IX. — Vie économique, terres, famines
39. Les paysans n'ont pas d'autre occupation, ni d'autre ambition, que la terre. Et la terre russe, sur un total de 427,3 millions d'hectares non compris la Finlande^ la région du Don, la Pologne, le Caucase) se .divise ainsi :
millions d'hectares.
lo L'État possède 164,3 soit 38,5 p. 100
2» La Couronne possède 8,» — 1,9 —
30 Les Églises et les Villes possèdent .... 9,4 — 2,2 —
40 Les particuliers — .... 99,5 — 23, i —
50 Les communes — .... i55,3 — 34,3 —
40. Ainsi les paysans qui ne vivent que de la terre et qui représentent plus de 76 pour 100 de la population, n'ont que 34,3 pour 100 du sol. En outre leur pan du sol diminue à mesure que leur nombre augmente (de 29 pour 100 dans l'ensemble entre 1880 et 1900). Par exemple, dans le gouvernement de Riazan, district de Ranenbourg, chacun des paysans des propriétaires avait, au lendemain de l'affranchissement, 2,4 hectares, et n'en a plus qu'un ; les paysans de l'Etat avaient 4,3 hectares et n'en ont plus que 1,7; dans le district de Dapk, les paysans des propriétaires avaient 2,7 hectares et n'en ont plus que 1,1; les paysans de l'Etat avaient 4,6 hectares et n'en ont plus que 1,9. Les paysans disent qu'une poule ne peut se promener en liberté dans leur bien.
41. Le statisticien Janson, professeur à l'Université de Saint-Pétersbourg, a démontré en 1877 que dans 74,5 pour 100 des districts aucun paysan n'a de quoi tirer de son lot le pain sec, et que dans 24,5 pour 100 des districts /rè5 ;7ew de paysans le peuvent. Il en résulte que, pour vivre, les paysans se font ouvriers agricoles et travaillent pour le compte des anciens seigneurs et grands propriétaires, qui ont ainsi une source intarissable de mam-d'œuvre à bon marché. En conséquence le réac-
tionnaire Charapoff a pu écrire en iSgS : « Pendant tout Tété se reconstitue chez nous le servage »; et la même année M. Tchoïkoff, dans un rapport sur le gouvernement de Koursk, a dit : « Le servage existe chez nous; s'il n'a plus à sa base une forme juridique, il est rétabli par la force économique du riche propriétaire et l'impuissance du paysan ».
42. Le partage de la terre communale entre les habitants du village est la fonction fondamentale de l'assemblée du mir. La distribution ne se fait presque jamais mécaniquement, selon des proportions inflexibles. On tient compte des aptitudes et des besoins de chaque famille, et l'assemblée tranche les prétentions rivales des ménages.
43. La portion cultivable du domaine communal est soumise à Tassolement triennal et divisée en trois zones, partagées chacune en longues bandes étroites. La première zone sert pour le blé d'hiver ou seigle ; la seconde zone, pour l'avoine des chevaux et le sarrazin des gens ; la troisième zone reste en jachère et les bestiaux y paissent pendant Tété.
44. La richesse de chaque famille en bestiaux diminue parallèlement à la richesse en terre. D'après des statistiques, depuis l'abolition du servage et par loo habitants, le nombre de chevaux a passé de 26 à 17, le nombre de bêtes à cornes a passé de 36 à 25, et le nombre de moutons a passé de 73 à 40.
45. Le développement artificiel de l'industrie russe a pareillement contribué à ruiner les paysans. Les tarifs douaniers établis pour protéger l'industrie ont fait monter le prix des marchandises achetées par les Russes, c'est-à-dire par les paysans qiii composent presque tout le peuple russe. Par exemple, un poud (16 kilog. 38) de clous, qui se vend en Allemagne 4 francs, coûte au paysan russe 20 francs; un paquet de papier lui coûte 2 fr. 5o, au lieu de o fr. 35 en Allemagne ; les indiennes, les machines agricoles lui coûtent quatre fois plus. Les industriels russes, protégés par le gouvernement, n'ont pas à leur disposition, pour réaliser leurs bénéfices, des colonies peuplées d'indigènes, et alors, comme l'a écrit un Russe, les masses paysannes remplacent pour le capitaliste russe les Indes orientales et occidentales, les Antilles et le marché chinois.
46. Les paysans russes n'ont pas seulement à fournir les profits du capitalisme industriel ; ils ont encore à payer les impôts d'État. Beaucoup de ces impôts sont établis sans égalité. Dans le district de louriel- Polski (gouvernement de Vladimir), un hectare de bois, d'une valeur de 1.200 francs, paye de i fr. 3o à 8 francs d'impôt, parce qu'il appartient aux nobles, mais un hectare de terre labourable paye de i3 à 80 francs, parce qu'il appartient aux paysans. Cet impôt inégal, le paysan doit le payer sur des recettes insignifiantes. Le statisticien Chtcherbina a montré que quand un paysan moyen a payé ses impôts et son fermage, il
lui reste i5o francs pour nourrir, habiller, et chauffer pendant un an toute sa famille. — D'autre part, les « Comités des besoins des villages », dont les travaux ont paru à Pétersbourg en 1904, constatent que sur le revenu net d'un lot de terre, en moyenne 117 francs, une famille paye annuellement : 58 francs d'impôts directs (rachat des terres, impôts des zemstvos et des communes, impôt foncier), et ii5 francs d'impôts indirects (eau-de-vie, thé, sucres, allumettes, pétrole). Le gouvernement lui-même en pâtit, malgré les moyens effrayants de coercition dont il dispose. Les impôts ne rentrent pas. Au commencement du xx^ siècle, d'après les documents officiels, les arriérés d'impôts dans la Russie orientale représentaient 5, 6, 7 fois le montant annuel des taxes.
47. — Or, le paysan, pour payer ses impôts, ses fermages, les machines et tissus que le régime protecteur fait enchérir, n'a pas d'autre ressource que son blé. Il vend donc son blé. Et comme le paiement des impôts directs doit avoir lieu en septembre, c'est-à-dire à l'époque où vient de s'achever la récolte, le paysan vend sa récolte au prix du marché international. Et comme depuis dix ans l'Amérique, concurrente principale de la Russie pour le blé, a doublé sa production sans que la Russie ait augmenté la sienne, le paysan vend son blé avec perte de 100 0/0. Il ne garde pas même de quoi faire son pain et ses semences ; en sorte qu'après avoir vendu son blé à perte, il le rachète pour se nourrir et ensemencer ses champs, à des industriels qui le lui vendent à gros bénéfices.
48. Voilà pourquoi la Russie offre ce double et scandaleux phénomène :
49. lo Aucun pays n'exporte plus de blçs. En 1900, l'Autriche-Honguie a exporté 40 millions de pouds (16 k. 38); les Etats-Unis, 3oo millions; la Russie, 460 millions. D'autre part, l'exportation moyenne des blés russes (froment, seigle, avoine, orge), s'éleva :
De 1860 à 1869, à. . . 88 millions de pouds (16 k. 38). De 1870 à 1879, à. . . 218 — — —
De 1880 à 1889, à. . . 298 — — —
De iggo à 1899, à. . . 388 — — —
50. 20 En aucun pays le paysan ne consomme moins de blé qu'en Russie. Les chiffres suivants donnent; en kilogrammes, la consommation moyenne des classes agricoles dans les dix principaux pays :
Etats-Unis .... 838,6
Danemark 565, i
Belgique 345,6
France 3 11,2
Allemagne 304
Angleterre 3oi,3
Austro-Hongrie . . 291,5
Suède 280
Italie 2^4,2
Russie 2o3,i
51. Les « comités des besoins des villages » ont évalué à 827 kil. de blé par personne et 655 kil. de fourrage (avoine) par cheval les besoins
moyens, — et à 272 kil. et 55o kil. les ressources réelles, soit un déficit de 17 0/0 par personne et 21 0/0 par bête.
52. Tandis qu'un Russe en moyenne a trois fois plus de terre arable qu'un Allemand ou un Italien, cinq fois plus qu'un Hollandais, sept fois plus qu'un Belge, quinze fois plus qu'un Japonais, un Russe produit cinq fois moins de blé qu'un Belge et trois fois moins qu'un Allemand. La terre produit en Russie 7 hectolitres de blé par hectare, au lieu de 19 hectolitres en France. Les Russes n'emploient chaque année que 81,900,000 kil. d'engrais, au lieu que s'ils cultivaient d'après les procédés allemands ou français, ils en emploieraient 6 milliards et demi de kilogrammes. D'autre part, les terres des paysans comparées aux terres des nobles produisent en moins 20 0/0 dans les bonnes années, et So^/© dans les mauvaises.
53. En résumé, l'ignorance où croupit le paysan russe par la volonté expresse du gouvernement et des popes, et la pauvreté que lui imposent les conditions économiques et fiscales de l'Empire russe, l'empêchent de produire une quantité de céréales 'Suffisante pour le nourrir aussi bien que dans les pay» regardés comme civilisés. Et ces mêmes conditions économiques et fiscales l'obligent à v^endre à vil prix sa production de céréales déjà insuffisante.
54. Voilà pourquoi M. Volski, ingénieur des mines, payé par un syndicat de métallurgistes, c'est-à-dire de bourgeois et de conservateurs, pour faire un rapport sur la situation économique de la Russie, a pu écrire cette année :
Le trait caractéristique de l'économie rurale russe, c'est la famine périodique officiellement enregistrée qui frappe la population des villages : la constante insuffisance de la nourriture pour la partie de la population qui forme les 4/5 de la population totale.
55. En effet, le régime économique produit périodiquement des famines terribles (en 1872-73, 1880, i883, i885, 1891, 1892, 1897, 1898, 1899^ 1900, 1902, 1904). Pendant la famine de 1904, on a vu les paysans manquer de grain pour les semailles, vendre leur bétail à des prix dérisoires, émigrer en masse vers le Sud pour chercher du travail, se nourrir de baies sauvages pendant des mois entiers, tandis que l'armée russe allait en Mandchourie pour sauver les placements financiers de quelques grands-ducs, et que les mêmes grands-ducs dilapidaient les fonds de la Croix-Rouge destinés aux soldats.
56. D'après des informations impossibles à contrôler, la famine sévit en ce moment (août 1905) dans 26 gouvernements russes (plus de la moitié de l'empire).
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