II. — Le tsar
5. Le tsar qui gouverne cet empire, le plus étendu de toute l'Europe, a un pouvoir absolu d'une nature particulière. — Tous ses sujets s'appellent eux-mêmes ses esclaves: suivant la mode orientale, ils se présentent en frappant la terre de leur front (en russe une pétition s'appelle
\ / encore un battement du front). Tout ce qui est dans son empire lui appartient, hommes et choses; il a le droit de reprendre les biens de ses sujets ou de les mettre à mort sans autre forme qu'un ordre. Il n'y a pas d'autre loi que sa volonté, les seules lois russes sont les ukases, c'est-à-dire les ordres des tsars. — En même temps le peuple regarde le tsar comme un personnage sacré en qui s'incarne la « sainte Russie », et comme un père que la religion ordonne d'aimer. Le paysan même l'appelle père et le tutoie. — Les habitants de Pskow avaient depuis plusieurs siècles le droit de s'assembler et d'administrer leurs affaires. Quand Vasili leur ordonna d'enlever la cloche qui convoquait l'assemblée, ils lui répondirent : « Nous, tes enfants orphelins, nous te sommes attachés jusqu'à la fin du monde. A Dieu et à toi tout est permis dans votre patrimoine. »
6. Les Russes obéissent à leur tsar avec crainte et amxaiLXûmme à un maftre, un pèfe et un représentant de Dieu. A cette autorité toute-
j puissante rien en Russie ne fait contre-poids. — La Russie n'a ni insti- ; tutions ni coutumes anciennes que le tsar soi^ obligé de respecter ; le droit russe n'est qu'un recueil des ukases des tsars. — La Russie n'a pas d'assemblée pour discuter l'impôt, ni même pour présenter des vœux. A la fin du xvie siècle la famille des tsars issus de Rurik s'éteignit, un prince polonais et un prince suédois envahirent la Russie, et allèrent s'établir l'un à Moscou, l'autre à Novgorod. Les Russes se soulevèrent contre ces étrangers, et en 1612, une assemblée générale des grands personnages et des délégués des villes se réunit pour choisir un
nouveau tsar, Michel Romanoff ; mais, aussitôt le tsar nommé, cette assemblée se sépara sans essayer de prendre part au gouvernement. — La Russie n'avait pas même de justice régulière; le tsar avait le droit de faire donner le knout à qui il voulait (le knout, c'est le terrible fouet tartar, à longues lanières de cuir, qui tranche la peau et peut donner la mort d'un seul coup). Ce fut longtemps le procédé de punition habituel. On a souvent appelé le gouvernement des tsars le « règne du knout ». 11 suffisait d'un ordre pour faire décapiter même les plus grands personnages, et le tsar coupait les têtes de sa propre main. Ivan le Terrible, sur la fin de sa vie, fit dresser la liste de toutes ses victimes pour les recommander aux prières de l'Église; la liste donne un total de 3,480 personnes : 986 seulement sont indiquées par leur nom suivi de cette mention « avec sa femme et ses enfants », ou « avec ses enfants »; le tsar avait fait exécuter toute la famille avec son chef.