V. Interdiction de l'agriculmre
22. On admet généralement qu'aucune classe ne s'attache plus à son pays que la classe agricole. On s'accorde aussi généralement à dire que les Juifs ont pour défaut capital' lear impuissance à se fixer dans leur pays d'élection, leur tendance à ne s'y établir que provisoirement, avec l'idée latente de retrouver quelque part et quelque jour la patrie perdue. Il semblerait logique dès lors, dans les pays où les Juifs abondent, où, par suite, leur loyalisme a pour l'Etat une importance considérable, de les orienter vers l'agriculture pour les fixer sûrement. On s'attendrait surtout, dans un pays bureaucratisé comme la Russie, où le gouvernement impose et interdit arbitrairement certaines professions, à ce qu'il eût imposé aux Juifs la profession agricole. Au contraire, il leur a complètement interdit l'agriculture.
23. Cette interdiction n'a pas d'autre mobile que le désir de concen trer les Juifs dans les villes pour les mieux surveiller, et, chez certains hommes comme M. Pobiedonostseff le désir de les faire mourir de faim systématiquement. En théorie, on prétend que les Juifs n'aiment pas l'agriculture, n'y réussissent pas, ne s'entendent qu'au commerce, à l'usure surtout. Mais sans parler des origines juives, sans rappeler le. caractère exclusivement agricole des Hébreux de la Palestine, sans rappeler aussi que les Juifs n'auraient pas acquis la spécialité de la banque et de l'usure, si pendant de longs siècles l'Eglise catholique n'avait pas interdit aux chrétiens le prêt à intérêt jugé damnable et n'en avait paS; elle-même réservé le monopole aux infidèles, — l'histoire des Juifs russes xnontre qu'ils aimeraient s'occuper d'agriculture et qu'ils y réus-* siraieot à merveille, mais qi'ils n'en ont pas le droit.
24. 'Xvant l'affranchissement des paysans (1861), avant que le gouvernem«nt eût concentré sa sollicitude sur la population rurale, il se préoccupait surtout d'épargner auic artisans orthodoxes du territoire réservé la concurrence des Juifs. 11 encourageait donc les Juifs à fonder des colonies agricoles. D'autre part, certains fonctionnaires, comme le gouverneur de Bessarabie en 1893, ou certains particuliers comme à la. même époque la baronne de Wrangel dans la province de Kief^ ou la. princesse Tcherbatof en Podolie, ont eu l'idée d'embaucher des milliers
de Juifs pour les travaux des champs. Les tsars eux-mêmes, uotaraineiu Nicolas 1", ont transporté dans les régions les plus improductives de l*empire, des Juifs chargés de les mettre en valeur. Les expériences n'ont donc pas manqué pour apprécier la valeur agricole de ces Juifs. Et elles ont réussi.
26. Voici Popinion publiée par le ministre des Domaines dans un recueil de Matériaux pour Vétude de la population rurale en Sibérie :
Tous ces juifs, y est -il dit, sont dans une situation aisée; ils sont devenus de véritables laboureurs', ils font tous les travaux des champs et cultivent leurs terres d*nne façon très convenable. Plusieurs d'entre eux, surtout dans les communes de Baîmolt et d'Isklims, peuvent même être cités comme des cultivateurs modèles; ce sont eux qui donnent Timpulsion aux autres cultivateurs pour rintroduction des machines perfectionnées et des instruments aratoires. CTénéralement ils sont à la tète de toutes les améliorations à appliquer à la culture des terres. *
26. Voici encore ro,)inion de deux commissaires américains chargés en 1892 d'étudier les causes de l'immigration juive :
Les colons russes s'vnt bien mieux outillés que les paysans chrétiens qui ne possèdent pas toujours une bonne charrue... En comparant les colonies juives avec les villages chrétiens les plus prospères de la région, les preuves sont décisives en faveur de la bonne exploitation rurale par les colons juifs>, . . Si nous considérons, continuent les enquêteurs, toutes les difficultés et les misères qui ont accablé les premiers colons, nous pouvons affirmer qu'ils ont résolu d'une manière plus que satisfaisante le problème des aptitudes des Juifs pour l'agriculture. Sur une population juive de plus de cinq mille âmes dans les colonies d'Ekaterinoslaf on ne trouve pas d'éléments étrangers, le travail est exclusivement accompli par des colons juifs. Il n'y a pas de meilleure répopse à faire à ceux qui soutiennent que les Juifs sont incapables de se livrer aux travaux manuels ou de devenir agriculteurs.
27. Les Juifs peuvent donc devenir d'excellents agriculteurs. Néanmoins, depuis 1865, depuis qu'on a pu consîater l'insuffisance des terres mises à la disposition des paysans affranchis, on a commencé à entraver la vocation agricole des Juifs. En 1865, on leur défend d'acquérir du terrain dans des districts déterminés. Puis en 1883, on étend cette prohibition à tout le territoire juif, afin de surveiller les progrès des tendances démocratiques; et on ne réfléchit même pas que les idées dites avancées se propagent bien mieux dans une population agglomérée et oisîve que chez des gens dispersés et occupés. En 180 v on applique la même mesure à touie la Pologne, et en 1903 à tout l'empire.
28 Plus de 600.000 Juifs habitaient encore la ..ampagne en 1881. H n'en reste plus que «^^.ooo, répartis en 300 colonies, et qui cultivent ensemble 100.107 déciatines, soii enviion i hectare 1/2 par tête. Voila ce que représente l'agriculture juive sur le territoire juif ; 100.000 hectares sur 100 millions d'hectares, sur presque le double de la France.
YI. Atteintes à la liberté religieuse.
29. La loi fondamentale de Tempire russe porte que c la liberté du culte est accordée, non seulement aux Chrétiens, mais aussi aux Juifs, aux Mahométans et aux Païens ». Néanmoins, les autorités ont fermé en 1891 la synagogue de Moscou. Une loi du 18 juin 1892 a défendu aux Juifs de se réunir pour prier en commun, chez eux ou ailleurs, sans autorisation. Eu 1903 on a fait un procès à des Juifs qui se réunissaient dans une forêt. D*après Tarticle 185 du Code pénal, quiconque abjure la religion orthodoxe pour la religion juive doit finir ses jours en prison dans un cloître ; il perJ tous ses biens et tous ses droits civils.
30. On a voulu exploiter la religion juive contre les Juifs. En 1893, le procureur'du Saint-Synode, M. Pobiedonostseff, dans son rapport à Tempereur, a écrit :
L*influence des Juifs en matière religieuse se fait vivement sentir, surtout chez les chrétiens de l'Eglise russe qui sont employés chez eux en qualité de domestiques. Les mineurs, lorsqu'ils sont restés pendant quelques années en service chez les Juifs, ont complètement oublié les croyances chrétiennes. La foi religieuse des hommes faits est également mise à une dure épreuve. Pendant les jours de samedi et de dimanche, les domestiques chrétiens sont dans l'impossibilité de fréquenter l'Eglise : le samedi, parce qu'ils sont obligés de travailler pour faire la vente, attendu que les Juifs observent très rigoureusement le repos du sabbat; le dimanche et les jours fériés, parce que les Juifs ont besoin d'eux et les congédieraient s'ils s'absentaient pour les offices. Les chrétiens, tombés au milieu des Juifs ne fréquentent plus, les églises, se déshabituent de voir les saintes images, d'observer les fêtes chrétiennes et les prescriptions de l'Eglise. Les prêtres entendent avec effroi à confesse les déclarations de ces domestiques, les blasphèmes que les Juifs profèrent contre le christianisme, le Sauveur et la Vierge. Ces blasphèmes passent dans le peuple et détruisent la foi...
31. Le journal Woskhod du 8 septembre 1895, qui reproduit ce texte, observe justement qu'il ne cite pas une preuve et qu'on n'en pourrait pas citer une seule. Les Juifs ne peuvent même pas songer à exercer une influence religieuse sur les orthodoxes.
32. Au contraire, une société orthodoxe, la communauté de Saint- Wladimir, s'est donné pour but de convertir les Juifs à l'orthodoxie, afin d'accomplir la prophétie de M. Pobiedonostseff qui, en 1883, avait dit qu'un tiers des Juifs se convertirait. De 1883 à 1903, on n'en a converti que 10.000, qui presque tous appartiennent à la classe moyenne, à la petite bourgeoisie.
33. Le ministre Plehwe eut une idée ingénieuse. Dans l'été de 1903, il se mit en rapport avec le rabbin de Poltava, M. Rabinovitch, chef des obscurantistes juifs de Russie. Et en novembre 1903, ce Rabinovitch se mit à organiser un congrès de rabbins qui devait siéger à Grodno. Le programme du congrès, approuvé par Plehwe, comportait trois points : 1** lutte contre les sx)cialistes juifs; 2^ lutte contre les Sionistes; 3° lutte
contre la presse juive et russo-juive. Une soixantaine de rabbins, menaces de la colère gouvernementale s'ils récalcitraient, donnèrent leur adhésion au congrès. Aussitôt une indignation violente se manifesta dans les milieux juifs, surtout parmi les ouvriers. Ils menacèrent de s'opposer par la force aux réunions du congrès. Plehve essaya d*abord d'encourager les rabbins à tenir tête, mais il y renonça, et en janvier 1904 abandonna l'idée du congrès.