XII. — Les maladresses du ministre Dèlcassé
73. Je ne veux pas me détourner de ce qui est le sujet propre de notre entretien ; mais pourtant, pour caractériser la psychologie de ce ministre que nous subissons depuis si longtemps, que nous subirons peut-être encore longtemps, il est impossible de ne pas faire allusion à ces événements bizarres auxquels nous assistons depuis quelque temps.
74. Voici un ministre qui, poussé par laforce desévénements, qui, contraint par une fatalité plus puissante que lui, a dû faire l'entente cordiale ; il a dû se résigner à mettre son nom au bas du rétablissement de l'amitié qui existait jadis entre l'Angleterre et la France, et comme il n'a pas voulu que ce fût purement et simplement un pacte de réconci-
liation, il a voulu y ajouter certaines modalités ; il a négocié sur certains points et en particulier, il a voulu trouver le moyen de réaliser la grande pensée de son règne, comme le Mexique avait été la grande pensée du règne de Napoléon III : à savoir, la pénétration soi-disant pacifique du Maroc. Il s'est entretenu à cette époque avec toutes les nations d'Europe ; il a jugé à propos naturellement de communiquer ce pacte à ritalie, qui est une nation méditerranéenne, il a jugé à propos àe le communiquer à l'Espagne, qui est une nation méditerranéenne, qui a eu, elle aussi, des iptéréts considérables au Maroc ; la preuve en est qu'il a acheté son consentement assez cher, sans qu'il ait voulu nous en communiquer les conditions. Nous avons eu la surprise de voir qu'en Espagne, pays monarchique, le ministère communiquait non seulement aux chefs de la majorité, mais de l'opposition, le pacte conclu et qu'en France, pays républicain, ni majorité, ni opposition, ni Jbloc n'ont pu en obtenir communication.
75. J'aurais compris, citoyens, que M. Delcassé se renfermât dans ce qui a été son système diplomatique depuis Torigine de son pouvoir : M. Delcassé estime être l'héritier de Gambetta... Le grand malheur de Gambetta c'est qu'il n'a jamais «u comme héritiers que des hommes qui n'acceptaient que la moitié de ses idées et qui en faisaient de singulières erreurs. Gambetta, il a incarné avec une rare force ce qui était le sentiment de protestation universelle et légitime de la France contre l'outrage fait au droit en 1871 ; personne ne l'incarnait avec plus de puissance, d'éloquence et de force. Mais, est-ce que ce n'est pas lui qui, en 1879,. huit ans à peine après la signature du traité de Francfort, avait compris que puisqu'il n'était pas possible et qu'il était même funeste de rouvrir Tère des guerres en recourant à la loi du talion et en s'efForçant de reconquérir les provinces perdues par la force, n'est-ce pas lui qui avait compris que puisque nous devions entretenir des relations inévitables avec l'Allemagne victorieuse, il convenait de nous efforcer de rendre ces relations de plus en plus courtoises, d'éviter les malentendus et la mésintelligence, et c'était lui qui, dès 1879, avait cherché une entrevue avec le prince de Bismarck ?
76. Et voilà M. Delcassé plus de vingt ans après cette date, alors que ♦cette longue période de temps s'est écoulée, que la France n'est plus dans la situation morale internationale où elle était à ce moment, qu'il est contraint,, je l'en loue, d'entretenir des relations normales avec le cabinet de Berlin, il s'imagine que ce qu'il peut y avoir de meilleur pour la dignité de la France, c'est de faire la politique du poing dans la poche, de ne jamais adresser une parole courtoise et de traiter l'Allemagne en quantité négligeable et pour ainsi dire mexistante. . .
77. Alors, au moment où il contractait ce pacte, où il se préoccupait d'éiiminer du Maroc toutes les difficultés pour la France et d'en faire
table rase, qu'a-t-il tait? Un beau jour, Tambassadeur d'Allemagne se présente chez lui et là, au coin de son feu, en levant les pans de son habit, M. Delcassé, négligeant, jette la cendre de son cigare et se tournant vers l'ambassadeur, lui dit : A propos, vous savez, nous allons au Maroc ?. . .
78. Par conséquent, l'Allemagne était avertie. Il n'avait même pas l'avantage de ne pas lui avoir donné connaissance de ce qu'il faisait, mais il avait évité de lui donner le caractère authentique nécessaire pour obtenir une réponse authentique officicielle. C'est là le triomphe de sa diplomatie : depuis ce moment, il dit : « Que je suis donc fort, comme j'ai su mettre l'Allemagne de mon côté! j'ai su lui parler sans lui parler, j'ai su lui notifier sans lui faire de notification. »
79. L'admirable invention ! Comme nous avons vu en sortir des conséquences bienfaisantes pour la France, pour sa politique au Maroc, pour M. Delcassé lui-même I
80. Je sais bien que cela a servi dans une certaine mesurç son orgueil de grand ministre. Nous avons lu peut-être avec quelque étonnement, dans certains journaux, que la politique de l'Allemagne depuis quelque temps était dirigée par une seule pensée, qu'elle était hantée par l'idée d'un grand homme dont l'ombre gigantesque se répandait sur l'Europe tout entière et influait sur la politique impériale : il fallait se débarrasser de M. Théophile Delcassé. C'est par cela que la politique de l'Allemagne est dirigée à l'heure actuelle.
81. M. Delcassé ne s'est pas douté qu'il y a en Allemagne un souverain singulièrement inquiétant, qui nous a accoutumés à d'étranges boutades, à des incartades et à des équipées, un souverain dont je serai le dernier à louer la politique étrangère, qu'on a si bien baptisée la politique de la course à toute vapeur en zig-zag... (Sourires,)
82. Mais est-ce que ce n'est pas le devoir de la France de ne pas se prêter à toutes les équipées de ce souverain, à toutes ses boutades et à toutes ses incartades, de ne pas faire son jeu, de s'efforcer de faire le possible pour les paralyser, pour les neutraliser ? il n'y avait qu'un moyen de le faire : faire à son égard ce qu'on avait fait pour notre bonne amie et alliée, la Russie, alors qu'elle n'avait pas cru devoir nous communiquer (A qu'elle allait faire en Mandchourie, ni dire comment ses négociations marchaient avee le Japon, alors que nous allions perdre la garantie que nous devions trouver dans la puissance de son armée... Mais, quant à l'Allemagne, on n'en a rien fait: on s'est contenté de le lui signifier négligemment, en passant, et, à l'heure actuelle, nous nous trouvons en présence, non pas seulement de l'Allemagne, mais des Etats-Unis, auxquels M. Delcassé n'a pas fait la politesse de la communication et il s'est trouvé à un moment donné dans cette singulière situation : les Etats-Unis avaient des ressortissants au Maroc,
isance et qui ont été arrêtés par des brigands... Les Etatsétent, ils envoient une flotte, demandent à M. Delcassé, it, en vertu du pacte conclu avec l'Angleterre, de bien :r leurs ressonissants et de les leur rendre. M, Delcassé le son, mais n'avait-il pas là une occasion merveilleuse de ts-Unis 1 * Vous me demandez d'agir en vertu de ce pacte : -le donc ! Je vous le signifie, et désormais il aura une valeur à votre égard... »
a pas fait; il s'est tu et, à l'heure actuelle, toute sa politique taire : à se taire à l'égard de l'Allemagne, à se taire à l'égard is, à l'égard de ses collègues, à l'égard du Sénat, -à l'égard re, il se tait à i'égard de l'opinion publique : il n'y a qu'un )ù il parle i c'est à Saint-Pétersbourg I (Applaudisseniertts.t