * ; sa taille est élevée, la maturité de l'âge ne l'a pas encore épaissie ; son teint est pâle : ses grands yeux noirs, ses cheveux bouclant sur un front élevé, impriment à sa personne un air de distinction que ne dément pas une élocution facile et abondante, particulière du reste à tous ceux qui parlent cette belle langue espagnole si harmonieuse et si riche. Il joint à cette éloquence naturelle, l'art de connaître mieux que qui que ce soit, le ressort qull faut pour presser la fibre qu'il faut attaquer dans le cœur^de ses concitoyens, et il règle sa conduite sur cette connaissance.
* Gabriel Ferry écrivait ceci en 1840.
Il apparaît pour la première fois en 1821 dans rhistoire du Mexique. A cette époque de sa première jeunesse, il commandait un corps d'insurgés à la tête desquels il s'empare de Vera-Cruz dont il est nommé gouverneur.
Favori de l'empereur Iturbide qu'il avait soutenu de tout son pouvoir, il est cité à comparaître devant lui pour rendre compte d'une insubordination grave. Blessé d'une destitution méritée, mais qu'il n'attendait pas, il revient dans la place qu'il commandait, harangue ses troupes, se soulève contre l'autorité impériale, et déclare le Mexique république indépendante.
Un général envoyé contre lui pour châtier sa rébellion se joint à luij les villes de Oajaca, de Guadalajara^ de Onentaro, de San Luis Potosi, de Puebla se soulèvent également, et peu de mois se sont à peine écoulés depuis l'audacieux défi de Santa Anna que l'empereur Iturbide est renversé du trône.
Quelque temps après l'installation de la nouvelle république dont le général Santa Anna avait été le
premier champion, il se soulève aussi le premier contre l'autorité du congrès.
En 1828, il est encore gouverneur de Vera-Cruz: un complot éclate à Mexico, on le croit un des complices et le congrès le rappelle de son commandement. Le congrès ne devait pas être plus obéi que l'empereur Iturbide. Loin de se démettre de son autorité qui ne s'étendait qu'à la ville de Yera-Cruz, Santa Anna, par un de ces coups d'audace qui lui sont familiers, usurpe le commandement de la province entière, rassemble ses fidèles Veracrusanos , bat les troupes qu'on lui oppose, et s'avance jusqu'au fort de Perote dont il s'empare. Un décret du sénat déclare Santa Anna hors la loi, et de nouvelles troupes sont envoyées contre lui. Poussant la modération jusqu'à ne pas déclarer le sénat hors la loi, il va commencer alors une de ces campagnes d'escarmouche dans lesquelles la spontanéité et la brusquerie de ses mouvements le rendent si redoutable; une de ces campagnes de marche et de contre-marches, où la guerre se fait à la manière des Arabes ou des Indiens d'Amérique, par ruse, par surprise, et qui tiennent à la fois de la guerre et de la chasse. A la tête de ses soldats de la Tierra-Caliente^ noircis par le soleil de leur pays, dont le corps a la couleur et la dureté du bronze florentin, sur lequel les maringouins ne peuvent plus
mordre, et la fièvre jaune n'a plus de prise, et qui, après une marche de douze heures au milieu des ré- Ycrbérations d'un soleil brûlant qui calcinerait les entrailles d'un Européen, fument une cigarette en gaise de repas; c'est avec de tels hommes qu'il commence sa campagne. Là, le costume du général et de l'officier est remplacé par l'habillement de voyageur : une veste avec des attaches d'épaulettes, un grand chapeau de vigogne, une manga bleue ou violette, de larges bottes de cheval, de longs éperons battus par le fourreau d'un sabre droit, tel est le costume de Santa Anna et de son état-major. L'officier qui marche à côté du général, l'officier porteur de ces longues moustaches rouges qui lui donnent fair d'un hulan, c'est le colonel Arista, le bras droit de Santa Anna, son confident, l'éternel compagnon de ses dangers, et celui qui, dans certaines comédies, lui donne la réplique. C'est ce que les Mexicains appellent hombre de cahallo (homme de cheval) ce qui veut dire que dans une mêlée pour éviter un coup de lance, il se couchera sous le ventre de son cheval et passera outre ; ce qui veut dire qu'il ramassera son épée au plus rapide galop, et que debout sur ses étriers il jettera rudement sur le flanc un taureau furieux. Les troupes opposées à Santa Anna sont des hommes de la zone froide ou tempérée qui, dans cette poursuite.
sèmeront la route des cada\res des leurs que la soif au,ra cousumés !
Santa Anna abandonne d'abord le fort de Perote, se dirige à l'est du côté de Téhuacan, arrive à Oajaca et se fortifie dans les faubourgs de cette dernière \ille. Mais débusqué par des forces supérieures aux siennes, il se replie sur l'intérieur de la cité, et de rue en rue, de maison en maison, de terrasse en terrasse, il s'enferme lui et les siens dans le couvent de SantO'BomiriQO,
Cet édifice, comme à peu près tous ceux du même genre, est protégé par de hautes et solides murailles, crénelées, défendues par une porte massive, et plus encore par la sainteté de sa destination. Alors on procède, non pas au siège, car on n'oserait ni miner ni saper, ni canonner le pieux édifice, mais on va tâcher de réduire par la faim et les privations les hommes que nous avons dépeints plus haut.
Le siège sera long. Santa Anna sait à qui il a aCTaire, aussi sans souci du lendemain, ne pensant qu'à la fatigue du moment, il choisit Tendroit le plus frais du couvent pour aller faire sa sieste; après,
182 LES RÉVOLUTIOxNS DU MEXIQUE.
il avisera aux moyens de défense. Les assiégeants sont moins tranquilles, mais ils doivent aussi de leur côté faire la sieste, prendre leur chocolat et se reposer, car la nuit est venue. Les Indiens n'attaquent jamais leurs ennemis la nuit, les Mexicains font comme les Indiens.
Le jour revient, la fusillade commence, mais plus meurtrière pour les assiégeants, et les murailles qui protègent les assiégés que pour ces derniers; puis la nuit succède au jour une fois encore, et le lendemain les troupes du gouvernement ont le désappointement d'entendre les mugissements et les bêlements des troupeaux se mêler aux hennissements des chevaux bridés et sellés dans la grande cour de Santo-Domingo : le corps fumant de ces animaux, leurs flancs haletants attestent qu'ils ont fait une course longue et rapide.
Santa Anna et ses soldats ont des vivres pour plusieurs jours.
Au moment où les assiégeants les croient occupés à se réjouir de leur succès, les portes du couvent s'ouvrent subitement, comme aux jours de fête et de procession solennelle , mais au lieu des bannières religieuses, ce senties banderolles rouges des lanciers, et les manteaux jaunes des dragons qu'on voit flotter, en même temps les clochers au lieu de retentir des
sons joyeux des cloches laissent échapper de leurs meurtrières une grêle de balles. Les assiégeants surpris, sont battus, repoussés, tandis qu'un détachement de la garnison de Santo-Domiugo \a s'emparer à leurs yeux d'un couyent yoisin et s'y installe.
Le chef qui commande les soldats du gouyernement s'aperçoit de la faute qu'il a commise en dédaignant d'occuper ce couyent, du haut des clochers duquel il aurait pu inquiéter les assiégés, se promet à la première occasion de réparer son imprudence, et prend judicieusement une autre position, car il se trouve maintenant entre deux feux. Plusieurs jours se passent comme les premiers entre la sieste, la fusillade, les sorties, pendant lesquels Santa Anna attend un de ces heureux hasards qui l'ont toujours ^i meryeilleusement servi, que la Proyidence semble lui réserver, et pendant lesquels le chef des assiégeants avise aux moyens de s'emparer de ce couvent qu'il ambitionne.
Tout d'un coup il aperçoit que les clochers sont garnis de nouveau, non pas de cette incommode artillerie, ni de ces soldats si prompts à fusiller ses hommes, mais bien des premiers habitants dont les grandes robes et les capuchons noirs tranchent sur la blancheur des tours, et qui sonnent à tour de bras comme pour célébrer la délivrance de la maison
sainte. Un moine plus grand que les autres de toute la tête semble y mettre le plus d'ardeur : son large capuchon laisse découvrir une paire de longues moustaches d'un blond ardent, mais cette particularité n'est \isible que pour ceux placés près de lui.
Les troupes du gouyernement font attention à ce spectacle et le chef s'écrie ayec enthousiasme :
— Adelunte muchachosl emparons-nous à notre tour de ce couvent d'où nous pourrons faire tant de mal à nos ennemis, et qu'un régiment aille l'occuper!
L'ordre est exécuté; un régiment s'avance, l'arme au bras, quand tout à coup les moines laissent tomber leurs capuchons et leurs frocs, les habits rouges reparaissent à la place et font pleuvoir sur lui une grêle de balles, tandis que les clochers de Santo-Domingo, également couronnés de soldats, soutiennent la fusillade; les projectiles se croisent sur le régiment surpris, le déciment , l'éclaircissent , avant que ces malheureux, surpris, soient revenus de leur étonnement.
Cependant la position devient critique pour Santa Anna; les vivres ne manquent pas, mais les finances s'épuisent; Arista, qu'on a reconnu dans ce moine aux grandes moustaches, a été par son ordre mettre
à contribution les mines d'argent Yoisines, mais au lieu de piastres et de lingots, pour ne pas se présenter devant son général les mains \ides, il n'a ramené que le directeur des mines qui proteste avec vérité que l'argent manque tout à fait, et Santa Anna retombe dans ses perplexités.
Tout d'un coup une grande rumeur se fait dans la ville, et parmi les assiégeants. Le bruit se répand, et ce bruit est vrai, que Mexico a été pillé, que le président est en fuite, en un mot que le gouvernement est renversé. Un hasard providentiel a servi Santa Anna. Assiégeants et assiégés se donnent la main, s'embrassent, s'appellent des noms les plus tendres j fratres et compadres) cela avec d'autant plus de raison que dans les guerres civiles souvent frères et compères servent l'un contre l'autre. Les moines reprennent possession de leurs paisibles asiles ; le directeur des mines regagne sa demeure; les soldats s'en retournent sous leur ciel brûlant en faisant crédit à leur général, et celui-ci va rêyer de nouveau sous les frais ombrages de Manga de Clavo.
Tout ceci se passait dans les premiers jours de Tan de grâce 1828. Le président Pedrazza dont l'élection avait causé le bouleversement dont nous venons de parler, échappé au sac de Mexico était réfugié à Guadalajara, et le général Guerrero, nommé viceprésident de la république, tenait les rênes du gouvernement qu'une révolution, semblable à celle qui l'avait élevé, devait bientôt abattre, et cela à une année de date mois pour mois. Santa Anna, tout en blâmant les excès commis dans la capitale du Mexique s'était hautement prononcé pour Guerrero. Rien n'était à craindre de ce côté; tout était tranquille : il y avait bien de temps à autre quelques pronunciamentos isolés, mais les clameurs s'en perdaient dans les vastes solitudes de la république, et personne ne s'en préoccupait.
Cet état de choses dura jusqu'en septembre de la même année. A cette époque une ridicule tentative fut faite par le gouvernement espagnol pour reconquérir le Mexique. L'expédition partit encore cette fois de la Havane comme trois cents ans auparavant.
mais Cortez n'était plus là. Le brigadier Barradas, après avoir traversé le golfe du Mexique, étonné de revoir flotter encore le drapeau de TEspa^ne, vint débarquer à Tampico. Pendant que ce dernier était indécis sur la marche qu'il devait suivre, et qu'il lançait des proclamations qui demeuraient sans effet; pendant qu'à Mexico on s'agite sans rien arrêter, à cette surprenante nouvelle Santa Anna rassemble de nouveau ses soldats, met en réquisition forcée tous les navires caboteurs, y embarque ses hommes, et sans ordre du gouvernement, traverse hardiment le golfe, débarque près de Tampico, livre bataille aux troupes de Barradas, et les taille en pièces. Celui-ci se rembarque à la hâte, emporte sa caisse pleine de proclamations, laisse ses soldats se disperser comme bon leur semble, et la nouvelle de cette déroute de l'armée espagnole parvient à Mexico presque en même temps que celle de son débarquement.
Au mois de décembre suivant, le général Bustamente, proclamé par les troupes du camp de Jalapa pour renverser Guerrero, marche sur Mexico. Santa Anna de retour à Manga de Clavo avait, avec sa rapidité accoutumée et l'ascendant de sa parole, réuni une nouvelle armée pour voler au secours du viceprésident. Il arrive à Jalapa qui frémit encore de la nouvelle insurrection, et là il apprend que Guerrero
a quitté Mexico, et s'est jeté dans le Sud. Pensant alors que la fortune de Bustamente l'emporte sur celle deGuerrero, que le temps n'est pas encore venu de lutter personnellement contre un rival dont le nom l'importune déjà, Santa Anna licencie ses troupes qu'il sait toujours comment retrouver et retourne comme Cincinnatus à ses champs, jusqu'au moment où il combattra lui-même pour cette présidence qu'on se dispute sous ses yeux, et qu il dédaigne encore.
Deux années s'écoulent pendant lesquelles, retiré dans son hacienda, il se livre paisiblement à ses passe-temps favoris, les combats de coqs, les courses de chevaux, le jeu , — et paraît avoir rejeté loin de lui toute idée d'ambition. Le 14 février 1831 , dans cette même ville de Oajaca où il avait bravé si insoucieusement les efforts du gouvernement, l'infortuné Guerrero achevait à la fois sa campagne et son existence aventureuse.
Il venait d'être fusillé, et cette nouvelle dut troubler la solitude de Santa Anna. Bustamente venait de succéder à Guerrero comme vice-président, et jouissait tranquillement de son autorité dans Mexico.
Pendant le cours de l'année 1831 rien ne peut faire soupçonner que Santa Anna commençait à trouver pesante une inaction si prolongée, si étrangère à ses habitudes et à son esprit; le chemin qui conduit de
Vera-Cruz à Manga de Clavo est désert, on n'y entend pas résonner le galop des courriers qui se croisent et se suivent comme aux jours où Santa Anna médite quelque pronunciamento. Au dedans et au dehors de l'hacienda tout est tranquille.
Le 2 janvier 1832 deux ofiBciers ^s'y présentent devant Santa Anna , lui communiquent une pétition de la garnison de Yera-Cruz demandant à Bustamente le renvoi d'un ministère dont les abus d'autorité l'ont fatiguée, et le prient d'appuyer la pétition du prestige de son nom. Santa Anna dit adieu cette fois et pour longtemps à son séjour de prédilection, et le lendemain il arrive à Vera-Cruz, reconnaît hautement la déchéance du ministère, s'empare des coffres de la douane, perçoit les droits à sa place et se fortifie dans une ville dont la possession lui as sure les trésors qu'y viendra verser le commerce européen. Ses fidèles officiers, au nombre desquels on compte en première ligne les deux Arago, abandonnent Mexico et viennent se joindre à lui. Santa Anna est au milieu de son élément; il s'est rassasié
i90 LES BÉVOLUTIONS DU MEXIQUE.
de solitude jusqu'à satiété : un immense champ d'activité s'ouvre devant lui.
Bustamente qui ne veut pas accorder à l'intimidation le renvoi de ses ministres, envoie contre les révoltés un corps de troupes de 3,000 hommes commandés par le général Caldéron. Celui-ci vient s'établir à Santa-Fé. C'est un village à trois lieues de Vera-Cruz. Caldéron s'y arrête, car là se termine cetîe zone meurtrière que la fièvre jaune et les sables brûlants tracent autour de cette ville.
Pendant ce temps, le général Arago avait été chargé par Santa Anna du commandement de Vera-Cruz, et son frère avait reçu assez à contre cœur l'ordre de former et de discipliner un corps composé des Jarochas de la côte. Pour que nos lecteurs se fassent une idée de la difficulté d'exécution de l'ordre donné à notre compatriote Joseph Arago, il est bon qu'ils sachent que ces Jarochas sont les habitants des campagnes embrasées qui bordent le littoral: gens inquiets, remuants, au teint basané, dont le corps n'est pas susceptible sous le soleil des tropiques de laisser échapper une goutte de sueur; cavaliers indomptés, comme leurs chevaux , aux jambes nties, aux pantalons de coton courts, toujours disposés à mettre le sabre à la main, et pour éviter une perte de temps le portant sans fourreau, s'en servant à chaque instant, ou pour
terminer leurs querelles ou pour s'ouvrir un passage parmi les taillis épais de leurs forêts. Il vaudrait donc autant essayer de former régulièrement les Bédouins les plus sauvages,- ou de rassembler en masses compactes les sables de leurs déserts que d'apprendre à ces hommes à soutenir une charge, à l'exécuter, ou à se plier aux exigences de la discipline.
Santa Anna devait bientôt en faire l'expérience. Il est instruit à dix heures du soir qu'un riche convoi d'argent et de munitions, escorté par 500 hommes, est attendu par le général Caldéron. Aussitôt il monte à cheval avec quelques hommes, longe silencieusement, à la faveur des ténèbres, les bords de la mer sur la route de YAntîgua (l'ancienne Yera-Cruz), et, se rabattant brusquement sur la gauche, aux premières lueurs du jour il se trouve entre le camp de Caldéron qu'il a tourné et le convoi qu'attend celui-ci. Santa Anna et sa troupe dressent leur embuscade sur la lisière d'un chemin, derrière des fourrés épais que l'aube ne pénètre pas encore de ses clartés.
Quelques instants se passent dans l'attente. Un des Jarochas accoutumé comme ils le sont tous à suivre une piste sur des traces presque invisibles, dont les yeux et les oreilles exercés voient et entendent ce que l'Européen ne verrait ni n'entendrait, est envoyé en avant. L'oreille collée sur la terre, il ne tarde pas à
entendre le piétinement des mulets chargés , la cloche de la jument conductrice du convoi , le trot de la cavalerie qui l'accompagne, la conversation insouciante des officiers. Le cortège s'engage bientôt dans le chemin. Le Jarocho donne le signal convenu; Santa Anna et sa troupe sortent de leur embuscade en un instant aux yeux de Fescorte étonnée, le convoi disparaît derrière un mur vivant, et pendant que la fusillade s'échange, il est rapidement dirigé en sens opposé. Les cavaliers désorientés par la brusquerie de cette attaque, ignorant dans cette demi-obscurité à combien d'ennemis ils ont alïaire, se dispersent de tous côtés. Mais à la voix bien connue de Santa Anna qui les rappelle, les fuyards reviennent en criant : Yive Santa Annal mort aux ministres I se joignent à lui, et le général rentre à Vera-Cruz avec une augmentation considérable dans son trésor, et 500 hommes de plus dans son armée.
Après un court répit, sans permettre que les chevaux soient dessellés, Santa Anna fait sonnerie bouteselle général de ses Jarochas, prend avec lui quelques régiments d'infanterie, et, laissant au général Arago le soin de défendre la place, se met en marche pour attaquer Caldéron. Il le rejoint à Tolomé, et quoique sans artillerie, donne Tordre de commencer l'attaque générale de toutes les forces de son ennemi.
Malheureusement, aux premières détonations de l'artillerie, les Jarochas lâchent pied, entraînant ayec eux le capitaine Ara go qui fait de vains efforts pour les rallier; l'infanterie seule tient bon contre Tartillerie : la lutte héroïque d'un régiment de Santa Anna qui se fait tuer jusqu'au dernier homme, en défendant à la baïonnette le terrain pied à pied , suspend la défaite et quand le dernier tombe la déroute devient complète! Tout le monde s'enfuit, ceux qui demandent quartier sont égorgés; le colonel Landero, un des plusbraves officiers de Santa Anna, est massacré dans sa fuite par un lancier à qui il demande en vain la vie, et Santa Anna lui-même accompagné d'un seul homme pique son cheval, s'enfonce dans les bois et disparaît.
Yingt-quatre heures s'étaient écoulées, etYera- Cruz présentait un aspect bien différent de celui qu'elle offrait lors de l'entrée du convoi si heureusement capturé. L'inquiétude est universelle: Santa Anna n'a pas reparu depuis la sanglante affaire de Tolomé.
Le général Arago sur qui pèse toute la responsabilité, après avoir pris toutes les mesures nécessaires pour résister à l'attaque de Caldéron qu'il attend de minute en minute, se promène soucieusement sur une terrase élevée, en interrogeant tous les points de l'horizon. La plage jusqu'à Vergara est déserte, la
brise agite tristement les masses sombres de yerdure sous lesquelles Santa Anna doit errer: dans chaque nuage de poussière que le vent de la mer fait tourbillonner il croit ou yoir les colonnes de Caldéron s'avancer, ou reconnaître le cheval et le costume du général en chef. La seconde prévision fut seule réalisée; accompagné d'un seul domestique, poudreux, pâle et fatigué, Santa Anna regagne Yera-Cruz. Le général Arago, après le premier épanchement, n'a rien de plus pressé que de lui dire:
— Maintenant, mon cher général, que votre précieuse personne nous est rendue, je désire avant tout que vous veniez inspecter les travaux de défense !
— Nous avons tout le temps demain, mon cher Arago, reprend Santa Anna en descendant péniblement de chevul.
— Mais, mon général, d'une minute à l'autre. Cal-" déron et ses hommes peuvent venir nous attaquer, et...
— Je connais mes vieux camarades mieux que vous ne les connaissez, interrompt Santa Anna cédant déjà à un sommeil invincible; ils doivent avant de nous attaquer se refaire aussi: quant à moi, depuis vingtquatre heures que ces enragés m'ont traqué comme une bete fauve, depuis vingt-quatre heures que je n'ai ni bu, ni mangé, ni dormi, je suis à bout. Vous ne me
LE GÉNÉRAL SANTA ANNA. i95
réveillerez que quand l'attaque commencera, aussi vais-je dormir tranquille !
Nous rapportons ici ces paroles historiques pour faire mieux connaître l'esprit de cet homme extraordinaire, et pour dire comme on Fa yu déjà et comme on le Terra encore, que de tous ses besoins le sommeil est le plus inyincible, et qu'aucune circonstance critique ne peut l'empêcher de s'y livrer.
Santa Anna connaissait bien ses compatriotes. Le 3 mars avait eu lieu la déroute de Tolomé, Caldéron se serait emparé presque sans résistance de Vera-Gruz, si dès le lendemain il fut venu l'attaquer. Le 10 seulement son armée arriva sous ses murs. Alors ils avaient été remis en état, mais Santa Anna comptait plus encore pour la défendre sur les exhalaisons ardentes des sables qui entourent la ville, sur la fièvre jaune, sur la famine, et ces terribles allfés ne trompèrent pas son attente. La faim, la soif, la maladie, la désertion déciment les troupes du gouvernement. Le 1 3 mai, le général Caldéron lève le siège et se replie sur Mexico.
Cependant, l'insurrection contre Bustamente avait fait d'immenses progrès. Le général Pedrazza, président de droit, élu en 1 828, est de nouveau redemandé par les insurgés: Santa Anna qui lui était opposé, se range maintenant de son côté, et se met en marche
pour Mexico. Caldéron yent de nouveau l'arrêter; ils se rencontrent à Carral-Fallo^ près de'Jalapa (13 juin) ; cette fois-ci Caldéron capitule. Par ordre du congrès il est remplacé dans le commandement de l'armée par le général Facio , mais Santa Anna le bat complètement et se dirige sur la capitale de la république.
A cette nouvelle, Bustamente se porte en toute hâte à sa rencontre ; les deux rivaux sont en présence à Puebla, une affaire générale paraît inévitable, mais Bustamente cède à l'influence toute puissante de l'étoile de Santa Anna, et donne gain de cause au chef de l'insurrection en sacrifiant son ministère
Ainsi se termine pour Santa Anna l'année 1S32. L'année 1833 le voit porté à la présidence, accepté, et comme César, le premier dans Rome.
Vers la fin de cette même année, une nouvelle insurrection éclate à Valladolid. C'est la première scène d'une haute comédie dans laquelle Santa Anna s'est réservé le rôle le plus brillant.
L'insurrection sous les ordres du général Daran a pour but de proclamer le président dictateur ! 1 !
Santa Anna s'indigne de cette violation des lois dont il est le premier sujet, et devant lesquelles il doit en cette qualité s'incliner le premier. Il donne à son fidèle Arista Tordre de s'apprêter, et tous deux marchent encore pour aller combattre cette rébellion î
Tout d'un coup, celui-ci lui propose d'accepter les offres de ces fidèles serviteurs qu'ils vont combattre : nouvelle indignation de Santa Anna qui reproche à Arista de ne pas l'avoir mieux apprécié. Arista lui remet alors son épée , déclare qu'il n'est plus à ses ordres, qu'il passe avec le général Daran et que malgré lui il saura le faire dictateur.
Santa Anna, bientôt fait prisonnier par les insurgés, s'échappe de leurs mains et revient à Mexico, où le vice -président Gomez-Favias résistait de meilleure foi à une insurrection de la garnison même du palais, se remet en marche contre Arista et Daran, et les force à capituler à Guanajuto (la capitulation fut douce ) . Puis satisfait d'avoir donné à la face du monde cet exemple digne de l'antique Rome, dégoûté, fatigué peut-être des travaux de l'administration, Santa Anna remet son autorité jusqu'à nouvel ordre entre les mains du vice-président, va retremper son âme dans la solitude de Manga de Glavo, la quitte bientôt pour aller soumettre Zacatécas, y revient de nouveau
et s'en éloigne encore pour aller châtier la rébellion des Texiens.
Nous avons vu dans la campagne de Yera-Cruz, Santa Anna battu complètement dès le principe, terminer cependant la campagne en vainqueur: dans celle-ci la victoire ne le conduira qu'à la défaite.
Il commence par emporter à la baïonnette la ville de Eéjar, défait les Texiens dans les deux affaires de Goliah et de Copano, leur fait cinq à six cents prisonniers, exerce sur eux de terribles représailles en en faisant immédiatement fusiller une grande partie, et s'avance triomphalement jusque près de San-Jacinto.
Là, fatigué de cette guerre régulière et des manœuvres stratégiques, ses goûts de guerrillero, son esprit aventureux reprennent le dessus, et il laisse sous les ordres du vieux général Filisola le gros de son armée à quelque distance de cette ville î
Il choisit pour l'accompagner dans une de ces attaques soudaines qui lui réussissent ordinairement si bien, le major général Castrillo, surnommé le Murât de l'armée mexicaine, comme lui-même en est surnommé le Napoléon, et 800 hommes de sa meilleure cavalerie. Certes, avec ces soldats pour qui aucun obstacle naturel n'est infranchissable, avec ces chevaux qui ont sur les rochers la légèreté du chamois comme ils ont la vitesse du cerf dans la plaine, avec
ces cavaliers qui galoppent au milieu des fourrés épineux, des branches entrelacées partout où le corps de leur monture peut passer, Santa-Anna n'avait rien à craindre des ennemis qu'il était habitué à combattre, mais ceux qu'il va chercher si aventureusement sont d'une nature bien différente. Ce ne sont plus ces soldats intrépides à Tarme blanche, mais entre les mains desquels les armes à feu ne sont guère dangereuses : les rangs de l'armée texienne se sont recrutés d'un grand nombre de ces Keniuckiens^ redoutables chasseurs de loutre, dont les longues carabines rayées lancent à coup sûr une balle inévitable, qui choisissent l'œil ou Foreille de l'animal qu'ils poursuivent pour l'atteindre sans gâter sa fourrure.
Pour eux, la cavalerie de Santa Anna n'aura rien de redoutable, car ils prendront à leur gré pour victime ou l'homme ou le cheval.
Le 20 avril 183G, le président et sa troupe arrivent vers les trois heures de l'après-midi, non loin de San- Jacinto. Le soleil réverbéré par le terrain calcaire est si brûlant, que ces hommes de bronze, que ces chevaux dont après une longue course pas un poil n'est humide, éprouvent le besoin de faire une halte.
Quelques hauteurs terminent la plaine où le détachement s'arrête; quelques maisons abandonnées y sont disséminées, et à la demande du major général
Castrillo, Santa Anna permet à ses hommes de mettre pied à terre. Ceux-ci se désaltèrent en fumant, et pour rafraîchir leurs chevaux dont les naseaux aspirent la réverbération ardente du terrain, ils se bornent à les dessangler un peu, et à remuer leurs selles sur leur dos '(réjouir la selle, selon l'expression du pays).
Santa Anna, ses ordres une fois donnés, va se livrer au sommeil dans une des maisons qui sont à l'entour, et Castrillo, les sentinelles placées, va faire sa toilette dans une autre, car l'ennemi est proche, et ce n'est qu'en grand costume qu'il veut le charger.
Tout d'un coup les mots: Al arma! al arma! (Aux armes ! aux armes ! ) retentissent de différents côtés. Lessentinelles se replient précipitamment sur le détachement, et à peine les chevaux sont-ils ressanglés, les carabines en selle, qu'un millier de Texiens les attaque !nt avec fureur.
Castrillo soutient bravement le choc.
Mais les balles des Kentuckiens, montés sur les hauteurs qui dominent la plaine, sifflent dans l'air; leurs longues carabines jettent successivement à terre tous les officiers. Castrillo, atteint de plusieurs projectiles à la fois, tourne sur son cheval et tombe; mais les chasseurs de loutre à l'œil d'aigle cherchent en vain Santa Anna dans la mêlée.
Son sommeil Ta sauvé!
Un domestique du président est à la porte de la cabane d'où il sort au bruit de la fusillade, et lui oit en lui présentant son cheval tout bridé.
— Yotre excellence n'a que le temps de fuir; Castrillo, tous nos officiers sont morts, nos hommes en fuite, vite, vite à cheval!
Santa Anna s'élance au galop pour rejoindre Filisola: la route est coupée; il tourne bride; mais il a été aperçu. Yingt cavaliers s'élancent après lui, son cheval l'a bientôt mis hors de vue; il gagne, toujours en fuyant, une maison abandonnée, met pied à terre pour laisser souffler sa monture, y entre, s'empare de quelques vêtements que le hasard lui fait rencontrer, les troque contre les siens et reprend sa course.
Malheureusement l'empreinte des fers de son cheval est distinguée par l'œil, à qui rien n'échappe, de ceux qui le poursuivent; sa trace est reconnue parmi des milliers d'autres, dans le sable, sur les rochers, sur la moindre tige d'herbe, et il se voit de nouveau pressé par ses ennemis. Arrivé à un torrent qui gronde avec bruit, son cheval hésite à le franchir : ses adversaires gagnent du terrain, et Santa Anna est fait prisonnier (20 avril 1836). Emmené à Baltimore, le congrès délibère si on le fusillera.
La majorité est presque de cet avis.
Tout d'un coup un membre de l'honorable assemblée se lève et dit:
— Messieurs, nous sommes en guerre avec le Mexique, nous Youlons par conséquent lui faire tout le tort que nous pourrons, le meilleur moyen d'y arriver est de lui rendre son fatal président !
Cette singulière motion lui sauva la vie, et Santa Anna est remis en liberté, après avoir prêté serment de ne plus jamais porter les armes contre le Texas.
Pendant cette captivité qui ne se termina qu'au mois de novembre de la même année, Santa Anna avait achevé les cinq années de sa présidence.
A son retour à Mexico, humilié déjà de sa défaite et de sa détention , sentant que le prestige attaché à son nom est considérablement amoindri, il a la douleur plus poignante encore de retrouver son rival, le général Bustameiitc, alors revenu d'Europe, élu président presque à Funaiiimité, car sur soixante -deux voix, il n'en a obtenu qu'un nombre dérisoire. Cinq se sont perdues à proclamer son nom. Deux ans plus tard, Santa Anna est arraché à ses méditations, dansl'ha-
cienda de Manga de Clavo, par le retcutissement du canon français qui foudroie le fort de San Juan d'UUoa, réputé impreaable jusque là, dont les bastions s'écroulent .
Il accourt à Vera-Cruz où il trouve sa nomination de gouverneur de la ville, expédiée par le sénat.
En vain il ordonne aux défenseurs du fort de s'ensevelir sous ses ruines, ils sont contraints à le rendre, et Santa Anna grince des dents en pensant à la fatale puissance des nations européennes. Un hasard providentiel l'empêche encore une fois de tomber aux mains de ses ennemis.
Sachant que le général Santa Anna est dans Vera- Cruz, le prince de Joinville résolut de s'emparer de sa personne. Il faudra le surprendre pendant son sommeil. Le lendemain à cinq heures du matin, le prince descend dans sa yole de commandant et se fait accompagner d'un canot.
Yera-Cruz n'est pas encore rendue !
Par ce hasard providentiel dont nous venons de parler, au lieu de cette atmosphère toujours limpide, de ce ciel toujours bleu qui couvre la ville et la rade, la ville et la rade sont enveloppées d'une brume épaisse et compacte. Arrivée à la pointe du môle, la yole du prince est forcée d'attendre l'embarcation qui l'accompagne, et qui s'est égarée dans le brouillard.
Cette embarcation porte le pétard nécessaire pour faire sauter les portes, les clous pour enclouer les canons; elle accoste. Après quelques minutes d'attente, le prince se remet en marche. La maison de Santa Anna est entourée, forcée, mais ces quelques minutes de retard l'ont sauvé : son lit est eucore chaud, et Arista, son fidèle Arista, surpris seul, a l'honneur de remettre son épée au prince français.
Le prince se retire en bon ordre.
Les embarcations sont déjà chargées de monde, quand une des portes qui donnent sur le môle s'ouvre, et un officier général s'y laisse voir à moitié, une jambe en avant, l'épécàla main. Au môme instant, sur la pointe de la jetée, une mèche allumée fume à côté d'une caronade dont la bouche laisse voir des grappes de mitraille: pour faire àrennemi un dernier adieu, un marin approche la mèche, le coup part, et Santa Anna tombe à la tète des siens, la jambe emportée au-dessus du genou , et les doigts mutilés de sa main droite laissent tomber son épée ! ^
1 Informé de cet accident, le prince de Joinville envoya au général mexicain son chirurgien; Santa Anna le refusa avec hauteur : mais comme il n'y avait en ce moment à Vera-Cruzni chirurgien, ni médecin, il dut se résigner à être amputé par un boucher de la ville.
Depuis ce temps, il laisse toujours tomber sur sa jambe de douloureux regards, mais depuis lors aussi il a recouvré la présidence. La présidence s'est changée pour lui en une dictature dont le temps n'est pas borné, et dont la puissance est presque illimitée.
Tout ploie devant lui, lui seul est puissant, lui seul taxe les inïpôts. Un désintéressement héroïque, nous devons le dire, â été remplacé par l'avidité de, s'enrichir; ses douaniers couvrent presque tout l'état de Yera-Cruz. Dans le cours de l'année 1843, il institue un impôt direct, c'est celui d'une loterie dont les billets coûtent fort cher et dont chaque particulier reçoit Tordre de prendre un certain nombre. Les lots gagnants sont nombreux, séduisants par les sommes qu'ils promettent, mais hélas! ils ue sortent jamais, ou quand ils sortent ils ne valent guère mieux, car l'impitoyable loterie ne paie jamais..
Nous avons essayé de dépeindre Santa Anna tel que nous l'avons connu. Qui peut maintenant savoir le secret de cette âme inquiète, blasée, mélancolique? Son ambition est-elle assouvie? On ne peut révoquer en doute des talents extraordinaires chez lui, une promp-
titude de décision admirable, une audace imperturbable; mais à tout prendre, s'il paraît dans le prisme de Téloignement comme un géant, c'est grâce aux pygmées dont il est entouré et qu'il dépasse de toute sa hauteur ^
1 Qaand cette biographie a été écrite, Santa Anna était encore président du Mexique.
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Parmi les étrangers qui fréquentaient la table d'hôte de l'hôtel des Princes, au commencement de l'automne de l'année 1842, on en remarquait un d'une taille au-dessus de la moyenne, et droite encore, quoiqu'il eût passé la soixantaine. Un je ne sais quoi, dans sa tournure, un ruban de quatre couleurs différentes qui ornait sa boutonnière, et un certain air de commandement empreint dans toute sa personne, révélaient un officier supérieur. Ses traits irréguliers étaient fortement gravés de la petite vérole; mais un front haut et large abritait des yeux noirs et per-
çants : ses cheveux que 1 âge faisait grisonner sans les éclaircir frisaient énergiquement sur une tête ronde. Des épaules larges et carrées indiquaient une constitution pleine de vigueur, et enfin un teint hàlé et un accent méridional très-prononcé décelaient son origine espagnole.
Ce personnage, vêtu ayec une extrême simplicité, aux manières affables et gracieuses, qui prenait modestement ses repas à une table commune, avait cependant été, à deux reprises différentes, et pendant huit ans à peu près, investi d'un pouvoir souverain; pendant huit ans le tambour avait battu aux champs quand il sortait de son palais; il avait fait aux chambres au commencement de chaque session de solennels discours d'ouverture; il avait eu son conseil de ministres, en un mot, c'était presque un roi détrôné, c'était en 1840 l'Excellentissime seigneur, et en 1842 à rhôtel de la rue de Richelieu, le général Bustamente tout simplement! Une révolution dirigée par l'ambitieux Santa Anna, son ennemi personnel et son antagoniste, l'avait dépossédé de la présidence du Mexique, et le général D. Anastasio Bustamente, homme d'une grande probité politique, d'un patriotisme pur et désintéressé, d'une parole inviolable, cherchait à oublier dansTétude à Paris, non le pouyoir et les honneurs dont on l'avait privé et qu'il re-
grettait peu, mais les malheurs de son pays déchiré par toutes les ambitioDS qui s'y croisent et s'y choquent incessamment : c'était cette idée qu'il essayait de bannir dans le silence studieux des bibliothèques publiques et des établissements consacrés à la science qu'il fréquentait assidûment.
Quand, au mois de septembre 1810, Hidalgo et Allende poussèrent contre les Espagnols le premier cri d'indépendance^ et que ce cri, répété partout, mit toute la Nouvelle-Espagne en conflagration, Bustamente, âgé alors de trente ans environ exerçait dans la ville de Guadalajara, à 150 lieues à Fouest de Mexico, la profession de médecin. Il y jouissait déjà même d'une certaine réputation de talent, lorsqu'il fut forcé d'abandonner sa profession et l'avenir qu'elle lui promettait pour se joindre activement, les armes à la main, aux efforts des Espagnols contre les patriotes. A peine quatre mois s'étaient-ils écoulés depuis la première tentative d'insurrection, qu'il combattait sous les ordres de Calléja, contre Hidalgo, Allende, Aldama et Abasolo, ces grandes figures de la guerre de l'indépendance , à la fameuse bataille de Caldéron.
Les voyageurs qui ont fait une seule fois le trajet de Mexico à Guadalajara se rappelleront à quelques lieues de cette dernière ville, un pont de pierre jeté
sur une rivière qui coule au milieu d'une grande plaine dont le silence et l'aridité attristent l'œil. C'est le pont et la rivière de Caldéron. Dans la saison sèche à peine entend - on au milieu de son lit escarpé le murmure de ses eaux, tandis que dans la saison des pluies elle le fait gronder, et devient fougueuse comme un torrent; mais dans tous les temps, ce yent qui souffle tristement dans les grandes herbes desséchées, ces mornes horizons font naître dans Tâme un sentiment d'effroi , et le voyageur éperonne son cheval, car ce lieu funeste est souvent le rendez-vous des voleurs de grands chemins.
Le 17 janvier 1811 cent mille insurgés, avec trois cents bouches à feu , dont un grand nombre, avec cette force irrésistible des masses, avaient été apportées à bras des bords de l'Océan pacifique à travers les Cordillières in accessibles, occupaient cette position. Cette foule immense, sans discipline, sans frein, était composée des éléments les plus disparates, depuis la soutane des prêtres, les manteaux bariolés des fermiers, jusqu'aux corps bronzés de 7,000 Indiens armés de flèches. Le général espagnol Calléja, avec un peu plus de 6,000 hommes, dont la moitié à cheval et bien montés, et dix pièces de campagne, n'hésita pas à attaquer celte innombrable multitude, et telle fut la supériorité de la discipline sur le nombre, que les
insurgés furent taillés en pièces et leurs chefs disperses.
D. Anastasio Bustamente alors simple officier, se distingua dans cette bataille, de manière à attirer sur lui l'attention publique, et ce fut le commencement de sa carrière militaire. Le résultat de cette affaire fut la dispersion des insurgés, et peu de mois après la capture de leurs chefs. Selon la coutume des Espagnols qui ont toujours aimé ces sanglants trophées, leurs têtes, séparées du tronc, furent exposées sur la place publique de Guanajuto, derrière un grillage de fer. Elles blanchirent là pendant dix ans, alternativement fouettées par la pluie, desséchées par le soleil, tour à tour outragées par les ennemis de l'indépendance, honorées par la pitié des patriotes qui venaient brûler de petits cierges devant elles, et prier pour les âmes qui les avaient animées î
Nous ne suivrons pas Bustamente dans les curieux et sanglants épisodes de cette guerre acharnée dont les détails sont si pleins d'un intérêt saisissant; nous dirons seulement que, devenu général après s'être rangé parmi les indépendants (il avait reconnu que les véritables intérêts de sa patrie était dans leur cause), il fit enlever et ensevelir les têtes des chefs qu'il avait aidé à vaincre, après avoir fait célébrer en leur honneur un service funèbre en 1821 . Ce fut dans cette
même année que le général Iturbide , qui devait à l'issue de cette lutte devenir empereur du Mexique, proclama à son tour dans Iguala Tindépendance de sa patrie; Bustamente se joignit à lui et lui fut fidèle jusqu'à sa déchéance, en opposition avec Santa Anna, qui le premier se déclara contre ce prince, après avoir été comblé de ses bienfaits. Forcé d abdiquer en 1 823, ainsi qu'on l'a vu, par suite de la défection de toutes les provinces de l'empire, il se retira en Italie; le 8 avril de la même année, la république fut installée. Le général Guadalupe Yittoria en fut le premier président. Pendant ce laps de temps jusqu en 1828, époque à laquelle la présidence temporaire cessait de droit, Bustamente prit une part active dans les affaires de l'État. Le 30 novembre de cette année, une insurrection éclata dans la capitale; elle avait pour but de faire annuler l'élection de Pedrazza, qui venait de succéder à Yittoria; elle se termina par la fuite du premier, le pillage de Mexico, et l'avènement du général Guerrero, qui, nommé vice-président, exerça pendant un an l'autorité du président lui-même. Une révolution semblable à celle qui l'avait élevé, devait le renverser une année après, mois pour mois, et il était réservé au général Bustamente d'être l'instrument de sa chute et plus tard de sa mort tragique.
En décembre 1 822, il commandait la division campée à Jalapa; comme il arrivait sous l'empire romain, quand les légions proclamaient un de leurs généraux empereur, et marchaient sous ses ordres, pour détrôner celui qui siégeait à Rome, les soldats de Bustamente le choisirent pour renverser Guerrero, alors dépositaire de l'autorité suprême. Le 18, il se mit donc en marche à grandes journées, et avec ses soldats infatigables à pied comme à cheval, il franchit rapidement les 80 lieues qui le séparaient de celui qu'il allait combattre; il n'avait fait encore que le quart de la route, quand Guerrero, effrayé de cette prochaine attaque , sans savoir que Santa Anna accourait à son secours, abandonna Mexico pour se jeter dans le Sud, laissant à un officier supérieur le soin de défendre le palais et la constitution attaqués.
On ne peut arriver de Jalapa à Mexico, à moins de faire un très-grand détour, qu'en suivant une large et belle chaussée pratiquée au milieu des lacs qui entourent la ville de ce côté; cette chaussée existait du temps de Montézuma, et servit de passage aux Espa-
gnols quand ils vinrent assiéger la capitale de son vaste empire. Elle aboutit à la barrière de Guadalupej des retranchements en terre y furent élevés à la hâte, ainsi qu'aux abords du Palais national. De son côté, le commerce, qui n'avait pas oublié que dans le même mois de Tannée précédente, le pillage avait été la suite de préparatifs semblables de défense, se fortifiait dans l'intérieur. Aussi, dans l'intérieur des maisons, aux portes épaisses et massives des magasins, garnies de tôle dans les temps ordinaires et barricadées de fortes poutres, on ajoutait des poutres nouvelles; on chargeait toutes les armes; on faisait des provisions de poudre , et chacun , prémuni de la sorte, était dans la résolution de faire soutenir aux pillards autant de sièges qull y avait de maisons dans le quartier du commerce. De nombreuses patrouilles de garde civique qui parcouraient les rues, inspiraient encore plus d'effroi. Le but de cette institution est à peu près le même qu'en France, avec cette différence que ces gardiens des propriétés et de l'ordre public au Mexique n'ont, en fait de propriétés à défendre, que des haillons, quelques vases ébréchés et une natte qui leur sert de lit: ceux-là sont les plus riches, et la plupart des autres n'ont pour foyer que la voûte d'un ciel toujours étoile. Qui peut être plus intéressé au bouleversement de l'ordre qu'ils ont à défendre, que
ces citoyens en guenilles? Cependant Bustamente, parti de Jalapa le 18 décembre, n'était plus le 22 au soir qu'à quelques lieues de Mexico. La nuit du 22 au 23 était épaisse et sombre; une pluie fine formait une brume intense qui, jointe à celle qui s'élevait des lacs, cachait comme un rideau les deux pics neigeux des volcans qui semblent veiller sur la ville, et s'étendait sur la chaussée. Elle dérobait aux yeux des sentinelles placées à la barrière de Guadalupe une masse noire qui avançait rapidement vers cette entrée. C'était une troupe nombreuse de voyageurs; la pluie ruisselait sur leurs manteaux, et tombait en gouttières de la toile cirée de leurs chapeaux.
— Qui vive? cria une sentinelle en faisant résonner son fusil dans le' silence de la nuit.
— Mexico, répondit une voix forte.
— Où avez vous rencontré l'ennemi? reprit le soldat en forme de question amicale.
— A Cordova, répondit la même voix.
La troupe continua son chemin, et entra dans la ville. A peu de temps de là une autre troupe, puis une autre encore, satisfit à la même réponse de la même manière et poursuivit sa route.
Le jour commençait à poindre, les volcans s'éclairaient de lumière, ainsi que les dômes des couvents et des églises recouverts de faïence bleue et jaune, et
divers autres groupes de Yoyageurs isolés vinrent se joindre aux précédents et se formèrent en colonne. Ils traversèrent rapidement les rues San-Francisco, et des riateros, débouchèrent brusquement sur la place du Palais, s'emparèrent de rAijuatamiento (Hôtelde-Ville) et se répandirent sur les terrasses et les grands balcons de ce bâtiment. Ce dernier forme avec le Palais national un vaste angle droit, et à la lumière naissante du jour, au moment où le bruit se répandait qu'un régiment déguisé était entré à Mexico, les soldats du gouvernement, cantonnés dans le palais, purent voir la vérité de ce rapport aux uniformes qui apparurent sur les terrasses de rHôtel-de-Yille.
Les deux partis se trouvaient alors à une demiportée de fusil l'un de l'autre.
Une fusillade assez vive, mais non meurtrière s'engagea, le bruit eu réveilla tous les habitants, puis elle cessa pendant une heure.
A sept heures du matin, une partie de la population se porta sur la grande place, — celui qui écrit ces lignes était au nombre des curieux. — Tout le monde s'interrogeait sur les événements de la nuit, s'informait des nouvelles, quand tout à coup la fusillade recommença. Les balles sifllaient au-dessus de la tête des promeneurs, et ce ne fut pas un des spectacles les moins curieux que celui de tant de monde
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qui s'enfuyait a\ec une rapidité sans exemple. En un instant l'immense place fut déserte; chacun regagna sa maison pour la défendre; et du haut des terrasses que les balles atteignaient, on jetait parfois un regard curieux sur le palais et l'Ayuatamiento, couronnés chacun d'un dais de fumée blanche.
Les détonations de l'artillerie, les coups de fusil cessèrent graduellement : Bustamente était entré dans le palais, dont les défenseurs avaient mis bas les armes.
Par ses ordres des mesures énergiques furent prises pour contenir la populace hurlante qui se rappelait la fête de l'année précédente. Un gouYernement avait succédé à un autre dans l'espace de quelques heures; la loge d'Ecosse l'emportait sur la Icje d'York^ et à midi, Mexico ébranlé le matin par le bruit du canon, avait repris son aspect accoutumé. Ces scènes ne laissent de traces que chez ceux qui n'en ont pas l'habitude.
Bustamente gouvernait donc à la place du viceprésident Guerrero, ou pour mieux dire un de ses ministres, D. Lucas Alaman, homme de vues supérieures, véritable ministre d'État, tour à tour avocat, ministre, prétendant à la présidence, industriel et banqueroutier, fertile en expédients, machiavélique, ne reculant devant aucune conséquence politique, et
par-dessus tout subissant complètement l'influence de l'Angleterre. Il joua pendant trois ans un rôle important dans l'histoire du Mexique.
Pendant son gouvernement, Bustamente partageant complètement les idées de son ministre, voulut doter son pays des bienfaits de l'industrie. II créa à cet effet le fameux Banco de Avio (banque de secours) pour établir au Mexique des manufactures et attirer des ouvriers et des fabricants français.