IV. — Le mécontentement; le droit à la terre
8. Cette mesure ne fit pas aux paysans l'effet d'une véritable émancipation, parce qu'elle visait principalement à leur donner la liberté personnelle. Quand ils entendirent dans les églises la lecture du manifeste impérial, ils se regardèrent en disant : « Qu'est-ce que cette libertélà ? » — C'est que les paysans ne conçoivent pas d'autre liberté que la possession du sol, et ils ne conçoivent pas que le sol n'appartienne pas entièrement aux hommes qui Tont cultivé de génération en génération, ' et qui en faisaient presque partie, dans le temps du servage, puisqu'ils ne pouvaient pas changer de domaine. Avant l'émancipation, ils se considéraient comme les seuls vrais propriétaires, gênés momentanément dans leur jouissance par des maîtres plus forts qu'eux, et ils disaient à ces maîtres : « Nous sommes à toi, mais la terre est a nous ». Après l'émancipation, comme un des magistrats chargés de les mettre d'accord avec les nobles demandait à un paysan : « Quelle compensation le Tsar donnerait-il aux propriétaires du sol si les paysans leur prenaient tout ? le paysan répondit : « Le Tsar leur donnera des traitements proportionnés à leurs services ». Ainsi le paysan se regardait comme seul propriétaire du sol, parce que seul il rendait le service de le cultiver.
9. C'est pourquoi, chaque fois qu'une proclamation du gouvernement ou un appel de quelque organisation révolutionnaire annonce aux paysans russes un événement important, ils se figurent qu'on va les rétablir dans l'entière propriété de toute la terre. En 1861, quand on annonça l'abolition du servage, ils crurent qu'ils allaient reprendre, non seulement tout le sol, mais les châteaux, jardins, étangs des nobles. Dans certains villages, ils se réunirent et votèrent que le seigneur, en récompense de sa bonté passée, pourrait garder son château jusqu'à sa mort.
10. Quand on leur lut le décret qui leur attribuait seulement une petite partie des terres, et encore moyennant indemnité, ils crurent d'abord qu'on les trompait, qu'on lisait un faux décret, et attendirent le vrai, Dans certains villages, ils refusèrent de signer les papiers qui constataient leur droit de propriété, parce qu'ils craignaient, par l'acceptation d'un droit sur une partie de la terre, de renoncer à leur droit
total. Ailleurs, ils s'arrangèrent avec le propriétaire pour demeurer ses serfs, au lieu de lui acheter un lot de terre, parce que, dans leur idée, l'émancipation totale allait bientôt venir. Dans beaucoup de provinces, ils se mirent en bandes pour prendre de force ce que;, d'après eux, le Tsar n'avait pas pu ne pas leur donner. Dans le gou,vernement de Kazan, le paysaii Anton Pétrof se donna pour l'interprète du décret, et réunit une armée de 10,000 serfs. Une troupe d'artillerie en tua 55, en blessa 80, mit les autres en fuite. Dans les gouvernements de Penza, Voronèje et d'autres, de semblables soulèvements eurent le môme résultat. Les paysans alors comprirent que l'émancipation qu'ils croyaient fausse, venait bien du Tsar.
11. On croyait que le rachat des terres demanderait 20 ans au plus. Mais en 1882 plus d'un million de paysans n'avaient pas encore racheté. On attribua aux nobles, pour les terres laissées aux paysans, une indemnité annuelle (21 à 26 francs par lot) très supérieure à la valeur de la terre. Et l'on fit ces lots beaucoup trop petits pour les, besoins des paysans. Un tiers d'entre eux n'eurent pas même trois hectares. Beaucoup, faute de pouvoir vivre sur leur terre, la vendirent et se firent domestiques ou journaliers. En 1882, dans le gouvernement de Moscou, la terre manq.uait à 10 pour 100 des familles. Mais les paysans russes ont tant de goût pour la vie rqrale, et ils ont tant de peine à s'occuper dans d'autres métiers, qu'ils trouvent moyen de louer tous les ans, rien qu'à l'État et à la famille impériale, plus de 5o millions d'hectares, pour lesquels ils paient au moins 800 millions de francs par an (d'après l'économiste Karychef, -)- igoS).
12. L'indemnité de deux milliards payée aux nobles a plutôt servi à des dépenses de luxe qu'à l'amélioration de la culture. Ils ont gaspillé ce capital inattendu, ont pris des habitudes plus coûteuses qu'auparavant, ont fait des dettes, et ont vendu leurs terres à des spéculateurs qui les ont gâchées sans profit pour les paysans, par exemple par la destruction des forêts.
13. Ainsi l'émancipation n'a pas atteint le but visé, n'a pas fait de la Russie un pays plus libre et plus fort. Pourtant, elle a donné à 23 millions de paysans le moyen de se gouverner eux-mêmes dans leurs villages, et leur a fourni en même temps un grand sujet de mécontentement. Les révolutionnaires en ont profité pour leur propagande. Au lendemain du décret, Tchernychewsky, le fondateur du nihilisme scientifique, lançait un « appel aux paysans seigneuriaux », qui lui valut quatorze années de bagne en Sibérie, pour leur démontrer que le Tsar les avait trompés, que leur assujettissement n'allait pas cesser mais grandir, et qu'ils seraient ruinés. Puis, dans les Lettres sans c\dresses que tous les Russes instruits de son temps ont lues; il a développe ridée suivante :
14. Les serfs n'avaient pas cru que la liberté qu'on leur avait promise ne devait consister que dans les changements de formes auxquels la solution
bureaucratique l'a bornée. De là provinrent partout des chocs , de là ,
des scènes qu'on ne put voir de sang-froid. La compassion pour les serfs s'empara de la masse des autres classes... Quant aux serfs, ils restèrent con-r vaincus qu'il leur fallait attendre un autre, un véritable affranchissement... Dès lors commença à se développer, dans la masse des autres classes..., ridée de la nécessité de modifier la solution de la question paysanne... Une fois que cette circonstance les eut forcées à réfléchir aux affaires sociales, toutes les classes... ont remarqué qu'il existe dans l'ordre actuel des côtés également désavantageux pour toutes, et se sont inspirées du désir unanime de modifier ces côtés désavantageux.