‹ Les révolutions du MexiqueChapitre 11 sur 13 · III · texte numérisé non relu

III

Guerrero, qui s'était sauvé à Tehuacan à l'arrivée de Bustamente, n'avait cependant pas abandonné la partie, et pendant toute la durée de l'année 1830, il guerroya avec Alvarez et Armijo dans le sud de la république. Bustamente, c'est Alaman que nous devons dire, résolut pour en finir avec lui de donner un sanglant exemple, et déploya, pour y parvenir, tous les moyens.

Il n'était rien moins que facile de s'emparer de lui par la force dans les solitudes brûlantes du Sud, où il pouvait braver impunément la poursuite de ses enne-

mis à la tête de ses fidèles pintos. Les sables qui brûlent les pieds; le soleil qui fond la cervelle; les niaringouins qui dévorent et chargent le corps d ulcères; la soif qui dessèche; les fièvres qui font frissonner sous un ciel de feu, étaient autant de remparts inaccessibles. La trahison devait mieux réussir, et il ne s'agissait que de trouver un homme pour la commettre. Cet homme se rencontra : hàtons-nous de dire qu'il n'était pas Mexicain !

Un Italien, un Génois, le capitaine Picahga commandait un navire alors à l'ancre dans le magnifique port d'Acapulco, quartier-général de Guerrero. Il avait su gagner ses bonnes grâces avec ce caractère particulier à sa nation, et se lier avec lui d'une espèce d'intimité, car le vieux général possédait toute la bonté que promettait sa physionomie si franche. Il accepta donc un jour sans défiance une invitation de Picaluga pour venir déjeuner à son bord. Un canot vint le prendre le matin sur le rivage, et il trouva dans la chambre du capitaine une table splendidement servie. Il était seul, sans suite, comme celui qui se rend au foyer d'un ami. L'Italien pressa hypocritement ses mains dans les siennes; puis sans égard aux lois de l'hospitalité, sans pitié pour une tête blanchie que les balles avaient respectée pendant trente ans, il fit lever l'ancre pendant le déjeuner,

conduisit sa Yictimc pieds et poings liés jusqu'à

Puerto -Escondito^ petit port du golfe de Tehuantepec,

et la livra à ses ennemis.

Cette proie lai avait été payée 100,000 francs* Le

procès fat bientôt instruit, et Guerrero condamné à

être fusillé î

Le là février 1831 , près de la ville de Oajaca, on vit un matin le pauvre vieux général marcher d'un pas mal assuré au lieu de Texccution, et soit TefTet des fatigues, soit en pensant à cette horrible trahison,

à ce moment suprême, il pleurait! !

Le prix da sang ne profita pas à Picaluga j son nom devint un nouveau mot dans la langue espagnole, et Ton appelle un traître picalugano, et une trahison picalugana. Il a péri aux États-Unis d'une mort ignominieuse, sur le gibet î

Nous avons dit dans l'histoire de Santa Anna comment en 1832 la garnison de Yera-Cruz demanda à Bustamente le renvoi de son ministère que cet acte de cruauté avait rendu odieux à la nation, et le résultat de la lutte entre les deux généraux. Go que uous n'avons pas dit, c'est qu'avant la capitulation de Puebla, Bustamente, qui cédait alors d'une manière incompréhensible à l'ascendant de Santa Anna, l'avait déjà battu quelques jours auparavant, nouyelle preuve de ce que nous avancions en disant que ce

dernier se trouvait souvent victorieux après une défaite, grâce à cette confiance en soi-racme, qui soutenue par quelques grandes qualités, opère souvent des prodiges.

En 1 833 Santa Anna étant devenu président, obtint du congrès, en date du 24 juin 1833, un arrêt qui bannissait une trentaine de ses adversaires : Bustamente fut de ce nombre. Arrivé sous escorte à Vera- Cruz pour s'embarquer, le navire qui devait le transporter en France n'étant pas encore prêt à partir, le président par une rigueur blâmable envers un ennemi que la défaite rendait respectable, le fit jeter à bord d'un ponton mouillé sous le fort de San Juan de Ulloa Ce ponton qui avait été jadis un vaisseau espagnol à trois pont^, devenu innavigable, servait de bagne à des malfaiteurs, et Bustamente y fut confondu avec ces misérables, sans égard pour son grade et pour le rang qu'il avait occupé dans son pays! Il vint alors en France pour la première fois, et pendant trois ans il parcourut l'Europe pour y étudier et admirer les merveilles de notre vieille civilisation. L'étude qui avait eu ses premières affections , le reconquit alors de nouveau, et charma ses loisirs jusqu'en 1836.

A cette époque la guerre éclata entre le Mexique et le Texas; Bustamente, fatigué d'un exil de trois ans,

repassa l'Atlantique pour aller demander à son pays du service contre le Texas.

Il obtint mieux qu'il ne demandait, et il fut élu le 26 janvier 1837 président de la république mexicaine, et commença ses fonctions le 20 avril de la même année, jour où il prononça son discours solennel d'installation. Il avait eu pour concurrents à la présidence, le général Bravo, son ancien ministre D. Lucas Alaman, et Santa Anna. Celui-ci de retour de la captivité à Washington, et accusé d'avoir trahi la république par des traités onéreux, trouva en Bustamente un ennemi plus magnanime; et ne fut nullement troublé par lui dans la solitude de sa retraite.

Six jours après son avènement à la présidence, Bustamente, pour faire prendre patience aux troupes dont la solde était arriérée, et que les coffres vides de rÉtat ne pouvaient satisfaire, leur donna de sa cassette particulière un à-compte de cinquante mille francs. Le 8 mai suivant, il conclut avec l'Espagne un traité définitif de paix, et l'ancienne métropole reconnut rindépendauce mexicaine.

LE GÉNÉRAL BUSTAMENTE. 22o

Nous ne répéterons pas ici ce que tout le monde sait du traité de l'amiral Baudiu et de l'affaire de San- Juan-d'UUoa, nous rendrons seulement justice à la fermeté de Bustamente dans cette circonstance critique, fermeté plus louable chez un homme qui avait su se rendre compte dans ses voyages du danger de braver la formidable colère d'une nation européenne, de la France surtout; et qui ne partageait plus les préjugés de ses compatriotes qui se croyaient invincibles pour avoir secoué le joug de l'Espagne. Dans la prise du fort de San-Juan-d'UlIoa, tenu jusque-là pour imprenable, et qui ne coûta que quelques heuros d'efforts, il dut reconnaître à l'œuvre les soldats dont il avait vu les exercices militaires, et qu'il avait pu compter par milliers, comme on les compte dans son pays par centaines. Il dut sourire aussi à la vue de ces bandes de Français, qui expulsés du territoire mexicain, le traversèrent violons en tête, laissant derrière eux le sol qui les faisait vivre ; il dut se rappeler aJors le caractère national qu'il avait étudié chez nous : sa générosité sut faire respecter jusqu'à la fin les individus d'un peuple qui dans son exil l'avait d'abord accueilli avec tant d'hospitalité.

Ce ne fut pas le seul pas dangereux qu'il ait eu à traverser dans le gouvernement d'un pays dénué de ressources de toute espèce, continuellement agité par

des révolutions, dont les seuls revenus senties douanes maritimes, et les droits payés à Fentrée de chaque État. Deux ans ne s'étaient pas écoulés depuis la prise de Yera-Cruz par les Français que, poussé par le dénuement du trésor, le congrès frappa les marchandises à leur entrée dans Mexico d'un droit de 1 5 0/0. Le commerce souffrait déjà, et cette mesure ne fit qu'augmenter la souffrance. Le malaise général amena des murmures qui furent exploités par les meneurs politiques, et leur servirent de prétextes pour chercher à renverser un gouvernement qui selon eux opprimait la nation, et qu'elle repoussait.

L'occasion était trop séduisante pour que Santa Anna n'en profitât pas; il se réunit donc au général Valancia, autre ambitieux, mais de moindres proportions, et tous deux vinrent assiéger Mexico. Pendant que les troupes du gouvernement tenaient tête aux factieux, la garnison du palais corrompue par eux s'empara an sein de ce même palais de la personne du président. Depuis le 15 juillet 1840 jusqu'au 27 le canon gronda dans les rues, détruisit quelques-uns des plus beaux édifices de la capitale, en partie rebtitis, et mit à jour un des bastions dont les angles du Palais national sont défendus.

C'était l'appartement même de Bustamente.

La partie supérieure de la muraille s'écroula, son

cabinet de travail était à jour, les balcons de fer pendaient comme des lambeaux, tordus et déchirés, et cependant le président ne voulait pas capituler. En vain son aide de camp Joseph Arago, qui alors ayai* abandonné le parti de Santa Anna, l'engageait à quitter cet endroit dngeraeux: Bustamente lui répondit que c'était là son poste, et que rien ne le lui ferait abandonner.

Cependant le canon grondait toujours, les éclats de pierre détachés par la mitraille volaientde toutes parts, quand une troupe de forcenés'entra violemment, Fépée à la main, dans le cabinet du président en criant : «< Que muera Bnstamente ! »

Celui-ci s'avança froidement vers eux, et entrouvrant son uniforme il leur dit:

«« Frappez, si vous l'osez, le premier magistrat de la république ! »

Cette intrépidité lui sauva la vie, et les factieux se retirèrent sans oser accomplir leur projet.

Le gouvernement finit par retirer la loi du quinze pour cent; une pleine et entière amnistie fut accordée aux révoltés, et l'on vit sortir du Palais national, avec tous les honneurs de la guerre, une troupe de factieux dans lesquels on reconnaissait avec terreur plusieurs malfaiteurs insignes, célèbres dans les registres des prisons.

Bustamente reprit ses fonctions jusqu'à l'année suivante où devait expirer sa présidence, mais d'autres événements le renversèrent avant le temps prescrit par la loi. Une nouvelle révolution dont Santa Anna était encore le chef, vint changer la face des choses, et ce général obtint les pouvoirs nécessaires pour refondre la constitution !

Alors Bustamente, fatigué de lutter contre des obstacles sans cesse renaissants, désespérant de la chose publique, remit entre les mains du congrès, qui n'était plus que Tombre de ce qu'il avait été, un pouvoir qui ne lui donnait plus d'action sur le bien de son pays, et s'en vint de nouveau chercher en Europe le calme et la tranquillité delà vie privée.

Arrivé à Paris au mois d'octobre 1842, il partit en novembre suivant pourTItalie^ maintenant il est à Gênes, sans faste, sans bruit, et sous un ciel qui lui rappelle la beauté du ciel d'un pays pour lequel il ne peut plus former que des vœux impuissants, et qui menace de se démembrer sous l'influence de l'anarchie, et de l'esprit envahissant des Etats-Unis de l'Amérique du Nord ^

1 Cette notice a été écrite eu 1843. Depuis cette époque Bustamente reparut sur la scène du monde politique; il se retira ensuite définitivement à San Miguel de AUende, dans TKtat de Querelaro, au Mexique, où il mourut au commencement de 1853, sous la présidence du général Arista. {Note de l'éditeur.)

DON LUCAS ALAMAN

iNJSTïïE d'État.

DON LUCAS ALAMAN

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