‹ Les révolutions russesChapitre 24 sur 79 · V. — Introduction de la civilisation occidentale en Russie · texte numérisé non relu

V. — Introduction de la civilisation occidentale en Russie

14. Les Russes étaient encore à la fin du xvie siècle un peuple asia-^> tique; ils portaient de longues barbes et des vêtements longs et flottants;

à la manière des Orientaux, ils tenaient leurs femmes enfermées et ne les laissaient sortir que la figure voilée. Ils ne pratiquaient aucune des industries de l'Occident, ils détestaient les Occidentaux, les regardant tous indistinctement, catholiques et protestants, comme des hérétiques.

15. Au milieu du xvie siècle (i553), des marins anglais à la recherche de la route de Chine avaient découvert la mer Blanche; c'était alors la // seule mer à laquelle Fempire dn tsar eût accès (les c6tes de la Baltique ■appartenant au roi de Suède, les côtes de la mer Noire au sultan). Le port d'Arkhangel fut pendant plus d'un siècle le seul point par lequel rEurope communiquât avec la Russie. Le tsar avait permis d'y fonder une ville (i583); il avait donné je monopole du commerce aux marchands anglais et hollandais qui l'habitaient. Ivan le Terrible avait fait' ven^ des a rcRItectes et des ingénieurs italiens, il avait même établi une i mprime rie.

16. N?anmoins les Russes restaient'toujours des barbares, et les ambassades que le tsar envoyait quelquefois à une cour d'Europe, parais- /, s aient encore des troupes de sauvages. En i656 arrivaient à Livourne'i deux ambassadeurs qui étonnèrent les Italiens par leur saleté et leur ^ grossièreté. Ils couchaient par terre dans leurs vêtements qu'ils ne quit- ,^ taient pas, enfermaient leur mouchoir dans leur bonnet; à table ils prenaient les morceaux dans les plats avec les mains pour les piquer sur .leur fourchette. On leur avait fourni des vivres et des tonneaux de vin;

en partant ils empcrtèrent les tonneaux' vides pour avoir un plus gros bagage. Ils s'enivraient avec de Teau-de-vie et frappaient leurs domestiques avec un bâton. Un poète avait fait un sonnet en l'honneur d'un des annbassadeurs : l'autre se mit en colère; pour le calmer on lui présenta un autre sonnet en son honneur; cette fois ce fut le premier qui se fâcha, parce que son sonnet était écrit sur du moins beau papier. Non seulement ils ne savaient que le russe, mais ils ignoraient entièrement la géographie des pays où on les envoyait; dans les rapports adressés au tsar ils défigurent tous les noms des villes où ils ont passé.

17. A celte ignoran ce les Russ esjoignaient une passion puérile d'éiiquette. Une ambassade fut envoyée àXouis X!V en 1681 pour conclure un traité de commerce. Le chef de l'ambassade Potemkin voulait qu'à chaque fois qu'il était question du isar dans le traité on répétât : Votre Majesté tsarée. Il se plaignit de ce que la lettre de réponse du roi de France était plus petite que celle qu'il avait reçue du tsar. On lui répondit que le niiorceau de parchemin était aussi gros, s'il paraissait plus petit c'était qu'il était plié plus fin. Le jour où Louis XIV lui donna audience, Potemkin, après avoir prononcé quelques mots, s'arrêta. L'interprète lui dit : « Si tu veux parler, continue; sinon c'est moi qui vais prendre la parole. — Tu vois bien, répond Potemkin, je prononce le nom du tsar et le roi ne bouge pas, ne lève même pas son chapeau. »

\ Il aurait voulu que Louis XIV se levât chaque fois qu'il entendait le nom du tsar.

18. Ce peuple barbare ne pouvait se tenir toujours à l'écart de la civilisation chrétienne. Mais pendant un siècle on put se demander si la civilisation pénétrerait en Russie par la Pologne catholique ou par les pays protestants du No'"d. Quelques seigneurs russes avaient commencé

\ à adopter le costume polonais. *

19. Les peuples du Nord prirent l'avance, parce qu'ils furent introduits directement au cœur même de la Russie. Les tsars avaient l'habi-

, ttude, quand ils envahissaient un pays étranger, d'emmener une partie des habitants pour les établir dans leur empire. En 1 565, Ivan avait

- amené à Moscou plus de 3.ooo 'Allemands enlevés dans les provinces Baltiques. Ainsi s'était formée une colonie étrangère qui avait ses pasteurs et son Eglise. Elle se grossit au xvie siècle d'émigrants attirés par

^ le tsar, ou venus pour faire fortune, ingénieurs, charpentiers, mineurs,

' médecins, pharmaciens, commerçants, officiers ; il y en avait de tous pays, mais ce qui dominait, c'étaient les Allemands, les Hollandais et les Anglais. Ils avaient d'abord vécu mélangés aux Russes; en i652 on les trouva trop fiers, trop bien vêtus; on leur défendit de porter le costume russe et on les établit hors de Moscou dans un quartier à part, ce îut la Sloboda des étrangers; elle comptait en 1678 environ 18.000 âmes.

20. Le peuple russe haïssait ces étrangers et ne désirait pas adopter leurs coutumes, et les tsars, élevés dans le respect de la religion russe,

n'avaient aucun mot' f de prendre parti pour la civilisation des^ hérétiques.

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