‹ Les révolutions du MexiqueChapitre 12 sur 13 · MINISTRE D ETAT · texte numérisé non relu

MINISTRE D ETAT

Dans les derniers mois de Tannée 1 830, il arriva au Mexique deux événements mystérieux, qui tinrent pendant longtemps la curiosité en éveil.

Unmatin, auxprcmières heures du jour, on trouva le cadavre du corrégidor Quesada adossé contre un des angles de la cathédrale de 3Iexico; il nageait dans une mare de sang qui s'était échappée d'une large ouverture faite par uncoup de poignard appliqué entre les côtes avec une telle force, que Tune d'elles était brisée, et la garde avait du entrer profondément dans le corps. Parmi ceux des spectateurs qui consi-

déraient cette effrayante blessure, il y avait certes des experts en semblable matière , qui assuraient que le coup avait été donné de main de maître, et qui ne semblaient pas ie voir sans quelque jalousie.

On ne connaissait pas d'ennemis au corrégidor : seulement on savait qu'il était un des ennemis déclarés du gouvernement d'alors. Pendant plusieurs jours, le corps, revêtu de son plus bel uniforme, resta exposé sur un lit de parade aux visites du public; ensuite les plus actives recherches furent faites pour découvrir l'assassin; mais ces recherches furent vaines.

Peu de temps après , un événement non moins étrange avait lieu à Jalapa : un sénateur également réputé comme hostile au gouvernement de Bustamente était victime d'un empoisonnement plus mystérieux encore que l'assassinat du corrégidor Quesada. Ce sénateur prit, en se réveillant, un des cigares qui se trouvaient sur une table près de son lit, il sonna son valet de chanibre qui apporta du feu dans un brasero d'argent. A peine avait-il commencé à fumer qu'un éternuement violent le saisit; puis à une seconde bouffée, son œil sortit violemment arraché de son orbite, et il expira. Le résultat de l'examen fut que la fumée de ce cigare empoisonné, en passant par les fosses nasales, avait déterminé dans le cerveau un ébranlement assez fort pour donner instantanément la mort

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en y produisant le phénomène que Ton vient de lire. Quelle main avait déposé pendant le sommeil du sénateur le poison qui l'avait tué?

Son domestique avait raconté ce terrible événement d'une façon si pleine d'innocence qu'on n'osa pas le mettre en jugement. Qui donc pouvait être le coupable? On se perdait en conjectures sur ces deux inexplicables meurtres dans un pays où ils sont loin d'être rares; mais les partisans des deux victimes disaient entre eux que la main qui avait payé le poignard dont Quesada avait été frappé était la même qui avait fait glisser un cigare empoisonné parmi ceux du sénateur de Jalapa; que cette main enfin était celle du ministre des relations extérieures, D. Lucas Alaman.

Cette double calomnie que nous ne rapportons ici que pour montrer jusqu'à quel point l'esprit de parti dénature les intentions les plus louables, était cependant dirigée contre Thomme qui voulut le plus sincèrement le bien de son pays; et pour atteindre ce noble but il foulait aux pieds l'opinion publique, avec ce noble courage moral, ce courage de cabinet, d'autant plus héroïque qu'il n'a pour soutenir ses élans ni le clairon des batailles, ni l'enivrement des combats ! Comme on Ta vu dans la biographie de Bustamente, c'était sur la fin de l'année 1829 que celui-ci gouvernait le Mexique à la place de Guerrero. A l'époque

dont nous parlons, Alaraan n'avait pu donner que quelques preuves de celte énergie qu'il déploya plus tard. Cependant les Mexicains avaient pu déjà pressentir qu'une main plus ferme ne tarderait pas à tenir en bride toutes les passions ambitieuses qui fermentaient dans leur pays, et que jusqu'alors l'impunité avait encouragées. S'il est vrai qu'on puisse arriver à juger les hommes en prenant le contre-pied de leur apparence — ce qui peut paraître un peu paradoxal, — on n'aurait su, d'après son extérieur, prêter au ministre mexicain ni trop de vigueur morale ni trop de duplicité. Une petite taille, un front haut et large, pur et poli comme celui d'une jeune fille; des cheveux noirs épais et soyeux, des yeux vifs et perçants, cachés par des lunettes en or, des traits enfantins, un teint blanc et rose qui aurait fait honneur à un fds du Nord, un embonpoint qui paraissait être celui de Tadolescence, et l'absence d'une barbe toujours soigneusement rasée, donnaient de prime abord à supposer tout ce qu'Alaman n'était pas certainement, c'est-à-dire à le supposer timide, faible, irrésolu, indotent, lymphatique. D'une complcxion forte, sans être robuste, d'une résolution vigoureuse, d'une énergie morale à toute épreuve, il était en outre travaiileur infatigable; son activité voulait et pouvait tout embrasser, même les occupations les plus oppo-

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sées : nul ne connaissait mieux que lui le prix du temps, nul ne savait mieux Tutiliser. Au plus fort de ses occupations, lorsqu'il était à la fois industriel, chargé d'affaires du duc de Monieîcone, et ministre d'État, il trouvait encore le loisir de s'occuper de l'éducation de ses enfants à qui il donnait des leçons dans les quelques minutes employées à se raser. C'est ainsi qu'il arriva à connaître à fond la littérature anglaise, française, italienne et latine, et, chose plus rare qu'on ne le penserait parmi ses compatriotes, à écrire aussi purement sa langue maternelle qu'il la parlait.

ï Toutefois, malgré la justesse de son jugement, comme Alaman ét?jt essentiellement homme de cabinet, il n'avait jamais su faire la part de la difficulté matérielle de l'exécution] d'une mesure qu'il avait dictée. Quant à lui, son histoire prouvera que la vigueur de ses mesures quelles qu'elles fussent ne l'épouvantait pas, et que sa devise était que, qui veut la fin veut les moyens. Yoilà pourquoi ses adversaires politiques qui connaissaient cette particularité de son caractère, n'hésitaient pas à l'accuser du double assassinat que nous avons raconté; mais, en conséquence de ce même caractère, Alaman n'était pas homme à se laisser décourager parées accusations odieuses, ni à sortir de la voie qu'il s'était tracée.

Don Lucas Alaman doit avoir quarante-cinq ou cinquante ans; il est né à Guanajuato, d'une famille aisée qui l'envoya à Mexico pour faire son éducation au collège des Mines, où il se distingua par son aptitude au travail. Né sur un sol qui sue l'argent, près d'exploitations minières colossales, il était tout naturel qu'il s'adonnât, soit par sa propre inclination, soit par la volonté de sa famille, à T étude des mines.

La guerre de l'indépendance l'arracha comme tant d'autres à la carrière qu'il avait embrassée, quoique ce ne fût pas pour suivre celle des armes, ainsi qu'on pourrait le croire. La nature ne l'avait pas fait pour être soldat; il se livra donc à l'étude des lois pour pouvoir prendre part aux affaires politiques. Nous ne raconterons pas ici ses débuts politiques, notre intention n'étant que de donner un précis historique des quinze ou vingt dernières années qui viennent de s'écouler au Mexique, et dans lesquelles il a joué un rôle important. Nous dirons seulement que peu après la chute de l'empereur Itiirbide il ac^ cepta le portefeuille des relations étrangères, et qu'il remplissait encore ce poste, quand ce prince mal con-

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seillé remit le pied sur le sol mexicain à Soto-la-Marina, en 1824. On sait que son exécution eut lieu, aussitôt après son arrestation, en vertu d'un décret rendu le 8 avril 1822 qui le metlait hors la loi. Il y a cela de remarquable, que dans ce pays où les délits politiques sont toujours pardonnes, toutes les fois qu'Alaman a été au pouvoir, ils ont constamment été suivis de châtiments terribles, et qu'il a été le seul qui ait élevé le métier de conspirateur à une certaine noblesse, en forçant d'engager sa tête pour enjeu.

A sa sortie du ministère, il vint en Europe et y fit un assez long séjour.

A cette époque, l'horizon politique de la république n'étant plus aussi menaçant, les Anglais avaient commencé à exploiter les mines du Mexique, et formaient alors la compagnie la plus considérable sous le nom de Compagnie unie mexicaine. Les premières études d'Alaman, ainsi que ses connaissances du pays et le rôle qu'il y avait joué, lui en firent donner la direction comme administrateur, avec des conditions magnifiques. Son ambition ne fut pas encore satisfaite de ce poste lucratif, et il se fit donner par le duc de Monteleone la gestion de ses propriétés au Mexique. Le prince de Monteleone qui est italien, est le dernier héritier et descendant de Fer-

nand Cortez et possède, à ce titre, sur le sol mexicain d'immenses biens fonds. Ce fut pendant son séjour en Angleterre qu'il s'imbut des idées anglaises, et qu'il prit pour le nom français l'aversion qu'il n'a jamais su ou voulu déguiser, tandis qu'il montrait pour les Anglais la partialité, la préférence la plus manifeste. Cependant cette préférence ne fut ni exclusive, ni au détriment des intérêts de sa patrie, comme on le verra dans les efforts qu'il fit pour doter son pays de l'industrie manufacturière, lors de la fondation de la Banque de secours (Banco de avio). De retour dans sa patrie après les pérégrinations qui lui avaient été si fructueuses, il fut tranquillement occupé pendant quelques années de la gestion des deux emplois qui lui avaient été confiés, et ce dut être là le temps le plus heureux de sa vie.

La chute de Guerrero arriva en 1823, comme on l'a vu; Bustamente le sollicita alors de rentrer encore au ministère des affaires étrangères. Alaman voulut décliner cet honneur en alléguant des occupations multipliées, car il ne se dissimula pas la difficulté de la tâche qu'il allait entreprendre, mais à la fin il accepta, et se rendit aux instances du président.

Lors de son avènement, ou pour mieux dire de

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sa rentrée aux affaires, voici quelle était la situation du Mexique. Un an s'était à peine écoulé depuis que Mexico avait été livré comme une proie à ses partisans par le général Guerrero; la confiance n'était pas encore rétablie, et ce dernier soutenait encore dans le sud une lutte obstinée contre le nouveau gouvernement. Santa Anna, retiré dans son hacienda de Manga de Clavo, n'attendait que le retour d'un semblant de tranquillité pour avoir le plaisir de la troubler par quelque apparition soudaine dans l'endroit où il fût le moins redouté; les finances étaient épuisées; les troupes et les ofiiciers réclamaient leur paie à grands cris, le chemin de Yera-Cruz à Mexico était infesté de voleurs, les places, sollicitées par tout ce qu'il y avait de plus immoral dans la république , étaient vendues au plus offrant, et une contrebande effrénée, tolérée par les employés supérieurs de la douane de Vera-Gruz, empêchait cet important revenu de remédier à la pénurie du gouvernement.

Yoici sur quelle vaste échelle s'exerçait cette con trebande: un navire arrivait de France, par exemple, avec un riche chargement ; des colis composés des plus fastueuses soieries de Lyon, des draps les plus fins d'Eibeuf et de Louviers, des articles de Paris les plus coûteux, des marchandises, eu un mot, les plus luxueuses, et toutes taxées de droits énormes,

étaient accouplées avec des colis composés des marchandises les plus ordinaires, assujetties à des droits insignifiants. Une même toile d'emballage les enveloppait, et de deux colis n'en présentait qu'un seul à la vue .

Le navire jetait l'ancre, envoyait à la douane ses manifestes; un douanier mis à bord en était constitué le gardien. Dans la nuit suivante, soit qu'elle fût obscure, soit que la lune brillât le plus glorieusement an haut du ciel, quand on n'entendait plus dans la rade que le sourd clapotement de la mer contre les flancs des navires mouillés, quand tous les feux de la ville mouraient l'un après l'autre, une lauche partie du môle accostait mystérieusement le bâtiment contrebandier. La toile d'emballage des caisses était coupée, il ne restait plus dans la cale à moitié vide que le nombre des colis accusés, mais diminués chacun de sa plus précieuse moitié, que la lauche transportait à terre et que de vigoureux matelots jetaient, par-dessus la muraille d'enceinte moitié comblée par le sable, aux gardiens de la douane qui les recevaient. Pendant ce temps, le douanier préposé à la surveillance à bord feignait de dormir profondément, ou fumait obstinéson cigare de la Havane dans un coin où il ne pouvait rien voir, ou encore prêtait effrontément la main aux opérateurs, bien sûr que dans tous les cas, son salaire

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ne pouvait lui échapper. On conçoit aisément que ce mode de perception des droits ne devait pas prodigieusement remplir les coffres de l'Etat !

Par une conséquence immédiate, le trésor, privé de ses ressources, ne pouvait payer les soldats qui ne se faisaient aucun scrupule de mendier dans les rues pendant leurs factions, et de s'associer aux voleurs des grandes routes, pour compenser l'absence de paie. Ceux-ci n'étaient pas alors et ne sont pas encore aujourd'hui organisés, comme tous les coureurs de chemins, en bandes permanentes qui lèvent un tribut sur tout voyageur qui passe: ce sont des pères de famille fort estimables, ornés chez eux de toutes les vertus domestiques, en relations avec tous les hôteliers de la route, protégés par l'alcade de leur village, et bénis par leur curé qui prélevait et prélève encore une dîme sur le produit de leur course, tous ayant un chez soi plus ou moins confortable, dédaignant de se mettre en route sans qu'un de leurs espions leur ait signalé une riche proie. Alors leurs chevaux fougueux, arrachés à leur succulente provendç de maïs, sont sellés et bridés, leurs armes mises en état, et la cuadrilla commence la croisière sur le passage des victimes qui lui ont été désignées.

La petite ville de Tepeaca , le village de Muamantla sont les endroits sur le chemin de Vera-Gruz à Mexico,

qui mettent sur pied les bandes les plus redoutables. Il arrive alors qu'on rencontre dans les plaines poudreuses de ïcpejahualea, dans les steppes arides et si bien nommés Mal- Poïs, dans les gorges terrifiantes du Final, ou dans les forêts glaciales de Rio-Frio, une horde de ces routiers admirablement montés; leurs chevaux frémissants font jaillir sous leurs pieds impatients le sable de la route, et témoignent pardes bonds prodigieux leur fougueuse ardeur, et l'inébranlable solidité de leurs cavaliers. Ceux-ci, la figure ombragée de larges chapeaux , masqués par des mouchoirs qui ne laissent apercevoir que des yeux étincelants, tenant en main leur inévitable lacet, les excitent et les modèrent tour à tour, pour qu'au moment décisif leur ardeur se change en frénésie et qu'ils puissent franchir au besoin un précipice pour fuir, ou se jeter, pour attaquer, à corps perdu au milieu du danger.

Le voyageur isolé, qui n'a pour bagage sur son cheval que son sarape et sa lance, peut tranquillement passer au milieu d'eux en échangeant un salut amical, s'il ne les connaît pas, mais se bien garder, sous peine de la vie, de témoigner qu'il puisse reconnaître l'un d'eux; il est en sûreté: une proie plus riche leur est promise, et ce n'est pas pour une pareille aubaine qu'ils ont quitté leurs foyers et leur fa-

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mille. Puis, une fois leur coup exécuté, après avoir impitoyablement massacré ceux qui ont tenté de faire résistance, ou après avoir traité avec assez d'urbanité ceux qui se sont laissés pacifiquement dépouiller, ils regagnent leur village, en n'oubliant pas dans le partage du butin l'alcade qui leur a signé leur port d'armes, et le curé qui leur donne l'absolution .

Alaman sentait qu'il n'était pas homme à tolérer de semblables désordres quand il aurait en main l'autorité nécessaire pour les faire cesser; d'un cuire côté il ne se dissimulait pas les obstacles qu'il rencontrerait pour couper dans le vif un mal qui serait devenu chronique, et cette alternative Favait fait hésiter à accepter le poste qu'on lui offrait. Toutefois, la partie engagée, il n'était pas homme à reculer; deux ans ne s'était pas écoulés que déjà de notables changements avaient^été opérés par l'énergie de son vouloi!-.

Alaman entra au ministère des relations étrangères avec l'idée fortement arrêtée de faire marcher de pair la réforme politique et financière. L'exécution de la seconde devait lui fournir les moyens d'opérer la première, et, pour y parvenir, il ne s'agissait que d'ap-

peler aux emplois les hommes les plus probes. Telle était la corruption apparente, qu'il semblait impossible de les trouver. S'il n'en trouva pas en effet un nombre suffisant en qui la capacité se joignît à la probité, il sut du moins, en utilisant ceux qu'il rencontra , réprimer les concussions des employés qu'il maintint. Par ce moyen, la contrebande fut comprimée j le trésor vit ses coffres se remplir du produit des droits, qui, avant lui, ne servait qu'à enrichir les administrateurs des douanes; elles troupes bien payées, bien habillées, purent devenir un appui pour le gouvernement.

Les dépenses ne dépassaient plus les recettes; l'économie présida aux dépenses du trésor, confié au ministre Mangino; en un mot, sous Fadministration d'Alaman, le Mexique se vit converti et organisé en véritable gouvernement, et ce fut la première fois depuis l'indépendance. Le brigandage des grandes routes, du moins entre Mexico et Yera-Cruz, subit le môme sort que la contrebande. Des détachements de cavalerie vinrent occuper les principaux repaires; quelques voleurs signalés par leurs exploits furent étranglés (garrotadas) ou fusillés, les autres suspendirent aux murs de leurs maisons leur carabine et leurs lacets jusqu'à des temps plus prospères, tandis que la contrebande, traquée à Yera-Cruz, s'allait réfugier

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à Tuxpam. Les voyageurs purent circuler sans crainte que quelque fâcheuse rencontre ajoutât une croix de plus aux croix de meurtre du chemin, et les douaniers préposés au déchargement des navires s'armèrent, bien à contre cœur, d'une sévérité incorruptible.

Des perturbateurs politiques restaient encore à châtier, et dans leur état permanent de récidive, leur châtiment ne devait être rien moins que la mort. Malheureusement pour la tranquillité future du Mexique un homme de cabinet avait à lutter contre des généraux j il est vrai que cet homme avait pour lui l'argent nécessaire pour les atteindre partout où leur cri de guerre retentissait. Santa Anna était en tête, mais à cette époque, sa vie inactive, dans son hacienda de Manga de Clavo, fut son salut, car l'œil d'Alaman était ouvert sur lui, prêt à faire un signe pour le faire arrêter. Les plages brûlantes de l'Océan Pacifique furent d'un faible secours pour Guerrero que l'on fusillait à Oajaca en 1831 ; Collados et Yittoria partcigèrent son sort, sans que le premier pût être sauvé par son frère, alors gouverneur de Mexico, et sans que la qualité de frère de l'ancien président de la république Guadalupe A'ittoria pût servir de sauvegarde au second.

A propos de Guerrero et de Picaluga qui le vendit, nous devons rectifier ici une inexactitude dont nous avons été involontairement coupable. Des reusei-

gnements authentiques nous apprennent d'abord que la somme qui lui fut comptée, inscrite de la main même d'Alaman sur les registres de la trésorerie, fut de deux cent mille francs, et en second lieu que Picaluga n'est point mort; on le raya de la liste des citoyens génois , et après s'être fait renégat de sa religion, comme il l'avait été de son honneur, il alla porter son infamie au service de Mahomet.

Tels étaient les importants changements qui avaient lieu au Mexique dans le cours des années J 830 et 1 83 1 .

Dès ce moment commença pour ce pays une ère nouvelle; jusqu'alors il n'était arrivé qu'au second degré de civilisation, c'est-à-dire que ses ressources ne consistaient que dans l'agriculture et la vente des bestiaux. Alaman voulut mettre le peuple qu'il gouvernait au niveau des peuples d'Europe, en le faisant manufacturier et industriel. L'industrie ne fleurit qu'au sein de la paix, et la paix était faite. Cette grande question si nécessaire à la prospérité nationale avait été appréciée et mûrie par Alaman. La nature qui s'est complue à doter le Mexique de trois climats différents: brûlant, tiède et froid (par comparaison), qui a donné aux terres de ces trois latitudes une fertilité inépuisable, un ciel toujours pur, des chaînes de montagnes d'i haut desquelles les eaux pluviales font rouler For dans les plaines, où l'argent est plus commun que la

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houille; la nature qui a circonscrit entre deux océans son immense territoire, qui l'a rendu propre à toutes les cultures, a oublié de lui donner des fleuves navigables; elle a aussi tellement accidenté le sol qu'on ne peut prévoir comment les chemins de fer pourront le traverser. Le Mexique, en un mot, est privé des voies de communication naturelles qui ont été données comme compensations aux pays moins favorisés. La question industrielle est donc pour lui plus vitale encore que pour tout autre, puisqu'il ne peut exporter ses matières premières jusqu'au littoral des deux mers.

Sur la demande du président du conseil, Alaman pour encourager les essais d'industrie, appliqua une partie des fonds provenant des droits de douane sous le nom de Banque de secours (Banco de avio) à des prêts aux diverses industries du coton, de la laine, du fer, de la soie et du papier. Une autre partie de ces fonds était destinée également à l'achat, en Europe, des machines nécessaires qu'il livrait gratis aux manufacturiers. Ce fut à cette époque qu'il en vint quelques-un< de France, qu'Alaman accueillit comme les autres, et mieux que n'auraient pu le faire supposer son antipathie pour nous et la froideur avec laquelle il salua notre révolution de Juillet, son parti représentant l'aristocratie au Mexique. Cepen-

daiit, comme il n'avait en vue que le bien de son pays, il ne fut pas exclusif, ainsi que nous l'avons dit. L'industrie allait donc prendre son essor; la paix était rétablie, les arsenaux étaient garnis de munitions, les droits de douanes régulièrement perçus, les chemins réparés, entretenus, purgés des bandes qui les infestaient: un seul homme encore debout menaçait de jeter au milieu de ce calme général une épée toujours au service de ses caprices, et au moment même où les mesures allaient être prises pour faire expier à Santa Anna ses perturbations passées, la révolution de 1832 (voir Santa Anna) éclata; celui-ci s'empara des fonds que la sage prévoyance d'Alaman avait^amassés à Yera-Cruz (2, 500, ('00), et qui malheureusement servirent à renverser l'homme le plus nécessaire à la prospérité du Mexique, en élevant celui qni fut toujours le plus acharné à sa perte. Dans la lutte qui s'engagea entre le général Santa Anna et le gouvernement, et dont on a vu le résultat en janvier 1 832 , ce fut envain qu'Alaman donna aux généraux qu'il employa les instructions les plus précises, de Targent et des troupes aguerries, leur impéritie fit échouer tous les plans qu'il avait tracés dans la méditation du cabinet. Le ministre de la guerre, le général Facio, ne fut pas plus heureux; Alaman ne put monter à cheval réparer leurs fautes, et après la capitulation

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faite par Bustamente, il disparut subitement de la scène politique, sans que personne pût savoir où il s'était réfugié, ni quel mystérieux asile le mettait à l'abri de Tanimadversion du parti victorieux.

Quinze mois après, pendant la présidence de Santa Anna, qui n'ignorait cependant pas les projets arrêtés d'Alaman cà son égard, celui-ci reparut à Mexico aussi inopinément qu'il l'avait quitté. Tout ce que l'on put savoir, c'est que, craignant pour sa vie à tort ou à raison, il avait été s'enfermer dans un couvent qui lui avait prêté l'ombre et le silence de son cloître. Ce fut dans cette retraite inaccessible qu'il laissa s'amortir le ressentiment des passions politiques et le secret fut si bien gardé qu'on ignore encore aujourd'hui le nom du couvent qui lui servit de retraite. Isolé complètement des affaires publiques jusqu'en 1837, il recommença à y prendre part quand Bustamente devint président pour la seconde fois. ISous devons dire qu'Alaman obtint dans cette élection le plus de voix après Bustamente, et qu'il ne s'en fallut que de peu qu'il ne fût nommé président lui-même. Son habileté ordinaire sut du reste, dans le partage de

Tautorité, lui réserver la plus large part, et ron peut citer comme un modèle du genre la position suprême qu'il eut le talent de se créer. La constitution centrale, dite de Taglea, du nom du sénateur qui en avait proposé le plan, avait créé comme troisième pouvoir un conseil du gouYernement [consejo de Gohierno) et lui avait assigné de singulières attributions. Ce con^ seil avait, entre autres droits, celui de donner son opinion sur toutes les lois proposées par les chambres avant que le président n'y donnât sa sanction pour les décréter; il avait encore la faculté d'examiner les lois, soit qu'elles fussent discutées et approuvées par les chambres, soit qu'elles fussent présentées aux chambres par le président ou ses ministres, et de prendre, comme eux, l'initiative en cas de besoin. Ses discussions en outre étaient secrètes, et rien ne transpirait au dehors de ce qui s'était passé.

La présidence de ce conseil d'État7ut offerte à Alaman, qui trouva ce poste trop en évidence encore, et qui fit nommer à sa place le général Moran, en se réservant pour lui la vice-présidence. Il fut président de fait, et par l'influence qu'il avait sur le général, et par la mauvaise santé de ce dernier qui lui permettait rarement d'assister aux délibérations.

Il résulta de tout ceci qu'Alaman, qui se rappelait encore avec effroi l'insomnie de ses nuits et l'agilation

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de ses jours quand il était ministre responsable, se trouva sans responsabilité aucune, par le secret des discussions, libre de prendre telle mesure qui lui plairait, et investi d'une autorité plus influente dans le gouvernement que les ministres eux-mêmes, qui avaient tout le dégoût et toute la responsabilité des affaires.

Ce coup d'éclat fut la lin de la carrière politique d'Alaman, qui se vit encore, en 1840, arraché par les turbulences de Santa Anna, à la position élevée qu'il occupait, la constitution ayant été anéantie, et le consejo de Gobierno naturellement dissout lors de Tabdication du président Bustamente. Lorsque Santa Anna reconquit pour la seconde fois l'autorité suprême dans Mexico, encore encombré des débris de quelques-uns de ses plus beaux monuments, les bons citoyens duent se Yoiler lo visage; Bustamente s'en vint demander à Fltalie des consolations du malheur de son pays. Alaman ne put se dissimuler que de bien longtemps, il ne devait plus y jouer de rôle public, et il résolut de réaliser par lui-même l'idée de la grande création industrielle qu'il avait cherché à encourager par le Banco de avio.

Il établit donc à Orizaba, viUe de l'État de Vera- Cruz, un immense atelier de filature et de tissage de coton; cet établissement, situé dans un pays fertile

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et délicieux, le plus avancé dans la culture de la matière première qu'on voulait utiliser, put, au bout de quelque temps rivaliser par l'élégance de sa construction, par le luxe de ses machines, par l'importance de ses produits, avec les fabriques les plus remarquables de l'Europe. Cette nouvelle industrie, créée à grands frais, avait malheureusement pour rivale, presque vis-à-vis de son berceau, à une distance qu'une goélette bonne voilière peut franchir en deux jours, à la Nouvelle-Orléans, en un mot, une industrie semblable, mais forte, mais puissante, et qui, parle travail des esclaves, l'ancienneté de ses ateliers, pouvait livrer ses produits à un prix infiniment plus bas. Le petit port de Tuxpam, alternativement ouvert et fermé, dans lequel la contrebande, expulsée de Vera-Cruz par Alaman, s'était réfugiée, oiTrait par sa position un excitant irrésistible au désir d'importer au Mexique ces produits des États-Unis.

Les toiles de coton sont presque l'unique vêtement du peuple mexicain, et les états de l'Union excellent dans leur fabriotion. Ce n'était pas assez, pour protéger les premiers essais de l'industrie cotonnièred'Orizaba, d'avoir prohibé l'importation des produits des pays voisins, le gouvernement devait encore établir sur toute la cote du golfe une ligne formidable de douaniers.

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