IX. — DU SENTIMENT DE ^ANALOGIE
L’Humanité, pareille à un arbre, grandissant toujours, s’augmente nécessairement de rameaux verts, comme elle en a de vieux qui pourrissent et qui tombent ; cependant elle est soumise aux divisions du temps, c’ est-h-dire aux printemps, aux étés , aux automnes et aux hivers.
On peut donc prévoir qu’à telle époque elle fleurira, qu’à telle époque elle aura des fruits. — On peut môme dire quelles seront ses fleurs et quels seront ses fruits; et cependant ni les fleurs ni les fruits de l’année écoulée ne seront ceux de l’année qui AÛent.
On peut prévoir que le bourgeon de telle année ne fleurira pas avant telle autre.
On peut prévoir que tel rameau qui a trop produit, ne produira plus l’année suivante; il peutôtremême si chargé, que l’on dira, àcoup sûr, qu’il se brisera, et sera détaché du tronc.
Prévoir ou prédire, c’est de la logique, c’est de la comparaison, mais ce n’est ni de l’impossible ni du surnaturel.
C’est purement et simplement .*
—La science.
— Mais la Raison, me direz-vous, se perd dans tant de comparaisons!
— C’est au contraire parce qu’elle ne les fait pas qu’elle se perd, car la raison sans la comparaison,
C’est: -£ zéro divisé par zéro.
Je ne raisonne donc pas, je compare, bien sûr que la raison se déduira toute seule de la comparaison.
Ainsi j’ai comparé le Prophète au tisseur sur un métier à la Jacquart, tirant ses fils de tous les hommes à travers une carte piquée sur un éternel dessin.
Cette comparaison est vraie, comme celle que j’ai faite en l’assimilant après à un cultivateur, qui augure des produits de la terre par l’étude des grains et des fumiers qui s’y déposent, et la connaissance des saisons.
Je compare à présent l’Humanité à un seul arbre, afin que Ton comprenne bien la soli-
t 22 IX. — DU SENTIMENT DE L’ANALOGIE,
darité de la sève qui anime toutes ses branches.
Cette comparaison est vraie comme les deux autres.
— Quelles raisons pourrait-on donner qui puissent les annihiler?
— Raisonnez tant que vous voudrez, vos raisons passeront, et mes comparaisons resteront.
Le principe est éternel, et les conséquences ne font que courir après.
— Suis-je donc l’ennemi de la Raison ?
— Qu’elle se trouve un meilleur ami !
La Raison est le but du progrès, et le but du Progrès, c’est le progrès du Rut.
— Si je chasse donc la Raison devant moi, c’est afin qu’elle me devance et qu’elle me guide ; mais je ne la perds jamais de vue.
Prenez garde à présent, vous surtout que;e somme de répondre, de vous moquer de ce que vous allez lire, car, si je n’avais désiré que faire rire le monde de tout ce dont vous l’avez effrayé jusqu’à ce jour;
— C’est moi qui rirais en le voyant rire.
Discutez-moi pendant que cela m’amuse; il y a tant de mauvaises raisons dans la Raison, que vous pouvez vivre encore longtemps, là-dessus.
Mais prenez garde de trop attendre, vous courez au ridicule : celui-là tue.
— Quand vous voudrez discuter, c’est moi qui ne vous prendrai peut-être plus au sérieux.
« Halte là, » disait un habile Diplomate, que l’on voulait entraîner dans une discussion ou s’engageaient les intérêts les plus graves ; « Ceci devient tiop sérieux; traitons la chose en plaisantant, s'il vous plaît. »
— Vous le voyez, je touche à la politique, je suis devenu Diplomate.
Les Diplomates ne sont guère Prophètes, il est vrai, mais je souhaite qu’ils le deviennent; — puissent-ils donc tirer parti des renseignements essentiellement nouveaux que je vais leur fournir sur l’Histoire !
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Croire , voici toute la Raison humaine ; être sûr, n’appartient qu’à Dieu.
Si c’est donc à l’aide de leurs raisons que les Historiens, les Savants, tous les Coryphées, en un mot, du Monde actuel, se croient plus près de la Vérité que moi, — ils se trompent.
Tout Principe est l’envers de sa conséquence.
— Le Temps, qui est le principe du mouvement, est immuable lui-méme, et la Matière qui est inerte, possède perpétuellement le mouvement.
— C’est précisément parce que je ne donne pas la Raison que je la possède.
— Je crois, et je n’affirme pas.
J’ai donc plus de raison que ceux qui affirment, car ceux-là peuvent se tromper, et moi, je ne le puis pas.
Je crois à la qualité prophétique des visions d’Orphée.
Maintenant :
— Le Poëte regardait-il dans l’avenir une chose fatale ?
Ou :
— Les fantômes de ses idées ont-ils fini après une longue élaboration du temps par prendre une forme réelle ?
— Si nous sommes libres, rien n’est fataU , et quand un événement se réalise, c’est qu’t’1 avait été planté par une idée.
A l’image de Dieu, tirant de son esprit le monde matériel, nous avons le pouvoir dans la mesure de nos forces d’en faire autant.
— Dieu créa toutes les époques.
— Un Homme de génie put en créer une.
Seulement il n’est pas maître du Temps, et il aurait tort de s’en plaindre, car :
La fatalité du Temps, c’est la liberté de tous qui donne à chacun son tour.
» Comme j’emploie souvent le mot fatal, j’en dois prévenir la mauvaise interprétation une fois pour toutes.
Fatal veut dire nécessaire, inévitable, absolu. — Le bien est même beaucoup plus fatal que le mal, puisque le bien vient de Dieu, et le mal de nous. •
L’emploi du mot fatal, pour exprimer ce qui est mauvais, est donc tout simplement une preuve de l’aberration de la raison, qui entraîne celle de la langue.
1 26 IX. — DU SENTIMENT DE l’aNALOGIE.
Il y a soixante et dix ans qu’Orphée vit avec nous, soixante et dix ans que ses fictions prennent un corps, et que la Mythologie refleurit sur le vieux tronc du monde. — Ce n’est pas , il est vrai, les mêmes fleurs, mais qu’est-ce que cela fait, si, par l’analyse, je démontre qu’elles renferment le même principe, et que l’on en peut tirer l’essence qui sera toujours la même ?