‹ Les révolutions russesChapitre 6 sur 79 · XI. — Le Rôle de la France · texte numérisé non relu

XI. — Le Rôle de la France

60. C'est ici que nous assistons à un spectacle étrange, dans lequel — j'ai le regret de le dire — la France, telle qu'elle est représentée à l'heure actuelle, porte la responsabilité.

61. Le moment était venu pour le tsar d'envisager la situation faite à son armée en Mandchourie; il sait mieux que personne qu'il ne peut pas faire un effort profitable, il sait mieux que personne qu'il ne peut pas dégarnir de troupes son empire, qu'il est obligé de garder en Russie rélite de ce qui lui reste de son armée, parce que la révolte éclaterait autrement de tous côtés et qu'il n'aurait plus d'hommes pour la réprimer ; il sait qu'il serait dangereux pour lui de procéder à la conscription^

de vouloir faire des levées dans les provinces de son empire, parce que ce seraient d'abord des réfractaires, ensuite la révolte. Par conséquent, son armée de là-bas ne peut plus s'alimenter que par des troupes secondaires, improvisées en Sibérie et dans je ne sais quels recoins de son empire. Il sait d'autre part que la situation faite par la dernière défaite, à Moudken, a compromis les ressources en vivres et en munitions de son armée, qu'elle ne peut plus s'alimenter du côté de la Chine, où elle trouvait des facilités singulières, qu'elle peut être coupée de Vladivostock et que cette ville peut retrouver le sort de Port-Arthur ; il sait tout cela et, en même temps, il n'ose pas se placer en face de la réalité, il n'ose pas comprendre que les conditions, qui n'ont pas été formulées officiellement par le Japon, mais qui sont connues de tout le monde, sont à l'heure actuelle la reproduction en quelque sorte, — sans doute avec quelques modifications — des conditions formulées en janvier 1904.

62. Tout le monde sait que le Japon a droit à l'heure actuelle d'exiger que laMandchourie soit rendue à la Chine, comme on avait promis de le faire il y a déjà longtemps : tout le monde sait que le Japon a le droit d'occuper Port-Arthur, qu'il a conquis une seconde fois et qu'on ne retrouvera pas une triple alliance de la Russie, de la France et de TAllemagne pour renouveler la faute de Simonosaki et lui intimer l'ordre d'évacuer une place qu'il a conquise. Tout le monde sait qu'il es: légitime qu'on respecte son droit sur la Corée, qu'il a le droit qu'on modifie le régime des chemins de fer mandchouriens et qu'on le place sur une base internationale, que le Japon a le droit de demander le démantèlement de Vladivostok et tout le monde sait que si la guerre continue, le seul résultat que .puisse obtenir le Tsar imbécile, ce serait purement et simplement d'augmenter encore les prétentions nécessaires de son adversaire vainqueur; tout le monde sait que la diplomatie, à l'heure actuelle, est préoccupée de la question de savoir s'il évitera par une résolution opportune, prise à temps, la nécessité de payer une indemnité et la nécessité de céder au Japon tout ou partie de l'île de Sakhaline.

63. Voilà la réalité ; il ne servirait de rien de la masquer. Si j'étais l'ami intime du tsar... (Rires) si j'avais auprès de lui le crédit, l'autorité qui appartiennent à l'homme d'Etat qui a bien voulu jouer dans les conseils de la République française le rôle de son ami et de son champion, je «croirais ne pas pouvoir lui rendre de meilleur service que de le rendre attentif à cette nécessité inéluctable, que de lui dire de prendre garde, 5'il persiste, de ne pas retrouver jamais une occasion si favorable...

64. Citoyens, ce n'est pas ce qu'a cru devoir faire le chef de la diplomatie française; il n'a jamais compris ni son devoir, ni la merveilleuse occasion qui lui était offerte, même pour rendre service à sa conception erronée de l'alliance^ il s'est toujours conduit en subalterne, il s'est con-

duit en homme qui était trop fier et trop content de voir tomber sur lui Taumône d'un regard de bienveillance de la part de son souverain le tsar. (Applaudissements,)

65. Tout récemment, des négociations se sont engagées entre de grandes maisons de crédit et le gouvernement russe. Dans le tableau rapide que je vous ai présenté de la situation de TEmpirc, je n'ai pas cru devoir insister sur la situation financière ; pourtant il n'est personne qui ignore qu'elle est grave : quand un grand journal anglais avait cru devoir publier une critique serrée et singulièrement documentée de l'état présent des ressources et du crédit de la Russie, n'est-ce pas un phénomène bien significatif que le ministre de ce grand Empire ait cru devoir écrire à un simple journaliste pour protester contre.une assimilation qui lui semblait injurieuse ? Le journaliste anglais avait cru devoir dire que la caisse, le trésor de l'Empire russe, bien qu'il fût rempli de je ne sais combien de millions et même de milliards de roubles, lui rappelait vaguement le trésor de Mn»e Humbert... Le ministre des finances russes répondit en se fâchant, disant qu'il ne comprenait pas cette analogie insultante, qu'il croyait que le trésor de M^ae Humbert avait été caractérisé par ce vide dont la nature a horreur... (rires) mais qu'au contraire, l€s caves de la Banque de Russie contenaient à l'heure actuelle en lingots et en espèces, si je ne m'abuse, 1.900 millions de roubles. A quoi le Times a répondu qu'il n'avait jamais contesté la présence de ces quantités d'or; qu'il suffisait, en effet, de jeter les yeux sur les comptes rendus financiers publiés périodiquement par l'empire russe ; mais, ce qu'il avait prétendu, c'est que depuis quelques années la Russie ne peut maintenir cette encaisse; elle ne peut donner l'impression qu'elle est en mesure de faire face et maintenant et dans l'avenir à toute les obligations qu'elle a contractées et qu'elle contracte jour après jour, qu'en recourant à l'emprunt.

66« Chaque année, un certain nombre de bons citoyens français, américains même, anglais, un certain nombre de personnes qui ont épargné et qui ont mis dans un bas de laine le fruit de leurs économies et de leur travail se sentent pressés du besoin de prêter cet argent au Tsar lointain; ils s'imaginent qu'il ne peut pas y avoir de placement plus sûr, qu'un grand empire comme celui-là ne saurait jamais faire banqueroute,, et chaque fois qu'ils envoient, si je prenais les chiffres publiés au cours de ces dernières années, vous pourriez constater que c'est par 5oo millions. de roubles que ces emprunts ont été constitués. Ils envoient purement et simplement là-bas l'argent qui sert d'une part à donner le semblant d'encaisse qu'on fait miroiter à leurs yeux, et, d'autre part, à payer les premiers intérêts, dont plus tard il sera plus difficile de faire le service.

67« Voilà ce qui se passe, et je ne peux m'empêcher de constater que véritablement un grand empire qui précisément a toujours fuiladiscus-

sion, qui n'accepte même pas de rendre compte à ses propres ressortissants, qui déteste le gouvernement représentatif, qui ne veut pas de responsabilité, de contrôle financier, doit vraiment se trouver bien malheureux pour que le ministre des finances consente à entrer en polémique avec un simple journaliste et lui demande de bien vouloir venir à Saint-Pétersbourg jeter les yeux sur la réalité de l'encaisse, afin de donner à l'opinion une caution que le ministre des finances ne peut pas lui donner à Theure actuelle.

68. Dans ces conditions, des négociations avaient été engagées avec ces grands établissements de crédit français, qui se sentent probablement forcés de jeter de bon or, après le mauvais or envoyé là-bas, afin d'éviter une crise trop rude et trop redoutable, et ces établissements qui avaient commencé, en somme, par se montrer assez disposés à fournir encore les fonds demandés et qui sont plus nécessaires que jamais à la Russie, tout à coup, ils se sont retournés et ils ont cru devoir formuler dans ces négociations un certain nombre de demandes qui ne portaient pas seulement, croyez-le bien, sur des garanties fiscales et financières, mais même sur certaines garanties politiques, je dirai presque sur certaines garanties constitutionnelles qui leur semblaient seules de nature à garantir la sécurité de leurs fonds.

69. Quel eût été le rôle à ce moment d'un ministre républicain qui aurait véritablement compris et ses devoirs et ses intérêts, quel eût été le rôle d'un ministre qui, se rappelant combien d'or français a été engouffré là-bas et à quoi il a servi, aurait eu conscience de la responsabilité d'avoir soutenu, par notre autorité morale et nos finances, de Targent de nos petits épargnistes, ce régime tsarien ? Il se serait demandé s'il n'était pas temps de mettre un terme à un pareil scandale. Est-ce qu'il n'eut pas été naturel, légitime qu'il prît la parole, qu'il appuyât, s'efforçât d'obtenir pour eux des garanties ?

70. Citoyens, il n'en a rien fait ; il s'est contenté de murmurer à l'oreille du tsar les compliments et les flatteries qu'il n'a jamais ménagés, il s'est contenté de lui décerner le titre de « tsar pacificateur », et il paraît qu'à l'heure actuelle il n'a pas encore trouvé le moyen de lui retirer une épithète que les événements ont singulièrement démentie... (Sourires et vive approbation,) Et quand il cause avec lui, savez-vous ce qu'il lu^ dit : « Majesté, si vous écoutez purement et simplement votre propre raison, votre propre conscience, je suis parfaitement sûr que vous verrez juste et que vous agirez conformément aux intérêts de votre autocratie et de votre empire ». Et quand le tsar lui dit : « Mais, Monsieur Delcassé, j'ai le malheur de ne pas avoir de serviteurs aussi dévoués que vous, de ne pas compter des amis qui soient aussi près de mon cœur que vous, quel serait le conseil que vous me donnez ? » Croyez-vous qu'il lui dise : « Majesté, il n'y a qu'un seul moyen de vous tirer de

l'embarras dans lequel vous êtes : d'une part, faites la paix le plus promptement possible, et d'autre part, accordez les réformes à votre peuple?... » Il lui dit : « Je comprends qu'un grand empire comme le vôtre, une dynastie comme celle des RomanofF ne puisse signer la paix après avoir subi toutes les humiliations que vous avez subies; tentez la fortune encore une fois; jouez tout sur une carte; ou bien vous l'emporterez, ou bien ce sera un désastre définitif... >

71. Et quant à la liberté, est-ce qu'il n'aurait pas à être le champion de la liberté, est-ce- que quelque soit ce ministre des Affaires étrangères, quel que soit son passé, ses opinions, il n'est pas le représentant officiel de la République, du pays de la Révolution? Est-ce que nous ne sommes pas solidaires, de par notre alliance, avec le tsarisme, est-ce qu'il n'est pas de notre devoir de lui dire que si la France estime qu'elle peut continuer avec la nation ru^se, avec la Russie libérée, l'alliance qu'elle a été amenée à contracter il y a quelques années, il faut aussi que cette alliance puisse servir au bien de la nation tout entière, à l'émancipation de la nation tout entière, au triomphe des principes qui ont fait la grandeur et la force de la France? ( Vifs applaudissements,)

72. Mais j'ai le regret de constater (Jue dans ce domaine, comme dans bien d'autres, notre ministre des Affaires étrangères a beau jouir d'une espèce de pérennité, il a beau se perpétuer et se succéder à lui-même, année après année, à la tête de la diplomatie française, il a beau déjà compter au quai d'Orsay plus d'années que n'en eurent et les Talleyrand et les grands ministres des Affaires étrangères qu'a connus la France au cours du siècle dernier, il ne semble pas quependantce séjour si prolongé il ait fait son éducation de diplomate et d'homme d'Etat, il ne semble pas qu'il ait acquis des vues plus justes et surtout plus larges sur la politique qui devrait être la politique de la France.

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