‹ Les rhapsodies passionnéesChapitre 3 sur 5 · LA MORT DE PÉRENNIS 4I · texte numérisé non relu

LA MORT DE PÉRENNIS 4I

Oui, dors, dors à jamais, ô mon doux Pérennis ! Repose ton front las, ferme tes yeux ternis,

Tes jours d'épreuve sont finis !

Dans ton amour splendide, ainsi qu'en un suaire, Dors ! Tu fus accablé par le Destin contraire,

Repose en paix, mon pauvre frère!

Tu fus aimé pourtant, sublime et noble front, Et ceux qui t'ont connu, ceux qui te connaîtront

Ne comprendront point ton affront!

Ou plutôt, car ton ombre, ô mon frère, me blâme De sembler accuser, même si peu, la femme

Qui possédait toute ton âme.

Ils verront que le sort cruel t'avait maudit... Et, peut-être, qui sait, destin qui te grandit,

Frère, était-ce pour avoir dit Que tu ne voulais pas avoir d'autre Dieu qu'Elle ! Qu'Elle te suffisait, pour que ton cœur fidèle

Connût une extase éternelle!

Hyde-Park Court. 22-24 Janvier.

o^ l'âme qui se prostitue en ce livre

SÈf^I^^s^'

... Il a, dans les vers de ce livre, Conté de son. roman ce qu'il permet qu'on livre Au public : cet enfant curieux et blasé.

La Mort de Pcrcnnis, iv.

mon âme, ô Prostituée Qui ne t'es point habituée A t'offrir nue à tous les yeux, Va, sois sans crainte, ma pauvre âme, Celui qui t'insulte, ou te blâme, Ou te maudit, ne vaut pas mieux!

Vends-toi, puisqu'un désir te presse!

Donne à qui la veut ton ivresse, Tes extases, tes pleurs, tes cris!

Sois sans honte, sois sans scrupule, Va! marche dans le crépuscule, Offre-toi, mon âme, et souris !

Ne réserve pas, ma pauvre âme, A l'amour d'une seule femme Ta splendide et rare beauté; Sois toute à tous, ô courtisane, Que chacun connaisse et profane Les secrets de ta volupté !

Dans sa majesté souveraine,

Offre ta nudité sereine,

Sans peur, sans trouble, sans émoi !

Trop belle pour être impudique.

Dépouille-toi de ta tunique.

Crie au passant : « Qui veut de moi ! »

« Qui veut savoir comment est faite Une âme ardente de poète, Douce et pure comme le jour?

Et comment pleure sa détresse, Et comment rêve son ivresse, Et comment chante son amour! »

Hélas! tu voudrais bien sans doute,

Loin de la foule qui t'écoute,

Ne chanter que pour un seul cœur,

Le brûler du feu qui t'embrase.

Lui faire partager l'extase

Qui t'inspire ce chant vainqueur...

Mais tu n'auras pas cette Joie, Puisqu'Elle a pris une autre voie, Puisqu'Elle a pris un autre amour!

Vends-toi donc ! C'est pour l'infidèle ! Sois publique et peut-être qu'Elle Voudra te connaître à Son tour.

Toi si hautaine, si farouche, De la rude main qui te touche.

Souffre le contact sans dégoût !

Chante, chante, ô désespérée !

Lasse, meurtrie et déchirée Poursuis ta route... Elle est au bout!.

Les deux Fantômes

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Je suis pourtant au pays du soleil.

La Mort de Pérennis, v .

Cntre Monte-Carlo, courtisane fardée,

Qui, sur son rocher jaune et vermeil accoudée,

Mire dans la splendeur de son golfe au flot clair

Les dômes bleus et les toits d'or de son enfer,

Et la blanche Menton, poitrinaire languide.

Frileusement blottie en un recoin torride

De l'Alpe aux flancs brûlés par les feux du soleil,

Le cap Martin divise au loin la mer, pareil

Avec ses sombres pins aux tournures mystiques.

Aux promontoires saints, où les âmes antiques

p LES RHAPSODIES PASSIONNÉES

Se plaisaient à bâtir les temples de leurs Dieux. Autour de lui, le chant des flots mélodieux D'entre les rochers bruns monte, monte sans cesse; Et c'est le même chant qu'ils ont dit à la Grèce, Le chant voluptueux qui, d'amour débordant. De l'ardente Sapho berça le songe ardent...

C'est là, sous les grands pins, que nous nous rencontrâmes;

C'est là, devant la mer splendide, que nos âmes

Se parlèrent longtemps un langage muet;

C'est là que le poète amer s'habituait

A Vous considérer comme l'amie unique

En qui se confierait son cœur mélancolique ;

C'est là qu'il adorait Votre jeune beauté...

Et depuis, il Vous voit toujours à son côté,

Fière, et douce, et sereine, et joyeuse, et fidèle;

Et Votre image aimée, à lui, sans qu'il l'appelle,

Vient, lorsqu'il souffre trop, ou lorsqu'il est trop las,

Ou lorsque le dégoût des choses d'ici-bas.

Ajoutant son horreur à sa mélancolie,

Sous un poids écrasant courbe son corps qui plie. j

Vous êtes toujours là, divine et belle enfant, '^

Sur le front abattu, sur le front triomphant,

Votre cher souvenir toujours vivant se pose,

Et qu'importe l'insulte ou bien l'apothéose,

Qu'importe la clameur de gloire ou de mépris,

Quand je Vous vois passer, je chante et je souris,

Et mon ciel s'illumine, et mon soleil rayonne.

Et j'ai tant de bonheur qu'il faut qu'à tous j'en donne!...

Mais jamais, non, jamais, jamais! O mon amour!

Ton poète, à Tes pieds, ne dira : « Sans retour

« Nos cœurs font un seul cœur, et nos âmes une âme ! »

Jamais il ne dira, songeant à Toi : « Ma femme! »

Oui ! le sort est étrange, et la fatalité.

D'avance, met souvent sur le front attristé

De ceux qu'elle a choisis pour être ses victimes.

Un peu de cette nuit mortelle, des abîmes

Vers lesquels ils s'en vont d'un pas tragique et lent.

Quand, dans les frais sentiers, sous le soleil brûlant.

Le poète anxieux, pressentant son supplice.

Croisait sur son chemin la sombre Impératrice,

Tous deux avec pitié se regardaient parfois :

Elle, le grand silence, et lui, la grande voix,

Tous deux pensifs, tous deux l'œil fixe, tous deux pâles.

Comme s'ils devinaient que leurs routes fatales.

Les conduisaient tous deux vers d'atroces destins!

Et qui l'eût dit, pourtant, lorsqu'ils passaient hautains,

Sublimes de porter leurs sublimes couronnes!

Elle, front glorieux et sacré qu'environne

L'éclat éblouissant du titre impérial,

Et lui, front plus superbe encore et plus fatal,

Ceint du laurier divin, dont à l'âme choisie Ta tendresse fait don, ô vierge Poésie!

Oui! le sort ironique avait tout fait pour eux : Ils étaient les élus, les bénis, les heureux! Elle, qui pouvait tout dans un immense empire. Si belle qu'elle avait seulement à sourire. Pour que le cœur lui fiât enchaîné pour jamais; Et lui, réfugié sur les vierges sommets D'un idéal d'amour, si noble et si sublime, Qu'il ne distinguait plus : — aigle sur une cime! — Les fanges de ce monde et son impur néant...

Toi qui dors à présent dans ton cercueil béant, Le Poète t'envie, — ô Reine assassinée! — Le coup affreux que te gardait la destinée. Car tu peux oublier les durs chemins suivis, Et moi, je me souviens! moi, je souffre! je vis!

Tu voyais donc, que tes regards étaient si tristes, Le groupe curieux et banal des touristes, Qui se pressent autour du fauteuil où tu meurs, Le blanc steamer, le lac, le quai d'où les clameurs De la foule entourant un homme sombre et blême Montent?... Tu voyais donc cette scène suprême Sur laquelle à jamais ton œil lassé se clôt?...

RHAPSODIE H f^

Hélas! avais-je donc deviné que, bientôt,

Malgré tout mon orgueil et toute ma tendresse,

Quand j'aurais rencontré l'épouse et la maîtresse

Que, depuis si longtemps, j'appelais dans la nuit,

Celle vers qui le sort enfin m'avait conduit.

Avec qui j'aurais pu vivre mon cher poème.

Ne me comprendrait pas quand je dirais : « Je t'aime ! »

Que tous mes cris, tous mes vains cris, ne pourraient rien

Faire passer du cœur de Son poète au Sien,

Et que, devant ces vers où mon âme se livre,

Si Sa main, quelque jour, s'égare sur ce livre.

Si ce chant douloureux sous Son œil est placé.

Sa bouche seulement dira : « PVhat does he say> »

Sans doute, je pouvais étudier, apprendre, M'orner l'esprit de mots barbares et me rendre Ridicule, à vouloir dire ce que rêvait Mon cœur, avec ces mots inconnus...

Je l'ai fait!

L'histoire ne vaut pas la peine qu'on la conte Et sa banalité me navre et me fait honte! Je l'ai fait ardemment, mais je l'ai fait trop tard. Ame qu'eût enivrée un pur idéal d'art.

Chère âme de lumière et de tendresse éprise.

f6 LES RHAPSODIES PASSIONNÉES

Quand j'ai pu Te parler un autre T'avait prise! Et moi je porte aussi sous un regard vainqueur, Haineux et triomphant, mon poignard dans le cœur!

C'est pourquoi je Vous dis, blanche enfant que j'adore,

Bien que le seul désir que mon cœur forme encore

Soit de Vous rencontrer et d'être sur Vos pas,

Je vous dis : « Jeune fille, oh! ne retournez pas

— Avec Lui ! — vers ces lieux où mon âme est restée . . .

Vous me rencontreriez, pâle face attristée.

Dans les sentiers qu'emplit le crépuscule clair!

Je vis là, caressant le rêve à jamais cher,

Que je fis par un soir d'Avril mélancolique,

Tandis que le soleil, dans une pourpre épique.

Descendait glorieux sur le noir Estérel :

Mon beau rêve adoré d'un amour éternel!

Puis, elle hante aussi ce calme crépuscule,

Avec sa plaie au cœur, très lente, elle circule,

Celle qui s'en allait, les yeux pleins d'infini.

Vers l'immonde couteau du lâche Luccheni.

Et Vous Vous sentiriez moins joyeuse sans doute.

Enfant, d'avoir ainsi, croisé sur Votre route.

D'avoir vu s'avancer funèbres et maudits,

Tandis que la mer pleure autour du cap, tandis

Que la brise du soir passe au loin comme uni râle.

Ce fantôme sanglant, et ce fantôme pâle!

RHAPSODIE III Dieu

Tous les efiorts de mon misérable cerveau, N'ont rien pu concevoir ou rêver de plus beau Rien de plus adorable et de plus divin qu'Elle !

La Mort de Péreitnis, v.

'heure la plus funèbre, entre les plus funèbres, Fut celle où détournant du ciel plein de ténèbres.

L'œil qui le scrutait ardemment.

Pour la première fois, je dis, le front livide : a Non ! Dieu n'existe point ! L'espace immense est vide !

L'homme est seul sous le firmament! »

6o LES RHAPSODIES PASSIONNÉES

La terre est si petite, alors qu'on la contemple Du sommet des degrés qui conduisent au Temple

Où l'on allait penser aux cieux!

Plus le songe était doux dans les parvis pleins d'aube Plus l'âme, à voir crouler le mur blanc qui dérobe

Le néant de tout à ses yeux,

S'épouvante; frissonne; interroge, éperdue, L'impassible ciel bleu, l'immuable étendue,

Qui garde un silence profond !

C'est fini ! L'homme est seul ! seul ! son horizon morne, Son horizon obscur n'a désormais pour borne

Qu'une tombe... et tout dort au fond!

Je crois entendre encor ma voix désespérée

D'éphèbe douloureux, Criant et gémissant sous la pointe acérée

De ces doutes affreux! Tu laissas, ma jeunesse, une pâleur profonde,

Un grand deuil sur mon front,

RHAPSODIE III 6l

Et je n'espère plus désormais qu'en ce monde,

Ils se dissiperont!

Fuyant vers le passé, souvent, je vois encore

L'église où je priais ; J'entends toujours vibrer son silence sonore

Des mots que je criais :

« Cette existence est trop étroite pour mon âme!

C'est l'éternel, c'est l'infini qu'elle réclame;

Elle est pleine d'espoirs que nul terme ne rend!

Gloire, fortune, amour, hochets qu'un instant brise,

Déceptions et vanités, je vous méprise !

Vous êtes trop petits, ou mon cœur est trop grand... »

Ame vierge d'enfant par tes maîtres trompée,

Ame pleine de fiers mépris, Ton erreur fut bientôt, à jamais, dissipée !

O ma pauvre âme, tu compris Que même en ce vain monde, où toute joie est fausse,

On peut posséder l'Infini, Et, lorsque vient la nuit, descendre dans la fosse

En disant : Mon sort fut béni !

Oui, lorsque Tu parus dans ma vie, ô très chère, Ce ne fut plus vers le ciel bleu

Que je tournai les yeux pour chercher la lumière, Et je n'ai plus regretté Dieu !

C'est Toi qui fus mon Dieu !

Tu fus l'Espoir suprême, Le suprême Bonheur qu'on désire et qu'on aime Par-dessus tout! La Fin, le Motif, l'Idéal. Tout ce que Tu voulais, c'était le Bien; le Mal, Tout ce que condamnait Ta conscience altière. Sous Ton rayonnement tout devenait lumière, Et loin de Ta clarté tout restait dans la nuit! Le monde autour de moi ne faisait qu'un vain bruit Lorsqu'il ne parlait point de Ta beauté! Ma vie Commençait à ce jour où je T'avais suivie. Près de Toi, je tremblais d'un indicible émoi. Mon cœur ne battait plus, la mort entrait en moi. Tu souris! Crois-Tu donc, mon amour, que Moïse,

RHAPSODIE m 63

Lorsqu'il errait autour de la Terre Promise, Et qu'il voyait soudain, dans un buisson de feu, La face formidable et splendide de Dieu, Ne sentait point frémir son cœur dans sa poitrine, Et sa chair se glacer sous une horreur divine? Et que Paul à Damas, et que Jean à Pathmos, Sans qu'un frisson tordît la moelle de leurs os. Ont contemplé leur maître éternel, face à face? Moi, mon maître éternel, enfant qui rit et passe Dans un rayonnement, mon Seigneur et mon Roi, Mon Jehovah, mon Christ, mon Infini : C'est Toi!

Oh! ne ricane pas, prêtre, dans ton église!

Je suis très malheureux, c'est vrai ; mon cœur se brise ;

Je meurs; j'ai, je l'avoue, affreusement souffert;

Et je suis un damné qui hurle dans l'enfer...

Soit! Mais j'affirme encor que j'eus raison quand même!

Oh! l'immense bonheur dédire que je l'aime,

Aux arbres des grands bois, mes discrets confidents!

De conter mon malheur aux rouges occidents!

Le soir, dans la clarté bleuâtre de la lune,

Quand rhorizon lointain, sur son épaule brune.

Drape un brouillard léger, diaphane manteau.

Solitaire et pensif, je vais sur le coteau,

Sous le vieux chêne obscur que le vent du soir froisse,

M'asseoir, pleurer, sentir une écrasante angoisse,

Envahir lentement mon cœur désespéré.

Peu d'hommes ont souffert, peu d'hommes ont pleuré

Avec plus de douceur, avec plus d'amertume,

Que moi, là, dans la nuit, sous le voile de brume

Que le soir très clément jette sur mon front las !

Je répète son nom; je dis : Hélas! hélas!

Je suis un mort! un mort qui regrette la vie!

Puis la nuit resplendit; ma prunelle ravie

La voit passer, La voit dans toute Sa beauté!...

Oh! si Tu pouvais être assise à mon côté!

Si je pouvais verser mes craintes dans Ton âme,

Te dire : mon amour! Et T'appeler : ma femme!

Si je pouvais marcher avec Toi, près de Toi!

Faire de Ton désir ma morale et ma loi!

N'avoir que Toi! que Toi! Toi seule! qui remplisse

jMon âme! pour qu'en Toi, complètement, je puisse

M'ensevelir! posant sur Ta petite main

Mon front qui songe avec épouvante : « Demain

Je serai dans la nuit ! » Si je pouvais T'entendre

Rassurer mon effroi d'une parole tendre,

RHAPSODIE III 6f

Ce serait un bonheur si parfait, vois-Tu bien, Qu'à l'avoir entrevu je ne puis croire à rien, A nulle volupté plus grande et plus profonde. Sur cette sombre terre ou dans un autre monde!

Oui, je suis un damné qui hurle dans l'enfer! Je meurs, après avoir affreusement souffert. Rien ne dira l'horreur de mon cœur qui se brise. Mais ne ricane pas, prêtre, dans ton église ! Mais ne dis pas : « Ce fou de poète a rêvé; Ce que vaut l'éternel amour, il l'a prouvé! » Certes, je l'ai prouvé! Ma croyance subsiste! Un tel amour peut exister, puisque j'existe!

Je n'ai point changé, moi! Moi, je n'ai point trahi!

J'ai toujours répété : Que Son nom soit béni!

S'il faut de ma douleur pour faire de la joie

Pour Elle, c'est très bien! Me voici! Qu'on me broie

Le cœur, je sourirai ! Qu'on déchire ma chair,

Et je dirai : « Merci, mon beau, mon doux, mon cher

Amour! » Oh ! ce serait trop laid, vraiment, trop triste Aussi, s'il n'existait que le seul égoïste, Qui veut, avant d'aimer, être aimé le premier! Tous vos dogmes sont faits pour l'obscène fumier De ces hommes impurs. Moi, je suis le poète! J'ai le cœur déchiré, mais Je lève la tête! Elle me souriait autrefois : c'est assez ! Maintenant, Mort, Enfer, Éternité, — passez !

Non ! tu ne mentais point à la femme ravie, Serpent sauveur! Serpent généreux et sacré! Serpent divin, serpent d'amour, serpent de vie! Tes conseils étaient bons et ta voix disait vrai !

L'homme peut ici-bas, — c'est vrai, je le répète ! Être semblable à Dieu, tout-puissant, éternel. Posséder le bonheur parfait et la parfaite Science ! De sa terre il peut faire le ciel !

Cueillons le fruit vermeil du grand Arbre! Viens, Èveî Cueillons le fruit vermeil et laisse-moi T'aimer! Donne-moi l'infini dont ma tendresse rêve, Donne-moi l'infini, mon cœur peut l'enfermer!

Viens! Adam s'est trompé! l'Arbre de la Science, L'Arbre à jamais sacré, l'Arbre à jamais béni, N'est point celui que crut sa brutale ingnorance, Moi, je sais!... Mon amour, donne-moi l'Infini !...

Trière devant Elle

Madame ! Il vous aimait comme on n'a point aimé La Mort de Parmi is, v.

AUTRES ont des amours, des plaisirs, des tendresses, Des désirs, des espoirs, et des ambitions; D'autres ont des bonheurs, d'autres ont des ivresses. Ils ont des voluptés, ils ont des passions;

Moi, je n'ai rien que Toi, rien que Toi dans mon âme! Je n'ai que Toi pour but, je n'ai que Toi pour fin! Tout ce qui n'est pas Toi laisse mon cœur sans flamme. Hors de Toi tout est vil, hors de Toi tout est vain !

Je T'en supplie, ô mon amour! prends-moi ma vie! Le sort nous sépara! C'est bien, inclinons-nous! Mais exprime un désir, manifeste une envie : Prends-moi, prends-moi mes jours! Je T'en prie à genoux!

Ordonne-moi, veux-Tu, quelque impossible chose: Un travail surhumain, un effort inouï.

Un dévouement unique, un crime auquel on n'ose Penser qu'en frissonnant! - Quel qu'il soit, je dis ci oui! »

Oui! montre-moi le but, quelle que soit la route, Quel que soit le danger et la douleur : j'irai! Dis-moi Ton bon plaisir, ô mon amour, j'écoute! Sans hésiter, un seul instant, j'obéirai!

Que ne sommes-nous plus au temps des Argonautes! Comme j'irais, pour Toi, ravir la Toison d'Or! Parle! Tu n'auras point d'ambitions trop hautes, Et Ton vœu serait fou que je voudrais encor

Lui consacrer mes jours et lui donner ma vie, Lutter pour lui sans trêve et sans me reposer, Jusqu'à l'heure où j'aurais trouvé, l'âme ravie, La mort, en m'efibrçant de le réaliser!

Quel royaume faut-il conquérir pour Te plaire? Quel astre dois-je aller détacher du ciel bleu? Dis! Parle! — Pour me voir essayer de le faire! Défier l'impossible et lutter contre Dieu!

Et SI le sort permet que, vainqueur, je revienne, Après l'œuvre inouïe et l'effort surhumain, Puis-je espérer qu'il soit possible que j'obtienne De poser, à genoux, un baiser sur Ta main!

// n est place en mon cœur que pour un infini

Oh ! Celle qui, joignant sa faiblesse à la mienne, Prendra dans mon cœur plein du désir qu'elle vienne, Cette place que l'homme a donnée à ses Dieux!

La Mort de Pneniiis, m.

Il n'est place en mon cœur que pour un infini :

L'amour que j'ai pour Toi! Tout le reste est banni

De mes espoirs, de mes désirs, de mes pensées.

Dans le ravissement d'extases insensées.

Je vais, rythmant pour Toi ce cantique inouï,

Emportant Ton image en mon œil ébloui :

Partout elle me suit, toujours je Te contemple.

Ma pensée est Ton trône et mon cœur est Ton temple.

S'il existait un Dieu plus grand, plus beau que Toi,

Ce Dieu, qui peut encor s'imposer à ma foi.

jS LES RHAPSODIES PASSIONNÉES

Je puis le redouter, lui dire : Je t'honore,

Mais je ne puis l'aimer car c'est Toi que j'adore!

Dussc-je être, à jamais, de sa haine puni,

Il n'est place en mon cœur que pour un infini!

Celle qui Lui ressemblait

... Toute Mon âme tressaillait, lorsqu'Elle apparaissait Au tournant du chemin!...

La Mort de Pèrennh, v.

E ton air vertueux ne tourne pas le front! Je ne te dirai rien, dans les vers qui suivront, Du douloureux amour qui de mon cœur déborde! Non! je veux aujourd'hui « pincer une autre corde A mon luth », puisque c'est un luth « qu'en mes mains j'ai !... » Tu vois, je ris! Je ris de ce vers, affligé D'une inversion qui grince des dents et crie... Moi, c'est ce que j'appelle une plaisanterie De faire un vers pareil!... C'est très spirituel... Je suis Gai! j'ai chassé mon sonne habituel!

Je ne sens plus, sur moi, peser son aile noire... Mais je veux, sans tarder, te conter mon histoire : L'aventure est étrange et te concerne un peu, Ecoute-moi, veux-tu ?

C'était donc au milieu De Brompton-Road, devant cette ruelle étroite Qui descend vers des cours infectes, sur la droite. Je m'en allais, pensant à toi comme toujours. Lorsque parut soudain, sortant d'une des cours, Une femme, une enfant plutôt, dont au passage. Un instant, de profil, j'aperçus le visage. Puis, elle descendit la route, devant moi. Ce ne fut qu'un éclair, mais un immense émoi Cloua mes pieds au sol, couvrit d'ombre ma vue, Serra mon cœur dans un étau : — Je t'avais vue!

C'était toi, mon amour! tes cheveux sur ton front Ondulés, et ces chauds reflets dorés qu'ils ont, Tes cheveux bruns; c'était ton nez, c'était ta joue. Et ton épais sourcil, et ta lèvre où se joue Un sourire si doux qu'il semble comme un chant, C'était ton clair regard, si tendre et si touchant. Ton grand œil lumineux, qu'une aube immense noie, Qu'il soit voilé de pleurs ou rayonnant de joie; C'était ta marche aussi : c'était ton pas léger.

Majestueux et fier et qui me fait songer,

Dans sa souplesse chaste et sa grâce hautaine,

Aux vierges descendant des temples blancs d'Athène...

Oui, c'était toi, mon cher amour, je te suivis,

Et les passants riaient à voir mes yeux ravis.

Pauvre enfant! Elle avait une robe percée

De mille trous, grossièrement rapiécée

Au moyen de morceaux de diverses couleurs;

Une robe légère, en coutil sombre, à fleurs...

La jupe, un haillon noir, trop courte par derrière.

Laissait voir des bas gris, d'une laine grossière.

Retombant sur de lourds souliers garnis de clous,

Éculés aux talons et percés aux deux bouts.

Son grand orgueil était un chapeau, dont la paille

Boueuse s'échancrait d'une profonde entaille

Sur un des bords. Coquette — on l'est toujours un peu !

Elle avait attaché — splendeur baroque — au lieu

Du ruban qui manquait, une plume cassée.

Elle allait lentement, songeuse, embarrassée

De porter sous le bras un vieux dogue hargneux,

Qui toisait les passants de son œil dédaigneux

Et rouge. Elle l'aimait, ce compagnon; très tendre

Elle disait des mots qu'il paraissait entendre.

S'arrêtait pour changer de bras le cher fardeau,

Ou pour frotter sa joue à son affreux museau.

Pauvre enfant! les haillons dont elle était vêtue N'empêchaient point, pourtant, ô ma belle statue, Qu'elle te ressemblât comme le cuivre à l'or! Je voulus la revoir, m'en éblouir encor, Contempler à loisir enfin tout son visage...

Oui! c'était étonnant! C'était ton port, ton âge, C'était la même grâce, et la même beauté, Et le même sourire aimant... mais, d'un côté, Sous l'arc harmonieux de son sourcil splendide, Elle avait, entouré d'un grand cercle livide. Écrasé dans l'orbite, enflammé, purulant. Un œil que dévorait un chancre, un œil sanglant, Un œil vitreux et noir, figé sous la paupière. Un œil hagard qui ne voyait plus la lumière, Et semblait regarder, dans la nuit, fixement, La Mort qui faisait signe et venait lentement; Un œil qui reflétait la vision horrible. Un œil sinistre, un œil funèbre, un œil terrible. Et soudain d'une horreur indicible effleuré, Je me suis arrêté, très pâle, et j'ai pleuré!

O mon amour! O mon amour aimée! écoute : Si je te rencontrais quelque jour, sur ma route, Sombre, morne, maudite, et vieille, et laide, ayant

RHAPSODIE VI 8f

Sous un front couvert d'ombre un regard effrayant,

Par f'àge, et la misère, et le vice flétrie,

Sur les trottoirs fangeux, traînant ta chair pétrie

De tant d'impuretés que, détournant les yeux,

L'homme au cœur le plus dur s'éloignât moins joyeux,

Si ton àme, — ô blancheur lumineuse et sans tache! —

Devenait vile, fausse, abjecte, infâme, lâche,

Q^uand même on me dirait : « Par elle tu mourras! »

Comme je te prendrais encore entre mes bras!

Comme je te prendrais encor sur ma poitrine!

Comme je te dirais : « Ton étreinte est divine!

Je t'aime! je t'adore à genoux! je suis fou!

Enfin je suis heureux, tes bras autour du cou!

Enfin! je vis le songe inouï de mes fièvres!

Mon amour! je voudrais laver avec mes lèvres

Ton pauvre corps meurtri, ton pauvre corps souillé!

Je voudrais, à tes pieds sacrés, agenouillé.

Prendre sur moi ta fange, et sur moi ta souillure,

Te refaire en mon sein, jeune, rieuse, pure.

Ou du moins partager tous tes maux : attacher

Et ta honte à mon nom et ton chancre à ma chair!

Comme je te dirais : Mets ta tête lassée

Sur mon épaule! Dors, tendrement embrassée!

Dors, je veille sur toi! Dors, je t'aime à jamais!

Dors, je t'aime à présent plus que je ne t'aimais

Dans ta srâce et dans ta douceur d'enfant sereine!

Car tu seras toujours ma maîtresse et ma reine! Mon unique désir et mon unique Dieu!

Oui! J'ai soufFert un peu quand tu m'as dit adieu... A présent, tout est bien! Je t'adore! Je t'aime! Et je n'ai point changé! Je suis toujours le même! Mon amour!... Que c'est bon de t'appeler ainsi!

Oui, je ferais cela, je te l'affirme ici,

Ayant devant les yeux, — vision formidable! —

Celle qui sous un front, très chère, au tien semblable.

Portait le mal abject que l'on ne guérit pas,

Et qui passe en riant, son vieux chien sous le bras!

c4 celui a m L'a

prise

Te criant ces chers mots par lesquels tu vibras Tant que je sentirai, je t'aurai dans mes bras.

La Mort de Féreiinis, iv.

HUNE liomme, qui m'as pris la femme que j'adore, Je ne t'ai jamais vu; de toi, j'ignore tout; Mais je t'exècre bien, sois-en sûr! Je t'abhorre! Rien qu'à songer à toi, jeune iiomme, mon sang bout!

Et pourtant, j'oublierai ma haine et ma colère. Je ne marcherai plus dans Son ombre caché, Et je m'exilerai loin d'Elle — pour te plaire! — Si tu veux seulement accepter ce marché :

Écoute! tu prendras Sa jeunesse et Sa joie, Tu prendras la fraîcheur de Sa fraîche beauté, Sa bouche qui sourit, Son œil qu'un rêve noie, Et Son front où l'amour a mis sa royauté;

Tu sécheras Ses pleurs, tu calmeras Ses fièvres. Tu seras Sa tendresse, hélas! Sa volupté! A toi l'étreinte, à toi le baiser sur les lèvres. Le don de l'être entier d'où rien n'est excepté!

A toi toute Sa vie, ô jeune homme! Oui, toute! Son rire. Son parfum. Son désir. Son amour, Sa noble âme sans peur, Son clair esprit sans doute, Tu posséderas tout, tout, jusqu'au dernier jour!

Oui, mais tu donneras, quand Elle sera morte. Quand la joie aura fui, pour faire place au deuil. Au vieillard qui viendra sur le seuil de ta porte. S'agenouiller, priant et pleurant, Son cercueil!

Je serai ce vieillard à l'âme désolée; Elle m'appartiendra, dès cette heure, à jamais : . J'irai vivre près d'Elle, au fond du mausolée Où je pourrai lui dire, enfin, que je L'aimais!

RHAPSODIE Vil 91

Je passerai mes jours à La veiller dans l'ombre, A bercer Son sommeil dans le silence noir, Et, sans m'inquiéter de ma raison qui sombre, Je pourrai Lui crier enfin mon désespoir!

Je Lui raconterai toute ma triste vie : Comment j'ai descendu vers la Mort, emporté Sans crainte, sans amour, sans désir, sans envie. Sevrant mon cœur de joie et mon œil de clarté!

Je Lui dirai l'horreur de mes longs jours funèbres. De mes nuits où passaient des songes affolants, Des cauchemars qui me montraient dans les ténèbres Son front rose. Ses cheveux bruns et Ses bras blancs!

Et je Lui dirai « Toi », je Lui dirai « ma femme »,

Et comment Elle était toujours à mon côté.

Dans mon cœur, dans ma chair, dans mon sang, dans mon âme.

Mon unique douceur, et ma seule beauté!

Elle n'entendra pas, je le sais, mais qu'importe. Elle ne m'aurait pas entendu mieux, avant! Je suis le vieillard fou, berçant son amour morte, Dans la tombe avec Elle enseveli vivant!...

Qu'on me La donne donc, en Son cercueil couchée, Et peut-être qu'alors en Elle passera, La moitié de mon âme éperdumcnt penchée Au-dessus du cher front qui se reposera!

Md

RHAPSODIE VIII The Tloll

Enfin ! enfin ! Je n'ai plus peur du cabanon I La Mort de Feiennis, v.

1ER, je visitais une Maison de fous, Et j'en garde un malaise inexprimable. Tous M'ont dit des mots profonds et des choses sensées, Et j'ai peur d'avouer que les folles pensées Qui battent les barreaux de fer de la prison De leurs ailes de nuit, sont pleines de raison. Sont pleines de sagesse et de raison, sont telles Que celles dont on voit les clartés immortelles. Luire aux fronts les plus hauts!... Les effroyables voix! Les effroyables yeux! Toujours je les revois, Ces yeux hagards, flambants dans ces faces avides, Jetant une lueur noire sur les livides Visages qui sont là, dans l'ombre, m'obscrvant. Comme pour deviner si, quand je vais, rêvant.

Mon songe est difFérent de ce songe qui penche Leur front...

D'abord, un grand vieillard à barbe blanche, M'a crié : « Mon enfant, élève les mains vers L'immortel Créateur de ce vaste univers! Moi, j'ai longtemps douté de ce souverain maître: Ma raison disait « non ! » mon cœur disait « peut-être ! » Et durant cinquante ans, chaque jour vit entre eux Une lutte muette, aux efforts douloureux. Mais maintenant je sens une pitié profonde. Pour ceux qui vont sans Dieu dans la nuit de ce monde. Et je ne comprends plus que l'on puisse ici-bas Supporter sans faiblir nos éternels combats, Si l'on n'a pas un but en dehors de soi-même, Si l'on n'a pas un Dieu pour lui crier : « Je t'aime! »

Puis, ce fut un jeune homme aux yeux cernés, brûlants D'une fièvre extatique. Il marchait à pas lents. Secouant ses cheveux flottants, levant la tête. Il m'a crié : « Salut! Écoutez le Poète! Celui qu'on attendait et qui devait venir. Celui dont les leçons formeront l'Avenir. Je suis le Défenseur de l'opprimé, le Guide, L'Appui, l'Ami de ceux qui, marchant l'àme avide De pitié, de douceur, de tendresse et d'amour,

N'ont encor rien trouvé de tout cela! Le jour N'est pas plus lumineux, plus clair que ma parole; Mon chant est une fleur dont l'ardente corolle Laisse monter vers l'âme un suave parfum, Et nul n'échappe à son charme enivrant, — pas un! Je suis l'Ame sonore inspirée et bénie! Inclinez-vous! Devant la splendeur du Génie!... »

Puis, enfin, une femme aux longs cheveux épars

S'offre implacablement, partout, à mes regards.

Elle ne disait rien — pas un mot — occupée

A bercer tendrement une étrange poupée.

Faite de deux morceaux de bois, grossièrement

Sculptés, elle fixait sa prunelle, ardemment,

Avec une douceur infinie et suprême,

Sur cet informe objet. Parfois, sa face blcme.

Respectueusement se penchait, pour poser

Sur le bois insensible un timide baiser.

Puis elle le serrait plus fort sur sa poitrine;

Une joie ineffable, une extase divine.

Brillaient dans ses grands yeux qui se baignaient de pleurs;

Toutes les voluptés et toutes les douleurs.

Passaient sur son visage en un navrant sourire :

Clarté, rayonnement que l'on ne peut décrire,.

Toute notre àme humaine était devant mon œil,

Sur cette face maigre et hagarde : l'orsueil

De posséder un bien unique, un bien suprême; L'ivresse d'être seule à lui dire : « Je t'aime! » L'indicible bonheur de l'avoir tout à soi; Puis aussi la terreur de le perdre, l'effroi 4^e le voir désiré par un autre, et la crainte Q^u'il ne se lasse enfin de la jalouse étreinte...

Oh! dis-moi, mon amour, est-ce que je suis fou?...

Je crois toujours que j'ai Tes bras autour du cou!

Je crois toujours sentir Ton souffle qui caresse

Mon front! je crois sentir une ineffable ivresse

De Ton cœur frémissant, en m.on être éperdu,

Passer, infiniment suave! J'ai perdu

Ma jeunesse à bercer mon âme de ce rêve.

Ma vigueur s'est tarie à m'enivrer sans trêve

Du désir que versaient ces songes affolants,

Et je passe mes nuits à baiser Tes pieds blancs!

En Toi je crois en Dieu, pour Toi je suis poète,

Et la sérénité de mon âme inquiète.

Et la divinité de mon âme sans foi,

Mon amour c'est Toi seule, hélas! et rien que Toi!

Horreur! Horreur! si mon âme s'était trompée!

Horreur! Horreur! si Tu n'étais qu'une poupée

Qui n'entend point les mots que le cœur dit tout bas!

Horreur! je suis un fou, si Tu ne comprends pas!

RHAPSODIE IX Je suis un bon chrétien.

E suis un bon chrétien qui ne peut croire en Dieu! Mais dans l'âme, je hais les luxures païennes, Je méprise la chair et mon unique vœu C'est de faire mon cœur très pur, pour que Tu viennes !

Pour que Tu viennes le remplir de Ta beauté! Pour que Tu viennes, Toi, la fière, la divine. Mettre en mes mains le grand lys de Ta pureté, Le lys royal devant lequel mon front s'incline.

Mon corps me fait horreur, et la splendeur du Tien N'éclaire point mes nuits de sa blancheur suave... O mon unique amour, je suis un bon chrétien, Et c'est Toi l'Éternel dont mon âme est esclave!

Je T'invoque au matin, Je T'adore le soir;

Je Te dis de grands mots qui font l'âme plus grande;

Mon amour devant Toi brûle, pur encensoir;

Et de toute action mon cœur Te fait offrande.

Je suis un bon chrétien : j'a'i très peur de la Mort. Que sait-on?... Bienheureux celui dont l'esprit nie! Qu'elle vienne pourtant et j'espère être fort Car je T'invoquerai sur mon lit d'agonie.

Cauchemar

Je l'adore ! Je veux la sentir à jamais Contre moi!... la presser sur moi!...

L<i Mort de Péreiiiiis, v .

oici ce que j'ai vu, Très Chère, en mon sommeil

C'était dans un désert immense, le soleil,

Resplendissant au fond du grand ciel sans nuage.

D'un or fauve inondait le fauve pavsage.

Moi, j'étais un lion très farouche et très doux,

Et tu vins à passer, lionne aux grands yeux roux...

Sur le sable embrasé de l'ardente étendue

Je te pressais sur moi d'une étreinte éperdue.

Tes ongles s'enfonçaient dans mes flancs, dans mon cou,

Tu te roulais, tu me mordais; un long cri fou

Io6 LES RHAPSODIES PASSIONNÉES

Vibrait sur le désert énorme où rien ne bouge.

Au bord d'un gouffre, plein d'une lumière rouge,

Nous nous tordions. Tes yeux qui ne me voyaient plus.

Tes grands yeux roux fixaient, fermes et résolus,

L'éblouissant soleil sans baisser leur paupière;

Et tu me rugissais : « Je veux dans la lumière

Du gouffre, ô mon lion, m'engloutir avec toi !

Que sa pourpre et son or nous revêtent, mon Roi !

Oui ! mords, étreins, meurtris, brûle, enflamme, déchire!

Que le désert s'efFare à ton royal délire!

Ta lionne répond à tes désirs ardents!

Tiens!... Ma chair pour ta griffe et mes os pour tes dents! )i

Dans les fraîches forêts de lianes couvertes, J'étais un serpent vert, parmi les feuilles vertes. Et tu vins à passer près de moi, sous les fleurs. Souple serpent rapide, aux semblables couleurs. Vers le calice blanc d'un nénuphar qui tremble Sur l'eau d'un étang noir, nous glissâmes ensemble; Et là, de tout mon être autour de toi rampant, J'étais encore un homme et j'étais un serpent! Je t'enveloppais toute en ma lente caresse, Je me roulais autour de tout ton corps. L'ivresse De te sentir ainsi prise dans mon baiser M'engourdissait. Mon cœur, tout prêt à se briser, N'envoyait plus le sang jusqu'au fond de mes veines;

Je te disais des mots confus, des choses vaines, Et tu n'entendais pas, car tu mourais aussi ! Durant de longs instants nous restâmes ainsi, Sans faire un mouvement, dans une torpeur tiède, Et je te soupirais parfois : Je te possède! Autour de nous, dans l'air épais et bleu, les sons S'étouffaient; de subtils parfums, de lents poisons, Sous nos fronts alourdis mettaient d'étranges fièvres; Altéré, j'essayais de rafraichir mes lèvres A ton corps, qui brûlait mon gosier desséché; Sur tout ton être, pris de vertige, penché. Je respirais les chauds parfums de ta poitrine. Et je sentais venir comme une mort divine.

Dans la neige, très haut, sur un sommet perdu Dans la virginité blanche d'un blanc nuage. J'étais un cygne blanc, un grand cygne sauvage, Et vers toi je poussais un appel éperdu. Tu vins, ô mon amour! Tu m'avais entendu! Grand cvgne blanc aussi, fait pour les vierges cimes. Tu retrouvais ton frère au fond des cieux sublimes. Et là, loin de la terre aux spectacles hideux, Cygnes hautains et purs nous chantâmes à deux ! Les cieux n'ont rien gardé de nos fières paroles. Et le grand mont neigeux, insensible tém.oin. Nous eut vite oubliés lorsque nous fûmes loin!...

io8

Mais je m'en souviendrai, moi! Partout où je voie, O mon doux cygne blanc, ma compagne, mon cher Et noble amour, partout, au fond du pur éther, Je conserve en mon cœur cette altière harmonie. Et vienne la douleur, et vienne le trépas. Mon cygne bien-aimé, va, je n'oublierai pas. Car à deux, ce jour-là, nous eûmes du génie!

La Tiideur du éMort

Ce soir tremblant sous l'œil du terrible Inconnu Je lui crierai : « Seigneur, j'ai honte d'être nu. i

Xa Mort de Pèrcnnîs, v.

1 ouRQUOi cacher ta face, comme Au paradis le premier homme?... »

M'a crié le Grand Inconnu.

Et j'ai répondu, voix tremblante Que le triste aveu fait plus lente :

« — Seigneur j'ai honte d'être nu ! »

« Si vous n'éteignez cette flamme Seigneur, tous connaîtront mon âme Jusqu'en ses plus secrets détours :

Mes espoirs, mes désirs, mes craintes, Mes lâches pleurs, mes lâches plaintes, Et mes ténébreuses amours !

Du moins, par pitié, qu'Elle ignore.

L'enfant altière que j'adore.

L'abjecte horreur de mes péchés!

Seigneur, augmentez mes supplices, Mais que mes laideurs et mes vices, A Ses yeux demeurent cachés!

Oui! c'est vrai! je fus l'hypocrite Qui, honteux de lui-même, abrite Derrière un masque sa laideur!

J'ai dit : « Je suis pur et sublime.

Mon amour est comme une cime.

Et je suis grand de sa grandeur! »

J'ai dit : « Mon amour ne rappelle En rien la tendresse charnelle Des autres, leur rut d'animaux!

C'est le cygne tout blanc qui passe, L'astre clair dans le vierge espace, L'idéal trop pur pour les mots! »

« Car je L'adore avec mon âme; Elle n'est point pour moi la Femme, Je ne vois en Elle qu'un Dieu !

Ses seins harmonieux, ses hanches Rondes et ses épaules blanches, Ne mettent point ma chair en feu. »

« Je sais bien que j'aurai sans trêve, Son espoir, son désir, son rêve.

Le regret de son cœur déçu!

Oui! malgré sa mère jalouse, Elle est mienne. Elle est mon épouse, Dans mon étreinte Elle a conçu! »

« Au sein d'une ivresse infinie, Elle a conçu de l'harmonie, Elle porte en Son sein mon fils!

Cet enfant que notre amour cache, Ce fils de nos baisers sans tache :

Son rêve, c'est moi qui le fis! »

Mensonges! mensonges! Ma bouche Que séchait un désir farouche.

Mentait en ces mots impudents!

Je suis pareil au lion fauve.

Au lion devant qui se sauve Une lionne aux yeux ardents!

Oh! brûler! oh! se fondre ensemble!

Vêtir de moi Son corps qui tremble, L'enivrer de mon baiser fou!

Oh! être Son lion farouche!

Avoir Sa bouche sur ma bouche, Et Ses bras autour de mon cou!

Oh! La serrer échevelée

Et sentir Sa tiédeur mêlée

A mon sang, en longs frissons clairs!

Oh! m'éblouir de Ses prunelles,

Voir monter, lentement, en elles.

Une extase aux rouges éclairs!

Seigneur, Seigneur, mettez de l'ombre Sur mon front! Sur mon àme sombre, Mettez la nuit comme un manteau!

Cachez-moi, cachez mon front morne!

Et son espoir d'amour sans borne, Q^u'Elle croit, sans doute, plus beau!

oAlors vous ave^ dit.

mMMwma^m

Moi, qui ne suis qu'un faible et timide poète. La Mort de Péreiinis, ii.

LORS VOUS avez dit : — « Éloignons-le de nous! C'est un faiseur de vers, un de ces pauvres fous Qui vont, parlant tout haut au sein des solitudes. Écrivent des romans qu'ils nomment leurs « études » Ou rimaillent des vers qu'ils appellent leurs « chants .'... » Ces gens sont à la fois grotesques et touchants, De prendre au sérieux toutes leurs rhapsodies! Un être (il est vraiment d'étranges maladies), Qui passe tout son temps à combiner des mots, A converser avec le vent, avec les flots, Les arbres, les ruisseaux, les nuages, la Lune,

Doit avoir — pour rester polis — une lacune

Dans l'esprit! Nous n'avons jamais, — même en rêvant!

Eu le moindre désir de confier au vent.

Le plus petit secret, ou bien, dans une affaire,

De prendre son avis sur ce qu'il faudrait faire!

Quant à la Lune, elle est très bien au fond du ciel...

Sans doute, c'est un coeur sans malice et sans fiel,

Un brave enfant, très doux pour les bêtes, et même

Pour les gens, mais enfin, on est rangés : on n'aime

Pas à trop fréquenter ces bohèmes, qui vont

En se cassant le nez à trop lever le front!

Puis, ils sont d'un orgueil ridicule et notoire :

L'humanité, sans eux, irait dans la nuit noire,

Sans joie et sans clarté, sans guide et sans flambeau,

L'homme ne comprendrait ni le Bien ni le Beau,

L'homme n'apprécierait ni l'azur ni les roses!

Ces gens ont découvert ainsi des tas de choses,

Dont nul ne soupçonnait l'existence avant eux.

D'ailleurs, en général, ce sont d'infâmes gueux;

Leurs livres sont remplis d'abominables scènes,

De tableaux dangereux, et quelquefois obscènes.

Un poète est un fou, que célèbrent les sots.

Un baladin, qui sait jongler avec les mots,

Un serin, répétant des choses déjà dites.

Un vagabond, suivant les routes interdites.

Pour le plaisir coupable et mauvais d'y marcher.

Un impudent, faisant le mal sans se cacher, Un crétin qui rêvasse, un paresseux qui bâille, Un bouffon qui fait rire ou pleurer et qu'on raille, Un mendiant de gloire, impudique et toujours Prêt à conter à tous ses grotesques amours, Un vaniteux, qui s'enfle, et se gonfle, et s'essoufle A faire un front divin de son front de maroufle. Un cuistre qui bien haut à tous dit : « Lisez-moi! Partagez ma douleur, mon plaisir, mon émoi! » Un gueux, enfin, qui n'a pas de métier honnête!

Or, voici, bonnes gens, ce que c'est qu'un poète.

Quand, funèbre et vêtu d'un crêpe transparent. Le soir, pâle et pensif, au front du jour mourant, Met un voile très doux de brume violette, Devant le crépuscule anxieux, où halète La Nature pour qui ce voile est un linceul. Quel cœur n'a tressailli de l'horreur d'être seul ? Quelle âme n'a senti, tandis que dans l'espace, Mélancolique et doux un dernier rayon passe, Un désir de jeter en grands mots solennels. Son espoir d'infini, son désir d'éternel, Dans l'abîme effrayant qui se creuse dans l'ombre. Où la terre en passant a laissé, poupe sombre, Un sillage anxieux de cris et de sanglots ?

Oh! tandis que l'esprit alors s'ouvre à des flots De visions de deuil, d'images funéraires, Que toutes nos douleurs et toutes nos misères, Nos haines, nos amours, passent devant nos yeux : — Innombrable cortège, allant silencieux Vers le morne horizon où l'obscurité tombe. Se coucher à jamais, lentement, dans la tombe Où nous devons aller les rejoindre un matin! — Oh ! tandis que le front, même le plus hautain. Songeant à ce néant qui bientôt doit le prendre. Se courbe, fatigué de vivre, et croit entendre. Comme une grande voix qui lui parle tout bas, Lui rappelle ses vains efforts, ses vains combats, Ses vains rêves, hélas! hélas! ses amours vaines, Et lui dit tristement qu'en ses luttes prochaines, Pas plus qu'auparavant il ne sera vainqueur. Que les espoirs aimés qu'il nourrit en son cœur Seront encor déçus par le Destin farouche. Qu'il est maudit en tout ce que son désir touche, Qu'ils ne servent à rien le travail et l'effort Lorsqu'on a contre soi la volonté du Sort, N'est-ce pas qu'il est bon, qu'il est doux, à cette heure Où l'âme sent une aile obscure qui l'effleure. De sentir près de soi, dans la nuit du chemin, . Un ami qui vous aime et vous tienne la main?... Eh bien! vous qui souffrez, pauvres âmes brisées,

De vos amours, de vos tendresses méprisées, Vous tous qui dans le soir morose avez gémi. Le poète au front triste et doux est cet ami !

Il vient, cœur tendre, empli d'une angoisse pareille;

Il vous parle tout bas, doucement, à l'oreille;

Il vous dit ses chagrins, ses songes, ses espoirs,

Et comment il souffrait dans le calme des soirs.

Dans la sérénité de la nuit qui commence,

D'une soif indicible et d'un désir immense,

De tendresse, de paix, de bonté, de douceur.

Il est celui qui comprend tout, dont l'âme sœur

A les mêmes terreurs et la même faiblesse.

Il souffre comme vous et, comme vous, il laisse

Ses plaintes s'exhaler quand le sort est trop dur!

Il est très fraternel, très sincère, très sûr.

Son unique bonheur, hélas! sa joie unique.

Est de songer, quand vient le soir mélancolique

Ayant derrière lui son voile noir flottant,

Que peut-être, qui sait, son âme en cet instant.

Est là-bas, quelque part, dans cette ombre, cachée,

Près d'une douce enfant sur un livre penchée,

Et qu'il l'emporte loin des fatigues du jour.

Dans l'ardente splendeur d'un idéal amour!

Je voudrais les aimer, toutes ces pauvres femmes

Si douces, qui s'en vont enfermant en leurs âmes Des trésors de tendresse, incompris, ignorés. Devant leurs tristes fronts qu'on n'a pas adorés! Grave, pieux, rempli de respect, je m'incline; Et je leur dis : je vous comprends, je vous devine, Pauvres coeurs que la vie a pour toujours fermés, Pauvres cœurs méconnus que l'on n'a point aimés! Oui, quelle que tu sois, ô lectrice inconnue, Dont l'âme a tressailli quand mon âme est venue, Me veux-tu pour époux? Me veux-tu pour amant? Je t'aime, et te le dis! je t'aime éperdument! Que m'importent ton nom, ta fortune, ton âge. Les songes de ton cœur, les traits de ton visage, La forme de ton front, la couleur de tes yeux. Ton caractère triste, ou ton esprit joyeux! Que m'importe! Au désir d'amour si tu t'afFoles, Écoute et prends pour toi mes ardentes paroles. Je suis celui qui t'aime et qu'appellent tes vœux, Je veux t'appartenir, ô femme! si tu veux!

C'est donc là, bonnes gens, le destin des poètes : Consoler, ranimer, aimer, montrer les faîtes Couronnés de lumière et revêtus d'azur, A ceux qui vont, perdus dans le marais impur; Devant l'homme, lassé de ses courses sans trêves, Faire marcher le blanc cortège de leurs rêves!

Oui, tous, sans le savoir, vous nous avez suivis!

Avez-vous oublié les heures que ravis

Vous passiez, toi vieillard, qui t'en vas solitaire

Et sceptique, à sourire au sceptique Voltaire?

Toi, jouisseur brutal, lourd viveur qui te plais

Aux gros mots truculents, à voir, de Rabelais,

La trogne où nul souci ne peut laisser de trace,

Refléter le gros rire inepte de ta face ?

Toi, séducteur léger, bien brillant, bien verni,

A répondre au clin d'œil de Monsieur de Parny?

Et toi lâche, âme faible au vil mensonge prompte.

Qui caches tes amours comme on cache une honte.

N'osant pas regarder en face tes rivaux,

Combien de fois n'as-tu pas payé de bravos,

La grimace tordant la pâle face altière,

De ce cocu sublime et douloureux : Molière?...

Ceux-là sont les amis de la foule; pour eux Elle garde sa gloire et ses cris amoureux; Mais il est d'autres voix qu'en silence on écoute, Aux heures de tristesse, et de lutte, et de doute. Et que les nobles cœurs toujours préféreront : O vous qui traversez la vie, ayant au front La douleur d'une amour dédaignée ou coupable, Racine vous dira comment la misérable

Phèdre, ou la malheureuse Hermione ont pleuré;

Vous, dont le cœur dans la nuit froide est demeuré,

Sans qu'un rayon d'amour réchauffant y pénètre.

Amants infortunés qui n'eussiez pas dû naître,

Et dont le désespoir stérile, en vain, plaida.

Voici Chateaubriand, parlant pour Velleda,

Victor Hugo, pour le bossu de Notre-Dame,

— Quand le front n'est pas beau qu'importe la belle âme !

Voici Brizeux, Musset, Dumas, Gauthier, Vigny,

Lamartine, Soumet, Banville, Glatigny...

Et si je puis, enfin, moi, l'infime rhapsode, Après ces demi-dieux, vous dire aussi mon ode. Beaux amants, enlacés dans votre songe heureux, Moi, le cœur attristé, moi, le front douloureux. Mais qu'un ardent rayon d'espoir couronne encore, Moi, l'œil rempli de nuit, qui regarde l'aurore, Moi, je vous parlerai, lorsque mourra le jour, De tendresse infinie et d'éternel amour! Je vous dirai comment Celle que j'ai perdue Était l'unique Dieu de mon âme éperdue! Je vous dirai, tout bas, mon adoration, Pour Celle qui n'a point compris ma passion. Et qui l'eijt partagée, et qui S'est éloignée Sans l'avoir méconnue, hélas! ni dédaignée. Si j'avais pu parler, Lui crier seulement

Combien je L'adorais sans partage, comment

Vers Elle, à tout instant, s'envolait ma pensée,

Elle ne serait point, à présent, fiancée,

Je serais Son époux, je le sais, je le sens!

Un poète, en son cœur, trouve de tels accents,

Que tous sentent passer, de son âme en leur âme,

Un peu de sa douleur comme un peu de sa flamme!

Et si ces pauvres mots, si ces pleurs, si ces cris.

Par Celle que j'aimais pouvaient être compris,

Si je pouvais, parfois, La rêver inclinée

Sur ces pages — l'Enfant qui fut ma Destinée! —

Si je pouvais rêver qu'Elle vous lit, ô vers!

Que votre voix, qui monte amoureusement vers

Elle, peut La tenir attentive et charmée,

Qu'Elle écoute longtemps vibrer, ma bien-aimée.

Dans Son âme, le chant de ces mots qu'Elle a lus,

Le Sort pourrait frapper, je ne me plaindrais plus!

Je ri irai point devant le prêtre à barbe grise.

... Jusqu'à l'heure suprême Je veux crier : « Je t'aime » et répéter ton nom !.

La Mort de Pêrennis, v.

E n'irai point devant le prêtre à barbe grise M'agenouiller auprès de Toi, Dans le recueillement de cette chère église Où je n'entre jamais sans un profond émoi!

Je ne Te dirai point : « Je Te prends comme épouse,

« Pour Te chérir et T'entourer « D'une adoration exclusive et jalouse, « Jusqu'au jour où la mort viendra nous séparer! »

Et Ton père, vieillard auguste, front qui pense,

Joignant Ta main blanche à ma main, Au poète, rempli d'une allégresse immense, Ne dira pas : « N'ayez tous deux qu'un seul chemin! »

Et pourtant, malgré tout, mon regard qui pénètre

Le secret des temps à venir.

Voit, bien qu'un autre soit Ton époux et Ton maître, Nos deux noms, à jamais, unis par l'avenir!

Oh! ne Te trouble pas, enfant! Jamais ma bouche

N'a dit, jamais je ne dirai Ce nom, que je conserve avec un soin farouche, En un coin de mon cœur, profond et retiré!

Non, non! jamais, jamais! la foule que méprise

Et que dédaigne mon orgueil, Ne doit savoir par moi, pourquoi ma tempe grise. Pourquoi mon front, mon triste front, voilé de deuil.

Mais nous sommes ainsi, nous autres, les poètes,

Des voix vibrent autour de nous, Qui de nos actions, même les plus secrètes, Et des songes dont nous sommes le plus jaloux,

RHAPSODIEXIII 133

Et de nos voluptés, et des douleurs cachées

Au plus intime de nos vers, Et des fatalités à nos pas attachées, Content tous les secrets à l'avide univers!

Qui donc a prononcé la parole indiscrète?...

Nul ne le sait! Nul n'a rien dit!

Et le monde connaît le secret du poète, Et pourquoi, tour à tour, il implore et maudit!

Qui sait! Ce sont les bois peut-être, les vieux chênes

Qui se lamentent dans le vent, Ou la mer dont l'effroi des tempêtes prochaines Gonfle et fait palpiter le sombre sein mouvant!

Ce sont les grands roseaux stridents des marécages,

Au souffle des soirs frissonnants, Ou les rauques clairons des livides orages. Sur les monts, de clameurs lointaines, résonnants.

Car ce sont là mes seuls confidents! mon front blême

Leur inspire de la pitié; Je le sens, ils sont bons, ils me chantent le thème Que leur dicte pour moi leur austère amitié. .

Ils me parlent de mort, de tombe, d'agonie,

De repos après le tourment, Et leur voix qui blasphème et leur bouche qui nie Hurle, à travers le ciel épouvanté : « Tout ment! »

« Toute allégresse est vaine, et toute joie est fausse!

Deux soeurs : l'Égoïsme et l'Orgueil, Se disputent nos jours maudits jusqu'à la fosse, Se partagent nos cœurs maudits jusqu'au cercueil! »

Puis ils ont une voix berceuse, une voix tendre,

Une voix émue, une voix Qu'il est réconfortant et suave d'entendre, Pour murmurer ton nom, quand j'ai trop mal, parfois.

Ils le disent si doucement, ma bien-aimée,

Avec tant d'amour, que je sens Des larmes rafraîchir ma paupière enflammée, Et que mon cœur gonflé se brise à leurs accents.

C'est comme un chant, un chant d'une ivresse infinie.

Dont je voudrais que l'univers Tout entier pût goûter l'ineffable harmonie... Car ton nom est plus doux, bien plus doux que des vers !

T>êgoût devant les âmes banales

... Le genre humain, Q.ui depuis dix mille ans suit le même chemin.

La Mort de Pérennis, i.

lE sont de braves gens, très honnêtes, très sages; Ils vivent doucement, sans luttes, sans orages. Sans passion gênante, ou désir qu'il ne faut Ni confesser tout bas, ni s'avouer tout haut. Ils se sont mariés simplement. — « Mariage D'amour! » : car il vaut mieux être à deux en voyage. Car on s'ennuyait seul sur le chemin banal. Car « elle » était très bien, car « il » n'était pas mal. Car le chiffre de leur fortune était le même, Et que faut-il de plus pour qu'un noble cœur aime?..,

Ils s'en vont, à présent, très confortablement, Mangeant bien, buvant bien, vivant bien et dormant — Sans cauchemar, cernant les yeux, séchant les lèvres, Sans élans, sans ardeurs, sans délires, sans fièvres, — Dans un calme parfait et... dans des lits jumeaux!

Ce sont de laids, ce sont d'obscènes animaux Si stupides, qu'à peine on s'abaisse à maudire Leur laideur! Je les hais, plus que je ne puis dire. Ces « braves gens » banaux et grotesques, ces « bons Pères », ces « bons époux » : crétins nauséabonds! Égoïstes obscurs! Panses et fronts sinistres! Ils ricanent à voir les meurtrissures bistres De tes grands yeux ardents, ô brune Passion, Quand, trébuchant sous la croix de ta Passion Tu t'en vas, gravissant ton douloureux calvaire! On te juge avec une indulgence sévère : N'as-tu pas mérité ton lent supplice, un peu? Pourquoi voulais-tu donc mettre en place de Dieu Ou cet être égoïste, ou cet être volage? Ce n'était ni prudent, ni vertueux, ni sage!... Un homme de bon sens n'aime jamais ainsi!...

Lâches! Lâches abjects! Je vous ordonne ici D'emplir d'horreur pour moi vos coeurs pusillanimes! Car moi, pour mon amour, je commettrais les crimes

Les plus affreux, sans même hésiter un instant!

Je Lui dis: Que veux-Tu? qu'ordonnes-Tu? j'attends!

Ma fortune ? — Un seul mot ! ma vie ? — Un seul sourire !

Mon honneur? — Ne prends pas la peine de le dire!

Que je puisse en Tes yeux deviner Ton désir,

Je suivrai le chemin que Tu voudras choisir!

Parle! Rien ne pourra m'arrêter! Rien au monde!

Je serai vil, atroce, horrible, infâme, immonde.

Si tel est Ton plaisir, très chère! Oui, s'il le faut.

Pour Te plaire, j'irai porter sur l'échafaud.

Ce front qui pouvait être auréolé de flammes,

Un front de demi-dieu !

Maintenant, bonnes âmes, Indignez-vous. Allez! Au poète, en beaux cris, Jetez vos fiers dédains et vos nobles mépris. Je suis le vil jouet d'une passion vile, Je suis un fou, je suis un lugubre imbécile Que le moindre hasard peut rendre dangereux. Je suis... Continuez!... Nul ne fut plus heureux D'être un monstre. Ma crainte et ma terreur suprême. C'est de vous ressembler quand vous dites : « Je t'aime ! »

RHAPSODIE XV L'oAmour

Cet amour qui n'eut rien ni d'impur, ni d'infâme. Rien que le front levé je ne puisse avouer...

La Mort de Pèrennis, v .

is-Moi, que penses-tu de l'amour, jeune fille?

A ce doux mot, ton sein palpite et ton œil brille; Une aube immense emplit ses noires profondeurs; Toutes les voluptés et toutes les pudeurs Sur ton front où leur vol tumultueux se pose, Mettent comme un reflet d'ailes, tout blanc et rose! Tu songes aux matins de printemps, aux matins Où la brume bleuâtre, aux horizons lointains. Dresse de beaux palais, où ton rêve s'envole. Afin d'y consacrer, loin d'un monde frivole,

Et toute sa tendresse, et toute sa douceur.

Au beau rcve pareil que forme une âme sœur!

Tu songes, d'un désir infini caressée,

A l'ivresse de vivre éperdument pressée,

Sur un cœur que remplit un semblable désir;

D'avoir tout en commun, douleur, espoir, plaisir,

La chair dans sa faiblesse, et l'esprit dans sa force.

Et l'ardeur pour la lutte où chaque être s'efforce,

Par plus de sacrifice et plus de dévouement,

De prouver qu'il s'oublie et songe, seulement.

Au bonheur de l'élu qui possède son âme.

Oh! vivre à deux, très haut! neige, lumière, flamme.

Là-bas, à l'horizon, dans le doux palais bleu,

Dans l'or, dans la splendeur de l'aube, près de Dieu!

Posséder, en son cœur, l'infini dès ce monde!

Ne savoir rien d'infâme et ne voir rien d'immonde!

Loin de la terre obscure et de l'homme méchant,

S'aimer dans un sourire et parler dans un chant!

Marcher dans une extase et dans une harmonie,

Se tenant par la main et l'âme à l'âme unie.

Dans un vaste jardin plein de fleurs et d'oiseaux!

Être très bons, très purs, très jeunes et très beaux!

Hélas! O douce enfant, Dieu n'a pas fait la vie, Dieu n'a pas fait l'amour, que ton âme ravie Croit si noble, si doux, si beau, si fier, si grand,

Tel que ton vierge esprit le voit et le comprend !

Le Créateur a fait rougir la Créature !

Nous sommes bien meilleurs que la bonne Nature,

Nous, les êtres maudits! Nous avons des terreurs

Lorsqu'il faut dissiper tes sublimes erreurs.

Nous tremblons d'étaler à ta vue étonnée

Notre amour tel que l'a voulu la Destinée,

Et le mystère abject de nos honteux plaisirs!

Cet amant idéal qu'appellent tes désirs.

Cet époux qui sera ton esclave et ton maître,

A qui tu dévoueras, sans réserve, ton être,

Qui doit être, à la fois, ton repos, ton appui,

Ta force, ta douceur, et ta joie : enfin, « Lui! »

S'il n'est qu'un homme, hélas ! S'il n'est pas un poète.

S'il n'est pas l'àme tendre et toujours inquiète

De te froisser, de te meurtrir, de t'étonner,

A l'heure où toute à lui tu vas t'abandonner.

S'il n'a pas du génie, — et le génie est rare! — ■

Comment t'apprendra-t-il la caresse bizarre,

Comment te dira-t-il l'œuvre étrange de Dieu,

Sans faire sur ton front crouler ton palais bleu?...

Quel que soit son amour, d'ailleurs, ô jeune fille, Il ne rappelle en rien le mirage qui brille Devant tes yeux déçus; il ne rappelle en rien, Ce sentiment suave et charmant qu'est le tien!

C'est un désir charnel, qui passe et qui s'émousse;

Une ivresse brutale, à chaque jour moins douce;

Un sentiment vulgaire, impur, matériel,

Où tout est de la terre, hélas! et rien du ciel!

Oh! sans doute elle peut être auguste, l'ivresse;

Elle peut être belle et noble, la caresse;

Mais la difficulté — tu comprendras plus tard! —

D'être impur chastement, bestial avec art,

Grotesque avec noblesse, et beau dans la grimace,

Est suprême et demande un effort qui dépasse

Le pouvoir du commun des cœurs et des esprits!...

Écoute, mon amour, c'est pour Toi que j'écris! Pour Toi, que j'aurais tant voulu nommer ma femme, Ma chair, mon sang, mon cœur, mon génie et mon âme ! Ensemble, nous eussions, dans le jardin discret, Que garde un chérubin, cherché le grand secret. Nous nous fussions aimés, dans l'Aube et dans le Rêve, Moi, naïf comme Adam, et Toi, jeune comme Eve, Oubliant le passé, les siècles, les chemins Que depuis six miille ans foulent des pas humains. Nous n'eussions rien connu de ces choses qu'ont faites Les plus fameux amants et les plus grands poètes. Pour mettre dans l'amour tout l'art, tout l'infini! Qu'importe leur effort, ou stérile, ou béni, Nous, il nous eût fallu de plus ardentes fêtes!...

RHAPSODIEXV 14-7

Nous eussions, mon amour, trouvé, conquis des faîtes

De passion, si hauts, si fous, si surhumains,

Que, jamais, deux amants, se tenant par les mains.

N'eussent, au fond du ciel, dans l'ardente lumière,

Où l'éther garde encor sa pureté première.

Pleins d'un ravissement et d'un bonheur pareil,

Contemplé, d'aussi près, la splendeur du soleil!

Jamais! Oh! non, jamais! Abominable idée!

Ton poète ne T'eût, Toi, son Dieu! possédée

Comme le vil troupeau des hommes, le troupeau

Des brutes, qui n'ont rien de sublime ou de beau.

Possède, — geste affreux! — ses obscènes femelles!

Sous le grand arbre vert aux branches éternelles.

Dans un rayon serein et pur, venu des cieux,

Nous nous fussions étreints, semblables à des Dieux.

L'Éden vierge, inspirant notre vierge génie.

Nous eût vus nous unir avec une harmonie.

Avec une douceur, avec une beauté.

Que n'atteignit jamais l'abjecte Humanité;

Notre extase eijt été magnifique et sacrée,

Et certes, nous eussions, mon amour adorée,

Ensemble, découvert quelques secrets nouveaux,

Pour rendre la Caresse et le Baiser plus beaux!

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RHAPSODIE XVI Écrit le jour de Son mariage

Oh ! Je lie prétends point qu'il fut une idéale Figure, sans faiblesse et sans crainte!...

La Mort de Pèrennis, v .

'est aujourd'hui matin qu'Elle s'est mariée.. Il fait très beau pour la saison; le ciel est bleu; C'est bien : rien ne l'aura, je crois, contrariée. Je suis assis, très calme, en face de mon feu.

C'est étonnant combien je suis calme : je chante Presque ! . . . Oh ! le bon feu ! . . . J'ai froid affreusement ! . . , Cette brise d'avril est quelquefois méchante... Le soleil est très doux... Oui! mais sa douceur ment!

Ip LES RHAPSODIES PASSIONNÉES

On dirait qu'il fait beau, pourtant! Dans les allées Des flots de promeneurs vont et viennent; on voit Sur les chaises du Parc des femmes installées, Travaillant et lisant. Moi, pourtant, j'ai très froid...

Des groupes de babys en blanches farandoles Tourbillonnent sur les gazons, tout à leurs jeux; L'air est rempli de cris aigus, de chansons folles, Et de rires perlés. Ils n'ont donc pas froid, eux?

Oh! que je voudrais être un de ces enfants roses! Un enfant innocent qui court, et chante, et rit! Que je voudrais ne plus me souvenir des choses Hideuses, dont l'image affole mon esprit!

Donc, aujourd'hui matin, sous Son voile blanc, pâle, Et si belle! Elle entrait dans l'église, baissant, Sous le chant enflammé de l'hymne nuptiale, Son œil heureux. Son front, d'amour resplendissant!

Un long frémissement s'élevait de la foule : Envie, amour, stupeur, devant tant de beauté. Et Son père, enivré de la rumeur qui roule Devant eux, rayonnait d'orgueil à Son côté.

RHAPSODIE XVI I f^

Dans le chœur, sous le haut vitrail multicolore, Un jeune homme tourné vers Celle qui venait S'enivrait aussi, lui, de la rumeur sonore; Et l'on voyait trembler le livre qu'il tenait.

Et le chant triomphal, que la voix cadencée De l'orgue répandait sous la voûte, à longs flots, Pour cet homme joyeux, et pour Toi, fiancée. Avec le même accent disait les mêmes mots :

« A jamais, à jamais, unissez vos deux vies! L'un sur l'autre appuyés, marchez vers le Destin! Mettez tout en commun : craintes, espoirs, envies, Les extases du soir, les rêves du matin!

« Ayez le même verre, ayez le même livre. Et les mêmes chagrins, et les mêmes plaisirs, Que la même beauté vous charme et vous enivre! Pâlissez au frisson de semblables désirs!

« Avec les mêmes mots dites les mêmes choses! Vibrez ensemble au chant qui passe dans la nuit, Enivrez-vous du frais parfum des mêmes roses, Et sous l'arbre éternel mordez au même fruit! »

If4 LES RHAPSODIES PASSIONNÉES

Je n'y croirai jamais, jamais! c'est impossible! Qu'il existe là-haut, au fond du ciel serein. Au fond du calme azur, rayonnant impassible, Un être au cœur de glace, un être au cœur d'airain,

Un être qui, sachant comment mon âme souffre, Comment j'ai combattu, comment j'ai supplié, Comment j'ai déchiré mes doigts au bord du gouffre, Comment, sous la torture atroce, j'ai crié!

Comment j'ai dit : Seigneur, Seigneur faites-moi grâce ! Grâce! c'est trop affreux! Je souffre trop, vraiment! Éloignez ce calice et j'accepte à la place. J'accepte avec transport n'importe quel tourment!

Tenez! clouez mes mains à votre croix sanglante! Qu'on déchire ma chair, qu'on écrase mes os, Que sur mon corps livide où monte une mort lente, Mon sang dessine, en ruisselant, d'ardents réseaux!

RHAPSODIE XVI I f^"

Votre croix! Donnez-moi votre croix! ô folie! Vos juges, vos bourreaux, vos prêtres, vos soldats; Le fouet qui vous meurtrit, la corde qui vous lie, Et vos rouges préteurs, et vos sombres Judas !

Donnez-moi votre ignoble et lâche populace. Donnez-moi vos tourments, donnez-moi vos douleurs, Seigneur que l'on dit bon, donnez-moi votre place! Voici ma chair, voici mon sang, voici mes pleurs!

Et que ce Tout-Puissant me regarde me tordre Dans les affolements d'un desespoir pareil. Et gémir, et crier, et pleurer, et me mordre Les poings, — placidement, derrière son soleil!

Non, non ! Nul ne m'écoute au fond du ciel immense. Car cet être qu'en vain l'homme a tant supplié, S'il existait, j'aurais éveillé sa clémence! S'il existait, je crois qu'il aurait eu pitié!

Écrasement

Dans ses grands yeux cernés par le feu de ses fièvres Une immense douleur, un désespoir sans nom, Se peignent...

La Mort de Pérennis, v.

A vie a fait de moi le résigné très triste, C^ui porte dans son âme un indicible deuil. Pour moi plus rien n'est cher; pour moi plus rien n'existe; Mon cœur n'a plus d'amour, mon front n'a plus d'orgueil !

Que me font désormais le louange ou le blâme, Et le mépris du sage, et le rire des sots. Que leur foule m'insulte ou bien qu'elle m'acclame. Je ne suis, je le sais, qu'un bon rythmeur de mots!

l6o LES RHAPSODIES PASSIONNÉES

Je ne suis qu'un poète! Un chanteur imbécile! Un pauvre cœur meurtri dont nul cœur n'a voulu, Criant son désespoir dans un livre inutile, Que le néant prendra sans qu'un ami l'ait lu!

Je suis l'être le plus banal qui soit au monde! Un poète! Chacun est poète aujourd'hui!

Du cabotin obscène au chansonnier immonde, Chacun porte un trésor de « rêves d'art » en lui.

Nous ne sommes pas cent, nous ne sommes pas mille. Nous sommes Tout-Paris, la France, l'Univers! Et l'on verra bientôt montrer du doigt en ville, « Celui qui n'a pas fait de vers ».

Et tous hurlent : « C'est nous les héros, les grands hommes, « Les poètes sacrés : cœurs et fronts radieux! « Chacun doit s'incliner très bas lorsqu'on nous nomme, a Nous sommes les Vainqueurs, les Immortels, les Dieux ! »

Peut-être ont-ils raison! Imbéciles sinistres! Dans le néant humain on ne sait pas, vraiment, En quoi sont différents les Immortels des cuistres... L'Art, la Gloire, l'Amour et la Beauté, tout ment!

RHAPSODIE XVII l6l

Et maintenant sois fier! Reprends, divin poète,

Ton air olympien, ton rôle de héros!

Guide l'Humanité, sois prêtre, sois prophète,

Plus grand que les plus grands, plus haut que les plus hauts !

Tu portes en toi-même un doux témoin, très triste! Un doux témoin que navre un indicible deuil; Pour qui plus rien n'est cher, pour qui plus rien n'existe. Et qui n'a plus d'amour, et qui n'a plus d'orgueil.

T>édicace d'un volume de poèmes

'^m.^^Mêm^^

Que le chant douloureux de mon amour se mêle Aux chansons dont sourit son front indifférent...

La Mort de Pérenins, v.

Te

oi qui T'en vas, au bras d'un autre homme appuyée, Toi que j'ai tant aimée, et que j'aime toujours! Dis, la prunelle humide et de rêve noyée, Telle que je Te vis au soir de nos beaux jours,

Rappelle-Toi, parfois, ces heures du Dimanche Que Tu passais au bout du Cap, dans le sentier Qui serpente le long de la mer bleue et blanche, Sous le pin colossal fleuri d'un églantier.

l66 LEE RHAPSODIES PASSIONNÉES

Tes grands yeux par dessus Ta Bible large ouverte, D'une autre immensité scrutaient les profondeurs; Et je Te vois encor, rose en Ta robe verte, J'entends encor le chant très doux des flots grondeurs;

J'entends encor la voix douce qu'ils avaient prise, Eux les bourrus, les violents, pour T'enchanter, Alors que Tu lisais au bout du cap, assise Dans les rochers qu'un jour mon ombre doit hanter.

Et maintenant je sais quelle était Ta pensée; J'ai compris Ton regard profond et solennel... Oui, le chant éternel des flots, ô fiancée, Éveillait en Ton cœur l'autre chant éternel!

Je veux donc répéter ici pour Toi, divine

Et douce enfant, les vers que m'a dictés tout bas,

La mer qui refléta la majesté latine.

Et la fière beauté de la sublime Hellas.

Je les ai griffonnés sur mon genou, dans l'ombre D'où j'épiais Ton front couronné de soleil. Si loin de Toi pourtant : œil ébloui, cœur sombre; Et c'est pourquoi ces vers sont noirs et sont vermeils.

5\)//f dans Hyde Tark

i^'iJù

... Car sans Elle, loin d'Elle, Plus doux est le bonheur auquel est condamné Pérennis, plus il soufEre et plus il est damné.

La Mort de Pérennis, vin.

OouvE.N'T je vais errer dans Hyde Park, la nuit.

La ville, autour de moi, comme une mer qui bruit

Au loin, sur les galets sonores d'une grève,

D'un vague chant très doux berce mon vague rêve;

Le vieux chêne anxieux se plaint au vent du soir;

J'aime à me sentir seul et maudit, à m'asseoir

Le long de Rotten Row plein d'ombre et de silence,

A voir dans la nuit claire un couple qui s'avance :

Doux fronts auréolés de rayons bleus, amants

Dont les lèvres, tout bas, disent les mots charmants,

lyO LES RHAPSODIES PASSIONNÉES

Que mon plus cher désir fut longtemps de connaître!

Toi, railleuse, Tu dis : « Mais vous voilà, Cher Maître! Horriblement lyrique... à faux! Sachez que les... Vous vous vantez pourtant d'être un parfait Anglais! Les... les « dames » qu'on voit errer dans la « nuit claire » Du parc... ne sont pas si... poétiques!...»

Très Chère, Je sais trop qu'il se tient un infâme marché Dans l'ombre du grand parc, et je me suis penché Sur cette plaie affreuse, avec la pitié triste D'un homme pour lequel le malheur seul existe, Et qui ne veut pas croire au vice! Bien souvent. Vers Hyde-Park Corner, quand je passe, rêvant. Et que je vois au pied du gigantesque Achille, Cette foule d'oisifs, devant lesquels défile Un flot étincelant d'attelages dorés.

Mon esprit voit aussi les grands yeux éplorés D'une femme, pauvre être au front craintif et tendre, Et qui songe : « Il le faut! Ce soir, j'irai me vendre! » Elle viendra balbutier des mots affreux, Là, près du bronze altier, où brillaient ces heureux! Le contraste est banal, passons! — Mais s'il arrive Que dans le parc, le soir, hésitante et furtive, Une ombre me murmure un hideux boniment.

Sans insulter, je réponds : « Non! » très poliment, Car on ne sait jamais, vois-Tu, tout ce qui reste Au fond du plus abject, de noble et de céleste!

L'aventure que j'eus dans le parc, l'autre soir.

Te montrera comment de bons yeux peuvent voir.

Même dans cette nuit où la laideur fourmille,

Le rayon de beauté rédemptrice, qui brille

En tout ce qui sortit des mains du Grand Auteur.

Je me promenais donc, suivant avec lenteur

Le sentier solitaire où l'ombre s'était faite.

Qui conduit de Marble Arch jusqu'à Lancaster Gâte.

C'est un coin mal famé qui, le soir, se remplit

D'étranges miséreux n'ayant ni toit, ni lit.

Soudain je remarquai sur un banc, que la rue

Toute proche inondait de sa lumière crue.

Un monceau de haillons sordides : c'étaient deux

Misérables enfants, deux parias hideux.

Lui, chétif avorton, semblait avoir à peine

De seize à dix-huit ans; une pâleur malsaine

Couvrait son long visage étroit, dont la maigreur

Sinistre inspirait moins la pitié que l'horreur.

Un étrange rictus, tordant ses traits livides,

Couvrait son front, sa joue et son menton, de rides

Profondes, et montrait ses mâchoires et ses

Gencives que rongeait un ulcère. Un abcès

Violacé, faisait un gonflement énorme

Sur sa nuque, et tenait son pauvre cou difforme

Tordu, dans une attitude roide. Ses yeux :

Deux trous sombres, sans cils, atones, chassieux.

Avaient un regard faux, méchant, hypocrite. — Elle,

De ce monstre effrayant, monstrueuse femelle,

Petite, ronde, grasse, au visage blafard

Couvert de lèpre grise et blanche, au nez camard,

Au front très bas, au col couturé de scrofule.

Essayait de cacher, sous l'horreur ridicule

D'un vieux chapeau de paille, à plumes, déformé.

Son crâne, dépouillé par un mal innomé

De tous ses cheveux roux, en larges plaques rondes.

Noirâtres. Nul, devant ces deux êtres immondes

Et funèbres, n'eût pu dire lequel d'entre eux

Était le plus horrible, était le plus affreux!

Mais comme ils s'étreignaient! Comme leurs mains crispées S'enfonçaient, s'accrochaient, dans les loques fripées Qui montraient par vingt trous leurs blêmes nudités ! On eût dit qu'ils s'étaient sentis précipités Dans un gouffre de mort, et, qu'avec frénésie. Leur épouvante, leur terreur s'était saisie. Au hasard, dans un geste éperdu de noyé, De quelque objet sauveur! Étrangement ployé, Disant l'effroi de la catastrophe prochaine,

Tout leur corps se faisait nœud, crampon, étau, chaîne.

Leurs doigts, leurs mains, leurs bras et leurs genoux, tordus

L'un dans l'autre, rivés, noués, liés, fondus,

Se serraient, se mêlaient, en une étreinte folle.

Désespérée et qui, mieux que toute parole.

Exprimait la terreur de se voir arracher

L'être sauveur! C'était mourir que de lâcher!

Oui! cet embrassement, cette étreinte suprême,

Ce qu'ils criaient bien haut, ce n'était pas « je t'aime! »

C'était : « J'ai peur ! Tout hait ma nuit et ma laideur !

Sauve-moi! Donne-moi ta clarté, ta tiédeur!

Je suis faible, et maudit, et dégradé! je tremble

D'être un monstre! Sans toi, mon amour, il me semble.

Tant tous ces gens heureux sont différents de moi.

Que je n'appartiens point à l'humanité! Toi,

Toi que j'aime! toi qui m'apparus comme l'être

Le plus doux! toi qui seul voulus de moi pour maître,

Puisque tu m'appartiens, toi, mon plus cher désir,

Puisque j'ai pu, mon bien suprême, te saisir

Et te posséder, va! ma destinée est douce!

Que m'importe que tout l'univers me repousse.

Que je sois un jouet à tous les maux jeté.

Je ne suis pas un monstre, oh! non! puisque je t'ai ! »

Oh ! que vous étiez beaux, de les avoir mêlées Ces abjectes laideurs de vos hideuses plaies!

Oh! que vous étiez beaux, misérables amants! Moi, jamais, dans la nuit, sous les rayonnements De l'infini, rempli d'une menace étrange, Je ne me suis senti plus loin de notre fange; Saisi d'un tel émoi devant tant de beauté; D'un tel regret de n'avoir point à mon côté L'âme qui, comprenant ma crainte et ma détresse. Doit m'ouvrir le serein abri de sa tendresse, Doit prendre mon front las sur son épaule et doit, Si Dieu passe là-haut, me le montrer du doigt!

Te souviens-Tu d'un soir à Buckingham Palace,

Où je Te vis si triste, et si pâle, et si lasse,

A peine quelques jours avant l'atroce jour...

C'était un bal brillant et noble, un bal de cour.

Hélas! autour de nous, d'autres amants sans doute,

Couronnés de rayons, passaient, et sur leur route

La foule saluait d'un murmure flatteur

Leur orgueilleux amour! De toute la hauteur

D'un bonheur sans mélange, ils regardaient la vie;

Nul nuage, à leur vue enchantée et ravie.

Dans la sérénité du ciel n'apparaissait;

Ils passaient, et c'était le Bonheur qui passait!

Moi, loin de ces splendeurs, et loin de cette joie, Loin du bal radieux qui chante et qui flamboie.

RHAPSODIE XIX ly^"

Loin de ces beaux amants hautains et triompiiants,

Mon esprit évoquait les monstrueux enfants;

Et je songeais : — pardonne à mon âme blessée,

L'affreuse vision par elle caressée! —

Au bonheur que j'aurais, si nous étions un jour

Comme eux maudits, n'ayant qu'un seul bien : notre amour ! ,

IVhen ive are married «

Où tu t'en vas, j'irai : quelle que soit ta route! La Moil de Pèrcrnih, m.

V oici comment, — si tel était Ton bon plaisir! Si Ton désir était conforme à mon désir, — Nous pourrions arranger notre vie, ô très chère!

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