XIX. — L'émancipation des serfs
100. L'acte le plus important du règne fut la réforme de la propriété unie à l'affranchissement des paysans. Si l'on excepte les deux régions extrêmes, le Nord habité par des paysans propriétaires, le Midi parsemé de colonies étrangères ou peuplé de Cosaques, — presque toute la Russie historique (Grande-Russie, Petite-Russie, Lithuanie) était organisée avec la grande propriété et le servage. Ce régime reposait sur trpis institutions :
101. 10 La terre formait de grands domaines, les uns appartenant au isar (domaines de la couronne), ou à la famille impériale (apanages), les autres aux nobles propriétaires (environ loo.ooo familles). Les grands domaines absorbaient les neuf dixièmes des terres arables de l'empire. Le territoire du domaine était divisé en deux portions, l'une exploitée directement par le propriétaire, l'autre abandonnée moyennant pedevance à un village de paysans.
102. 20 Les paysans étaient fixés à la terre par la loi (depuis la fin du xvie siècle) et n'avaient plus le droit de la quitter. Par suite ils se trouvalent liés^au propriétaire de la terre, lui payaient des redevances, lui { faisaient des corvées, lui obéissaient comme à leur maître. Leur condi- i tion était celle des serfs du moyen âge (le mot russe qui les désignait était traduit par serf). Mais les propriétaires ne se contentaient pas de se conduire en seigneurs, dans le sens du moyen âge ; ils usaient de leur pouvoir, pratiquement illimité, pour se transformer en maîtres dans le isens antique. Souvent ils détachaient le paysan de la terre et l'employaient à leur faritaisi^rils'envoyaient des serfs s'établir dans les villes comme artisans ou marchands, en recevaient une redevance périodique.
Vobrokj et se réservaient de les rappeler à leur gré. Deux millions de serfs environ étaient employés dans la maison du maître à son service personnel ; leur condition était celle des esclaves antiques. Dans la société russe du xix« siècle reparaissaient tous les traits de Tesclavage romain : la brutalité sans frein des maîtres, la soumission servile des sujets, les femmes serves livrées à la fantaisie du maître, les hommes serfs dressés par force à tous les métiers, se vengeant par le meurtre et i'incendie (70 au moins par an en moyenne), battus, mutilés, mis à mort. Le tableau est le même dans toutes les descriptions de la vie russe (i).
103, 30 La partie du domaine cultivée par les paysans n'était pas partagée en tenures fixes comme celles des serfs du moyen âge ; le serf russe ne possédait individuellement que sa maison ; c'était le village tout entier, le mir, qui collectivement possédait le sol. Les bois, les pâturages, les eaux restaient en commun ; les prés et les terres arables ■étaient distribués en lots, mais pour un temps seulement (variant de -deux à quinze ans suivant les lieux) ; puis remises en commun et redistribuées. — Les Russes connaissaient si mal leur pays que cette coutume n'avait été signalée que récemment, et par un étranger, Haxthausen ; mais, aussitôt connu, le mir était devenu une des institutions favorites du parti national, une relique vénérable de la vieille Russie, une survivance de la propriété collective qu'on croyait avoir été le régime primitif de l'humanité (2).
.104, Cette organisation origmale rendait la réforme plus difficile. Alexandre commença par consulter les nobles des provinces ; il désirait leur voir prendre l'initiative, mais les nobles voulaient garder leurs serfs. Le tsar tint bon ; il réunit un « comité pour les affaires des paysans » -qui prépara un projet. Puis la question fut posée officiellement par un rescrit au gouverneur de Wilna : le tsar, parlant comme si les nobles lithuaniens acceptaient la réforme, les autorisa à former des comités pour « améliorer le sort des paysans » (novembre 1857) ; il le fit savoir I aux nobles des autres provinces et les obligea à former aussi des comités pour discuter son projet.
105. Une déclaration (i858) posa les principes de la réforme : les paysans rachèteraient au seigneur leurs maisons avec les jardins et une 'étendue de terres suffisante pour vivre; l'État les aiderait à payer cette indemnité. Le tsar donna l'exemple en affranchissant les Serfs des apanages, qui devinrent ensuite propriétaires de leurs terres moyennant
(1) Le plus frappant est celui de Tourgnenef, Souvenirs d'un chasseur.
(2) Il est probable que le mir est une institution récente, créée, comme toutes les autres institutions russes, par Tordre du tsar, pour faciliter la perception de l'impôt en rendant le village responsable collectivement ; il ne parait pas nettement dans les documents avant le xvi» siècle, et il n'était pas organisé anciennement en Petite-Russie. ^Voir Keussler.)
une annuité payable pendant quarante-neuf ans (règlement de 1893) (i); Pour les serfs des propriétaites, l^opération, entravée par la résistance passive de la noblesse, dura plus de trois ans. Elle se termina par Toukase du 19 février 1861 qui abolissait définitivement le servage.
106. Les serfs détachés de la terre (domestiques et serfs à Vobrok) furent déclarés libres, sans propriété; ils entraient dans la condition des U prolétaires d'Europe. La situation des paysans, beaucoup plus difficile || à régler, avait obligé à résoudre trois questions. I
107. lo Droit du paysan sur la terre. Les nobles, propriétaires légaux du sol, auraient voulu garder toute la terre. Les paysans se regardaient comme légitimes possesseurs de cette terre qu'ils cultivaient de génération en génération et dont ils ne pouvaient pas être expulsés. Les serfs d'un village répondaient à leur maître qui leur offrait la liberté à condition de reprendre la terre : « Nous sommes à toi, mais la terre est à nous. » -- L'affranchissement dans le grand-duché de Varsovie (1807) et les provinces baltiques ('816-20) avait consisté à déclarer le§ serfs libres et le seigneur seul propriétaire des terres, et il avait abouti à transformer les paysans en journaliers indigents ou en tenanciers congédiables à volonté. Pour éviter la création d'un prolétariat agricole semblable en Russie, on adopta une transaction. La terre possédée par les paysans fut divisée en deux parts; le propriétaire en garda une, l'autre/ fut destinée aux paysans; ils reçurent le droit de la racheter avec leurj maison et leur jardin, mais avec le consentement du propriétaire et moyennant une indemnité calculée assez haut pour compenser la terre , qu'ils recevaient et les services dont ils étaient affranchis. L'État avança les quatre cinquièmes de la somme aux paysans sous forme de bons d'indemnité payés aux nobles (2 milliards et demi en tout), les paysans devaient rembourser l'État par une annuité de 6 pour 100 pendant quarante-neuf ans. La part attribuée à chaque paysan et l'indemnité variaient d'après la valeur du terrain (2).
108. 20 Régime de propriété des paysans. Fallait-il établir la propriété individuelle ? La mode était alors de parler des dangers que le / prolétariat faisait courir aux sociétés occidentales; on espéra les éviter f en maintenant la communauté du wzr. ,Sous l'influence de Miliutine, \ on décida qu'en principe la terre serait donnée non au paysan indivi- ! duellement, mais collectivement à la commune, en donnant le droit à ^
(i) Les paysans des domaines de la couronne, traités déjà non en serfs, mais en fermiers attachés au sol, furent transformés en fermiers libres à long bail, avec droit de racheter leur terre (1866).
(2) Il y eut 4 règlements régionaux différents : i« Grande-Russie, Sud-Est et partie de la Russie Blanche divisés en trois zones (terres du nord, terre noire, steppe); 20 Petite-Russie; 3o Gouvernements du Sud-Ouest; 4» Gouvernement du Nord-Ouest (Lithuanie).
la commune (par une décision prise aux deux tiers des voix) de la distribuer en propriété individuelle à ses membres.
109. 3® Droits des nobles sur le paysan. Les nobles désiraient conserver la police de leurs paysans comme dans les provinces baltiques. Le tsar préféra enlever toute autorité légale aux anciens maîtres et donner la police à des assemblées de paysans. Le mzV, formé des chefs de famille, présidé par un ancien du village, décide Tad mission de membres nouveaux dans la commune, règle le partage des terres et répartit les taxes; il peut infliger des peines corporelles et même exclure de la communauté (peine très grave, car le paysan exclu est exilé au loin, souvent en Sibérie). — Le polost, réunion d'un groupe de villages, a une assemblée de délégués, un chef élu et des collecteurs, un secrétaire chargé de la répartition des charges, des routes, des écoles, de l'assistance publique; et un tribunal élu qui juge les petits procès d'après le droit coutumier et peut condamner à la prison ou aux coups.
110. L'oukase de i86i posait d'un seul coup les principes de la réforme, mais en donnant du temps pour les appliquer et en créant des tribunaux spéciaux pour les partages et les indemnités. On comptait que le rachat serait terminé en vingt ans. L'opération fut plus lente que les prévisions; en 1882 il restait encore un million et demi de paysans qui n'avaient pas racheté. — Le résultat économique ne répondit pas d'abord à J'attente. Les nobles avaient fait évaluer trop haut leur indemnité et trop bas la quantité de terre nécessaire à la subsistance d'un paysan. L'indemnité, de 8 à 10 roubles annuellement par lot, dépassait la valeur de la terre; dans les gouvernements du centre les lots étaient inférieurs à cinq hectares; un tiers des paysans avaient moins de trois hectares. Les habitants, ne pouvant vivre sur leur terre, émigraiem ou allaient au loin louer leur travail. Ainsi se formait le prolétariat agricole. On avait cru l'éviter par le régime du mir. Mais le mir tend à se dissoudre de lui-même, à mesure que la population augmente, car la terre manque pour les nouveaux venus, les anciens' possesseurs conservant chacun son lot; en 1882 on évaluait à 10 pour 100 le nombre des familles sans terre dans le gouvernement de Moscou. — Les indemnités payées aux nobles (700 millions de roubles en 1890) n'avaient pas servi à améliorer la culture; les nobles avaient continué à vendre leurs terres aux marchands qui les achetaient pour couper les forêts.
,,> 111. Cependant l'émancipation des serfs a transformé la société
- ^ russe. En donnant à la masse de la population la liberté légale et l'administration de^es affaires communales, elle a fait de la nation russe *. -une nation moderne. Elle l'a préparée à se délivrer des habitudes d'arbitraire, de servilité et de paresse produites par une longue pratique de l'esclavage, et lui a assuré les conditions légales d'une activité privée et d'une administration publique régulière. Le progrès économique s'est marqué après la mort d'Alexandre II par l'augmentation de l'étendue
des terres cultivées, du prix des terres, du rendement des impôts, de la valeur des exportations, et par Tamélioration du genre de vie des paysans.