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XII. — L'empire russe en

51. L'empire du tsar en Europe avait, dès 1814, son territoire formé complètement. C'était, même sans tenir compte des possessions d'Asie, de beaucoup le pius vaste des Etats européens; la population totale était en 181 5 évaluée à 45 millions d'âmes. Il se composait de plusieurs groupes de populations réunies par une série de conquêtes sous la nnême domination, mais qui conservaient leurs coutumes, leur langue, leur religion distinctes, et restaient juxtaposées sans se fondre. La lutte du gouvernement russe contre ces nationalités étant l'un des faits dominants de l'histoire de la Russie au xix« siècle, il est nécessaire de se représenter exactement les morceaux disparates agglomérés dans l'empire russe.

52. loLa Grande-Russie, le centre primitif et la partie et la plus importante de l'empire, avait une population russe de langue russe (dialecte grand-russien) et de religion grecque orthodoxe. Les dissidents (Vieux croyants), séparés de l'Eglise officielle depuis la réforme de la liturgie au xvii« siècle, formaient des sectes nombreuses, mais interdites par la loi.

53. 20 La Petite--Russie (Kiev, Oukraine) pays russe en partie soumis à la Pologne, puis reconquis, avait aussi une population de langue russe et de religion orthodoxe. Mais le dialecte petit-russien est pratiquement une langue assez différente du russe littéraire pour avoir sa littérature

populaire distincte du russe orthodoxe. De même la religion orthodoxe n*était pas la seule reconnue; car, sans parler des colonies allemandes protestantes, une population de Juifs polonais s'était établie dans les villes et même les villages, et une partie des orthodoxes était entrée dans Péglise catholique sous la forme de Grecs unis, en conservant son clergé marié et sa liturgie slave.

54. 30 Les pays à l'est du Volga, anciennes monarchies tartares, étaient habités par un mélange de Russes et de peuples jaunes asiatiques, en majorité orthodoxes, mais en partie musulmans.

55. 40 La Russie méridionale, formée des territoires enlevés à l'Empire ottoman, était peuplée de colons russes, de Cosaques, de tribus d'origine asiatique, et parsemée de colonies allemandes établies avec la promesse de conserver leur nationalité. La Bessarabie, détachée de la Moldavie en 1812, avait une population roumaine de religion orthodoxe, entremêlée de Juifs polonais. Cette région méridionale n'avait aucune unité de race, de langue, ni de religion.

56. 50 Le Caucase, qu'Alexandre 1er avait commencé à annexer, était un conglomérat de* petits peuples, les uns chrétiens (Arméniens), les autres musulmans (Circassiens), la plupart belliqueux, dont la soumission n'a été complète qu'en 1864, et qui ont conservé leur vie nationale séparée; seules quelques familles princières, surtout de Géorgie, se sont fondues avec l'aristocratie russe. Ce pays était et est resté une frontière militaire de l'Empire, occupée par des armées et des colons soldats et gouvernée militairement.

57. 60 La Russie occidentale, l'ancien grand-duché de Lithuanie, annexé par Catherine II, se composait d'anciens pays russes (Russie blanche) à population de langue russe et de religion orthodoxe, soumis autrefois par les Lithuaniens — et d'un pays lithuanien où une partie

. de la population conservait les coutumes et la langue lithuaniennes, tandis qu'une partie, l'aristocratie surtout, avait adopté le polonais et se considérait comme de nation polonaise. La Russie blanche était orthodoxe, mais avec des nobles catholiques; la Lithuanie propre était catholique, mais avec une forte population de Juifs.

58. 70 Les provinces baltiques (Esthonie, Livonie, Courlande) avaient deux populations superposées. Les habitants primitifs, les uns finnois, les autres lithuaniens, restés à l'état de paysans, formaient une classe inférieure et conservaient leurs langues nationales. Toutes les classes supérieures, noblesse, clergé et bourgeoisie des villes, issues de colons allemands, parlaient allemand et vivaient à l'allemande. Le tsar, en recevant leur soumission, avait promis de respecter leurs usages et leurs privilèges. Tous les habitants étaient luthériens. — Le gouvernement de Saint-Pétersbourg (l'ancienne Ingrie) détaché des provinces baltiques, avait perdu tout caractère spécial; cétait un mélange de toutes les religions de l'Empire, la résidence de la cour et des fonctionnaires.

59. La Sibérie et plus tard TAsie russe ressemblaient plutôt à des colonies qu'à des provinces. — Le duché de Finlande et le royaume de Pologne nouvellement acquis par Alexandre restaients des États distincts où le tsar était grand-duc ou roi.

60. L'empire russe était donc comme l'Empire autrichien un conglomérat de peuples; un seul lien les unissait, la soumission au pouvoir du tsar autocrate, c'est-à-dire souverain absolu sans contrôle. Le régime politique et social était resté ce que l'avaient fait Pierre le Grand et Catherine. La société consistait en deux classes superposées : — les paysans, en grande majorité serfs de la couronne ou serfs des nobles, soumis au fouet, à la capitation, au recrutement militaire, payaient les impôts à rÉtat, les redevances aux nobles et fournissaient les soldats (le service militaire durait vingt-cinq ans); — les nobles propriétaires (environ loo.ooo familles) exempts du fouet, de la capitation, du recrutement, étaient nourris par les paysans et fournissaient les fonctionnaires et les officiers. — Les classes intermédiaires ne tenaient presque aucune place. — Le clergé séculier (blanc) c'est-à-dire les popes, marié, ignorant, misérable, écarté des hautes fonctions, n'avait guère d'autre rôle que de célébrer les<:érémonies; le clergé régulier (noir), les moines, qui seul recrutait les évêques et les abbés, restait étranger à la société. — Les marchands, bien qu'organisés en corporations et reconnus officiellement comme classe, ne s'élevaient presque pas au-dessus des paysans et n'avaient ni instruction ni vie politique; sauf les résidences du gouvernement, les villes russes n'étaient que d'énormes villages.

61. Il y avait ainsi deux sociétés superposées : au-dessous, celle des paysans, des marchands, des popes et des moines, restée orientale, orthodoxe, étrangère à toute culture et à toute vie politique; au-dessus, celle des nobles et du gouvernement, devenue occidentale, sceptique, disposée à adopter toutes les idées politiques de l'Europe comme ses modes et sa langue. Entre ces deux sociétés aucune entente, elles n^avaient même pas la même langue. La haute aristocratie ne parlait guère que" français ; une partie des fonctionnaires étaient des Allemands des provinces baltiques.

62. Le gouvernement avait ce même caractère disparate. Dans son fond il restait, comme le peuple, oriental et patriarcal, c'est-à-dire despotique : un seul pouvoir, le tsar autocrate, maître absolu, pas d'autre centre de gouvernement que sa résidence, pas d'autre loi qlie ses décrets (oukases), pas d'autre autorité publique que ses fonctionnaires, pas i d'autres institutions que celles qu'il lui plaisait d'établir. Mais il avait plu j aux tsars d'établir des institutions européennes ; et la Russie avait une ) capitale européenne (Saint-Pétersbourg), une diplomatie européenne, une ; armée organisée à l'allemande, un gouvernement central à l'européenne, . avec des conseils et des bureaux, des tribunaux à l'européenne avec une procédure écrite et secrète, une police européenne, des impôts et des

monopoles copiés sur l'Europe, une division de gubernies (gouvernements) et en districts, des assemblées de nobles présidées par un maréchal de la noblesse à la façon allemande. Même l'Église orthodoxe, la seule institution nationale, était soumise à un collège ecclésiastique, le Sairit'Synode, et à un fonctionnaire laïque d'imitation européenne, voter- Procureur du Sainr-Synode, qui proposait les nominations de prélats et les mesures ecclésiastiques.

63. C'était le « despotisme éclairé » du xviiie siècle, sans aucune liberté pour les sujets. Le gouvernement n'admettait ni liberté de presse, de réunion ou d'association, ni assemblées délibérantes, ni manifestation publique sans autorisation, ni contrôle sur les actes des fonctionnaires, ni garantie contre leurs abus de pouvoir. La liberté de religion même était limitée par l'Église d'État. Tous les cultes antérieurs des populations annexées étaient protégés par des promesses spéciales des tsars; tout sujet protestant, catholique, juif, musulman, restait libre de pratiquer sa religion. Mais aucun sujet orthodoxe ne pouvait sortir de l'Église officielle; toute conversion d'un orthodoxe à une autre religion était interdite sous une peine sévère, et les sectes dissidentes (raskof) détachées de l'ancienne Église étaient, poursuivies comme criminelles. C'était une tolérance restreinte aux religions étrangères.

64. Ce régime n'avait jamais été appliqué qu'imparfaitement. Les fonctionnaires russes, habitués à l'indolence ot à l'arbitraire des pays d'Orient, laissaient traîner en longueur les affaires, les décidaient par caprice ou se faisaient acheter. Us se perdaient dans la complication européenne des bureaux et dans la masse énorme des oukases, parfois contradictoires.

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