‹ Les Ribaud [microforme]Chapitre 23 sur 43 · A SR AP EP · texte numérisé non relu

A SR AP EP

leine ? Vous savez bien que mon devoir me défend de vous obéir, même de vous entendre,

—Mais puisqu'il faut que je vous aime.

puisque mon cœur en est déchiré de cet amour, ét Madeleine tendait ses mains comme dans une invocation suprême de prière... si vous m'aimez aussi vousmême, ne sentez-vous pas un autre devoir, plus impératif que toutes les lois de la discipline et qui nous fait un point d'honneur, à vous, de ne pas verser le sang de mes compatriotes... à moi, de mourir, de mourir plutôt que d’accoler à mon amour la honte de trahir mon sang et ma race ?

car, n'est-ce pas déjà une trahison que de vous aimer ?

—Madeleine !

—Ah! je ne viens point vous dire de ne

pas exposer votre vie en vous dérobant

au danger ; — en aurais-je la pensée que je n’oserais jamais l’exprimer devant vous— mais ce que je demande, ce que je réclame à genoux pour moi, pour ma dignité, pour mon orgueil si vous le voulez, c'est que vous n'alliez pas tirer votre épée contre Îles miens... Je veux m'éviter à vos yeux jusqu'à l'ombre même d’un mépris possible... car méprisé.… l'amour que l’on offre tache et déshonore même celui qui en est l’objet,

—Mon Dieu ! Madeleine, que me proposez-vous ?.… que faire ? J’en ai le vertige.

—Je ne sais, moi, je suis folle, j'ai la tête perdue, mais il me semble.

— Vous ne voulez pas que je faillisse à mon honneur de soldat, que je sois traître

à mon...

—Traître.. Sa phrase s'était figée sur

ses lèvres... Traître, pas ce mot, Percival; il me brûle... Non, je vous veux franc, je vous veux loyal, je vous veux brave... mais je vous veux généreux, aussi.

Le capitaine réfléchit longuement.

—Franc, loyal, brave, généreux, .… se murmura-t-il... C’est bien, Madeleine, sil y a moyen d'être tout ça, je vous obéirai.

—$S'il y a moyen ?... Mais il fant qu'il y ait moyen... Je ne sais lequel, moi...

mais... Ah !... c'est que, voyez-vous, nous autres, femmes, nous ne connaissons pas sur terre d’obstacle invincible. Nous ne savons pas raisonner. Quand même conscientes de la tuerie, dès que notre amour nous commande, nous allons.

—Vous me voulez brave, Madeleine,

vous me voulez loyal ; mon grade d’off-

Le»)

cier me le commande aussi; car il me faut donner l'exemple à mes comnagnons d'armes. Je ne suis pas simple soldat, moi, voyez-vous, c'est l'épée de capitaine que j'ai à manier, c’est le commandement que.

—Grand Dieu, c’estencore plus affreux, gérnit Madeleine toute pâle, et elle avait saisi dans une crispation de noyée la main de Percival comme pour Île retenir prisonnier à son côté et lui arracher son épée... Non, vous n'irez pas, vous ne pouvez pas aller ordonner le massacre des miens... Pour échapper à ce malheur, est-ce que votre cœur, Percival, ce cœur qui m'appartient, dites-vous, ne vous indiquera pas un moyen qui sera en même temps loyal pour vous et honorable pour moi ? Oh ! cherchez, eherchez bien.

— Je chercherai, dit Percival,

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—Oh! que vous êtes bon, murmura-telle, e! toute convulsionnée de soupirs, elle tomba écrasée sur son banc.

— Maintenant,écovtez, Madeleine. Dans votre demande, je reconnais toute la franchise de votre âme, toute la délicatesse et la dignité de votre cœur; ces senti.

ments si nobles m'ont ému et je vous ai écoutée comme j'aurais écouté ma mère, Oh ! elle seule pouvait se permettre de me parler comme vous m'avez parlé, sans provoquer de révolte de ma part; car si je suis profondément entré dans votre vie, Madeleine, vous avez absorbé la mienne toute entière. Depuis que je vous ai vue le long de ma route, je n'ai regardé qu'un jalon : vous ; une

fée, toujours la même, est venue constamment illuminer mes rêves endormis

ou éveillés, marcher à mes côtés dans

Le

mes promenades, doubler le son de ma voix dans mes commandements militaires ; cette fée, c'était vous, toujours vous Madeleine, et de vous apercevoir tout à coup, près de moi, ici, dans le Fort, si j'en ai été ému, je n'en ai pas été surpris, depuis si longtemps que je vous vois, que je vous parle, que je vous interroge, que je ris et pleure avec vous. Et cependant, vous avez voulu m'oublier, Madeleine, dites-vous ? Plus de lendemain à cette vie, plus de rêves, plus de bonheur, plus rien qu’un nom, “Madeleine,” enfermé au plus profond de ma pensée, que je n'aurais jamais pu arracher, que je n’aurais même pu prononcer sans douleur et qui serait resté Ià comme une brûlure éternellement cuisante. Oh!

alors, comme mes calculs de demain au-

raient été, ce soir, bien différents. Comme

je me serais battu joyeusement, follement, sans aigreur, sans colère vis-à-vis de mes adversaires, sans doute, mais bien déterminé à me faire tuer.

—Ne dites pas ça, Percival, je vous en supplie, — Non, je ne le dis plus, Madeleine ; j'ai d’autres pensées en mon âme ; je veux | maintenant un lendemain, un éternel

lendemain, où le rêve s’évanouira pour

faire place à la réalité ; où la fée sera

remplacée par vous, par toi, Madeleine.

Veux-tu qu'il existe ce lendemain, Made-

leine ?... Dis, le veux-tu.

Madeleine se sentit bercée dans un dé-

licieux engourdissement de sa pensée. )

Elle n'osait se ressaisir ; car il lui était re-

venu encore au fond de son cœur, déjà si

souvent secoué par des ravissements sem-

blables, quand elle échafaudait ses illu-

in

sions et ses projets imaginaires, ce même je ne sais quoi d’inexorable—où se mêélait le regard navré de son père—qui l'avait toujours terrifiée et qui avait sans cesse brisé sos rêves commencés.

Elle entendit de nouveau, comme de très loin cette fois, la voix tremblante de Percival qui répétait : Veux-tu, Madeleine ?

Si je veux ?. Mon cœur, ma vie t’appartiennent. Je te les avais donnés bien avant que tu ne me les demandasses.

— Et si ton père, Madeleine...

— Grarde-les, Percival... mon cœur, ma vie, garde-les.. Je n'ai rien à reprendre de ce que mon amour t’a donné. Tout devait me détourner, m'éloigner de toi ; tout m'empêchait de penser même à ton nom, et cependant celui-ci s’est imprimé dans mon âme en lettres de feu ; je

verserais en vain toutes mes larmes pour l’éteindre... Crois-tu que ça se rencontre deux fois et par hasard cet irrésistible besoin d'aimer ?.. Oh ! oui, garde-les.… garde-les bien Percival.

— Ah ! je comprends ce que je te demande. Quand j'eus sondé la profondeur de l’abîme qui nous séparait et qu’à cause de ton ignorance je te poussais à franchir inconsciemment, j'ai eu peur ; j’ai cherché à lutter, non pour moi, mais pour toi, et je n'ai pas pu; ilétait trop tard, je t’aimais déjà comme je t’aime aujourd’hui.

—C'est bon, cela me suffit, réponditelle, moi aussi je t'aime.

Et sur ses grands yeux, noyés d'amour, de larmes, de tristesse, de bonheur mêlés, elle sentit avec extase se poser les lèvres brûlantes de Pereival.

L’Angelus tinta.

res

Les Ritaud 205

—Six heures... comme il fait sombre.

Non, non, ne m’accompagnez pas sil vous plaît, rt 2... je ne veux pas, non, restez.

Elle fit quelques pas pour s'éloigner, puis hésitante un moment, le cœur gros, elle revint subitement vers Percival :

— Ah ! dis-moi encore que tu m'aimes ?

—$i je t'aime...

Cette fois Madeleine s'enfuit en grande hâte par l'unique porte du Fort et disparut bientôt,

Percival était de son cêté resté tout rêveur, tout ému et de l'engagement s0lennel qu'ils venaient tous deux, Madeleine et lui, de sceller, et de cette promesse,--non moins solennelle, non moins grave pour sa conscience toute d'honneur

et de loyauté—qu'il avait faite, de ne

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Fe.

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à APR PER TRE HE LR à EURE Bu Sr

point se battre contre les ‘ patriotes,” le

lendemain.

Cette promesse le laissa débattre dans un dilemme et il se mit à errer comme un noctambule dans les corridors humides, les salles des officiers, autour des canons béants, sur les remparts, tandis que la petite cloche de l’église continuait, après

l’angelus, à tinter tristement le glas quo-

tidien de ee mois de novembre, en sou-

venir des morts.

re M RS SE DE ER Rene ere re D MR ee —

— Franc, loyal, brave, généreux, mur-

mura-t-il... Comment puis-je être tout ça vis-à-vis Madeleine et ‘les patriotes ” sans manquer à l'honneur ? A moins

que ce glas ne sonne pour moi demain ?

Oui... en me faisant tuer tout simplement,

= = Fin CE nos = = e = PS RS pie ER PR EX

sans me défendre... à la tête de mes soldats.

Mais en même temps, le lendemain, 8i

beau, si suave qu'il avait rêvé, qu'il avait demandé, que devenait-il ?... Devait-il se condamner à ne plus l’espérer jamais et à briser du même coup le cœur de Madeleine, maintenant sa fiancée ! Et le dilemme où il se perdait devenait de plus en plus compliqué.

Un ami dans toutes les circonstances pénibles de sa vie militaire, l’avait toujours encouragé, soutenu de son bras et de sa sympathie constante, avait applaudi à ses succès, comme cznsolé dans ses revers, C'était Archie Lovell, le portedrapeau du régiment,

Avant d'être porte-drapeau, Loveli avait été capitaine de la deuxième compagnie des Voltigeurs qui combattit si vaillamment à Châteauguay. Il s’en souvenait encore de ce combat g'orieux

où ils avaient lutté, un contre vingt ;

tantôt couchés à plat ventre, tantôt derrière les vuttes de terre, les troncs d'arbres, se faisant écraser plutôt que de reculer, Il en parlait : Ce pauvre Ferguson qu'il avait reçu dans ses bras, de Salaberry debout sur une souche, le grand Américain quileur avait crié : rendez.

vous... Ah ! oui, guette, on va se rendre, là... S'il s'en souvenait..…. et il montrait son bras droit, ankylosé maintenant, qu'il avait alors rapporté de là, mutilé, fracassé.

On lui avait offert une pension de retraite à ce brave Aïrchie ; il en avait été indigné et attristé.

—Comment ?.. à cause de mon bras.

plus bon pour manier l'épée. Des capitaines estropiés au combat, on n’en veut plus ; il faut maintenant des officiers qui

mettent leur peau à l’avri, qui se con-

ee, mme ———

servent intacts et chics... c'est bon ; mais j'ai encore mes deux mains solides, allez # qu'on me donne le drapeau, au moins |

Et on lui donna le drapeau, qu’il avait depuis lors, — un quart de siècle, — orgueilleusement gardé.

R' de surprenant que cette nature de feu se soit sentie attirée par la fermeté, la loyauté du caractère de Percival, 11 lui semblait que ce qu'il avait perdu, c'était lui qui le gagnaiït ; les succès qu'il avait manqués, c'était lui qui les aurait et il se consolait ainsi.

Percival était allé trouver son vieil ami pour lui faire connaître l'agitation de son âme et lui demander conseil, en même temps, sur la conduite à tenir.

La situation franchement, ouvertement

définie, le vieux porte-drapeau toussa

mr une

quelque peu, c'était sa manière d'indiquer son embarras, et ajouta simplement :

—C'est grave, Percival.

— Ai-je eu tort de faire cette promesse ?

—Celle-ci ne vaut qu'autant que tu puisses rester brave et loyal, c’est-à-dire fidèle à ta conscience et à ton honneur, n'est-ce pas? Alors, ton tort est moins grand. C’est ta bonté d'âme, Percival, qui t'a conduit dans ce réseau inextricable où tu te débats, En guerre, vois-tu, il ne faut plus avoir de sentiments en dehors de son devoir. Il faut être aveugle, il faut être sourd, et comme tu peux en juger, ce serait parfois bon d’être muet.

—Mais je ne suis ni aveugle, ni sourd, ni muet... J'ai vu Madeleine, je l’a: entendue, je lui ai parlé. Songes-tu que je pourrais avoir à me reprocher la mort de son

père, le père de ma fiancée! Imagines-tu

bien cette tragique situation : deux êtres éperdus d'amour avec ce gouffre éternellement ouvert entre eux ? Tu n'as jamais aimé, toi, que la hampe de ton drapeau, et cependant, tu te ferais tuer gaiement, plutôt que de l’abandonner à l'ennemi plutôt que de t’en séparer.

—Ah ! pardine, oui... je pense. Il n’y a que toi à qui je n’hésiterais pas à le confier.

-- Que dois-je donc faire, alors ?

—Ï]l n’y a qu’un moyen; va auprès de mademoiselle Ribaud reprendre ta parole.

C'est un grand et noble cœur, m'as-tu dit? Elle ne voudrait ni d’un lâche ni d'un traître, et il faudrait presque que tu fusses l’un ou l’autre pour ne pas obéir à l’ordre du jour, demain.

—Certes, oui, reprit Percival, Madeleine a un grand et noble cœur ; si grand

et si noble que ce serait le briser et qu'elle en mourrait... Moi-même, d’ailleurs... et un soupir violent l’étouffa tout à coup.

Les deux officiers restèrent silencieux et songeurs, en face de ce problème qu'il leur fallait résoudre.

Après un temps, Lovell dit presqu’à voix basse et comme en lui-même :

—J'’aurais bien une idée, moi, qui pourrait te tirer de [à et qui me ferait beaucoup plaisir aussi, mais tu en rirais peutêtre.

—Ah ! non, Lovell, dis ; je suis sûr que c’est la bonne, ton idée ; voyons, donne-la moi tout de suite.

—Pas tout haut, par exemple, repriten riant Lovell;... approche ton oreille.

comme cela, si ça ne te va pas, ce sera comme si je ne t'avais rien dit. Et il lui

murmura rapidement une phrase.

ail

JuT- AU -

eut-

que

e-la

iten le.

sera

1 lui

Les Ribaud 213 Percival le regarda avec des grands yeux étonnés, réfléchit un instant, puis il

se précipita dans les bras de son ami.

qi!

| j | !' XI | DEUX ‘“PATRIOTES ” | | 4 Lors de la réunion nocturne tenue à

l'auberge ‘* La Huronne ”, entre les chefs “ patriotes ” et Marchessault, au cri de Vive la liberté! poussé par ce dernier au moment du départ, en signe d’adieu, seul le docteur Ribaud, perdu dans la trame d’un plan qui l’absorbait tout entier,

PRE Sn EE pannes an oh vo re le ge

n'avait pas répondu.

Il n'était pas patriote à la manière des autres, le docteur Ribaud, Car s'il voulait, lui, défendre ce qu'il considérait être l'honneur de sa race, venger sa nationalité, conserver la liberté des siens, lutter pour les principes de justice et ces droits sacrés que les gouvernements d'alors émiettaient sans scrupule, un à un, sous la dent des francophobes, il voulait encore venger son foyer désert, son père mort, et étouffer, ah ! étouffer surtout l'amour fatal qui avait germé dans le cœur de sa Madeleine chérie.

Famille et foyer, c'était un pour lui.

Et, revenant de l'assemblée, sous le coup d’une agitation agréable, comme dans l'attente d’un joyeux événement, il sentait ses vieilles jambes rajeunies, souples à sauter le chemin d’un seul bond.

Il rentra chez lui, déposa sa canne dans

un Coin, écouta un instant; rien ne remuait, excepté peut-être le père François, qui, dans sa petite chambre d'à côté, poussait un tiroir, faisait craquer un meuble ; c'était tout.

Ah! cette idée caressée, amoureusement dorlotée dans son esprit, comme il lui sourit, comme il lui parle. Il lui vient peut-être momentanément quelques pensées sombres qui lui mettent un pli au front, à certains souvenirs tout à coup réveillés, mais il les écarte bientôt, les éloigne d’un raisonnement intime qu’on voit presque voltiger sur toute sa figure.

—‘‘Puis, Gabriel sera si content, il me semble.”

A ces mots qu'il murmure, sa déter-

mination renaît, plus ferme, plus accentuée, inébranlable. Plus de plis songeurs, plus de coins de bouche attristés, et le

Les Ribaud 217 docteur, dans son bureau, portes closes, se met à manipuler des objets lourds et luisants, fait fondre, au-dessus de sa lampe à alcool, quelque chose dans un creuset, pulvérise une matière noirâtre dans son mortier, lime, ajuste.…

Ce qu’il fait ainsi, à la nuit, le docteur Ribaud, ce qu'il prépare, ce n’est pas une drogue, ce n’est pas une opération chirurgicale non plus. L'histoire de cette époque héroïque nous lapprend. Il fourbit ses armes, fond des balles, avive sa pierre à fusil, met en ordre tout son matériel de combat ; et quel matériel ! Ce sont là tous les préparatifs que firent les ‘“ patriotes,” ces pauvres grands cœurs, volontairement, sans calcul, sous le souffle seul de l’héroïsme et d’un dévouement sublime, pour lutter contre les canons

rayés, les baïonnettes luisantes, les gi-

bernes gonflées... pour les vaincre aussi parfois.

Peut-on imaginer ce qu'il leur fallût de courage, de résolution inébranlable, pour n'être point saisis d’un abattement sans retour dans une pareille situation.

Il était minuit quand le vieux docteur eut complété ses préparatifs, frotté son fusil au chamois, en eut poli la mire, fait jouer la gachette, compté ses balles.

quarante-quatre…

Mais quel est donc ce bruit,

—ÆEs-tu malade, François, que tu ne dors pas encore ?

—Non pas, monsieur. je. je... brosse mon veston... savez bien...

—C'est bon, François. Je te croyais malade... bonsoir.

Et il rentra dans sa chambre.

Le lendemain, Ie vingt-cinq novembre,

nt ur son fait Ses ne

DSC

vais

bre,

il faisait un temps sec et froid. Toute la boue, détrempée par les pluies d'automne s'était solidement congelée pendant la nuit.

Les chemins paraissaient pavés de pierres, tant le roulement des voitures, à travers les ornières, les enfoncements gardés des sabots, les mottes de terre durcies, était retentissant par ee matin encore inoublié.

Le docteur Ribaud se leva de bonne heure ; il jeta un regard à travers le frimas des vitres, parut content, puis commanda son déjeuner.

Il fut presque gai ce petit déjeuner.

En face de Madeleine, comme pour la dérouter, lui enlever jusqu’au soupçon de ce qui se passait autour d’elle, de ce qu'il préparait lui-même, il parla tout à fait détaché, d’un livre à lire, de la mère Nicolle si malade, du temps qu'il faisait.

Enfin, il allait être débarrassé de ces

chemins informes qui lui démolissaient les vertèbres, oh ! la bonne gelée. Puis il la lutina légèrement sur cette date du vingt-cinq : La fête des vieilles filles, tu sais...

Et Madeleine se trouva elle-même dégagée, rieuse,

Tout à coup, on reconnut au loin des roulements de tambours, des piétinements sonores sur la terre gelée, des bruits de ferrailles, des fracas de commandements, qui parurent d’abord se rapprocher peu à peu, se faire plus distincts, puis s'éloigner de nouveau petit à petit pour s’éteindre tout à fait.

Ni le père ni la fille ne firent mine

d'entendre ; sans la moindre curiosité de

regarder aux fenêtres ; mais à la dérobée

leurs regards s'étaient mutuellement re-

cherchés et fuis aussitôt.

ine té de robée

ft, re-

—Allons, encore une parade militaire, fit le docteur.

—En eifet, il m’a semblé reconnaître les tambours, répondit Madeleine.

—Quand j'étais volontaire, moi, ah lil y à bien de ça quarante ans presque, on ne faisait de ces parades publiques qu’aux jours de revue, devant le colonel ou le général.

—Est-ce votre ancien fusil de soldat, père, que vous avez encore dans votre bureau ?

—Oui, Madeleine, un bon vieux mousquet à qui mon pauvre père en a fait cracher des balles aux Angl... Tu ne m’'attendras point à midi, Madeleine ; j'ai une longue course à faire à Boucherville...

cette pauvre mère Nicolle qui est si malade. Où est François ?

—Me voilà, monsieur, répondit aussitôt

François, en encadrant dans la porte sa bonne vieille tête honnête et dévouée. A

la charrette ou au cabriolct ?

Li —Mais t’ai-je dit d’atteler, Frarcois ?

—Non, monsieur, pas encore... c’est

que je me suis imaginé ça.

—Tu t'es imaginé juste... Attelle au

| cabriolet, mon bon François.

Pendant que celui-ci était à harnacher

Carillon, le docteur se glissa furtivement

RD re mc RE LE

; h | par la porte de service, jeta un regard

| | aux fenêtres de la maison, déposa son

| 1) fusil vous le siège de la voiture et rentra, | | Bonjour, Madeleine, dit-il, au revoir,

| | et pour ajouter cet ‘fau revoir ” si tendre,

b : si gonflé de toutes les caresses dont son

cœur était capable, où il mettait un

baume particulier, il lui sembla qu’il tirait

son souffle du plus profond de sa poi-

st

au

trine, avec l'oppression de commettre une lâcheté.

—Au revoir, père, répondit Madeleine ; emmitoufflez-vous bien, il fait si froid.

hâtez-vous de revenir aussi, et avec une câlinerie de petite fille, elle l’embrassa gentiment au front.

Le docteur Ribaud s’arracha avec effort à cette douce étreinte. Cette candeur confiante, quand il la comparait à ce qu’il allait faire, lui causait un chagrin véritable. Pauvre Madeleine, si elle avait soupçonné.

Carillon piaffait déjà comme sous une repoussée de jeunesse et stimulé par le froid vif il fila aliègrement sous la conduite de François.

À une vingtaine d’arpents de Chambly, le chemin qu'ils suivaient bifurque : un côté mène à Boucherville, l’autre à Belæil,

Ils prirent celui de Belœæil contrairement à ce que le docteur avait dit à Madeleine.

Depuis qu’ils étaient en route, pas un mot n'avait été échangé entre eux, moins à cause de la distance de serviteur à maître qu'à cause des pensées qui les obsédaient tous deux.

Tout à coup l'éclat d’une fusillade, de l’autre côté de la rivière Richelieu, vis-àvis la Pointe Olivier, les tira de leurs rêveries.

À travers un faisceau d'arbres, ils purent distinguer les soldats anglais disséminés le long du chemin ; devant eux, on ne voyait qu'un léger nuage de fumée.

C'étaient les patriotes qui mettaient à exécution le plan d'escarmouches qu'ils avaient réglé la veille.

Ces coups de feu éclatants, «es petits

flocons bleuâtres qui danseient là-bas au

Letits

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