XXII. — Répression du mouvement national polonais
128. En Russie, les libéraux avaient d'abord été favorables aux Polonais qui réclamaient comme eux la liberté politique; Herzen prit parti pour eux, les étudiants de Pétersbourg assistèrent à un service funèbre pour les victimes de Varsovie, Bakounine forma un corps de volontaires. Mais le petit parti national russejj&^Mo&g^^se déclara pour le gouvernemeht contre les insurgés. Katkofi, rédacteur de la Galette de Moscou, rennemPdes Européens, attaqua les Polonais comme, de faux frères slaves, qui combattaient' he-seu4 État capable de faire triompher l'idée slave, comme des aristocrates et des ennemis de la religion orthodoxe. La prétention des Polonais de reprendre la Lithuanie, pays en partie russe et orthodoxe, lui servit à exciter le patriotisme russe. Un mouvement d'opinion, manifesté par des adresses au tsar, poussa le gouvernement à une croisade patriotique et religieuse contre les Polonais. La répression prit un caractère russe et orthodoxe et fut plus systématique qu'en i832.
129. Elle commença par les provinces de Lithuanie. Mouravief, nommé gouverneur général des quatre gouvernements lithuaniens (mai i863), soumit le pays à une « administration civile militaire ». Dans chaque district un officier, appelé préfet de guerre, investi d'un pouvoir absolu, fut chargé de 'surveiller toutes les autorités, tout le clergé et tous les propriétaires; il devait destituer tout fonctionnaire, arrêter et envoyer au conseil de guerre tout individu suspect d'avoir aidé les insurgés ou même de ne pas les avoir dénoncés, mettre sous séquestre les domaines de quiconque aiderait les insurgés ou essayerait de renverser le gouver-Y nement. Mouravief écrasa systématiquement l'aristocratie polonaise; il \ imposa une taxe de lo pour loo du revenu sur les domaines des nobles, l payable en huit jours sous peine de vente mobilière. Contre les pro- \ priétaires polonais catholiques il employa leurs paysans orthodoxes; tandis qu'il désarmait toute la population, il créa des corps armés de paysans et les envoya à la poursuite des insurgés, leur promettant une prime par prisonnier. Il distribua les biens des nobles insurgés aux paysans, de préférence à ceux qui s'étaient signalés dans la répression. Tous les insurgés pris en armes étaient exécutés dans les vingt-jquatre heures et il était interdit de porter leur deuil. Ordre fut donné aux pro- ' priétaires de rester dans leur domaine, ils furent rendus responsables de tout acte d'insurrection sur leurs terres.
130. Le sotilèvenient écrasé, Mouravief se mit à unifier la Lithuanie. • 11 déclara le russe seule langue de l'administration (février 1864); puis
il ferma les librairies et imprimeries polonaises, interdit de bâtir ou réparer des églises catholiques sans autorisation spéciale. Il fut plus tard ordonné de donner l'instruction religieuse catholique en russe. Puis on interdit la langue polonaise et les lettres latines, même dans la vie privée; ce fut un délit pour un marchand de répondre à un client en polonais. Mouravief fut surnommé par les Polonais le « bourreau de Vilna »; mais les patriotes russes l'acclamèrent et une fête annuelle fut créée, en souvenir de la délivrance de la Lithuanie de la domination de la noblesse polonaise.
.131. Dans les provinces du Sud-Ouest, les gouverneurs russes réprimèrent par des procédés analogues le mouvement polonais, arrêtèrent les nobles patriotes, les envoyèrent et Sibérie et remplacèrent les fonctionnaires indigènes par des Russes orthodoxes. L'Église des Grecs-Unis fut ramenée à TÉglise orthodoxe.
132. Dans le royaume de Pologne, le gouverneur investi de la dictature militaire fit cerner Varsovie et fouiller toutes les maisons sans découvrir le Comité central (septembre i863). Il se vengea en imposant une contribution extraordinaire et en faisant arrêter des centaines de suspects. Les Polonais, ne se sentant pas soutenus par l'Europe, cessèrent alors de combattre (février 1864). Enfin on arrêta les membres du Comité et on les pendit (août 1864).
133. Les patriotes polonais, suspects de sympathie pour l'insurrection, furent arrêtés dans tous les pays polonais et déportés en masse en Sibérie, comme transportés libres ou comme condamnés aux travaux forcés dans les mines. Une « Commission de gouvernement », investie du pouvoir absolu, fut chargée de réorganiser la Pologne ; le directeur se donna pour rôle * de déraciner la civilisation latine pour la remplacer par une civilisation vraiment slave ». On détruisit toutes les institutions propres à la Pologne, puis on la divisa en 10 gouvernements et 85 districts comme le reste de l'Empire et avec le même système d'administration (1867). Les directions furent transportées de Varsovie à Pétersbourg.
134. Le patriotisme polonais s'était montré surtout chez les nobles, les étudiants et le clergé ; il était maintenu par la langue polonaise et la religion catholique qui donnaient aux Polonais le sentiment d'appartenir à une nation différente des Russes. Le gouvernement russe voulut extirper le polonais, il fit du russe la langue de l'enseignement à l'Université de Varsovie, dans les collèges secondaires, dans les écoles primaires ; il interdit le polonais dans tous les actes d'administration, puis dans la justice (1876), puis dans les églises, les enseignes, les affiches.
135. Pour affaiblir le clergé on supprima la plupart des couvents (1864). Sur i55 couvents d'hommes avec i635 membres il en resta 23
avec 36o; de 42 couvents de femmes 'avec 649 religieuses, 10 ,avec 140 religieuses. Ne pouvant détruire le clergé séculier, on le soumit ît une surveillance politique et on sécularisa ses domaines qu'on remplaça par un traitement d'Etat (i865). Le Concordat avec le Pape fut abrogé (1866) malgré les réclaniations de Pie IX, et l'administration de l'Eglise catholique remise au collège ecclésiastique de Pétersbourg. Ordre fut donné au clergé grec-uni d'employer la langue russe et desupprimer tout rite catholique romain. Puis l'Eglise uniate de Pologne fut détachée de Rome et ramenée à l'Eglise orthodoxe.
136. Pour détruire le pouvoir des nobles dans les campagnes, on se décida à une réforme agraire radicale (mars. 1864). Les paysans des domaines de la couronne, du clergé et des nobles, furent déclarés propriétaires de leur maison, leur bétail et leur terre dont ils n'étaient que tenanciers. Toutes les redevances et corvées furent abolies et remplacées par une taxe annuelle calculée très bas (2/3 de la valeur pour les corvées, 4/5 pour les redevances). L'Etat recevait la taxe et indemnisait les propriétaires par une annuité de 5 p. 0/0 pendant 42 ans. Le village devenait une commune, administrée par l'assemblée des paysans, un maire, des adjoints et un tribunal sommaire, tous élus; le curé et le noble étaient exclus de l'assemblée. Ainsi les nobles perdaient la moitié environ de leur revenu et tout droit sur leurs anciens paysans. Les paysans non seulement devenaient d'un seul coup^ indépendants du seigneur et maître de leurs affaires, mais ils recevaient plus de terres avec moins de charges que les paysans de Russie. — Une autre mesure de russification fut d'interdire aux Polonais d'acquérir des terres en Pologne.
137. Il ne semble pas que le gouvernement ait réussi à russifier le peuple polonais. Mais il n'a pas rétabli les anciennes institutions, et la Pologne est restée sous un régime d'état de siège, administrée sans. contrôle par les généraux et les fonctionnaires russes.