III. — L'Émancipation
4. Aussitôt après la guerre de Crimée, le tsar Alexandre II eut l'idée de faire des réformes pour que la Russie devînt un pays fort que les occidentaux ne battraient plus. Il fallait donc réformer, avant tout, la condition des paysans, qui composaient presque tout le peuple russe.
5. Quand le tsar eut annoncé son intention (mars i856), les moins nombreux mais les plus intelligents des nobles entrèrent dans ses vues, non pas à la vérité par bienveillance pour les paysans, mais parce qu'ils désiraient l'établissement d'un gouvernement constitutionnel qui aurait dépendu d'eux, et qu'avant de faire une constitution il fallait transformer les Russes en hommes libres. Les autres nobles résistèrent au contraire; mais le gouvernement fit semblant de croire qu'ils désiraient l'émancipation des serfs, et ils se décidèrent eux-mêmes à étudier la question dans des comités locaux, pour empêcher les bureaucrates de faire l'opération contre eux. Les journaux, dirigés par le gouvernement, montrèrent un grand enthousiasme.
6. La réforme, commencée par une déclaration en i858, se termina par l'oukase du 19 février 1861, qui régla la situation des paysans comme il suit :
7. Les serfs reçoivent la liberté personnelle, c'est-à-dire que le propriétaire n'aura plus sur eux d'autorité, ne pourra plus les vendre, leur commander des corvées, leur extorquer des redevances. Ils obéiront désormais à l'assemblée du village, au mir. Chaque chef de famille devient propriétaire de sa cabane et de son enclos. Et le mir devient
^priétaire d'une portion des terres attribuées jusqu'alors aux sel-
gneurs. Cette portion, fixée d'après la richesse du sol, variait suivant les régions. Mais cette terre offerte aux paysans, ils devaient la payer au moyen d'une indemnité calculée pour que les anciens maîtres ne fissent pas de perte. L'État se chargeait seulement d'avancer aux nobles les quatre cinquièmes des indemnités (deux milliards et demi), et les paysans lui remboursaient la somme par annuités de 6 p. 109 pendant 49 ans.