XVI. — L'insurrection de Pologne
80. Nicolas avait accepté d*être couronné roi en Pologne et de porter Tuniforme polonais. Mais il cessa de convoquer la Diète et laissa gouverner la Pologne par des absolutistes qui parlaient de révoquer la charte de 181 5 ; l'un d'eux déclara : « Il ne s'agit plus de discuter, mais d'obéir. »
81. Ce régime irritait tous les Polonais, mais sur la conduite à tenir \ils se divisaient en deux partis. — Les grands propriétaires, les hauts
fonctionnaires, le clergé, aimaient mieux se soumettre au despotisme de Nicolas que d'exposer la nation polonaise à la destruction complète: la Pologne attendrait la mort de Nicolas pour reprendre sa vie constitutionnelle, niais elle conserverait son indépendanc e. C'était le parti de la prudence, de l'aristocratie, surnommé les blancs, — Les jeunes gens, les étudiants de varsôvîe7 "admirateurs de la France et de la Révolution, voulaient la lutte ouverte contre le tsar pour défendre la liberté et aussi pour rétablir la Pologne dans ses anciennes frontières. C'était un parti patriote et démocrate, surnommé les rouges, dirigé par des sociétés secrètes en rapport avec les carbonari. En 1826 les chefs avaient eu des entrevues avec les décabristes de Russie, mais n'avaient pu s'entendre sur la question des limites de la Pologne; ils furent poursuivis devant le Sénat, qui les acquitta.
82. Jusqu'en i83o le parti blanc contint le parti rouge. Mais la Révolution française de i83o, si facilement victorieuse, excita le parti de la lutte. Le tsar rassembla l'armée polonaise pour l'envoyer combattre la Révolution en France et en Belgique. Les révolutionnaires profitèrent de ce moment où l'armée nationale était prête à marcher contre la Révolution, pour l'employer contre le tsar russe. Les élèves de l'école militaire surprirent pendant la nuit le palais de Varsovie. Constantin effrayé s'enfuit à demi-vêtu ; puis, perdant la tête, il se retira hors du royaume, emmenant les troupes russes et les fonctionnaires (novembredécembre i83o).
83. Les Polonais, abandonnés par le gouvernement russe, envoyèrent des délégués à Constantin pour le prier de revenir; il refusa. Le parti
blanc, qui voularl avant tout éviter la guerre, se décida à former un gouvernement provisoire pour maintenir l'autorité du tsar. Chlopickf consentit à prendre le commandement des troupes pour les empêcher de suivre les chefs révolutionnaires ; il prit la dictature « au nom du roi > et écrivit à Nicolas pour faire appel à sa grandeur d'âme, en donnant pour excuse aux- Polonais « un concours inoui de circonstances 3^. Il demandait le retrait de Tarmée russe. Le tsar répondit par un manifeste qui exigeait la soumission ou la mort. Aux envoyés polonais il refusa de retirer ce manifeste et de prendre aucun engagement. Les Polonais, disait-il, devaient se fier à la parole de leur souverain, et il ajouta : « Le premier coup de canon sera la ruine de la Pologne. »
84. Le parti de la conciliation (blancs) se relira du gouvernement provisoire ; le parti de la guerre (rouges) prit la direction. La Diète proclama la déchéance de la dynastie des Romanoff et l'union indissoluble de la Pologne et de la Lithuanie (janvier i8Si). Des envoyés officiels allèrent demander du secours aux grandes puissances garantes du traité de Vienne. En Angleterre, Palmerston ne voulut répondre qu'officieusement, et déclara que le Congrès de Vienne n'avait pas garanti la constitution de la Pologne. En France, malgré les manifestations du public, le gouvernement refusa de s'engager dans une guerre; les Polonais restèrent abandonnés.
85. L'armée polonaise, déjà mobilisée, avait l'avance ; elle entra en Lithuanie. Mais, quand Dibitsch arriva avec sa grande armée (120.000 hommes contre 46.000), les Polonais se replièrent sur la Vistule. Ils résistèrent héroïquement dans, cinq batailles (février-mai i83i). Le choléra ralentit les opérations. L'armée russe, renouvelée par des renforts, arriva enfin devant Varsovie. Le général offrit l'amnistie et la Constitution ; les généraux polonais conseillaient d'accepter. Mais le parti démocrate dominait dans Varsovie; il venait de massacrer les suspects enfermés dans les prisons ; il refusa de traiter avec les Russes. Varsovie fut bombardée et capitula (septembre i83i). La Diète se retira ; les restes de l'armée polonaise passèrent en Russie et en Autriche. Une forte émigration polonaise, composée surtout de nobles, vint s'établir en France.
86. La Pologne resta sous une dictature militaire. Nicolas lui. enleva son indépendance par un oukase : « La Pologne fait désormais partie de l'Empire et ne doit former avec la Russie qu'une seule nation.» Il abolit la charte de 181 5, qu'il remplaça par le Statut organique de février 1882. Il supprima la Diète et l'armée polonaises, et donna le pouvoir au gouverneur russe, à des fonctionnaires russes et à une section du Conseil de Saint-Pétersbourg. — Il promettait de laisser encore au peuple son Eglise, sa langue et son administration distincte ; mais cette promesse, que rien nç garantissait, ne fut pas tenue.
87. Paskiewitch, devenu vice-roi de Pologne, conserva jusqu'à sa mort (pendant vingt-cinq ans) un pouvoir absolu ; il s'entoura de fonctionnaires et d'officiers russes et maintint le royaume sous un régime de terreur militaire. Ordre fut donné d'illuminer en l'honneur du Statut organique; 286 émigrés furent condamnés à mort ; leurs domaines furent confisqués et distribués à des généraux russes orthodoxes. Le gouvernement supprima l'Université de Varsovie et supprima la plupart des établissements d'instruction. Il interdit toutes les associations, même les sociétés de lecture, ne laissant subsister que la Société hypothécaire. Il défendit toutes les réunions, excepté les soirées privées, à condition de limiter le nombre des invités et de recevoir des agents de surveillance. Il «soumit les livres et même la musique à une censure qui ne laissait pénétrer aucun livre étranger ; il rendit la langue russe obligatoire pour tous les fonctionnaires. Il fit juger par des commissions militaires tous les procès politiques, et même d'autres. En i835, Nicolas prononça à Varsovie un discours célèbre : « Si vous vous obstinez à conserver vos rêves de nationalité distincte, de Pologne indépendante, et toutes ces chimères, vous attirerez sur vous de grands malheurs. J'ai fait élever une citadelle, et je vous déclare qu'à la moindre émeute je ferai foudroyer la ville. »
XVll. — Le régime de Nicolas (1825-1855).
88. Depuis Pierre le Grand les tsars avaient conservé le régime absolutiste, mais, indifférents en religion, ils admiraient les monarchies de l'Europe civilisée et cherchaient à les imiter. Nicolas n'eut pas seulement l'horreur des constitutions et du régime libéral, il eut Ip mép ris dç la vie eu ropée nne. Orthodoxe convaincu, il considéra co\nme un devoir relîgîeux^d'écarter de la « Sainte-Russie » les idées des hérétiques d'Occident. Son règne, qui fut long (i 825-1 855), se distingua des précédents par une tentative pour^ompre avec la civilisation occidentale et ramener la Russie à l'ancien régime russe.
89. Les communications avec l'Europe furent rendues difficiles ; les étrangers (ceux qu'on laissait entrer en Russie) étaient surveillés par la police ; tous les livres et journaux étaient arrêtés à la frontière par la censure. La loi russe ne reconnaissait pas (et ne reconnaît pas maintenant encore) aux sujets du tsar le droit de sortir de l'Empire ; sous Nicolas, il fallait une autorisation personnelle du tsar; il la donnait rarement et pour cinq ans au plus ; émigrer était (et est encore) un crime passible de déportation et de confiscation.
90. Les Russes, isolés du reste du monde, se replièrent sur eux-mêmes. La littérature, jusque-là imitée de l'Occident, prit un caractère russe ; elle commença par exprimer un sentiment patriotique d'admiration pour la vieille Russie. Sous Nicolas parurent les premiers
romanciers russes originaux. Alors fut composé Thyme officiel Dieu protège le tsar! et l'opéra national la Vie pour le Tsar,
91. Nicolas semt>le slêttedévoué à P œuvre de reconstituer la vi eille ] Russie orthodoxe. Mais commeles fonctionnaires n'étaient contrôlés ''' qae par a autres fonctionnaires. Incontrôlé restait illusoire. La vénalité yi /
rs (letout genre71eur négligence à expédier les"afFaires, leur insolence à l'égard des administrés, leur servilité envers les supérieurs, devinrent si notoires que le tsar lui-même approuva Gogol de les avoir mis en scène dans la comédie de l* Inspecteur, Les sujets n'avaient même aucun moyen de protester, il était interdit aux journaux de discuter aucun acte de l'autorité, défendu aux particuliers de s'occuper d'une question politique. En 1848, à Pétersbourg, des jeunes gens, officiers, employés, professeurs, avaient pris l'habitude de se réunir le soir pour lire et discuter les publications venues d'Europe. La police en arrêta trente-trois (1849) î i^s furent condamnés à mort, graciés au moment de l'exécution et envoyés aux travaux forcés ; l'un d'eux était Dostoievsky, qui plus tard a raconté ses souvenirs du bagne.
92* Il y eut aussi sous Nicolas quelques persécutions religieuses, contre la secte des Vieux-Croyants, Contre la conversion des orthodoxes à une autre religion, on adopta les lois pénales qui sont encore en viglieur. L'abjuration est punie de confiscation et de huit à quinze ans de travaux forcés ; la tentative de convertir un orthodoxe par un sermon ou un écrit, de huit à seize mois de prison, et, à la troisième fois, de la Sibérie ; celui qui n'empêche pas la conversion est passible de prison. Tout mariage mixte doit être célébré devant un pope, l'enfant doit être élevé dans l'orthodoxie; tout pasteur qui célébrerait le mariage serait poursuivi. (Cette mesure, abolie en i865, a été rétablie en i885.)
93. Sous ce règne commença la tentative de r ussifier par la force les sujets des provinces occidentales. Dans les provinces polonaises de Lithuanie, les paysans uniates (catholiques grecs) reçurent l'ordre de se convertir à l'orthodoxie; puis une assemblée des évêques grecs unis déclara l'Eglise uniate affranchie du clergé romain et rendue à l'orthodoxie (1839). — Dans le royaume de Pologne, malgré la promesse du tsar, le gouvernement persécuta les catholiques, fermant les églises ou les couvents sous des prétextes légaux, interdisant les sermons non autorisés par la censure, défendant d'avoir des précepteurs catholiques. Il travailla à supprimer les restes de l'autonomie polonaise, soumit les écoles au ministère de l'instruction russe (1839), transféra au Sénat de Pétersbourg les fonctions du Conseil d'Etat et de la Cour de Cassation (1841), et étendit à la Pologne le code pénal russe.
94. A la fin du règne, on s'attaqua même à l'allemand, langue officielle des provinces baltiques. Un oukase (i85o) ordonna de rédiger la ? correspondance du gouvernement en russe et de nommer des fonction- * naires parlant russe. Mais il ne fut pas appliqué.
9*5. Le « régime de Nicolas » fut dénoncé par toute l'Europe libérale
comme une forme achevée du despotisme oriental ; la littérature 4e ce
/ temps est remplie de malédictions contre « l'autocrate» et son gouver-
J nement. Nicolas symbolisait Tabsolutisme en lutte contre la Révolution
j libérale, lui-même aimait à s'attribuer ce rôle. Souverain militaire avant
( tout, toujours vêtu de l'uniforme, occupé à faire p*asser des revues et à
surveiller ses troupes, il croyait avoir la meilleure armée de son temps,
et pendant la période qui suivit 1848 il sembla l'arbitre de l'Europe et le
conquérant futur de l'Empire ottoman. La guerre de Crimée montra
qu'il manquait à cette armée une direction, un matériel, une intendance,
tout ce qui exige des habitudes d'ordre et de contrôle. Vaincu par les
Occidentaux qu'il méprisait, Nicolas mourut désespéré et son régime
s'écroula (i855).