XXI. — L'insurrection polonaise de
118. Le régime de Nicolas n'avait pas détruit la nation polonaise. Les nobles, retirés à la campagne au milieu de leurs paysans, les femmes, le clergé avaient maintenu le sentiment patriotique dans les générations nouvelles. Les émigrés polonais attendaient que l'Europe intervînt pour rétablir la Pologne; les aristocrates groupés autour du prince Czartoriski, à Paris, comptaient sur les gouvernements catholiques; les jeunes gens, entrés dans les partis dén;iocratiques, comptaient sur la Révolution européenne. Les sentiments étaient les mêmes dans les provinces polonaises de Lithuanie annexées à l'Empire russe (qu'on, appelait officiellement les gouvernements du Nord-Oue^t).
119. Alexandre II ne voulait pas d'une Pologne indépendante. Il dit aux députés de la noblesse à Varsovie (i856) : « Point de rêveries. Soyez
^ unis à la Russie et abandonnez ces rêves d'indépendance, impossibles 1 ! désormais à réaliser. Tout ce que mon père a fait est bien fait; mon \l règne sera la continuation du sien. » Mais, en fait, le nouveau gouverneur Gortschakof relâcha le régime de compression. .
120. Les nobles polonais étaient restés maîtres des campagnes. Chacun dans son domaine avait la propriété des terres (les paysans n'étaient que tenanciers), la police et l'administration du village, le droit de présenter le curé de la paroisse. La Société agronomique, fondée en i855, leur servit de centre de ralliement; elle eut plus de 5.ooo adhérents; une commission centrale à Varsovie la dirigeait.
121. On attendait d'Alexandre II des réformes libérales en Pologne; un des chefs du parti aristocratique, le marquis Wielopolski, sur sa demande, lui remettait des mémoires; mais le gouvernement de Pétersbourg ne fit rien. Les Polonais, lassés d'attendre, commencèrent à manifester (i 860-61). Ce furent d'abord des manifestations en masse, passives et silencieuses, pour des anniversaires de la Révolution de i83o, le 29 novembre (soulèvement de Varsovie), le 25 février (bataille de Grochov), le 27 février, devant la Société agronomique, où la foule se laissa charger par les soldats russes, puis l'enterrement des victimes du 27 fé-
vrier. La Société agronomique envoya au isar une adresse pour réclamer « des institutions émanées de l'esprit national, de ses traditîotis, de son histoire ».
122. Alexandre, tiraillé entre deux partis, oscilla entre deux politiques : faire des concessions libérales pour apaiser les Polonais, réprimer les manifestations par la force. — En mars 1861, il accorda à la Pologne une direction particulière de l'instruction et des cultes, qu'il confia à un Polonais, Wielopolski, un Conseil d'État, des assemblées provinciales élues. — En avril il supprima la Société agronomique ; une manifestation pour en demander le rétablissement aboutit à un massacre. — De mai 1861 à juin 1862 le tsar changea cinq fois de gouverneur, nommant tantôt un ami, tantôt un ennemi des Polonais. Les manifestations continuèrent, pour l'anniversaire de l'union avec la Lithuanie et de la mort de Kosciusko; la foule réfugiée dans les églises en fut arrachée par les soldats, le clergé ferma les églises. Les électeurs des assemblées provinciales refusèrent de voter, réclamant une « représentation élue avec libre discussion ».
123. Comme en i85o, les mécontents se divisaient en deux partis, ïes blancs, parti des grands propriétaires, réunis dans la Société agronomique; les rouges, parti démocrate, recruté d'étudiants, d'officiers et de jeunes gens de Varsovie, dirigé par un comité central secret. Alexandre se décida à donner le gouvernement au marquis Wielopolski, qui acceptait la domination russe pour essayer de sauver l'autonomie polonaise; le grand-duc Constantin, ami des libéraux, fut nommé viceroi. Mais les patriotes polonais voulaient l'indépendance de leur patrie. Les rouges regardaient Wielopolski comme un traître; ils essayèrent de l'assassiner (juillet-août 1862). Les è/a72C5 refusèrent de le soutenir. En réponse à une proclamation de Constantin énumérant les réformes à opérer, une réunion de la noblesse déclara ne pouvoir soutenir le gouvernement que « s'il était national polonais, et si toutes les provinces de la patrie étaient unies par des lois libres ». La noblesse de Podolic et de Lithuanie vota des adresses pour demander la réunion avec le royaume de Pologne.
124. Pour se débarrasser du parti démocratique, Wielopolski imagina dé se servir du recrutement militaire. 11 ordonna secrètement de prendre les recrues, non parmi les paysans, suivant l'usage, mais dans les villes, sans excepter comme d'ordinaire les étudiants, et en choisissant de préférence les gens « mal notés depuis les derniers troubles ». A Varsovie, les jeunes gens désignés furent arrêtés dans la nuit et enfermés dans la citadelle. Mais la plupart, prévenus à temps, s'étaient sauvés dans les bois (janvier i863). Ainsi commença le soulèvement de i863.
125. Ce fut une insurrection toute différente de celle de i83o, une 1
insurrection occulte. Les insurgés n'eurent jamais ni armée, ni gouver- / nement, ni résidence; ils ne furent maîtres d'aucune ville, le pays resta ^
tout entier au pouvoir des soldats et des fonctionnaires russes. Mais des bandes armées se formaient dans les forêts, apparaissaient brusquement, livraient de petits combats et finissaient par se réfugier sur le territoire autrichien en Galicie. Le comité central secret, établi à Varsovie, imprimait et affichait des procianiations, donnait des ordres, levait des contributions, se comportait comme un gouvernement, et les Polonais lui obéissaient sans que la police russe parvînt à le découvrir (il se réunissait dans les bâtiments de l'Université). Ce comité se déclara d'abord gouvernement provisoire et lança une proclamation contre « le gouvernement étranger de brigands », promettant aux paysans la propriété de leurs terres, aux propriétaires une indemnité aux frais de l'État, à tous les combattants un lot de terre (janvier ï863). Aux Polonais sujets de l'Autriche et de la Prusse il enjoignit de ne faire aucune révolte dans leurs provinces et de «concentrer toutes les forces nationales contre l'ennemi le plus terrible, le tsar russe », en envoyant aux Polonais de Russie des hommes, des armes et de l'argent (mars i863). 11 nomma successivement deux dictateurs, puis se proclama « gouvernement national ». — Un autre comité secret formé à Wilna s'intitula « gouvernement national » en Lithuanie et déclara le pays partie inséparable de la Pologne (3i mars). — Puis les provinces du Sud-Ouest (Volhynie, Podolie, Ukraine) s'insurgèrent (mai i863).
126. Le gouvernement secret de Varsovie se mit à publier des journaux et à donner des ordres officiels marqués d'un sceau. Il défendit de payer les impôts aux Russes, d'accepter l'amnistie partielle, d'aller au théâtre, de chanter dans les églises et de sonner les cloches; il ordonna de prendre le deuil, établit un emprunt forcé et une contribution. On lui obéit. — Il créa dans chaque cercle un tribunal révolutionnaire de trois membres pour juger les actes nuisibles à la cause nationale; le tribunal de Varsovie condamna et fit exécuter, c'est-à-dire assassiner, une dizaine d'agents russes.
127. Les Polonais ne comptaient pas délivrer leur pays avec leurs \1 propres forces, ils espéraient une intervention des puissances d'Europe, il Mais Bismarck, qui gouvernait la Prusse, aida le gouvernement -russe
en signant une convention secrète fermant la frontière prussienne aux insurgés; le Landtag l'accusa même de livrer les réfugiés. Les trois autres grands États, France, Autriche, Angleterre, s'entendirent pour faire des observations au gouvernement sous la forme de notes identiques. Ils demandaient « six points » ; lo l'amnistie; 20 une représentation nationale législative; 3» une administration nationale formée de fonctionnaires polonais; 40 liberté complète de religion; 5o le polonais comme langue officielle; 60 un système régulier de recrutement. Trois fois les gouvernements européens firent cette démarche collective en faveur de la Pologne (avril, juin, août i863). Mais ils ne tenaient pas assez à leurs réclamations pour les appuyer par des actes. Le gouverne-
ment russe se borna à répondre qu'il n'était pas lié par les traités de i8i5 dans le gouvernement de la Pologne et que l'insurrection, oeuvre du« parti du désordre », n'était soutenue que par l'espoir d'une intervention.