V. — La réaction et Falliatice
22. Alexandre II succomba, et c'est à ce moment que se déchaîna en Russie une réaction formidable, dont nous n'avons pas encore vu le terme. Dès l'avènement d'Alexandre III commençait le règne de cet homme, embusqué dans les ténèbres, qui n'a pas même la force d'intelligence de jouer le rôle qui lui est assigné par son abjection, PobiedonotzelBF. Cet homme, le gouverneur du tsar, qui avait formé son esprit, au lieu de lui donner les germes de libéralisme que l'on avait trouvés en Alexandre II, qui était pourtant le fils de Nicolas 1er, avait fait de lui un réactionnaire, un obscurantiste, qui ne croyait qu'à la Sainte Russie autocrate. Pobiedonotzeff prit dans le gouvernement russe une importance qu'il n'a pas perdue tout à fait, peut-être.
23. Le règne d'Alexandre III, on peut le diviser en deux périodes : la période purement réactionnaire, qui dure de son avènement jusqu'aux premières coquetteries avec la France, et puis la période du flirtage en règle avec la France, dans laquelle le tsar se découvre en écoutant la Marseillaise, mais ne cesse pas pour cela de pratiquer à l'intérieur son
gouvernement de terrorisme et d'autocratie... La France à ce moment était parfaitement ignorante, comme elle l'est trop souvent, des choses de Textérieur en générai et des choses de la Russie en particulier. Elle ne se doutait pas de ce que représentait cette autocratie, elle ne se doutait pas surtout de la profondeur et de la puissance du mouvement interne qui agitait malgré tout le grand corps de la Russie.
24. Je me ie rappelle; quand le pacte fut conclu, quand le nationalisme français, quand le patriotisme égaré des Français célébra cette illusion, célébra ce mensonge, quand on nous répétait sur tous les tons que nous avions obtenu la force indispensable pour prendre notre revanche, quand on prétendait que ce serait, avec l'alliance (alors qu'en 1870 c'était la sanction qui avait été donnée par la Russie, aux résultats de l'année terrible, qui avait permis à l'Allemagne de Bismarck d'annexer l'Alsace), quand on prétendait que ce serait également l'alliance qui nous permettrait de venger l'atteinte portée au droit, à ce moment même, quand un certain nombre de citoyens, plus avertis, déclaraient que cette idée était dangereuse pour notre politique, parce qu'on faisait glisser notre politique intérieure sur la pente du nationalisme J4jsqu'à l'abîme, au bord duquel nous nous sommes trouvés au moment de l'Affaire pour notre politique intérieure et pour notre politique extérieure également, on nous répondait alors que nous ne nous préoccupions pas de la sécurité de la Patrie. Et quand nous indiquions la responsabilité que nous assumions, déclarant que c'était quelque chose de grave pour un pays fondé sur le suffrage universel et issu de la révolution, que de devenir le complice et l'instrument d'une autocratie comme la Russie, on nous répondait par les injures et les calomnies que vous savez, et on croyait avoir tout dit. Il a fallu le drame qui s'est déroulé sous nos yeux depuis plus d'une année, pour qu'enfin ils fussent ouverts et pour qu'il nous fût possible de ne pas prêcher seulement dans le désert en protestant contre une pareille alliance. Il a fallu que le gouvernement russe, entraîné par une sorte de folie, se lançât dans cette guerre d'Extrême-Orient.
VL — La guerre contre le Japon.
25. Vous en connaisse^ les origines plus que suspectes; vous savez les fautes étranges commises par la diplomatie russe, comment elle s'est laissée illusionner, duper jusqu'au bout; comment elle avait compté sur je ne sais quelle débilité dans les conseils du Japon, comment elle s'était imaginé qu'il tomberait à ses genoux et céderait à ses premières revendications. Personne d'un autre côté n'ignore la source impure de ce conflit, comment c'est une affaire qui a été engagée sur les bords du
Yalou, comment celte grande conquête de la Mandchourie avait été faite contrairement aux engagements internationaux pris, contrairement aux obligations contractées non pas seulement à l'égard de la Chine, mais de toutes les puissances européennes ; comment elle a recouverte un certain moment des spéculations louches au profit de certains grands-ducs et d'un certain nombre dé leurs créatures. C'est à ce moment, quand on avait créé le vice-royaume de PExtréme-Orient, confié à Famiral Alexeief, qui étaFt avec Besobrazof la créature de ce syndicat, de ce trust des grands-ducs, c'est à ce moment, quand ont commencé les désastres de Tautocratie russe, que les yeux de l'Europe se sont ouverts.
26. Il y avait quelque chose de bien significatif et de bien étrange à voir un régime césarien et militariste qui, puisqu'il confisque les libertés de la nation, devrait lui donner au moins la sécurité territoriale et nationale, à peine la lutte était-elle commencée, montrer ce qu'il y avait derrière cette façade vermoulue. On a pu voir alors tout ce qui se cache de concussion, de corruption, de faiblesse, de mensonge derrière l'autocratie russe.
27. Au premier contact, c'était la flotte japonaise qui enfermait les bâtiments russes construits à si grands frais et concentrés à Port-Arthur, où l'on avait enfermé la fortune de la Russie entière, pour les fortifications duquel on avait consacré je ne sais plus combien de milliards de roubles, — et vous savez qu'en Russie les travaux publics coûtent cher, ils coûtent extrêmement cher. Un travail comme le transsibérien ou les fortifications de Port-Arthur, on l'évalue, dans le budget de prévision, à une certaine somme qui serait déjà de nature à effrayer le contribuable s'il y pouvait jeter les yeux. Mais quand on commence l'exécution des travaux, il faut compter que ce sera toujours par des multiples de deux ou trois, qu'il faudra plus tardchiffrer le résultat de l'opération. On avait voulu consacrer un milliard de roubles à telle œuvre, il en faudra deux ou deux et demi ; et sur ces deux milliards et demi, il n'y a peut-être pas 5oo millions de roubles qui aient été employés à ces travaux publics. Le reste a trouvé le chemin de la poche, soit des agents du tsarisme, soit même des princes de la famille impériale, soit aussi de certains patriotes français, qui prêchaient avec une onction extraordinaire les bienfaits de l'alliance. En effet, elle était bienfaisante pour eux. (Rires et applaudissements,)
28. Depuis le moment où la guerre acommencé, on peutdireque chaque étape a été marquée par des désastres nouveaux et, ce qui est plus grave, par des désastres mérités. Il n'y a pas eu seulement la part de la fortune ; on a vu jusqu'où pouvait aller Timbécilité d'un régime qui se prétend militaire; on l'a vu ne pas savoir se défendre à Port-Arthur, sur le Yalou, rester en quelque sorte attaché, comme hypnotisé par la pos-
session de cette forteresse, mettre tous ses œufs dans le même panier. Et quand le généralissime protestait dès juillet, quand il déclarait qu'il serait nécessaire de se concentrer plus en arrière et de ne pas s'efforcer, en divisant ses forces, d'aller au secours de Port-Arthur qui n'était pas sauvable,. parce qu'il fallait agir sur l'opinion publique, tromper le peuple auquel on n'avait pas osé et auquel on n'osera jamais dire la vérité, il a été nécessaire pour lui de faire toutes ces petites expéditions qui ont abouti à autant de désastres. Enfin ça été la grande bataille de Liao- Yang, la bataille de Moukd^n, et à l'heure actuelle, nous savons que cette armée russe de 5oo,ooo hommes, qui est au centre de la Mandchourie, est, je ne dirai pas seulement en retraite, mais en désordre ; cette armée ne sait plus sur quel point de concentration elle doit se retirer. On a eu beau sacrifier le malheureux Kouropatkine et mettre à sa place le général Liniévitch à la tête de cette armée en retraite perpétuelle, en réalité, il. n'y a pas un coin où elle puisse s'arrêter, parce que les Japonais ne s'arrêteront que quand ils considéreront qu'il est de leur intérêt de ne pas aller plus loin. (Approbation,)
29. Telle est actuellement, pour ne la retracer qu'à grands traits, la situation militaire de la Russie en Extrême-Orient. Et que s'est-il passé à l'intérieur pendant ce temps ? Au premier moment, comme il est naturel et légitime, l'opinion publique, mal renseignée, s'était abandonnée exclusivement à ce patriotisme qui se déchaîne si volontiers au commencement des guerres de ce genre. H y en a parmi nous qui peuvent se souvenir de ce que c'était en 1870 que le patriotisme des blouses blanches et à quoi on était exposé lorsqu'on protestait contre la folie de la déclaration de guerre. En Russie, de même, pendant un certain temps,.on aurait pu croire que toutes les revendications libérales étaient éteintes et qu'on ne songeait plus qu'à assurer la victoire en Extrême- Orient. Mais l'opinion, je m'en félicite, changea bientôt; elle comprit où étaient les responsabilités, elle comprit ce que c'est que d'être gouverné par un homme qui peut tout et qui ne sait rien vouloir, par un homme qui veut être tout puissant et qui est affligé de je ne sais qu'elle débilité de volonté qui correspond presque à une maladie mentale.
VIL — La Révolution actuelle.
30. A ce moment, la Russie entière comprit que même au point de vue du patriotisme la question essentielle, pour elle, c'était la question des responsabilités, de savoir qui avait préparé cette guerre, qui la menait, qui avait commencé tous ces attentats contre les intérêts de l'Empire russe. C'est à ce moment qu'a commencé ce grand mouvement libéral sur lequel c'est ma tâche particulière de vous renseigner ce soir. Je dois
dire que ce grand mouvement libéral, qui fut en quelque sorte le fruit de la question des responsabilités, quand elle commença à se poser devant la conscience du peuple russe, il n'aurait pas pu se déchaîner, comme il l'a fait, et ce grand courant n'aurait pas pu porter les résultats qu'il a déjà portés, s'il ne s'était pas trouvé un homme pour supprimer de Plewhe, celui qui avait été l'instrument du despotisme tsarien dans les dernières années, qui avait essayé de semer la zizanie dans les rangs des révolutionnaires, , . (Applaudissements,)
31. Je disais, citoyens, que ce grand mouvement libéral, quiestla continuation du mouvement des décabristes, des nihilistes, des terroristes de 1882, n'aurait pas pu se déchaîner comme il l'a fait et remporter les succès qu'il a remportés, n'aurait pu exercer l'action qu'il a exercée sur les classes conservatrices, s'il ne s'était pas trouvé un homme pour supprimer le mauvais génie du tsarisme, le criminel qui, après avoir débuté jadis dans les rangs des quasi-révolutionnaires, s'était tourné ensuite du côté du soleil et avait joué le rôle néfaste d'un agent provocateur dans tous les événements qui s'étaient déroulés . . . Mais de Plehwe succombe. Il ne s'est pas trouvé une voix en Europe pour dire qu'il n'était pas la victime d'un acte juste, d'un acte nécessaire. Ceux qui ont lu la défense admirable de Sasonoff, dans laquelle il a rendu compte de l'évolution par laquelle il avait passé, savent que, longtemps indifférent à la politique, il fut ensuite un simple libéral, un simple constitutionnel, comment il en était venu à envisager que, dans la situation faite à la Russie, c'était son droit et c'était son devoir de jouer, de sacrifier sa vie en frappant au cœur un des pires agents du despotisme, (Applaudissements.) A partir de ce moment, on peut dire qu'un lourd poids a été enlevé, un cauchemar a été dissipé sur la Russie entière. C'est à ce moment que nous avons asssisté à ces curieuses tentatives de semi-libéralisme auquel restera attaché le nom du nouveau ministre, le prince Sviatopol Mirsky.
32. On l'avait fait venir, parce qu'il avait eu des relations plutôt faciles et conciliantes avec les éléments avancés des régions où il avait gouverné ; on croyait qu'il arrivait avec un plan tout fait, avec un programme. Il y avait des esprits facilement illusionnés qui s'imaginaient qu'il pourrait être le Necker de la révolution russe, qu'il pourrait sinon l'accomplir, du moins préparer ses premières étapes, la mener, lui conférer pendant les premiers pas un caractère pacifique.
33. Vous savez tous, citoyens, ce qui s'est passé. Le prince Sviatopol Mirsky a voulu consulter les zemtsvos. Il y avait longtemps que ces assemblées provinciales se plaignaient du joug où on les tenait. On avait prétendu leur donner une espèce de self-government ; on avait cité l'exemple de l'Angleterre et de ses gouvernements locaux. Mais bientôt, on avait reconnu la réalité ; on avait cherché à enfermer ces
corps dans les limites les plus étroites; on avait essayé de leur discuter leurs prérogatives les plus essentielles; Tété dernier, quand ils avaient voulu s'occuper de collectes à faire dans toute la Russie, pour les blessés de la guerre de Mandchourie, on le leur interdit, leur disant que c'était une initiative dangereuse, parce qu'ils mettaient ainsi le pied sur le terrain de la politique, leur permettant seulement de s'occuper de questions de préséance et des visites à rendre aux gouverneurs {Rires). C'est à ce moment que ces hommes, qui ne représentent pas les éléments avancés, mais seulement une partie de l'aristocratie terrienne et foncière et certains éléments ruraux proprement dits, ont aperçu la nécessité, pour eux, pour l'empire de Russie, de constituer enfin un organisme de contrôle au sein de l'empire. Il n'y a rien eu de plus intéressant, de plus significatif que ce grand mouvement pendant toute l'année dernière quand, dans tous les chefs-lieux des provinces, les zemtsvos se rassemblant votaient des adresses dans lesquelles ils formulaient, respectueusement, mais termement, leurs revendications contre le tsarisme. Cela rappelait ce qui s'était passé dans les états provinciaux de la vieille France à la veille de la Révolution. Nous avons pji croire que l'exemple serait suivi jusqu'au bout et que nous* assisterions à une assemblée des notables qui préparait des étatsgénéraux et la révolution entière. Mais il n'en fut rien. On fit venir de Saint-Pétersbourg un certain nombre des représentants des zemtzvos. Ce fut l'incohérence dans les conseils du gouvernement ; on ne savait pas si on leur permettrait de se rassembler, de délibérer. Un jour, on les autorisait à se réunir chez l'un d'entre eux, un autre jour, on leur interdisait de se trouver plus de deux ou trois ensemble et de s'occuper de politique. Malgré toutes ces entraves et ces difficultés, ceux d'entre eux qui véritablement incarnaient l'âme du peuple russe, qui sentaient la gravité tragique de la situation, finirent par se mettre d'accord sur un programme qui était essentiellement modéré, sur un programme qui ne bouleversait rien, mais qui n'en demandait pas moins au tsarisme des réformes que le tsarisme ne peut pas accorder. C'est ce qui se passa. On commença par essayer d'user de bonnes paroles, de promesses vagues à lointaine échéance, on lança de lettres de change que l'on signe et que l'on ne paye jamais. (Rires),
34. Ce fut le moment où le tsar, après avoir, en quelque sorte, flirté avec les représentants de la révolution conservatrice et modérée, lança ce fameux rescrit qui passa à ce moment, auprès de certaines personnes, pour une idée géniale. Il semblait qu'il eût trouvé le moyen d'ajourner à tout jamais la révolution et de consolider à tout jamais l'autocratie., au moment même où elle donnait le spectacle de toute son impuissance. Je veux parler du rescrit dans lequel, tout en se taisant en réalité sur toutes les reformes proprement politiques qui étaient
les revendications primordiales, à ce moment, de la Russie entière, on essayait de créer je ne sais quelle diversion semi-démagogique jusqu'au bout de laquelle on n'osa pas aller. Un certain nombre de conseillers avaient fait croire au tsar que s'il faisait passer devant les yeux de certaines classes de la population de l'Empire le mirage de certaines promesses spéciales à elles, il pourrait les détacher de la cause commune; qu'on pourrait promettre aux paysans certaines satisfactions que l'on se réservait le droit de leur accorder ou non ; on pouvait promettre aux ouvriers certaines satisfactions que, bien sûrement, on ne leur accorderait jamais; mais quand l'oeuvre de désunion aurait été faite, quand on aurait creusé un abîme entre le libéralisme bourgeois et les aspirations des classes prolétariennes et rurales, le tour aurait été joué et l'autocratie aurait été reconstituée.
35. Ce fut la politique à laquelle le prince Mirsky, je ne sais si c'est délibérément ou par force, a fini par se résigner. Pendant des mois, on se contenta, dans des rescrits, de déclarer qu'on allait constituer la commission X ou la commission Y pour examiner telle ou telle réforme ; on nommait des commissions de toutes pajts à chaque ministère. Ces commissions se rassemblaient chaque jour et rien ne sortait de tout cet atelier.
Vin. — Le prolétariat industriel.
36. C'est à ce moment qu'intervint, heureusement, dans l'histoire des prodromes de la révolution russe, un facteur nouveau, essentiel.
37. Quand M. Witte,de 1894 a igoS, créa avec la précipitation que vous savez la grande industrie russe, quand il voulut moderniser son pays, s'imaginant qu'on pouvait transplanter tous les procédés du capitalisme industriel moderne dans un empire qui, par ailleurs, resterait dans l'état du moyen âge, qui demeurerait le royaume de Saint- Louis, il ne savait pas quelle œuvre il faisait, il ne savait pas ce qu'il préparait et que ce serait précisément de tout ce qu'il avait fait pendant toutes ces années que sortirait peut-être la solution, la délivrance pour la liberté et la révolution russes. 11 ne s'en doutait pas ; il avait voulu, au point de vue matériel, développer les richesses et les ressources de la Russie ; il savait que ce grand territoire, qui comprend une immense portion du monde entier, plus grande que toute l'Europe, et d'autres continents avec elle, il s'imaginait qu'il pourrait mettre en valeur ces ressources, donner à l'autocratie une puissance nouvelle, qu'il pourrait lui ouvrir une source inépuisable de milliards et que, quand il aurait fait cette œuvre, l'autocratie resterait ce qu'elle avait été, que le gouvernement autocratique pourrait gouverner, comme il l'avait toujours fait, les affaires du peuple russe.
38. Mais dès la troisième ou la quatrième année de son entreprise, it s'aperçut qu'il avait posé inlîniment plus de problèmes qu'il n'en avi résolus ; il s'aperçut qu'il avait singulièrement hâté l'avènement de la question sociale, et c'est alors qu'il conçut l'idée de détourner le mouvement, de le canaliser, de l'emprisonner en lançant dans les masses ouvrières des agents provocateurs. Il s'agissait de faire une espèce de socialisme d'État impérialiste,, de toute sûreté; il s'agissait de choisir des hommes qui seraient capables de se rendre dans les milieux ouvriers, de se rendre populaires parmi leurs frères de travail, qui représenteraient le tsar comme leur défenseur né, qui pouvait exercer la protection nécessaire contre la bourgeoisie.
39. Il y a eu un certain nombre d'hommes qui ont consenti à se livrer à cette sale besogne. Mais M. Witte s'est dupé lui-même ; il s'est trouvé qu'il y a eu aussi un certain nombre de Russes qui ont compris l'usage qu'ils pouvaient faire de cette arme empoisonnée, et là où M. Witte avait pensé envoyer des agents provocateurs, il s'est trouvé qu'il avait envoyé des apôtres et des missionnaires du véritable socialisme, qui travaillaient précisément à l'ombre de la police, qui faisaient des rapports probablement assez mensongers, toui en préparant dans l'ombre, soit les grèves nécessaires sur certains points, soit le mouvement politique indispensable, maïs qui ne pouvaient gas s'imaginer à ce moment que le cours des événements faciliterait leur besogne, comme ii l'a fait depuis un an.
40. M. Witte sentit le danger; à un moment donné, il comprit qu'il fallait arrêter les frais, cesser de jeter à pleines mains les germes de l'agiiation, qu'il savait bien comment cela avait commencé, mais qu'il ne pouvait savoir comment cela finirait.
41. Seulement, il n'était plus possible d'arrêter le mouvement; quand bien même la guerre n'aurait pas éclaté, quand bien même les habitants des villages n'auraient pas vu que cette conscription extraordinaire, que cette mobilisation surprenante se faisait toute à leur détriment et que l'on envoyait là-bas, en Mandchourie, d'où l'on ne revient jamais, les malheureux fils des paysans en ménageant les tîls du châtelain et ceux qui appartenaient aux classes possédantes, quand bien même les ouvriers n'auraient pas ressenti le contre-coup économique de cette guerre qui, très naturellement, frappait toutes les transactions et toutes les opérations industrielles, on peut compter que l'œuvre de M. Witte aurait porté ses fruits et que la Russie se serait trouvée en présence d'un capitalisme hâtif, d'une plante de serre chaude, et non pas seulement eo présence d'un industrialisme développé, mais d'un système prolétarien bien organisé. C'est ce qui s'est produit au moment où la bourgeoisie, les avocats, les professeurs, les médecins se sont jetés à corps perdu
dans Tagitation libérale, an moment où cette agitation libérale a gagné jusqu'aux classes aristocratiques, jusqu'à la Cour elle-même.
A2, C'est alors que nous avons assisté au mouvement qui se produisit parallèlement, au mouvement qui a produit les journées inoubliables de Saint-Pétersbourg.