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XXIV. — Les partis d'opposition

143. Le retour graduel au régime absolutiste fut une vive déception pour Vintelligueni{ia. L'enthousiasme des premières années du règne fut suivi d'un mécontentement profond. Il se forma une opposition qui peu à pej devint révolutionnaire. Cette évolution, commencée dès 1861, peut se diviser en trois phases : le mécontentement critique libéral jusque vers 1869, le mouvement socialiste jusque vers 1869, le mouvement socialiste jusqu'en 1876, enfin le terrorisme révolutionnaire.

144. 10 Dans les années qui suivirent la réforme de 1861, les mécon- 1 lents étaient surtout les admirateurs de l'Europe, des nobles aristocrates | libéraux, des jeunes gens, des étudiants démocrates humanitaires. Ils } auraient voulu des réformes plus profondes, une constitution euro- ' péenne, une assemblée de représentants (les nobles la demandèrent offic iellement dans plusTeu rs pro vi n ces) ,Ta "îîtrerté' côm plétè~dë la presse^^ la liberté de religion. Ils se plaignirent ensuite que les réformes décrétées n'étaient pas appliquées. Le mécontentement fut d'abord théorique et vague, une sorte de découragement général. — Puis, la réforme ayant avorté, les Russes cultivés, réfléchissant sur l'état social de leur pays, le trouvèrent désespéré et désespérèrent de tout. Ils ne formaient pas un parti d'action (les sociétés secrètes étaient paralysées par les poursuites de 1862 à 1864); ils se bornaient à une critique pessimiste de la

(i) Ce régime de transportation et d'internement par autorité administrative est décrit par le journaliste américain Kennan, qui l*a vu fonctionner. Son livre Sibérie, dont la presse française a peu parlé a eu une grande publicité aux Etats-Unis et en Europe.

(2) Il ne faut pas le confondre avec Léon Tolstoï (comte aussi), le grand romancier» d'opiaions libéraks et évangéliques.

(■société en général. La nr ode était a lors aux scie nr. ^^ s nfjnirfiHi^etfliiy philosophes positivistes et matérialistes ; on disséquait des grenouilles, on fîsait Buckie, Darwin, Bûchner. Tourguenef décrivit cet état d'esprit dans son roman frères et Enfants (1862). A cei pessimite s cyniques , il donna le surnom de nihiliste s (i)> Le nom devint célèbre dans toute urope et Ton a continué en France à l'appliquer abusivement aux rétfoluticnnaires russes. Les mécontents de cette génération faisaient -de la critique très destructive, méprisaient la religion, la famille, le gouvernement; mais ils agissaient peu. L'attentat de Karakosof contre le tsar (1866) produisit une impression profonde, c'était le prernier tenté par un Russe. Le gouvernement répondit par un rescrit contre les doctrines dangereuses qui attaquent toutes les choses sacrées, ruinent les / \ fondements de la famille efi de la propriété, de Tobéissance à la loi et du [ Ifespect des autorités. De ce rescrit, date le retour définitif au régime ' ^absolutiste. Les mécontents menacés se réfugièrent à l'étranger.

145. 20 A l'étranger les réfugiés ado ptèrent les idées sociajiâies. Elles •commencèrent à entrer en Russie sous deux formes : le socialisme marx iste rejgrésenté^^Xtout par .Lavroff, l'anarchisme de Proudhon adopté par Bakounine. Mais Bakounine, transformant la doctrine de

(Proudhon à la mode russe, voulait faire passer la propriété du sol à \â •commune (tnir) et déclarait que pour préparer la révolution il fallaii réveiller le peuple par des actes violents, des émeutes et des attentats. Un révolutionnaire, Netchajévv, créa une société dirigée par un comité secret, en faisant croire aux membres que la Russie était couverte de sociétés prêtes à agir; ses héros étaient les brigands nationaux, Razin ^et Pougatchef. La société ayant assassiné un espion fut découverte et écrasée. Mais la propagande continua. Le mot d'ordre donné par \ Bakounine fut : « aller dans le peuple », c'est-à-dire se mêler aux gens l<lu peuple pour les exciter à la révolte. Lavrofif recommandait aussi de préparer le peuple à faire pacifiquement la révolution économique en faisant son éducation. Une proclamation invita Vintelliguen^ia à descendre dans le peuple. Plusieurs groupes se formèrent, recrutés surtout d'étudiants et de jeunes filles. Alors commença une période de •dévouements obscurs; pour se mêler au peuple, les jeunes gens se faisaient ouvriers et paysans; pour n'être pas trahis par leur peau blanche Ils s'exposaient la figure au soleil, se noircissaient les 'mains avec du goudron; ils parlaient avec leurs compagnons de travail, imprimaient secrètement et distribuaient des écrits de propagande. Tourguenef décrivit dans son roman Terres vierges cette « nouvelle génération » de mécontents, si différente des nihilistes. Ces socialistes, répandus dans plusieurs provinces, n'avaient ni organisation commune ni tactique

(i) Le mot lui-même n'était pas nouveau, on l'employait en France avant 1848.

uniforme, et n'obtinrent aucun résultat important. Le gouvernement,, averti en 1874 par une dénonciation, ordonna une poursuite contre 770 personnes, 265 suspects furent maintenus en prison (1875). Les sociétés secrètes, reconnaissant l'inutilité de la propagande pacifique,, cherchèrent à agir sur les paysans en leur annonçant un partage des terres plus équitable; il y eut quelques émeutes -locales de paysans mécontents d'avoir reçu une trop petite portion de la terre du village. Les arrestations et les procès politiques continuèrent, celui d'Odessa (1877) comprenait igS accusés. Les détenus politiques se plaignaient d'être brutalisés dans les prisons. Une jeune fille, Vera Sassulitch, tira sur le chef de la police qu'on accusait d'avoir fait battre des prisonniers; son procès vint devant le jury qui l'acquitta (1878).

146. 30 Alors le mou-vement change de caractère, les socialistes viol ents pren nent la direction. Il ne s'agit plus de propaiger "dés" Tdées riT même de préparer une révolution sociale; Texpérience a montré que la propagande n'est pas possible sous le régime absolutiste et qu'il n'y a pas en Russie de cla sse de pro l étaires po ur aider à une révolution; les mécontents veulent "cl'abord détruire le régime"al5Çorûtiste et forcer le gouvernement à accorder une représentation nationale et la liberté de la presse, la révolution sociale viendra plus tard. Les révolutionnaires russes abandonnent provisoirement l'agitation sociale pour revenir à l'ancien programme des libéraux; ils réclament la liberté politique. Mais ils emploient d'autres procédés d'action ; à la terreur gouvernement taie ils veulent opposer une terreur révolutionnaire. Les déoris des sociétés secrètes de Pétersbourg et de la Russie méridionale se sont réunis en une société secrète, fortement centralisée à Pétersbourg sous un comité directeur qui décide et prépare des attentats contre les autorités; chaque membre s'engage à exécuter les décrets (mai 1878). Le parrij est irez peu nombreux, formé de quelques jeunes gens obscurs,^ étudiants, ouvriers, jeunes femmes, mais fortement organisé pour'; l'action, avec des imprimeries secrètes, des laboratoires et de l'argent( qu'il reçoit en dons ou prend dans les caisses publiques. Il commence» par tuer quelques espions. Puis il s'attaque aux fonctionnaires de police et d'administration qui font arrêter ou maltraitent les gens du parti. Le chef de la 3e section (police politique) qui a maltraité les détenus est poignardé en plein jour. C'est un duel entre les terroristes et le gouvernement. De 1878 à 1882 il y eut 6 attentats contre de hauts fonctionnaires, 4 contre les chefs de la police, 9 espions tués; 3i révolutionnaires furent exécutés, 8 périrent, 3 se suicidèrent. Le tsar publia un appel à la société russe pour lui demander son aide contre la « bande » révolutionnaire (août 1878). Quelques \emstvos répondirent à cet appel en signalant les vices de l'administration et en priant le tsar d'accorder à ses sujets « les mêmes libertés qu'aux Bulgares >.

147. Les terroristes décidèrent de tuer le tsar. Il y eut quatre attentats

•contre lai, un coup de feu, une mine sous la voie du chemin de fer où devait passer le train impérial, une explosion de dynamite dans le palais d'hiver, enfin des bombes contre sa voiture (mars 1881). Pour lutter contre les terroristes, Alexahdre divisa le pays entre 6 gouverneurs généraux investis de pouvoirs discrétionnaires (1879), P^i^ ^^ ^^^^ ^^^ Commission pour le maintien de Tordre dans l'État dont le chef. Loris Melikojff, eut une sorte de dictature (1880). Loris Melikoff essaya de gagner l'opinion libérale en graciant des condamnés, en ordonnant une enquête sur les prisons, en interdisant aux gouverneurs les déportations par voie administrative. Alexandre II sembla prêt à revenir au régime libéral; il renvoya le comte Tolstoï, supprima la 3» section et allait signer un projet de création d'assemblées délibérantes au moment où il fut assassiné. Le Comité exécutif terroriste fit savoir alors que la sentence de mort prononcée contre le tsar le 9 septembre 1879 venait d'être exécutée, et engagea son successeur Alexandre III à donner à la Russie un régime libéral.

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