‹ Les Ribaud [microforme]Chapitre 22 sur 43 · AU FORT · texte numérisé non relu

AU FORT

Madeleine était restée longtemps écrasée sous le flot d'idées, de souvenirs réveillés, de conjectures, que le long entretien qu’elle venait d’avoir avec l’abbé

Michaudin, avait fait naître dans son

esprit.

—Ïl à raison, ça ne se brise pas l’a-

mour, pensa-t-elle.

Et tantôt consolée, tantôt gonflée desoupirs doulonreux, selon les alternatives de joie amenée par les bons conseils du curé, et d'angoisse, presque de remords, à la pensée de son père et de Gabriel, elle quitta l’humble église de son village.

I] était cinq heures, un commencement d’obscurité rendait les choses incertaines et les embrouillait. Madeleine, toujours enveloppée dans l'épais manteau qui la couvrait complètement et la rendait méconnaissable, marchait lentement. Soudain elle aperçut les pierres tombales du cimetière qui se dessinaient devant elle, toutes blanches, immobiles, tristes, et parmi, dans un coin, se découpant sur le mur gris de l’église, un humble petit mausolé jonché de fleurs et de feuilles

sèches, entassées là comme par une solli-

rene

citude de mère pour protéger contre la neige et les froids de l'hiver menaçant le cher mort qui y dormait.

Elle s'arrêta.

Son regard attendri parut répondre à un témoin invisible caché sous la pierre, et comme doucement attirée par lui, elle alla s’agenouiller un instant au milieu des feuilles mortes. Elle fit une courte prière qui sembla plutôt un dialogue muet, puis elle se releva bientôt, un rayon de douce résignation au front, et reprit sa route.

La maison de son père était située du côté gauche de l’église ; après un moment d’hésitation à l’encoignure du chemin qui y conduisait, elle prit à droite.

Dès cette minute, sa détermination fut fermement prise. Elle irait au Fort, seule, Si c'était là s'humilier, elle s’hu-

milierait ; mais une voix intérieure lui

au-

Jui

disait au contraire que c'était se grandir elle même, que c'était mettre une auréole à son amour en lui enlevant tout ce qui pouvait plus tard devenir un sujet de reproche, que c'était aussi protéger sa propre digmité en allant exiger de celui qu’elle aimait de ne point combattre contre sa race.

Et à grands pas maintenant, ie capuchon relevé pardessus la tête pour n'être point reconnue, la voilà qui dépasse la petite auberge “ La Huronne,” tourne à gauche et prend la route raboteuse et inégale, coupée d’ornières parallèles, qui mène au Fort, sur ie bord du Bassin Chambly.

Dès avant son arrivée, elle entend déjà le cliquetis des armes que l’on astique, le grincement des baïonnettes ajustées aux canons des carabines, des bruits de talons

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qui résonnent en cadence sur le pavé des salles, des crosses de fusils échappées des mains des sentinelles distraites et retombant avec fracas, tout ce vacarme de guerre si épouvantable.

Mais rien ne l’arrête, Madeleine, jusqu’à ce qu’elle se trouve sous la massive porte d’entrée du Fort, en face d’un soldat en faction droit et rigide.

—-Est-ce que je pourrais voir le capitaine Smith, lui demanda-t-elle ?

—Qui doit-on lui annoncer, repondit la sentinelle ?

—Quelqu'un qui désire vivement lui parler.

La sentinelle, sans bouger, héla un soldat qui passait et lui demanda d’avertir le capitaine Smith que quelqu'un voulait le voir immédiatement,

En attendant, Madeleine fouille de son

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regard curieux tout ce qui l’environne, les canons qu plongent leur grand œil noir dans l’entrebaillement des meurtrières, les tourelles percées de mâchecoulis juchées en sentinelles aux quatre coins du Fort, la porte, cette porte fuite JL :

résister aux béliers et aux boulets, fixée dans l'épaisseur farouche des murailles au moyen de boulons et de poutrelles en fer.

Tout ça, vaguement entrevu, avait un aspect si affreux, si brutal,que Madeleine éprouva comme un sentiment de douce pitié pour ses compatriotes et de mépris dédaigneux pour leurs adversaires, en face de ce puissant assemblage de choses monstrueuses. Il lui vint à l'esprit la représentation d’un combat de loups et d'’agneaux.

Bientôt, elle retint son souffle, le pas fier de Percival venait vers elle.

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— Vous ici, s'exclama le capitaine avec un frisson dans la voix, la reconnaissant à peine sous son large manteau... Vous ici mademoiselle ? |

—Moi ici, reprit Madeleine avec une solennelle émotion.

— Venez, ajouta-t-il, smplement.

Le capitaine, qui sentait battre son cœur plus fort qu’en face d'une bataille, l’entraîna au milieu du Fort, loin des oreilles, sur cette large place sans toit, sans plancher, où le terrain, si souvent be‘tu des talons des soldats en exercice, avait pris la dureté de la pierre, Il y avait là, au centre de ce parallélogramme resserré entre les bastions du Fort, une citerne surmontée d’un poteau ; à côté du poteau, un vieux'canon rouillé, entre ce canon et ce poteau, un banc rustique.

Ïls s’assirent tous deux.

—Que venez-vous faire, Madeleine, demanda anxieusement Percival ?

—Je suis venue vous donner un ordre, peut-être plutôt vous demander une grâce, je ne sais... je suivrai les sentiments de votre cœur.

Puis, sans arrêt, elle continua :

— Vous devez vous battre demain, n’estce pas ?

Percival resta interloqué et hésitant.

— Pourquoi me demandez-vous ça, Madeleine ?

—N'importe. Répondez-moi, je vous prie ; je n’ai qu'un moment. Devez-vous vous battre demain ?

—C'est possible... jen ai peur. Los Canadiens sont en révolte ouverte, à Saint-Charles, et comme nous avons reçu ordre de nous y rendre... peut-être seronsnous forcés de combattre.

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—Ecoutez-moi, Percival, dit-elle avec un pénible chevrotement d'angoisse dans la voix, est-ce que j'occupe assez de place dans votre cœur pour que je me permette d'exprimer un désir ?

— En doutez-vous ? Ne vous ai-je pas assez évidemment prouvé tout mon dévouement, ma sympathie... tout mon amour ? acheva-t-il tout bas.

Eh bien! si tout cela est vrai. est vrai — et ses jambes se fléchissaient sous elle comme pour une génuflexion — ah! mon Dieu... non... vous ne vous battrez pas... vous ne vous battrez pas.

— Que dites-vous ?

— Vous ne vous battrez pas, reprit gravement Madeleine... Elle se redressa, son regard brûlant fixé sur Percival.

Mais vous ne savez donc pas jusqu’à quelle profondeur vous êtes entré dans ma vie,

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quelle force irrésistible m'a constamment poussée vers vous ?.. J’ignorais alors ce qu'il y avait entre vous et moi, entre ma race et la vôtre, je le sais aujourd’hui.

J'ai voulu demander à Dieu le courage de vous oublier... je n'ai pas seulement pu ouvrir la bouche...

Elle s’affaissa, écrasée sous son émotion.

—M'oublier ?... Madeleine !... m'oublier ?.…

—Oui, j'ai désiré vous oublier, vous arracher de mon cœur, vous, votre nom, votre souvenir ; mais la mêmeirrésistible force m'a bientôt ressaisie et m'a poussée de plus en plus près de vous. Alors, j'ai foulé tout amour-propre à mes pieds et je suis venue, sans honte, vous crier mon amour et vous supplier en son nom de ne point vous battre demain.

— Ciel ! Que me demandez-vous, Made-

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