IX. — Les massacres
43. Je ne vous retracerai pas les grèves de janvier, tout d'abord dans les ateliers d'une grande maison, la maison Poutilov, enfin, dans la plupart des maisons industrielles de Vassili Ostroff et dans un grand nombre de cités, soit dans la Pologne, soit dans la Russie proprement dite. Il n'est personne parmi nous qui ne se souvienne de ces journées de la seconde semaine de janvier dans lesquelles on se demandait si la révolution sociale allait éclater à Saint-Pétersbourg, au moment où le pope Gapone, dont le nom fut alors jeté dans la publicité, commençait à exercer cette influence unique qu'il a exercée sur la classe ouvrière d« Saint-Pétersbourg. C'est lui qui prit en mains la direction du mouvement. C'est lut qui, de ce qui au début n'était qu'une grève dont les revendications proprement économiques étaient absolument légitimes, mais enfin, de ce qui n'était qu'un mouvement spécifiquement économique, fit en même temps un mouvement politique. Il avait compris que si les ouvriers voulaient triompher dans le mouvement présent et garantir la sécurité future de leurs conquêtes, il était indispensable qu'ils joignissent à leurs revendications économiques, des revendications politiques, qu'ils ne pouvaient pas se passer des garanties nécessaires que leur donnerait la liberté de la presse, de réunion, d'association et par dessus tout la participation des représentants de la nation au contrôle et à la législation.
44. C'est alors qu'ils rédigèrent ce qui demeurera la grande Charte du peuple russe, cette pétition qui devait, le 22 janvier, être portée au tsar, dans laquelle ils avaient inscrit, à côté de certaines revendications économiques dont la netteté et la précision, dont le caractère véritablement socialiste dépasse même en hardiesse un certain nombre de revendications des prolétariats organisés de l'Occident, — certaines revendications proprement politiques, et dans laquelle ils déclaraient que, tout en ayant pleinement conscience de leur classe et de ses intérêts particuliers, tout en étant décidés à livrer leur bataille comme prolétaires, ils étaient très loin de refuser le concours nécessaire de ceux qui livraient à côté d'eux la bataille politique. Us n'étaient pas des libéraux, des constitutionnels, ils ne s'embarrassaient pas de toutes les questions dans lesquelles nos doctrinaires s'agitent à perpétuité, mais en même temps, ils avaient senti qu'il y a à l'heure actuelle, en Russie, deux
problèmes étroitement connexes : le problème de l'organisation de l*État et le problème de la Société ; que tout ce que Ton donnera à la représentation nationale, aux droits du peuple, on le donnerait en même temps aux droits et aux intérêts du prolétariat. C'est à cette époque que nous assistâmes à des scènes inoubliables.
45. Le tsar peut se vanter d'avoir eu à ce moment, comme il Ta eu, à bien des reprises, une chance inespérée. On dirait que la fortune avait voulu lui offrir une dernière fois le moyen de réparer les fautes commises. S'il avait simplement consenti à recevoir au Palais d'Hiver la délégation qui lui était envoyée par les ouvriers grésristes de Saint- Pétersbourg, s'il avait consenti à recevoir de leurs mains les pétitions, à s'entretenir avec eux, quand bien même il leur aurait présenté des objections, quand bien même après cela, il aurait refusé de donner satisfaction à leurs plus légitimes revendications, soyez sûrs qu'il aurait prolongé et consolidé l'illusion néfaste dans laquelle a vécu si longtemps le peuple russe.
46. Ces ouvriers, ceux mêmes d'entre eux les plus avancés, qui avaient le plus nettement conscience de leurs intérêts prolétariens, ils avaient encore dans les coins de leur conscience et dans leur cœur un reste de la légende, un reste de la foi naïve dans le tsarisme. On leur avait si souvent répété, on leur avait tellement dit que le tsar était véritablement leur père, qu'il était au-dessus de toutes les classes, qu'il ne servait ni les intérêts de la bourgeoisie, hï ceux de telle section de son peuple, mais ceux de la nation tout entière, et qu'il voulait la servir tout entière, on le leur avait tellement répété qu'ils avaient fini par le croire et qu'ils le croyaient encore.
47. Quand, le 22 janvier, ils se mirent en marche, pacifiquement, sans armes, pour aller présenter au tsar, au Palais d'Hiver, leur pétition, ils avaient la ferme confiance que cette journée se passerait sans qu'ik y ait de sang versé, qu'ils pourraient arriver jusqu'à celui auquel ils voulaient faire entendre leurs doléances, leurs plaintes et leurs revendications.
48. Mais on avait préparé autre chose. Quand, la veille, un certain nombre d'hommes de. lettres, d'avocats, de publicistes qui avaient été informés de ce qui se préparait pour le lendemain, à la tête desquels était Maxime Gorki, voulurent obtenir du gouvernement, des ministres, la garantie qu'on ne ferait pas un traquenard, qu'on ne tendrait pas un piège à ce peuple pacifiquement en marche, vous savez comment ils furent reçus, vous savez qu'on les renvoya de Caïphe à Pilate, que M. Witte s'en lava les mains en disant qu'il n'était responsable de rien; que le prince Mirsky refusa d'intervenir et qu'on les renvoya à des sous» ordres; que pendant ce temps, l'Empereur se renfermait dans son Palais de Tsarkoïe-Selo et se refusait à écouter quoi que ce soit.
49. Mais il assumait la responsabilité terrible des événements qui allaient se dérouler. Quand ces ouvriers se mirent en marche, quand ils aboutirent dans ces larges voies à Wassili-Ostrow, au pont qui est jeté sur la Neva, ils trouvèrent devant eux les premières lignes des soldats ; ils étaient si persuadés que tout cela ce n'étaient que de vaines démonstrations, que les soldats allaient leur ouvrir fraternellement leurs bras, qu'ils s'adressèrent à eux et leur dirent : « Frères, amis, nous voulons lui parler, laissez-îious passer. . . » Ils ne répondirent pas ; les armes s'abaissèrent, les fusils partirent et ce furent des cadavres qui furent couchés sur tous les points par centaines,
50. Mais, à ce moment, à côté de ces malheureux qui tombaient pour ne plus se relever, il y a quelque chose qui tomba aussi. On aurait dit qu'il avait dû y avoir un symbole de ce qui se passait ce jour-là à Saint- Pétersbourg : le pope Gapone avait voulu qu'on portât devant cette foule en marche le portrait de l'Empereur, et aussi des icônes : il était au premier rang; les premières décharges, les premières fusillades, avant même d'atteindre ces malheureuses victimes, renversèrent à terre et couchèrent dans le sang l'image du Tzar : il ne s'en relèvera plus l ( Vifs applaudissements.)
51. Et pendant que ce guet-apens était tendu sur le pont de la Neva aux délégués ouvriers et grévistes, sur la place du Palais d'Hiver, il se passait un drame plus sinistre et plus sombre encore : là, c'étaient des témoins, des curieux, des femmes, des enfants qui étaient venus dès le matin ; comme il y a une espèce de petit square presque en face du Palais d'Hiver, ils étaient entrés, on les avait parqués, on en avait fermé la porte ; quelques-uns des gamins de Saint-Pétersbourg étaient montés sur les branches des arbres afin de mieux contempler ce qui allait se passer; sans qu'il y eût la moindre menace, le moindre péril, un officier des gardes donna un ordre, les fusils furent épaulés, les enfants dégringolèrent des branches, et il y eut des centaines de cadavres dans ce petit square.
52. Voilà ce qu'a fait le tsarisme ce jour-là; il a cru que ce bain de sang lui serait profitable, que la bourgeoisie serait affolée, qu'elle se dirait que l'ère des démonstrations avait commencé, que la bataille dans la rue allait se déchaîner, il a cru qu'il allait d'un coup ramener à lui toutes les classes qui ont coutume d'être conservatrices par leur intérêt égoïste. Il s'est trompé heureusement ; par le sang qu'il a tiré au peuple russe en ce jour-là, à Saint-Pétersbourg, il n'a' même pas affaibli le mouvement ouvrier...