JE L'AVAIS INVITÉ
C'était trop triste aussi, notre sépara-
tion. Si tu nous avais vus.
L'angelus était sonné ; le canon du Fort avait fait entendre son coup du midi et cependant Percival était toujours là, avec des feintes de départ remis, des mouvements de recul, des mots inachevés, à ajuster des lambeaux de phrases qui ne disaient rien et qui disaient tout, Puis, regardant là-bas, loin, bien loin, la tête en arrière pour refouler deux larmes dans ses yeux débordants :
—Bonjour, made...moiselle,—j'ai cru qu'il dirait, Made...leine,—a-t-il achevé
brusquement.
Alors moi, j'ai repris timidement :
—Au revoir, monsieur... et plus bas, en roulant un brin d'herbe sous le bout de mon soulier.. Vous reviendrez.…
Je ne lai point regardé, car j'avais les yeux baissés et humides aussi, mais je savais bien qu’il m'avait entendue.
Et il est venu.
C’est une drôle de chose que l’amour.
J'y pourrais rêver toute la nuit sans en rien comprendre. Depuis une heure, je songe, le regard perdu ; je lève le bras pour moucher ma bougie, je plonge avec ‘2vissement mes narines au milieu de ce gentil bouquet de fête qu'il vient de m'apporter, —des roses, des pensées, des marguerites, des œillets—et c'est comme si J'étais somnambule, je ne vois rien, je n'entends rien.
Oui, c’est une singulière chose.
L'autre jour, nous nous sentions des tristesses infinies, une torturante envie de pleurer comme des fous tous les deux, au milieu du chemin, et ce soir c'était la joie, le bon rire, la folle gaieté; c'était le bonheur, c'était la vie.
J'aime éperdument la musique, lui pareillement, et l’on m'aurait fouettée pour me faire toucher seulement une note.
Une autre harmonieuse et douce musique m'a bercée mieux et plus suavement que toutes les mélodies de Chopin. Cette musique ne résonne jamais sur un clavier métallique ; c’est sur les fibres du cœur qu'elle vibre... C'est là, là seulement qu'est toute la lyre.
Je l'ai questionné longtemps: Depuis quand il était à Chambly, s’il sy ennuyait,
si son père était mort, sa mère... si
c'était difficile ses études militaires, pour-
Les Ribaud 119 quoi il s'était fait soldat, s’il aimerait ça la guerre.
Lui aussi m'a longuement interrogée, ses yeux sur les miens : Comment (raston était mon cousin, de quoi était mort Ga briel, quelle amie j'estimais le plus. Puis d’autres questions pleines de sous-entendus charmants, des confessions qu’il m'a faites, des aveux réticents, des détails intimes où je sentais toute la tendresse de sa sympathie, et puis encore d’autres épanchements de cœur qui nous attiraient, — sans désir comme sans force de nous y soustraire, —- dans un remous où
je me sentais heureuse d’être submergée…
Mais je n’irai pas te raconter tout ça, mon bon cahier.
— Déjà! a-t-il dit, en entendant mon
coucou qui s'entêtait à sonner dix heures en ondulations tristes ; et il était si sin-
Lans 5
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