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LA CHANSON DU FOU

Enroulée, entortillée dans sa mante, par ce soir sec et froid qui fixe déjà un duvet de frimas aux vitres, aux branches des arbres, Madeleine se promène sans savoir, allant et venant d’après un mouvement automa‘ique, sur la vérandah de

la demeure de son père.

C’est par un besoïi. de réfléchir sérieusement, de rentrer en elle-même, loin du bruit, qu’elle s'est ainsi retirée à l'écart.

C'était bien beau, aussi, cette soirée sereine d'automne, si calme, que les cascades frémissantes répandaient au loin leurs gazouillis d'enfants, si limpide, que le clocher de l’église, les grands ormes, les murs crénelés du Fort, piqués ici et là, de lumière et d'ombre, clairs-obscurs superbes, découpaient chacun leur architecture spéciale sur l'horizon jaunâtre.

Avec, là-bas, en perspective, les berges ancrées, les goélettes immobiles transpercées de leurs grands mâts comme d’une lance en plein cœur.

Vraie décoration théâtrale, qu’on eut dite prête à se mouvoir et à se transformer sous les fils secrets d’un machiniste d'opéra.

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Mais que faisait, à la vérité, ce tableau tant de fois revu, à la rêverie de Madeleine ?

Elle jetait bien, de temps à autre, son regard sur les lourds bastions du Fort, parce qu'elle désirait mettre un nom, une figure aux ombres incertaines qu'elle voyait passer et repasser derrière les fenêtres ; mais ce nom et cette figure étaient bien autrement vivants et réels dans son cœur, et tout existait autour d’elle sans plus l’intéresser.

Elle le disait tout bas, ce nom, elle lui parlait; cette figure lui souriait etil se faisait dans son âme un interrogatoire si

. tendre, si joyeux, où les réponses ne con-

tredisaient jamais, qu’un petit frisson, de bonheur bien plus que de ce soir froid de novembre, la secouait tout à coup

agréablement.

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Puis c'était encore des rêves fous, des effrois aussi qui l’oppressaient soudainement, des suppositions fantastiques qu'elle imaginait ingénument dans son âme de dix-huit ans.

Qui n’a pas pareïllement rêvé ? Qui n’a point ressenti cette étrange ivresse ? Qui n’a pas aussi connu le poids de cette oppression plus lourde à porter que le rocher de Sisyphe ! Oui, pas un vingtième printemps qui ait échappé à cette fournaise.

Tout à coup, une voix la tira de l’abîme où elle éta plongée. Une voix discordante et criarde qui s’en venait du Fort sur la cadence d’un pas sonore sur le chemin rocailleux.

En se rapprochant, elle se fit plus nette, laissant mieux saisir le sens des

mots à travers les inflexions bizarres, les

ns

intonations gutturales, hautes à étrangler, dont un seul être à Chambly était capable,

Madeleine la reconnut bientôt.

C'était Pitre Lajoie, un mauiaque inoffensif qui avait parfois des éclairs de bon sens, mais que sa dégaîne comique avait, d'année en année, depuis vingt ans, régulièrement livré à la risée des enfants.

Madeleine l’écouta.

4 Ces petits Canayens,—pas plus gros qu'ça —

‘6 Parce que leur Papineau des embéte,

S’méient de parler d'liberté déjà.

« Cré tas d'fous ! Avez-vous perdu la tête ?

Pitre éternua et reprit deux tons plus haut :

‘6 Vous devez bien savoir, pourtant,

‘« Que rien d'un coup d'canon… bernique !

6 Vous auriez peur—cest effrayant—

‘6 D'vant ls Anglais qui vous front la nique. Oh ! by goch, Papineau, OA ! Papineau, d'gogo !

Les Bibaud 129

Ce nom de Papineau intercalé là-dedans étonna Madeleine.

Que chantait-il donc ce fou ! Et comme le mot ‘‘ Anglais ” seul produisait toujours une impression particulière sur elle en la reportant subitement à son capitaine. ele écouta mieux. Elle ne fit aucun effort d’ailleurs, car la voix de Pitre Lajoie, qui s'était élevée tout en se rapprochant, lui perforait maintenant le tympan; elle

avait repris :

Quand on pens’ qu'on en voit, —y songent-ils ? Des excités qui s'appell “ patriotes,”

Pas d’chiens seulement dessus leurs fusils,

— Y f'raient aussi ben de s'battr à coups d'hottes—

Qui veulent tuer les Anglais.

Ils en ont, eux, des carabines

Avec des baïonnettes après.

S'ils leur plantaient ça dans ls’ échines.

Oh ! by goch, Papineau.

Oh ! gogo d'Papineau.

ni

| Lo

—Misérable gueux ! Tais-toi ou je tétrangle…

C'était François le bon vieux domestique du docteur Ribaud qui, jaillissant comme une ombre des côtés de Madeleine, avait sauté à la gorge de Pitre Lajoie.

—Ce sont eux, infime sans cœur, qui te mettent ces saletés dans la bouche ?.. Vat'en .. va-t'en loin d'ici. retourne au Fort... lècher les bottes des Angl.. Il n’acheva point.

Jamais Madeleine n'avait vu ce pauvre François en colère, lui, si doux, si tendre d'ordinaire et de l’apercevoir pâle, les lèvres blêmes, faisant siffler entre ses dents serrées, plutôt que ne les prononçant, ses apostrophes indignées, elle cut peur.

La colère d’un vieillard est étrangement terrible et elle garde toujours quelque chose de la majesté des cheveux blancs.

—Hi... hi... hi. reprit Pitre demiriant, car toute l'attaque l'avait surpris comme une mauvaise farce... Savait-il, lui ? Hi... hi... hi... mais je pensais qu’ea vousf’rait plaisir... c’te chanson-là... hi.

hi... j'en sais encore un couplet.

—Malheureux, si tu oses continuer. je t’'étrangle.. Comprendstu... je vais te tuer.

— Hi... hi... c’est ben beau pourtant.

j vas la chanter, s’il vous plaît, à mamzelle Ribaud.… elle l’aimera bien. elle.

—Pitre Lajoie.. Pitre Lajoie.. reprit François, en hachant solennellement chaque mot... Veux-tu te faire tuer ?

Il aurait voulu enfoncer sa terrible menace dans cette tête de fou, qu'il n’osait cependant pas frapper, par pitié; il voulait lui faire comprendre toute la grandeur de sa rage,

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Mais lui :

— Hi... hi... hi... pourquoi qu’'vous les

aimez pas, vous, père François... les Angiais ?

Il se fit un éclair subit dans le cerveau de Madeleine jusque-là témoin inconscient.

—Calme-toi, François, reprit celle-ci.

Voyons;rentre au logis,mon bon François; laisse donc ce pauvre fou. viens François et elle mit des caresses dans sa voix.

Le vieux domestique la regarda longuement :

— Vous ne direz rien de ça à M. Ribaud, n'est-ce pas. mademoiselle ?

— Non.

— Pas un mot... ni de Pitre..… ni de moi... ni de la chanson... pas un seul mot ?

— Pas un mot.

Et François se laissa ramener jusqu’à la

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porte. Comme Madeleine n'entrait pas avec lui, il prit alors un ton suppliant :

—Vous n’entrez pas, vous, mademoiselle ?

Celle-ci poussa rapidement la porte sans répondre et revint en hâte vers Pitre qui n'avait pas encore bougé.

—Pourquoi dis-tu ça, Pitre, que ta chanson doit me faire plaisir ?

—Mais oui... hi... hi... vous savez ben, mamzelle…

— Voyons, dis-le moi, Pitre ?

— Hi... hi. ben oui... savez ben... à cause du capitaine Smith... c’est un Anglais.

—Ils sont bons les Anglais ?

—Oui, mais les “ patriotes ” les détestent.

—L'aimes-tu, toi, le capitaine Smith ?

— Hi... hi... oui, pas autant que vous, par exemple... hi... hi.

—Tu crois ?... qui te l’a dit ?

— Tout le monde... Il vous aime ben aussi lui, à ce qu'il paraît.

—Ce n’est pas lui qui fa montré ta chanson ?

—Ah ! non... c’est le lieutenant Gore...

Pas de danger qu'il dise quelque chose

contre les Canayens, le capitaine Smith, — Que fait-il au Fort, le capitaine ?

—-Y commande ses soldats... y lit.

Ab ! y s'ennuie des fois... y pleure aussi parait-il.

Madeleine eut un soupir douloureux.

Et toi, qu'est-ce que tu fais ?

—Moi... moi... hi... hi... je travaille.

—Encore... A quoi travailles-tu, Pitre ?

—Je frotte les fusils, les épées, les sabres, les baïonnettes.… Je balaie... Ah ! il faut

qu'ils soient luisants les fusils, ces joursci. ça sera pas drôle pour les ‘ patriotes ” comme c’est dit dans ma chanson...

—Comment ? Pourquoi, pas drôle, Pitre ?

—Savez pas. mamzelle... mais y vont s'hattre..… peut-être demain... peut-être après-demain.. Si vous voyiez ça, des balles. de la poudre.

Mon Dieu ! gémit Madeleine en se retenant des mains à la clôture du chemin.

—J’vous assure que c'est là que votre capitaine Smith va leur en faire danser un rigodon aux patriotes, avec ‘‘ leurs fusils pas d’chiens.” C’est-y bête, hein ! ces gens-là ?...

—Tais-toi.. c'est assez. dit Madeleine.

—Ah ! ça serait ben fait. c’est dit dans ma chanson, hi... hi... j'vas vous chanter

le couplet si vous voulez...

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—Non, non... vat'en... va-t'en... et Madeleine, atterrée, rentra précipitamment.

Mais la voix stridente de Pitre, reten-

tissante dans la sonorité de Ia nuit, recommenga, pénétrant jusqu’au fond du

cœur de Madeleine.

‘6 Ah ! s'ils continuent à crier trop fort,

6 V pourrait arriver qu'ça s'rait pas dréle, “ Pnren suis aperçu. les soldats du Fort, “ Sont décidés à leur fair changer d'rôle.

Madeleine se couvrit les oreilles de ses mains pour n’en pas entendre davantage, mais la voix perçante de Pitre traversait les murs comme une vrille,

Hein ! ce serait-il bon pour eux De s’faire fricasser par douzaines ?

A moins qu’ils soient assez peureux Pour demander : Pardon, capitaine.

OA ! by goch, Papineau, OA ! gogo d’'Papineau.

Et Pitre, déjà loin, acheva sur une note, moins dramatique et lugubre par le ton lamentable et élevé qu'il avait pris, que par ce grand nom de Papineau qu'il avait juché dessus,

Madeleine, folle, étourdie de tout ce qu’elle venait de voir et d'entendre, —la chanson de Pitre, son entretien avec lui, la subite colère de François—n'avait vu le jour se faire dans son cerveau que par éclairs, petit à petit,

Elle s'était sentie d’abord rouler dans un chaos d'idées. Des rayons et des ombres se succédaient sans cesse dans son esprit, grandissant tout à coup une parole, un fait, pour les rapetisser, les anéantir et leur faire perdre toute signification, l'instant après.

Deux noms, cependant, se détachaient

toujours très nets des incidents divers

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dont elle venait d'être témoin : son père et Percival. Et dans ses efforts pour débrouiller ce qui s'agitait, lui grouillait dans la tête, ces deux noms-là venaient constamment se glisser à travers ses raisonnements et ses suppositions.

Qu'il y eut quelque chose de terrible qui la menagçait dans son bonheur, elle n'en doutait pas, d'instinct. Comme c'était aussi l'instinct, qui, dans son ignorance des choses du dehors, l'avait, mieux que les termes méprisants qu'elle contenait, fait se boucher les oreilles devant la chanson de Pitre.

Elle eplongea plus profondément er dans sa rêverie. C'était devenu un besoin de tirer la réalité, quelle qu’elle fût, de ses suppositions et de ses pensées.

Des jours disparus elle en analysa les incidents ; elle refit sa vie à rebours, chercha

er

dans ses actes la raison de son angoissse présente et n’en trouva point,

Sa pensée revint bientôt sur Percival… et sa douleur, la douleur qu'elle avait ressentie tantôt quand Pitre lui avait appris qu'il allait se battre, s’éveilla de nouveau, lui triturant le cœur. Pauvre Percy.

se dit-elle, dans un murmure de caresse.

que c’est donc épouvantable la guerre !.…..

se battre !.. Et moi qui m'imaginais que c'était gai d’être soldat... Enfant que j'étais, je ne voyais que les parades militaires, les exercices de tir, les marches de plaisir à travers les rues... Il les connaissait bien, lui, Percival, les jours lugubres qui pouvaient venir... les jours de combat... les jours où ses soldats tireraient de vraies balles... où il remettrait au fourreau son épée peut-être teinte de sang.

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