V. — Vie privée des paysans
15. Les paysans émancipés en i86i vivent dans les 244. ocx^ villages que comprennent la Grande, la Petite et la Nouvelle Russie. La Grande Russie à elle seule comprend iSo.ocx) communautés de villages, peuplés en moyenne de 85 individus soumis à la capitation, soit 170 ou 180 habitants. Tous ces villageois vivent de la culture. Par exception dans quelques régions, des villages entiers se spécialisent dans une industrie facile. Par exemple, sur la Umite des gouvernements de Novgorod et de Tver, 200 villages fabriquent des clous.
16. Les paysans vivent dans des isbas, ou maisons faites de bois et de terre desséchée. Deux meubles au moins se rencontrent dans toute maison : un poêle et une icône. De même tout ménage comprend au moins un homme, une femme et un cheval. Dès qu'un garçon devient homme, on lui procure ces deux accessoires, et on les lui procure d'après les mêmes règles, c'est-à-dire qu'on les choisit en vue du profit à retirer et nullement du sentiment. Dans les grands vilUges, de vieilles femmes appelées svakhi ont pour spécialité d'arranger les mariages. Partout, les ménages vivent groupés par familles, dans un but d'économie, et la famille ressemble, plus que dans les pays de l'Europe occidentale, à une association économique.
17. Les paysans vivent très pauvrement. Leurs dépenses alimentaires ne dépassent pas 5 kopeks (i5 à 20 centimes) par tête et par jour. Ils mangent un pain de seigle additionné de son, de paille, d'écorce, de glands. Ils mangent des carottes et des concombres et, par exception, des pommes de terre ou des choux, quand ils ne peuvent pas les vendre. Ils n'usent de viande qu'à Pâques et à Noël, et boivent une bière très légère nommée kvass. Les paysans russes, qui font de la farine leur nourriture fondamentale, en consomment en moyenne 2o3 kilogrammes par an, alors qu'un paysan américain en consomme 836 et un français 3ii.
18. La condition sanitaire des villages russes est déplorable, comme
le montrent assez les chiffres suivants, qui donnent la proportion croissante des jeunes gens de la classe paysanne réformés comme physiquement incapables de faire leur service militaire.
En 1874-78 6,1 p. 100
.19. La promiscuité dans les maisons, le contact avec des marchands venus d'Orient et malpropres, répandent la syphilis, le scorbut, la scrofule. Des^Hages entiers sont syphilitiques. Le gouvernement encourage directement rajcoolisme, par son monopole de Talcool, qui lui rapporte, chaque année, plus de cinq milliards. Il n'y a qu'un médecin pour 20 à 3o.ooo habitants, et même, par endroits, pour 3o ou 40.000. On ne trouve donc qu'un seul médecin dans un rayon de 3oo à 400 verstes (la verste vaut 1.067 mètres). Des sorciers en tiennent lieu. Les moujiks croient facilement aux interventions magiques. Dans un village, ils ont voulu tuer un photographe, dont l'arrivée coïncidait avec une épidémie.