‹ Les révolutions russesChapitre 5 sur 79 · X. — Impuissance du tsarisme · texte numérisé non relu

X. — Impuissance du tsarisme

53. Ne nous faisons pas d'illusion ; nous n'avons pas cru dès le premier jour qu'il suffirait que les ouvriers se présentassent devant le tsarisme, qu'il suffirait de taire deux ou trois fois le tour de ce Jéricho de l'autocratie pour que les murailles en tombassent. Nous savions très bien que la lutte serait longue, que la lutte serait redoutable, qij'elle coûterait des sacrifices terribles et qu'il y aurait beaucoup de victimes. Mais ils ont gardé le courage qu'ils avaient montré dès le début; on s'est rendu dans leurs ateliers : ils ont refusé d'envoyer de nouveaux délégués. Quand on a voulu leur faire jouer je ne sais quelle comédie devant le tsar àTsarkoié- Selo et quand le nouveau ministre de l'Intérieur a prétendu instituer une commission chargée de se pencher sur la souffrance et les plaintes 4e ces grévistes et de leur offrir je ne sais quelles satisfactions particulières au détriment de la cause générale, ils ne l'ont même pas écouté; ils n'ont pas envoyé de représentants et il a dû clore sa commission avant même qu'elle n'eût commencé ses travaux.

54. Pendant ce temps, le tsar avait espéré, ses conseillers avaient cru que le moment était venu de donner quelques os à ronger à la bourgeoisie libérale, que le moment était venu de faire ce qu'on n'avait pas fait dans le rescrit de décembre dernier. Et c'est alors que se passe, au milieu de ces jours sombres, cette journée des dupes dans laquelle on fit paraître tout d'abord un manifeste au peuple russe, rédigé sous l'inspiration de Pobiedonotzef et un petit rescrit qui était en quelque sorte caché dans un coin du Journal officiel, dans lequel paraissait la promesse de faire une réalité du zemstvo national et de la représentation nationale.

55. Un souverain qui s'imagine qu'il peut jouer de pareils tours à son peuple, dont la politique est fondée sur ceci qu'il ne peut ni dire la vérité à son peuple sur son armée, ni à son armée sur son peuple, \\ aura beau se débattre pendant des jours, des semaines et des mois trouver des complices pour ses intrigues et ses habiletés, soyez sûrs que dans la lutte engagée à l'heure actuelle, le peuple triomphera. {Applaudissements,)

56. Et quand je dis peuple, je peux employer ce terme dans la plénitude de son sens. En Russie, à l'heure actuelle, le peuple tout entier ne s'est pas seulement levé à Saint-Pétersbourg, où il continue péniblement, difficilement, à travers je ne sais combien d'obstacles, la lutte commencée; mais dans beaucoup de villes de province, les mêmes phénomènes ne se sont-ils pas déroulés ? Il n'y a pas une ville industrielle dans l'empire russe, que ce soit en Finlande, dans les Duchés, en Pologne, <ians la Russie proprement dite, pas une ville où les mêmes phénomènes

ne se soient reproduits, pas une où les grèves ne se soient déchaînées et n'aient fait verser du sang et où il n'y ait un fossé infranchissable entre les autorités administratives et les représentants du peuple ouvrier.

57. Et pendant ce temps, cette bourgeoisie, cette aristocratie, ces classes possédantes, et que Ton ne peut appeler dirigeantes, parce qu'il n'y a que des esclaves en Russie, mais enfin associées dans une certaine mesure à l'exercice de l'autocratie et de la dictature, que font-elles ? Est-ce qu'elles ont pris peur, est-ce qu'on a constaté un recul quelconque dans le mouvement libéral ? Détrompez-vous. C'est précisément à l'heure actuelle que se sont produits les quelques phénomènes principaux de cette campagne de libération, c'est à ce moment que quelques-uns des zemtsvos, reprenant leurs délibérations, ont pu apposer leur signature au bas de revendications qui les exposent à toutes les vengeances du despotisme ; c'est à ce moment que des assemblées qui ne sont pas des assemblées politiques, qui représentent telle catégorie spéciale de la bourgeoisie, comme les médecins, les avocats — cela se passait hier encore pour ces derniers — malgré les menaces du général Trepoff, rédigeaient des pétitions pour demander la convocation de l'Assemblée nationale.

^8. Voilà ce que nous voyons d'un bout à l'autre de la Russie : le despotisme n'a pas su faire peur, il a versé vainement du sang, et quand on verse vainement du sang, on ouvre un compte dont on paiera tôt ou tard le crime soi-même. (Applaudissements).

59. Voilà donc, citoyens, où en est à l'heure actuelle cet infortuné Tsar, qui se débat dans son impuissance, qui ne sait qui écouter, qui le niatin signe une proclamation réactionnaire pour l'après-midi apposer son nom sur un rescrit soi-disant libéral ; il ne sait ni opérer les réformes qui peut-être retarderaient le grand mouvement révolutionnaire en Russie,, ni faire la paix qui s'impose à lui de toute nécessité à l'heure présente.

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