X. — Programme et propagande agraires
57. Les deux fractions principales du parti socialiste russe ont chacune une conception particulière de la question agraire.
58. Les socialistes-démocrates ne regardent comme des prolétaires, ei par conséquent comme utilisables pour une révolution sociale, que les ouvriers de l'industrie. Ils considèrent les paysans comme essentiellement conservateurs. D'après eux, le paysan ne deviendra révolutionnaire que s'il devient prolétaire, et il ne deviendra prolétaire que s'il n'a plus de terre, c'est-à-dire si on l'exproprie, si la propriété communale disparaît, si la propriété individuelle la remplace, et si les terres paysannes deviennent ainsi sujettes à l'appropriation et à l'exploitation capitalistes. Les paysans ne doivent donc pas demander que l'on retire la terre aux nobles, marchands et bourgeois, mais qu'on leur donne, à eux paysans, le droit d'avoir une propriété particulière comme les nobles, les marchands et les bourgeois. (Brochure de Lénine : Aux miséreux des campagnes.)
59. Au contraire, les socialistes révolutionnaires rangent les paysans dans la classe ouvrière, parce que, malgré leur propriété communales comme les ouvriers, ils abandonnent aux propriétaires, au fisc, aux usuriers, la plus grande partie des produits de leur travail. Les socialistes révolutionnaires visent à la transformation de toute la terre en propriété collective aux mains de toute la classe ouvrière, mais la propriété communale leur paraît un embryon de cette propriété collective, et non pas un obstacle. Ils ont donc un programme agraire détaillé, dont voici l'exposé, tel qu'ils l'ont présenté au Congrès socialiste international d'Amsterdam (août 1904) :
60. Dans les questions de la politique agraire et des conditions rurales^ le parti socialiste révolutionnaire se propose comme but de mettre à profit, dans l'intérêt du socialisme et de la lutte contre les principes de la propriété bourgeoise, les idées, les traditions et les formes de la vie paysanne russe, basées sur la possession communale du sol et sur le travail direct du cultivateur en général, cette conception qui considère la terre comme le patrimoine commun de tous ceux qui travaillent. Partant de Jà, le parti soutiendra la socialisation de toutes les terres appartenant aux propriétaires privés, c'està-dire leur sortie du domaine privé et leur retour à la communauté, de façon à ce qu'elles soient exploitées par les communes et les unions territoriales de communes organisées démocratiquement, en observant autant que possible la répartition égalitaire des terrains entre ces diverses unités.
Au cas où ce point principal et essentiel du programme agraire minimum ne pourrait être réalisé immédiatement et révolutionnairement, le parti sera guidé toujours dans sa politique agraire par des considérations ayant en vue la réalisation la plus proche et la plus complète possible de cette revendication, en soutenant toutes les mesures transitionnelles, telles que : l'extension des droits des communes et de leurs unions territoriales sur les terrts à
>roprier des propriétaires privés, la confiscation des biens des couvents^
ises, apanages de la famille impériale et le retour de ces biens, ainsi que
i propriétés de l'Etat, à la communauté pour servir de fond à la distribu-
n des terres en quantité suffisante entre les communes existantes ou à
ablissement des nouvelles, aux besoins de la migration et de la colonisa-
n intérieure, etc.
La réduction du prix du loyer des terres au revenu net de l'exploitation
falcation faite, du revenu brut, des frais de production et de la rémuné-^
ion .normale du travail).
Au cas de changement de possesseur, la restitution des dépenses faites
ar Tamélioration de la terre par le possesseur précédent.
La transformation de la rente, sous forme d'un impôt spécial, en une
irce de revenu des communes et des organes de l'administration autonome
:ale.
61. Le parti socialiste révolutionnaire russe considère comme soa LIS grand mérite l'organisation de la propagande parmi les paysans, îs 1898, un petit groupe socialiste de la Russie Sud-Est avait fondé le Confrérie rurale pour la défense des droits du peuple. L'année ivanie, l'Union socialiste révolutionnaire lit imprimer à l'étranger et pandre en Russie le règlement de cettre confrérie (bratstvo). Enfin i 1900, quelques membres de la confrérie, d'accord avec des socialistes fugiés à l'étranger et des vétérans du mouvement révolutionnaire »mme Pierre Lavrof, fondèrent ia Ligue agraire socialiste.
62. Cette ligue admet comme adhérents les membres de toutes les :oles socialistes révolutionnaires, pourvu qu'ils reconnaissent comme "ogramme minimum :
1® Les principes fondamentaux du socialisme international;
2.^ La capacité des masses des travailleurs ruraux à la participation active i mouvement et à la lutte, dans le sens même des principes du socialisme iternational ;
3<» La nécessité et l'opportunité de la propagande et de l'agitation sociaste et révolutionnaire parmi les masses des campagnes et l'organisation de urs éléments avancés pour la lutte systématique contre l'exploitation économique et l'oppression politique.
63. Elle s'administre par un groupe central de dix-neuf membres. )lle est liée fédérativement au Parti socialiste révolutionnaire russe, et tilise les groupes et comités de ce parti pour la distribution de ses •ublications. La propagande a pour centre géographique la ville de ►aratof. Dès la première année elle a pénétré jusqu'au-delà de Viatka et le Perm au Nord-Est, et au sud jusqu'à Karkov, Pollava, Ekaterinoslav, wherson. Les troubles de 1902 ont récompensé ses efforts. En igoS, elle i reçu l'adhésion de l'Union des instituteurs, organisation importante )our l'agitation dans les campagnes, parce que les maîtres d'éco!e connaissent mieux que personne h population villageoise et la manière ie lui parler.
64. En 1901, parut à Saratof le premier cahier d'une revue intiluiét La Cause paysanne; on Fa depuis intitulée La Cause du Peuple, Il n'en avait paru que cinq cahiers en octobre 1904, à. cause des dif6cultés opposées par la police. Plusieurs unions paysannes ont réclaac la création de journaux à leur usage. On en a fait un dans le gouve^n^ ment de Poltava en 1903-1904, mais dès le troisième. numéro la poiict l*a découvert ; elle en a supprimé un autre qui allait paraître à Ekaterinoslav.
65. Les paysans réclament aussi des brochures de propagande, eî font les frai^ de leur expédition. Le parti socialiste révolutionnaire eni fait imprimer un grand nombre : Quelle est la cause de la ruine dtt paysans i^ (5. 000 exemplaires). — A tous les paysans russes (10.000). - La cause des paysans (3oo). — La question agraire (2.000). — li régime nouveau du servage (S.ooo). — Pour la terre et la volonté (5.000). — Ce que disent les social-démocrates aux miséreux det campagnes (5. 000). — La ruine des paysans et le trésor du tsar (S.oooi. -^ Comment est envisagée la question agraire par les socialistes-révolutionnaires et par les social-démocrates (5.ooo). — L'Histoire d'un paysan débiteur de tout le monde (5.oDo), etc. . .
66. Jusqu'au 20 octobre 1904, la Ligue socialiste agraire a publii quinze brochures au nombre total de 127.000 exemplaires. Elle estime que 60 p. 0/0 de ces publications (76.000) a franchi la frontière etâ pénétré dans les campagnes.
67. Voici, d'après l'acte d'accusation, c'est-à-dire d'après un docu ment officiel, comment un paysan nommé Wladimir Moursine faisa:i de la propagande agraire, en novembre 1908, dans le bourg Argenka. district et gouvernement de TambofF:
En inspectant les brochures qu'il distribuait, on établit qu'elles cont»^ naient une critique insolente du gouvernement actuel établi par des lo.; fondamentales et qu'elles excitent la population à ébranler le régime existant En vertu des données ci-dessus, Wladimir Moursine fut mis sous garde, ei il raconta aux partisans incarcérés avec lui, que ces livres venaient de l'imprimerie de « leur parti », qu'en Russie la terre est injustement répartie entre les nobles et les paysans au détriment de ces derniers ; que les socialistes prennent la défense des paysans et se proposent d'abolir l'autocratie. \V1>dimir Moursine ajouta, qu'il était venu dans le village Argenka, pour la propagande des idées et des éditions révolutionnaires, parmi la population rurale et ouvrière. 11 parla encore de la nécessité d'organiser une révolte eî une démonstration antigouvernementale. Un des témoins, Kogewnikoff, à"posa, que Moursine lui donna un jour 3 brochures et que lui, s'étant convaincu de leur tendance criminelle, les avait jetées au feu. Les autres témoins firent des dépositions analogues.
68. A côté des programmes agraires des partis révolutionnaires," convient de citer le projet de M. A. Manouiloff, professeur à l'Univer-
silé de Moscou, qu'il a exposé dans un livre de cette ^ »è
question agraire en Russie, et qui exprime probableif bourgeoisie libérale russe, c'est-à-dire de la classe a/ gouverner après la Révolution. Ce projet peut se rél,.
I» Toutes les terres domaniales constitueront à l'avenir un/on«» . inaliénable destiné a être mis à la disposition des paysans, sous forme av, bail à long terme et à des conditions très peu onéreuses;
2^ Rachat par l'Etat d'un certain nombre de propriétés particulières auxquelles sera donnée la même affectation que pour les terres domaniales, afin d'arriver à donner satisfaction à tous les paysans insuffisamment lotis ou complètement dépourvus de terre;
3** Amélioration, par voie législative, des conditions générales de fermage.